III. — Rites et survivances magiques
Si islamisés que soient les Diennenké et les habitants du Macina, ils n'en ont pas moins conservé un grand nombre des rites magiques que pratiquaient leurs pères, avant
leur conversion, ou qu'avec le temps ils ont empruntés à leurs voisins fétichistes. Ce développement de la magie à côté de la religion et cette fusion des pratiques de Tune et de l'autre sont d'ailleurs choses courantes chez les premiers noirs islamisés.
La consultation du sort, l'istikhara arabe, est d'un usage journalier, et on fait indifféremment appel à la science du marabout et à celle de l'homme de l'art indigène. Un père va consulter le sort chez un karamoko pour savoir dans quel village il devra marier sa fille. Il fait connaître la réponse obtenue, et aussitôt, en vertu évidemment d'un phénomène de suggestion, il se trouve des gens dans ce village pour demander la main de sa fille. On n'entreprend pas un voyage de quelque durée, une affaire de quelque importance, la vente ou l'achat d'un animal, une demande en mariage, avant de s'être enquis, par la divination, si on était assuré d'une tenue favorable.
Les moyens sont variés : le plus simple est de donner en aumône quelques cauris, en priant : « La chose que je compte faire, si elle est bonne, qu'Allah me l'accorde ; si elle est mauvaise, qu'il me la refuse. » C'est le procédé pour se rendre le sort favorable : Un autre consiste à prendre deux morceaux de bois et à réciter sept fois la Fatiha sur chacun d'eux. On les met dans sa poche ou sous une calebasse, après avoir affecté la qualité de bon à l'un et de mauvais à l'autre. On en prend ensuite un au hasard, et suivant le morceau qui se présente l'affaire est à poursuivre ou à abandonner.
Les jours et époques /as^es et néfastes sont bien connus. Le vendredi est un jour faste, où toutes les actions sont bénies. C'est le jour où les hommes, chefs de famille, doivent faire leur toilette, se raser la tête, se tailler les moustaches, s'épiler le corps, se couper les ongles, etc.
Le samedi, il convient de laver son linge neuf, pour être assuré de ne jamais manquer de vêtements. C'est le jour où les hommes, fils de famille, doivent faire leur toilette, le vendredi étant réservé aux patres familias.
Le dimanche, il faut commencer les travaux agricoles pour être assuré d'une bonne récolte.
Le lundi est le jour où il convient de faire ses achats de vêtements. La nuit du lundi, c'est-à-dire du dimanche au lundi, est la nuit particulièrement propice à la consommation du mariage.
Le mardi est le jour idoine pour raser la tète des petits enfants. ^
Le mercredi est propice à la mise en train des travaux de moisson et de cueillette. C'est aussi le meilleur des jours pour le marché. C'est dans cette vue que le marché de Baramandougou a été installé le mercredi.
Le jeudi est le jour pour se mettre en route. C'est en effet ce jour-là que le Prophète partit en voyage.
De plus le 3% le i3% le 14^ et le i5^ jours de la lune sont des jours excellents. Les 6% 16^ et 26^ jours sont des jours néfastes.
Mouloud est le meilleur des mois. Moharrem, Redjeb, Chaaban et Ramadan sont excellents aussi. Safar est un mois néfaste.
Il y a toute une série de coutumes pour se rendre favorables les phénomènes naturels.
Pour attirer l'eau on se rend en procession autour du village en récitant des prières. A Dienné, on va au champ de courses de Kanafa et on y lit les sourates Chems et Doha. On envoie aussi tous les enfants du village, sous la conduite d'un vieil alfa, faire le pèlerinage des tombeaux des saints. Après quoi, le chef fait égorger un mouton et en distribue les quartiers aux enfants.
Quand la foudre tombe^ il faut la faire sortir du sol, et
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à cet effet on creuse un trou à l'endroit frappé et on en extrait tout ce que la foudre a touché : pierres brûlées, etc. On va les jeter au loin dans un trou profond du marigot. Ce sont, en effet, ces débris de la foudre qui l'attireraient à nouveau. Quand on ne peut pas opérer ainsi, on fait faire une prière par le karamoko, ou bien on va mettre un grigri spécial au point dangereux.
L'arc-en-ciel empêche de tomber Feau. Dès qu'il apparaît, si l'on a encore besoin de pluies, il faut faire immédiatement une prière pour qu'il s'éteigne. Sinon, on ne s'en occupe pas.
