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III. — Les Alfa

Les Alfa, ou corps des lettrés de Tombouctou, constituent la classe aristocratique la plus nombreuse et peut-être la plus influente de la ville, surtout quand on y comprend les Chorfa, qui s'y rattachent naturellement. Ils jouent ici exactement le même rôle et tiennent la même place que les ouléma à Fez ou à Stamboul. On les dit « alfa », par abréviation d'Al-Fahim « le sagace », ou d'Al-Faqih « le jurisconsulte », à moins que Alfa ne soit plus simplement une corruption du mandingue Arfan, Alfan, Alfa, qui signifie chef, maître et même Cheikh.

Leurs origines sont des plus diverses. Arabes du Nord, de la TripoUtaine au Maroc, tribus nomades, Peul, Nigritiens du fleuve ou de la boucle, tous ont contribué à la formation de cette classe sociale, intelligente, instruite, assez ouverte, à peu près ralliée à notre cause, depuis que c'est par elle que s'est faite la soumission de Tombouctou, adonnée aux lettres islamiques et arabes, se livrant volontiers aussi au haut commerce et qui a fourni, depuis plusieurs siècles, à Tombouctou ses meilleurs maîtres et son prestige de métropole religieuse et lettrée. C'est parmi les

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Alfa que se recrutent les cadis, les imam de la mosquée, les professeurs de médersa et les innombrables copistes et fabricants d'amulettes.

Certaines familles d'Alfa ont des diamou rappelant leurs origines : par exemple : Fassikoï, ou gens de Fez; Biroukoï, ou gens de Birou (Oualata), Zaouiakoï, ou tenants de la tribu kounta, etc. La plupart n'en ont pas.

Les différentes dominations qui se sont succédé à Tombouctou n'ont jamais cru pouvoir se passer du concours des Alfa, et toutes ont visé à s'assurer, à quelques heures près, l'aide positive ou tout au moins la neutralité bienveillante de ces marabouts. De la première en date, que nous connaissions, Léon l'Africain nous dit : « Il y a (à Tombouctou) plusieurs prêtres et docteurs qui sont tous assez raisonnablement par le roy salariés. » Par d'autres procédés, nous usons, derniers en date, de la même ligne politique.

Les personnalités marquantes de la classe des Alfa sont :

a) L'imam Soyouthiy fils de Mohammed, né vers i865, déjà professeur de renom, lors de l'approche des Français et qui, à ce titre, fit partie de la délégation des gens de Tombouctou qui fut envoyée au Sultan du Maroc pour en obtenir du secours.

Cette délégation ne put obtenir qu'une lettre aimable du sultan Moulay Hassan, déplorant que « la distance, réloignement, les difficultés des communications » ne lui permissent pas une aide effective, exhortant les citadins à « se faire aider par leurs voisins nomades », et promettant son appui diplomatique. On sait que Moulay Hassan et ses successeurs surent parfaitement jouer de cette guitare. En prévision des protestations indignées qu'il se proposait d'adresser à la France, mais par suite évidemment du lamentable état de ses archives marocaines, le sultan ajoutait : « Adressez-moi immédiatement les preuves qui établissent votre dépendance à mon égard. Avez-vous des documents

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écrits, sérieux, évidents, émanant de vos ancêtres ou des miens, envoyez-les. Par eux, je vous délivrerai. » Malheureusement pour sa politique, et pour notre curiosité historique, les archives des lettrés de Tombouctou étaient aussi mal tenues que les siennes: il n'y avait rien, et au surplus la lettre arriva alors que Pautorité française était déjà installée à Tombouctou, et les destinataires, très ennuyés de recevoir cette missive, à laquelle on ne s'attendait plus, et qui pouvait leur attirer les plus fâcheux désagréments, s'empressèrent de la remettre au commandant de région.

Quant à l'imam Soyouthi, sa commission faite au Maroc auprès de Moulay Hassan, il n'attendit pas la réponse et laissa courir les événements en faisant le pèlerinage de la Mecque.

