II
de mépris ; elle lui perça la cloison nasale, lui fendit les oreilles et l'excisa. Cette histoire biblique n'explique rien. Vu l'âge tardif auquel est pratiquée cette coutume chez les fétichistes et que l'Islam tend à rajeunir, il semblerait que l'excision consacrait la puberté et annonçait publiquement la nubilité d'une jeune fille. Dès la guérison, en effet, la plupart sont l'objet de demandes en mariage.
Quoi qu'il en soit, il est de notre devoir de combattre cette barbare coutume, qui entraîne souvent des morts d'enfants. Elle a disparu d'elle-même à Tombouctou à la suite de multiples accidents. Rien n'empêche qu'elle ne soit supprimée par notre ordre, à Dienné même ; cette prohibition, limitée à la ville, ne soulèverait qu'une émotion locale sans conséquence. On pourrait d'ailleurs apaiser cette émotion par des palabres faciles et par l'exemple des marabouts d'origine blanche, qui ne la pratiquent pas et pourraient être en l'occurrence nos auxiliaires.
Cette expérience de Dienné pourrait être par la suite généralisée par tranches. L'exemple de la ville d'ailleurs influerait insensiblement sur les campagnes.
Uéducaiion des enfants se fait en commun chez les parents. Quand ceux-ci sont séparés, ce qui est assez fréquent avec la multiplicité des divorces, les enfants en bas âge vivent chez leur mère quand elle n'est pas remariée, sinon, ils vont chez leur grand'mère.
Les enfants, qui vivent d'abord avec la mère, se rapprochent du père en grandissant, et finalement les garçons mangent avec lui à l'époque, où ils vont garder les troupeaux. A la ville, vers l'âge de 16 ans, les jeunes gens d'un même quartier vont généralement loger ensemble dans deux ou trois cases communes. La vie qu'ils y mènent est très libre, et les mauvais sujets en profitent pour amener des femmes, boire des liqueurs fermentées et révolutionner par leurs ébats tout le quartier.
A partir de sept ans, l'enfant va à l'école coranique. Un peu plus tard, à la ville, il commence l'apprentissage d'un métier, mais continue à aller le soir à l'école. Dans le Macina, il ne suit l'école qu'à certaines dates, se relayant avec ses frères et sœurs pour aller garder les troupeaux.
L'enfant doit le respect à ses parents, et spécialement à son père. Il ne doit pas commencer à manger ni à se laver les mains avant lui, cette opération se fait par rang d'âge. Il doit lui dire « Albarké », ainsi qu'à la mère, quand ils ont fini, et leur parler sur un ton décent, en baissant la tête. Quand le père est irrité, on lui répond : « Vous avez raison », ou on se tait. Quand on le rencontre dans la rue, on s'arrête et on enlève ses babouches. Il faut d'ailleurs en faire autant pour les amis de son père. Il ne faut jamais déranger ses parents la nuit, à l'aurore et à midi. Quand on veut leur parler, on crie de loin : « Salam alaïkoum » et on attend la réponse. Il y a ainsi, à Dienné, un vrai code de courtoisie islamique et coutumière. D'autre part, le père est tenu à des obligations très strictes, formulées par le droit musulman, et que la coutume ne prévoyait généralement pas. Il doit notamment faire instruire l'enfant, lui inculquer les rudiments du catéchisme, le mettre à même de faire sa prière, l'habituer au jeûne et à l'aumône, toutes sortes de choses qui contribuent fortement à créer et renforcer la personnalité morale de l'enfant.
Les fillettes habitent et travaillent dans la case de leur mère. A partir de i5 ans, elles ne doivent plus sortir seules. On peut remarquer en passant que dans la société poullo du Macina la naissance d'une fille est à peine un événement heureux.
Les obligations rituelles de l'Islam : ablutions, lavages, épilages, taille des cheveux, etc., ont contribué à développer de bonne heure chez le jeune noir islamisé un souci plus complet, et surtout constant, de la propreté corporelle.
Mariage. — La jeune fille est choisie et demandée par le père du prétendant, mais sur les indications de celui-ci. Il fait comprendre son intention par l'envoi de cadeaux qui sont acceptés et distribués entre parents et amis, ou refusés. Il fait alors don d'un pagne à la jeune tille et c'est le cadeau officiel qui annonce au public les fiançailles.