On combat la sécheresse par une procession, qui tourne autour de la ville et \isite les tombeaux des marabouts. Ces processions d'enfants semblent être la spécialité de Dienné et de quelques villages du Macina. Les rogations processionnelles pour la pluie sont de tradition dans toute la région et chaque village a sa coutume et ses lieux retirés sur ce point.
Il faut chasser les sauterelles, quand elles se répandent dans les lougans, mais à ce moyen naturel, il faut joindre l'aide divine : les vieillards réciteront leur chapelet ou liront sur place une tranche d'un livre' saint. De plus, on mettra des amulettes ad hoc dans les champs, à l'époque des invasions d'acridiens. Les Bambara islamisés de Fémaye égorgent un bouc châtré dans les terrains parcourus par les sauterelles.
Les conjurations (Kiéfi), tombées en désuétude, ou tout au moins soigneusement dissimulées dans l'élément lettré diennenké et poullo, sont au contraire d'un usage courant chez les Rimaïbé et surtout chez les Bozo et Bambara.
Les rites de l'ouverture de la pèche chez les Bozo et Somono commencent à être connus. Ils sont exercés au commencement de chaque saison par une famille sacerdotale, à qui seule ce pouvoir appartient traditionnellement.
Le chef ou un membre de cette famille va seul sur l'eau pour attirer le poisson ou éloigner le caïman. Il prend une tige de fer trouée, sorte de sonnette qu'on se transmet depuis un temps immémorial, récite une formule traditionnelle, et lance l'objet dans l'eau. Il prend ensuite une gorgée d'eau, s'en gargarise et la jette dans le fleuve. Il jette enfin soit seul, soit assisté des autres pêcheurs, un appât spécial (digue), préparé en somme comme les autres, mais auquel il a ajouté des poudres, et dont il a renforcé la vertu par des incantations. On peut dès lors commencer la pèche en toute sécurité.
Dans chaque village propriétaire du droit de pêche sur un marigot, il y aune famille ainsi déterminée pour ouvrir la pêche. Le chef de la pêche a droit : i« à un poisson par pirogue; 2*^ au produit de la pêche, quand il y a conflit entre deux pirogues; 3« le jour de l'inauguration, à 2 cauris pour tout pêcheur qui participe à Topération. La plupart du temps, d'ailleurs, on abandonne au chef de la pêche tout le produit du premier jour ou des deux premiers jours. Il lui appartient alors de subvenir pendant ce temps à la nourriture du village. Quant au village propriétaire, il perçoit sur tous ceux qui viennent pêcher dans son marigot, soit qu'ils aient un droit de jouissance, soit qu'ils soient simplement admis pour la saison, à titre gratuit ou onéreux, un droit de location qui est généralement d'un capitaine sur trois. Le percepteur désigné par le chef vend le poisson ainsi recueilli, et le produit en est versé au fonds de dépenses d'intérêt général du village.
Il y a quelquefois plusieurs chefs de pêche. A Pora, par exemple, il y a deux chefs : un homme et une femme. C'est le plus âgé des deux qui prend la direction de la pêche et en garde le produit, pendant les trois premiers jours, sauf toutefois ce qui est nécessaire à la nourriture des gens. Quelquefois aussi le chef de la pêche, qui est naturellement un Bozo, est flanqué d'unMarka; sans que l'origine de cette
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coutume ait pu être déterminée, le chef des Bozo du Diaka se rend à Kourou, village Marka, et s'en va, accompagné de deux ou trois des vieillards de ce centre, pour procéder aune mystérieuse bénédiction de la mare.
Cette fête de la pèche, ou Diouldé-KaiJiandaga, a lieu en général en février-mars. Tout le village se réunit chez le chef du jour, et on se rend processionnellement au marigot ; les hommes tirent des coups de feu ou montent à cheval. C'est une période de réjouissances.
Les Bambara du Fémaye et de Niansanari ont aussi des fêtes traditionnelles. Tous les trois ou quatre ans, les jeunes vont tirer dans le Dorrari des coups de feu en l'honneur de leurs ancêtres.
Les Peul du Macina célèbrent le retour de transhumance des troupeaux par des réjouissances. Les femmes des bergers refont leurs coiffures et se parent de leurs bijoux. On distribuent des kolas, etc. Un peu partout subsistent les rites agraires. La terre appartient en principe à une famille, très ancienne, et dont souvent ne subsistent que de rares représentants. Son droit lui vient de ce que, la première, elle cultiva le sol et contracta alliance avec les génies locaux. C'est souvent elle, qui aujourd'hui procède au partage annuel ou tout au moins délègue ses pouvoirs au chef politique ou aux notables. C'est toujours elle qui inaugure les travaux saisonniers par quelques rites coutumiers et par le premier coup de houe porté à la terre. Le génie local reconnaît ainsi les siens et il n'y a, de part et d'autre, aucune surprise fâcheuse à craindre.