Rentré à Tombouctou, et ayant fait immédiatement sa soumission, Soyouthi se confina dans sa profession de maître et, par son attitude réservée, par sa vie retirée, fut quelque temps l'objet des suspicions de l'autorité. Intelligent et ouvert, très considéré, très sympathique, le lettré peut-être le plus distingué de la ville, il se rapprocha peu à peu de nous, et en 191 1, le gouverneur Clozel put réussir ce coup de maître de l'attacher comme professeur à la Médersa naissante de Tombouctou.

L'imam Soyouthi, d'abord quelque peu méfiant, a fini par comprendre son rôle et s'y attacher. Il professe toujours à cet établissement les cours des sciences sacrées (théologie et droit).

L'imam Soyouthi est tidiani, et a reçu l'ouird de cette Voie du Cheikh Ahmed Zerrouq de Dienné. Ce cheikh, ayant fait le pèlerinage de la Mecque, s'installa au iVlaroc à son retour, s'affilia à la zaouïa tidianïa de Fez, reçut l'ouird et le titre de moqaddem du Cheikh Larabi, puis vint revoir le pays natal et, au cours de son voyage, distribua l'affiliation tidianïa à plusieurs notables de Tombouctou, tel le

cadi Ahmed Baba, l'imam Soyouthi, etc., et de Dienné. 11 retourna au Maroc vers 1890, puis s'en fut mourir à la Mecque.

A côté de Soyouthi, il convient de citer son frère Alfa San, né vers 1868, maître d'école et adjoint de son frère, de l'obédience duquel il relève.

Cette famille prétend être d'origine himyarite, mais avoir été naturalisée peule par ses alliances matrimoniales et son séjour dans le pays. C'est le huitième ascendant, Al-Hadji Mohammed Al-Araqi, qui serait venu le premier à Tombouctou et s'y serait fixé. Il eut pour fils Abdallah, père d'Ali, père d'Alfa Bania, père de Mohammed Baniou, père de Soyouthi, père de Mohammed, père de Soyouthi et d'Alfa San.

b)A//avSaïû?oubenGuidâdobenAbdEr-RahmanSoyouthi, né vers 1845, chef de la ville de Tombouctou, est d'une bonne famille, d'origine peule. Son père était imam de la mosquée de Dyinguéré-ber ; lui-même a le titre d'imam honoraire. Rien cependant ne l'appelait au commandement qu'il exerce actuellement. Il était, à la veille de l'arrivée des Français, chef de quartier et chargé de percevoir, au nom de Hamdia, le chef de la ville, les droits sur le sel. Hamdia s'étant éclipsé vers Araouan et les chefs kounta et touareg en ayant fait autant de leur côté, ce fut Alfa Saïdou qui fut délégué, avec un autre notable, pour aller à Kabara offrir la soumission de la ville au commandant Boiteux.

Les services qu'il rendit en cette occurrence et l'absence du titulaire amenèrent, quelques jours après (janvier 1894), le colonel Joffre à le nommer comme chef de la ville. H remplit toujours ces fonctions, mais apathique, peu fortuné, sans grandes relations, sans influence familiale. Alfa Saïdou n'a pas su s'imposer. Il s'est montré toutefois fidèle et dévoué. Il est aujourd'hui très fatigué. Les fonctions de chef de la ville sont d'ailleurs une véritable sinécure plushono-

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fable que réelle. Ce sont surtout les chefs de quartier qui administrent la ville.

C'est un bon lettré arabe.

c) Sarmoye, fils de Baba Houber, est né vers 1870; sa famille est d'origine marocaine. Son grand-père, commerçant soudanisé, a fait souche dans le pays. Professeur réputé (il a une trentaine d'élèves à son école), écrivain public dont les recettes magiques sont recherchées, Sarmoye est en outre laveur de morts. Son influence est médiocre, mais il jouit d'une grande considération. Il assure avoir reçu l'ouird qadri de ses ascendants, sans savoir de quelle zaouïa marocaine l'ancêtre immigrant la reçut.

d) Baba Santao, né vers i85o, fils de Santao Ahman Idyé, descend aussi d'un commerçant marocain soudanisé. C'est à rheure actuelle le professeur libre le plus réputé de Tombouctou. Son école où il enseigne, avec la science coranique, les éléments du droit de la grammaire et de la théologie, a une moyenne de j5 élèves, et atteint parfois 100 élèves. Il est secondé par son fils Ahmadou Baba, qui lui-même est un lettré des plus distingués.