Ce temps des fiançailles est quelquefois très long, les jeunes filles peul étant quelquefois promises en mariage, dès leur naissance ; à chaque fête, le fiancé doit offrir un boubou à la jeune fille et lui payer sa coifïure ; à la grande fête « laya », il lui envoie un mouton. La famille de la fiancée rend d'ailleurs ces politesses, et il y a des échanges réciproques de kolas.
On négocie la dot et la date du mariage par un griot ou un dimadio ; le mari doit apporter les meubles, la moustiquaire, etc. A Dienné, le marabout vient généralement à la maison, reçoit quelques kolas, et dans le silence général proclame la dot; les réjouissances accoutumées suivent; avant de rejoindre sa femme dans la case conjugale, le mari doit lui donner 5, 7 ou 9 pagnes.
Il pénètre alors sous la moustiquaire, ou la femme Ta précédé voilée. A Dienné, les camarades du mari assistent aux premières opérations conjugales, et doivent lui prêter main forte, si la femme résiste; une vieille matrone est là aussi, ofïrant ses bons offices. Chez les Peul, la femme doit garder encore trois jours sa virginité, en principe au moins, le mari étant d'ailleurs à ses côtés. Par la suite, le mari et ses camarades s'en vont, tandis que la matrone exhibe le pagne ensanglanté et le porte chez la mère. Le lendemain, la jeune femme procède à sa coiffure nouvelle et pendant sept jours reçoit la visite de ses amies et voisines, qui sont censées venir lui apprendre les soins du ménage ; au huitième jour, le mari fait des visites de remerciements aux personnes, qui lui ont fait des cadeaux. A Dienné, comme chez les Peul, les femmes mariées en pre-
mières noces ne doivent pas sortir avant un certain temps.
Chez les Peul Sankaré du canton de Gando et de certains villages voisins (Bandiagara), c'est par une cérémonie rituelle que s'ouvre le mariage. La jeune femme va balayer publiquement la case du prétendant, acquiesçant ainsi officiellement à sa demande et faisant connaître à tous le mariage qui se prépare.
La situation de la femme est certainement meilleure chez les populations islamisées de la vallée du Niger que dans les sociétés fétichistes. L'Islam lui a accordé une certaine personnalité, grâce à laquelle elle peut acquérir, posséder, vendre, ester en justice, disposer jusqu'à un certain point d'elle-même et surtout prier. Semblable à la femme de l'antiquité païenne, la femme fétichiste n'a aucune part dans le culte, pourtant à peu près uniquement familial, et si elle est assez libre physiquement d'aller et de venir, elle ne dispose nullement de sa personne. Cette liberté physique n'est d'ailleurs pas à dédaigner, et certains milieux maraboutiques des grands centres tendent à y porter atteinte, en contraignant leurs femmes à ne sortir que voilées.
Partout la femme a droit à sa case ou tout au moins à sa portion de case, isolée par des tentures et des nattes. A l'imitation de la plupart des tribus maures, les Peul cherchent à engraisser leurs femmes, en les gavant de lait. La corpulence est la suprême beauté féminine. Ils procèdent ainsi : aux heures des repas, la femme s'asseoit sur un mortier renversé ou tout autre siège, et un captif lui présente une calebasse d'au moins trois litres de lait. Elle boit, en prenant bien garde de toucher à la calebasse autrement qu'avec ses lèvres. Quand elle a fini, un autre captif lui fait une sorte de massage qui consiste en coups légers, frappés sur tout le corps avec un bâton enroulé dans un morceau d'étoffe et qui paraît avoir pour but de faire circuler le lait. Après quoi, on lui présente à nouveau et jusqu'à satiété une autre calebasse de lait.
Les disputes conjugales ne sont pas rares. Quand la paix est revenue, on scelle la réconciliation par des cadeaux réciproques : un boeuf, un pagne, etc.
La polygamie est courante, mais il y a généralement peu de concubines. Le concubinage est une institution quasi reconnue, mais réservée aux jeunes gens.
L'adultère est fréquent et ne tire pas à conséquence. Le coupable est invité par le chef de famille et quelquefois par le mari lui-même à se conduire convenablement et à laisser la femme tranquille, puisque ce n'est pas lui qui a payé la dot. La femme coupable reçoit des reproches. Si les faits se reproduisent, le chef du village est saisi et impose au coupable une amende d'un kola, quelquefois même d'un poulet. Si, malgré tout, les relations interdites se continuent, le mari renvoie sa femme et se fait rendre la dot. Quelquefois, fâché de cette injure qui n'a point de fin, il va se colleter avec son heureux rival.