Les amulettes (en foul-foulbé talkourou, tarkourou) se portent abondamment, suivant la coutume noire : on en a dans les cheveux, au cou, aux mains, sur la poitrine, aux parties sexuelles, aux pieds, etc. On en enfouit dans les champs; on en jette dans l'eau; on en accroche dans les cases et les boutiques. Les talismans islamiques qui con-
tiennent des versets coraniques, des tableaux d'abracadabra, de petits dessins, et enfin des formules de prières et recettes empiriques en arabe (cf. aux Annexes) ne se distinguent pas extérieurement des gris-gris de la coutume fétichiste, qui contiennent des poils, des débris humains, animaux et végétaux de toute nature, des pierres, etc. Les produits du karamoko, comme ceux du magicien, ont un égal succès. Il semble pourtant qu'avec l'islamisation accentuée de certains groupes ou de certaines familles, c'est l'amulette écrite qui prédomine.
A Dienné notamment, l'amulette classique de l'Islam est d'un usage courant et on l'emprunte, suivant les besoins de la cause, à ces sortes de formulaires ad hoc, qui ressemblent étrangement à ces Dormi secure, ou gros recueils de formules toutes faites où puisaient sans fatigue les docteurs et juristes de notre moyen âge.
On porte des amulettes pour se défendre contre la panthère, le serpent ou le lion, pour que les oiseaux ne mangent pas le mil, pour prendre du poisson, pour n'être pas blessé ou malade à la guérie, dans un voyage, etc. ; en un mot, pour toutes les circonstances ou entreprises de la vie, où l'on veut se rendre le sort favorable.
Le sorcier (tierkow, à Dienné, soukounia chez lesPeul, souha chez les Marka) et son antidote, le contre-sorcier {yégoukoï à Dienné) jouent un rôle important dans la vie des indigènes.
Le sorcier joue ici comme ailleurs son rôle classique de buveur de sang et de mangeur de cœurs. C'est au contresorcier à le découvrir, quand on se trouve en présence d'un de ses maléfices. A cet efïet, le Yégoukoï a une cravache remplie de gris-gris de toute nature ; il en frappe les divers sorciers du pays sur lesquels, par la confession du malade dûment drogué ou par tout autre moyen, pèsent les soupçons. Si le sorcier n'est pas ému, c'est qu'il est innocent,
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mais s'il donne des signes d'agitation, s'il se rouie à terre convulsionné, s'il fait un œuf, ou tout au moins s'il en jette un à terre, etc., c'est qu'il est le coupable, et il est aussitôt amarré jusqu'à ce que le malade ait recouvré la santé. Un médecin de sorciers de Dienné, Tahirou Guiti, a été célèbre en son temps. Il pouvait conjurer le sort et découvrir tous les sorciers maléficients. Il faisait battre le tam-tam, et tous les sorciers accouraient malgré eux, des œufs à la main, et étaient contraints de les jeter à terre. On les battait alors et ils devaient réparer leurs maléfices. Dans la pratique, la foule distingue mal le sorcier du contre-sorcier^ d'autant plus que celui-ci devin, guérisseur, faiseur de pluie, etc., ne se prive pas de faire des maléfices et même de nouer de lucratives associations d'affaires avec le sorcier.
La plainte suivante de la dame Aminata fait voir clairement le jeu de ses praticiens. Désirant se marier, elle avait reçu chez elle le médecin de sorciers, Mamadou Dienta. Celui-ci s'installa, prit ses aises, et trouvant que ce n'était pas assez, voulut lui donner des talismans spéciaux. Aminata, trouvant le prix trop élevé les refusa, Mamadou lui en fit quand même deux, puis réclama son salaire : 20.000 cauris chacun. « Je lui donnai d'abord 2. 5oo cauris, puis sur une nouvelle demande, 2.5oo autres. Il me menaça alors de me faire envoler. J'eus grand'peur. Quelques jours plus tard, une de mes filles tombait malade et moufait à la suite de ses pratiques d'envoûtement. 11 avait chez lui trois espèces de coqs rouges, blancs et noirs qu'il élevait pour un usage spécial et à qui il faisait subir des rites mvstérieux. »
La qualité de sorcier se transmet par la tige utérine. Les enfants de la sorcière sont sorciers; ceux du sorcier ne le sont pas, à condition que sa mère ne soit pas une sorcière. On le devient aussi par éducation, quand on a reçu l'initiation d'un maître sorcier.