Baba Santaojouit del^estime générale. Vis-à-vis des autorités françaises, il est correct et respectueux, et fait même montre de zèle en fournissant des élèves à la médersa officielle. C'est vraiment un cheikh sympathique, de la lignée de ceux qui ont fait à Tombouctou sa renommée de science et de vertu islamiques.

Baba Santao est qadri, disciple de l'école bekkaïa, par Sidi Abdal-Ouahhab le Kounti.

e) Sidi Ahmed ould Baber, né vers 1860, descend par Baber, fils d'Abdallah, fils de Mahmoud, fils de Brahima, fils de Baber, fils d'Abdallah, d'Ahmed xMria, lemtouni originaire de Oualata, qui vint s'installer à Tombouctou, il y a trois siècles, et y fit souche. Cet Ahmed Mria était

un grand saint, et son tombeau, qui s'élève aux portes de Tombouctou, recouvert d'un petit mausolée, est l'objet des pèlerinages des citadins.

Sidi Ahmed Baber est professeur à la médersa, et son enseignement y est très apprécié. Il dirige en outre dans sa maison une école coranique de 25 à 3o élèves, dont il laisse la suppléance pour l'instant à son frère cadet Sidi Samber Baber.

Il est affilié au Qaderisme de la zaouïa d'Araouan. Celleci, qu'on va voir au paragraphe suivant, distribue en effet l'ouird qadri, quoiqu'elle soit Chadelïa, ou plus exactement dérivée du Chadelisme sous la forme derqaoua. Il est vrai que les deux Voies chadelïa et qadrïa sont considérées comme jumelles pour les indigènes et que beaucoup ne les différencient pas.

f) Saïfou, né vers 1860, fils du cadi Baba Mokhtar, surnofnmé Aïba, est d'une excellente famille qui prétend remonter aux Ançar, et qui en tout cas a fourni de nombreux cadis, imams et professeurs à l'université de Tombouctou. Il est lui-même à l'heure actuelle imam de Sankoré, et jouit à ce titre d'une grande influence dans la ville. Il dirige une école de 20 à 25 élèves.

Saïfou est affilié au Chadelisme de la zaouïa d'Araouan, dont le cheikh est Sidi Ahmed ben Abou Baker ben Seïdou, l'Araouani. Celui-ci, i, se rattache au Cheikh Chadeli par la chaîne spirituelle suivante : 2 Ahmed Ai-Habib, l'Araouani ; 3 Abd El-Qader ben Abd El-Ouahhab ; 4 Mohammed ben Hamza, Al-Madani ; 5 Moulay Larbi ben Ahmed le Derqaoui ; 6 Moulay Ali le Fassi ; 7 Larabi ben Ahmed ben Abd Allah le Fassi ; 8 son père Ahmed ben Abd Allah; 9 Qaïm Al-Akhçani ; 10 Sidi Mohammed; 1 1 Sidi Abd Er-Rahman le Fassi ; 12 Sidi Youssef le Fassi ; i3 Sidi Abd Er-Rahman le Mejdoub le Fassi; 14 Sidi AU le Çanhadji, dit Douar; i5 Sidi Brahim Abeham ; 16 Sidi

Ahmed Zerrouq le Bernoussi, le Fassi ; 17 Sidi Ahmed OqbaAl-Hadrami; 18 Yahia Al-Qadiri ; 19 Mohammed Bahr As-Safa; 20 Daoud Al-Bokhli ; 21 Ahmed ben Ata Allah l'Alexandrin ; 22 Abou-1-Abbas Al-Morsi ; 23 l'imam Hassan Chadeli. Au delà, la chaîne mystique des Chadelïa est bien connue.