La prostitution est à peu près inconnue, sauf dans les villes.
Les cérémonies qui accompagnent le décès et les funérailles sont à peu près entièrement islamisées. Le corps est lavé, aromatisé, mis dans un linceul, porté à la mosquée i sur la civière publique et enseveli suivant la formule classique. Toutefois, le corps n'est porté à la mosquée qu'autant que le décès est survenu à l'heure du salam, et dans ce cas le salam ne comporte pas d'inclinaison de tête. Dans les autres cas, la prière est faite sur la tombe même.
Les hommes seuls accompagnent le corps au cimetière. Les femmes restent à la maison ou dans la rue, pleurant et gesticulant.
A Dienné, les amis reviennent ensuite à la maison du défunt et y font des prières ou une lecture pieuse. Chez les Peul, cette coutume n'est pas pratiquée.
Le deuil est gardé très sévèrement, surtout à Dienné.
Funérailles musulmanes a Diexné Les prières devant le cadavre.
Funérailles musulmanes a Dienné Le transport du corps.
Les femmes doivent enlever leurs bijoux et vêlements ordinaires et revêtir un boubou, fait de bande de cotonnade bleu foncé ou noire, mal teinte. Elles abandonnent leur jolie coiffure casquée, pour se peigner d'une façon spéciale et désordonnée ; les cheveux nattés sont couchés sur le sommet de la tête. Enfin elles se munissent d'un petit couteau et de cauris, pour être à l'abri de l'atteinte des sorciers. Le troisième jour, les parents et amis se réunissent : on fait une lecture des Dalaïl et on distribue du digui aux pauvres et aux enfants.
Les fétichistes ne doivent pas être enterrés avec les musulmans. A Dienné par exemple, ils ont un cimetière spécial, à Kénafa. Mais les musulmans, qu'ils soient Songaï, Peul ou Markas,sont enterrés dans un cimetière commun.
Le cimetière musulman de Dienné est de l'autre côté du marigot qu'on passe en pirogue avec les cadavres, au N.-O. de la ville, dans le joli site de « Dienbou », le « lougan de coton ». C'est une nécropole de plusieurs hectares de superficie, où depuis des siècles sont enterrés les gens de la ville. Depuis la suppression des petits cimetières urbains, qui s'étaient constitués sur l'emplacement des mosquées qu'avait fait détruire Chékou Hamadou, Dienné n'a plus que ce cimetière. Ailleurs, les cimetières se trouvent, suivant une vieille tradition, à proximité des mosquées. « C'est une coutume chez les gens du Soudan occidental, disait déjà le Tarikhy il y a quatre siècles, de n'enterrer leurs morts que dans les emplacements qui touchent aux mosquées et les entourent extérieurement. »
Les tombes, tout au moins dans les cimetières quelque peu organisés, comme Dienbou, sont l'objet de soins. On place à la tête, et souvent aux pieds, des gargouilles, des canaris d'argile, une vieille meule ou encore une simple pierre plate ou des piquets. Ces objets ne paraissent pas avoir d'autre signification que celle de marquer, aussi définitivement que possible en ces terrains démunis de
toute pierre, l'emplacement des tombes. Il y a fort rarement des inscriptions, et encore sont-elles peu intéressantes, ne contenant que des versets coraniques et des prières. La plupart du temps, il n'y a même pas les noms du défunt. Une petite enceinte rectangulaire, à peine surélevée, en marque l'emplacement. Quelquefois aussi, on trouve à l'une des extrémités une case minuscule en banco, de o m. 5o de haut.
La présence des hyènes fait qu'on a laissé pousser à Dienbou, et souvent aussi dans les autres cimetières du Macina, tous les acacias et épineux naturels. De plus et pour les empêcher de gratter, on entremêle, en fermant la tombe, la terre et les épines, et enfin on recouvre la tombe, pendant les premiers mois au moins, d'un lit de branches épineuses.
On enterre les enfants autour de la tombe d'un grand marabout. Jadis, à Dienné, c'était surtout à eux qu'étaient réservés les cimetières urbains. Aujourd'hui on doit les les apporter à Dienbou.