Quoique sachant par tradition de famille qu'il descend d'un des compagnons du Prophète, Saïfou ne peut pas établir sa généalogie au delà de son treizième ascendant. La voici: Saïfou,fils du cadi Baba Mokhtar Aïta, fils de Mohammed Al-Aqib, fils d'Abdallah, fils de Bou Baker, fils de Mohammed Mostafa,fils de Mokhtar, fils de Bou Baker Al-Modaïh, fils de Mohammed Zenki, fils d'Alfa Bou Baker, fils de Mohammed Gouri, fils du Faqih Mahmoud, fils de Mokhtar, fils de Mohammed Zenki.

g) Al-Imam Bouba Idyé, né vers 1880, descend d'un marabout blanc, originaire d'une fraction lemtouna du Hodh et installé jadis à Tombouctou. C'est un alfa renommé par sa science et sa piété ; il dirige une école coranique de 20 élèves, et relève du Qaderisme kounti par le cheikh Mohammed Al-Hadji, demeurant à Tombouctou.

h) Mohammed Baghayoro Alfa Wangara^nèYQts i858, dit Bagnon, est, comme son nom l'indique, un Ouakoré, dont la famille se prétend très loiniainement originaire de Kong (Côte d'Ivoire), Baghayoro est d'ailleurs un nom de clan mandé. Depuis plusieurs siècles, c'est dans cette famille que sont choisis les imams de la mosquée de Sidi Yahia, et Bagnon en est actuellement imam depuis vingt ans. Ce nom de Baghayoro est illustre à Tombouctou, depuis que le cadi Mohammed Baghayoro, qui fut le savant le plus réputé du quinzièmesiècle, consacra par son enseignement la gloire de l'université de Tombouctou, et est le chaînon qui relie toutes les chaires de cette ville à l'enseignement

oral des auteurs eux-mêmes des ouvrages étudiés. Après lui, sa postérité a fourni sans cesse à travers les siècles des cadis, des imams et des professeurs à Tombouclou.

Entre temps, il se livre au commerce vers le bas Soudan et jusqu'en Côte d'Ivoire et Gold Coast ; il est assez connu dans ces parages lointains. Son influence à Tombouctou est assez grande et s'exerce dans un sens loyaliste.

Bagnon appartient au Tidianisme de la zaouïade Fez par le cheikh Ahmed Zerrouq.

i) Mamadou Omar, fils d'Omar, fils d'Alfa Saïdou ben Baba, est né vers 1848 à Kabara. Sa famille est originaire de Goua, ancien village de la banlieue de Tombouctou, qui a disparu dans les guerres civiles. Il vint se réfugier à cette époque à Tombouctou et à Kabara.

Intelligent, actif, énergique, Mamadou Omar est un grand commerçant que les nécessités de son négoce emmènent très loin vers le Sud. Il est en outre tailleur d'habits, propriétaire de plusieurs immeubles, et au surplus imam de la grande mosquée de Dyinguéré-ber et chef du quartier de Baguindé.

Il entretient d'excellentes relations avec l'autorité française et fait passer ses affaires avant la politique.

j) Il convient de citer pour terminer quelques personnalités de moindre envergure : Taleb Ahmed Boua, né vers 1870, originaire de Oualata, issu d'une famille riche, qui se ruina dans des opérations commerciales malheureuses. Taleb continue un petit négoce à Tombouctou. Mahaman Kalayié Bousanga, originaire de Radamès, né vers 1880, maître d'école, disciple qadri de Mohammed Al- Hadji précité ; Ahman Alfa Ousman, né vers 1890, maître d'école, jeune et déjà réputé; Sidi Ahrned Boutalib, né vers i^bOy Ahmed Mokhtar, né vers 1875, tous deux qadrïa et maître d'école.

Ces divers alfa sont domiciliés à Tombouctou. A Kabara, on peut citer : Alfa Ihrahima, né vers i855, directeur d'une école de 3o élèves, cadi de Kabara depuis i885. Son influence s'exerce tant sur Kabara que sur les villages environnants. A&^ouA//a Ma/zaman, né vers i885, maître d'école et fabricant d'amulettes pour les bateliers du Niger. A Rergo, Cheikh Hammama Chérif, décédé depuis plusieurs années, et qui maître d'école réputé et petit moqaddem tidiani a laissé plusieurs élèves et télamides dans la région : à Rergo même, son fils Hammaag Cheikh, etDrissMamma; à Sahamar, Rouffa et Koundou Ouaï Al-Hadji.

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