Le sol argileux très dur de Dienbou nécessite l'utilisation de spécialistes. Le chef maçon de la ville envoie deux ou trois de ses ouvriers pour creuser la tombe et on lui verse un salaire coutumier de i à 3 francs, suivant l'ornementation.
Les cimetières sont souvent placés sous le vocable du marabout le plus notable y enterré. Par exemple, à Dienbou, Moulay Hadi.
Les morts, à Dienné au moins, sont l'objet d'un certain culte : on fait visite aux tombes le vendredi et quelquefois le lundi.
L'organisation sociale du passé tend à disparaître sous notre domination. La distinction des castes et plus encore celles des classes tend à s'effacer. 11 faut remarquer d'ailleurs qu'à Dienné, Dia, etc., les vertus et la science islamiques permettaient à tous de s'élever au premier rang^
encore évidemment que ce ne fût pas parmi les captifs ou les griots qu'on trouvât ordinairement les marabouts.
Dans ces villes, les Chorfa, Alfa et Arma tiendront toujours, avec leur science et leurs richesses commerciales, le premier plan.
En deuxième plan, on trouve les Rimaïbé, ou hommes libres, qui comprennent toutes les catégories des tenants de l'art pastoral ou agricole et même, à Dienné, tous les artisans de l'industrie : tailleurs, brodeurs, coiffeurs, etc., sauf toutefois les forgerons, qui bénéficient, là comme ailleurs, d'une place à part et socialement inférieure.
Au dernier plan, les affranchis et les captifs (Habé-Rimaïbé, Matchudo).
Ces distinctions sont à l'heure actuelle encore plus accentuées chez les Peul du Macina et les Marka du Pondori que dans les grandes villes islamisées.
Les artisans (tailleurs, brodeurs, bijoutiers) sont souvent constitués en associations temporaires, soit pour la confection d'un travail, soit pour traverser une crise difficile.
Le pouvoir familial, et par suite politique, se transmettait à Dienné, suivant les règles du droit musulman privé, c'est-à-dire de père en fils.
Chez les Peul et les Rimaïbé du Macina proprement dit,. on'est resté fidèle au système patriarcal du droit public eton épuise les frères avant de passer au fils. Chez les Peul d'autres cantons, dans le Tioki par exemple, le chef est élu dans une famille où le pouvoir est héréditaire, par une assemblée de notables. Dans tous les cas, la consécration des marabouts s'impose, aussitôt après l'élection ou la prise de possession du pouvoir.
L'influence de l'Islam s'est enfin fait sentir dans ïonomastique locale.
Outre les noms humains cités plus haut, il y a de nombreux villages qui tirent leur appellation de la terminologie
islamique : Dienné, le paradis, à moins que ce fie soit une dérivation de Dia, Ya Salam ; Tabato {Taïba) Sara Dina, « le village de la religion », les Darous-Salam, ou « maison du salut » qui abondent ; Safouralahi , c'est-à-dire « demande de pardon » à Dieu (Astarfar A llah) nom donné par Chékou Hamadou à l'ancienne Chio; Tioboli al diouma, « chemin des gens »{Soboul al-djem) ; Néma, faveur [Naama) ; Boussoura [Bassera] ; Sirifîlla, «les Chérif d'Allah», et peut-être Saraféré (même sens).
La terminologie religieuse et scolaire est à peu près entièrement tirée de l'Islam.
Mais c'est surtout comme langue commerciale que l'arabe a été utilisé par les gens de Dienné. Il manquait à ses habiles et hardis négociants un instrument écrit d'une part, et d'autre part un lien et un trait d'union dans la diversité des races soudanaises où ils pénétraient. La langue arabe, sous sa forme littéraire, fort jargonnée d'ailleurs, et surtout l'écriture ont rendu, à ce point de vue, les plus précieux services aux Diennenké, Tombouctiensetà toutes les colonies qu'ils avaient essaimées dans la vallée du Niger, depuis le quatorzième siècle. C'était autant pour faire son éducation commerciale, que pour s'instruire religieusement ou intellectuellement, qu'on apprenait l'arabe. Il n'est donc pas étonnant que, dans le dialecte songaï de Dienné, la plupart des termes de la terminologie commerciale soient tirés de l'arabe, et que par suite nombre d'entre €ux soient quelque peu usités dans le foul-foulbé et le marka locaux ou des environs.