LES CELTIBÉRIENS ET LES COLOMBS IBÉRIENNES
Parmi les conclusions du chapitre précédent, la plus impor • tante est, à coup sur, celle qui fait de Tlbérie (espagnole) une simple appellation géographique, et qui nie l'existence des Ibères en tant que nation distincte et désignée par ce nom. Les raisons historiques invoquées à Tappui de cette thèse soulèvent, néanmoins, deux objections qu'on pourrait formuler ainsi :
I^Les Geltibériens étaient, au dire de plusieurs auteurs anciens, un mélange de Celtes et d'Ibères : donc ces Ibères formaient jadis une nation :
^ Des écrivains de la même époque attestent que les Ibères ont envoyé des colonies en Sicile, en Corse et en Sardaigne, et voilà une preuve nouvelle en faveur de Texislence de ce peuple.
Ces deux objections méritent d'être examinées en détail, et je dois discuter d'abord le système qui fait des Celtibériens un mélange de Celtes et d'Ibères.
Ce système repose uniquement sur un texte de Diodore de Sicile, écrivain qui vivait du temps de César et d'Auguste, et dont la crédulité et le défaut de critique sont universellement reconnus. Les quatrième et cinquième livres de sa Bibliothèque historiqiie sont consacrés à divers mythes, parmi lesquels je ne veux signaler que ce qui a trait à Bacchus, à Hercule et à ses douze travaux, aux Centaures et aux Lapithes, à Dédale et au Minotaure, à Cérès et à Proserpine, etc., etc. Ces rapides
indications suffiraient seules à faire appel à toute Tincrédulité da lecteur, si Diodore lui-même ne prenait soin de l'avertir, dès le début, que cette partie de son ouvrage est consacrée aux traditions fabuleuses (1). Dans le chapitre 33 du livre Y, l'auteur traite de diverses contrées, et notamment de la Celtibérie, de llbérie, de la Ligurie, etc. C'est là qu'il nous donne, sur les mœurs des Gaulois et des Celtibériens, des détails qui ne ressemblent en rien à ceux que nous fournissent Polybe et Strabon. C'est là aussi qu'on peut lire que l'embrasement des Pyrénées fit couler des ruisseaux d'argent, que les iles Cassitérides étaient situées au-dessus de la Lusitanie, que les Pyrénées avaient reçu leur nom de la belle Pyrène, maîtresse d'Hercule, etc. Parmi ces récits fabuleux, figure celui qui a trait à l'origine des Celtibériens.
a On raconte, dit Diodore> que les Celtes et les Ibériens se firent longtemps la guerre au sujet de leur habitation ; mais que ces peuples s'étant enfin accordés, habitèrent en commun le même pays, et que, s'alliant les uns aux autres par des mariages, ils prirent le nom de Celti|[)ériens, composé des deux autres (2). »
Le lecteur est prié de ne jamais perdre de vue qu'il ne s'agit ici que d'une simple tradition, d'un on dit recueilli et consigné parmi je ne sais combien d'autres fables. Pour apprécier à sa juste valeur un renseignement déjà si suspect, il s'agit de le comparer aux plus anciennes informations transmises, sur les Celtibériens et sur les peuples de l'intérieur de l'Espagne, par des écrivains tels que Polybe et Strabon.
(0 DiOD. SictJL., Bibl. histor,, liv. IV, Prcem.
(2) OStoi Y^P 'cb lîaXaibv 7:£p\ ttîç x^P'^ iXXi{Xoiç Sia7coXe[XiJ9avTS(, oT te 'ISr^pEç xa\ oî K£Xto{ , xa( (xETà xauxa StoXuOivisç xa\ t^v x^ipav xoivî; xaioix^JoaviEç , ftt S'Im^ajuaç icp<K dXXiîXouç ouvôé[ji£vot, Bk -rijv e7ÇtpiiÇ(av TcnSiTjç fru^ov Tiiç i:poa?)Yop(aç. DiOD. SicOL., Bibl. hist.y 1. V, c. 33.
Polybe, qui avait servi, comme on sait, sous les ordres de son ami Scipion Ëmilien, et assisté au siège de Numance, s'était mis à même d'acquérir, sur la Péninsule ibérienne, des connaissances que les autres Grecs n'avaient pu encore obtenir. Voici comment il s'exprime :
(( De tous les écrivains qui ont parlé de la situation et de la nature des pays qui sont relégués à l'extrémité du monde, il n'en est aucun, ou presque aucun, qui ne soit tombé dans de fréquentes erreurs... Dans les temps où ils vivaient, il arrivait rarement que les Grecs attachassent quelque intérêt à connaître les lieux qui sont les bornes de la terre. Cette connaissance leur était même impossible. On ne pouvait pas alors voyager par mer sans s'exposer à une infinité de dangers : les voyages parterre étaient encore plus dangereux. Lors même que la nécessité ou une impulsion volontaire conduisait un étranger sur ces parages, il n'en rapportait aucun renseignement. Comment, en effet, eût-Il été possible qu'il obtint par Lui-même des renseignements sur des lieux qui étaient ou déserts ou absolument barbares, et dont les habitants n'auraient pu lui fournir aucune lumière, soit en raison de leur grossière ignorance, soit parce qu'il n'eût pas entendu leur langage?
(( Il ne serait donc pas juste de censurer avec trop de rigueur les historiens qui se sont trompés quelquefois, ou qui n'ont pas communiqué, sur ces extrémités de la terre, des lumières qu'il leur était, non-seulement difficile, mais impossible d'obtenir... Je supplie donc mes lecteurs de vouloir bien m'accorder la plus sérieuse attention. J'ose les assurer que j'y ai quelques droits par les travaux pénibles que je me suis imposés, et par les dangers qui ne m'ont pas effrayé dans mes voyages en Afrique, dans l'Ibérie et dans les Gaules, dans mes navigations sur l'Océan, autour des côtes de ce pays.
pour reconnaître les erreurs des anciennes relations et procurer aux Grecs ces connaissances. (1) »
Polybe, après avoir parlé des Gaules, revient encore sur l'Espagne.
(( Le reste de TEurope qui, à partir des Pyrénées, appartient au couchant et aux Colonnes d'Hercule , est environné d'un côté par la Méditerranée et de l'autre par rOcéan. La partie qui s'étend de la Méditerranée jusqu'aux Colonnes d'Hercule a reçu le nom d'Ibérie (2) : celle qui est située sur l'Océan n'est encore désignée par aucune dénomination générale, parce qu'il n'y a que peu de temps qu'elle a été explorée, et qu'elle est habitée par une grande quantité de peuples barbares (3). »
Strabon, qui l'emporte de beaucoup sur tous les autres géographes de l'antiquité, témoigne aussi de l'état de barbarie où vivaient les peuplades de l'Espagne, à l'époque où les Romains commencèrent à les connaître. Il n'excepte que celles qui habitaient sur le littoral de la Méditerranée, et dont la civilisation s'était plus ou moins développée au contact des Phéniciens, des Carthaginois et des Grecs. Tous les peuples de l'Espagne, nous dit-il, et principalement ceux des contrées septentrionales, ressemblaient à des bètes féroces, autant par leur barbarie et la férocité de leurs mœurs que par leur intrépidité (4). Ce géographe ajoute ailleurs, en parlant des Celtibériens, qu'avant d'avoir été civilisés par les Romains,
(4) PoLTB., Hist., lib. IIL Le texte grec serait trop long à citer ; mais j'ai vérifié Texactitude de la traduction que je copie.
(2) Poiybe, comme on le voit, suit la géographie de Scylax, et n'accorde le nom d'Ibérie qu'à la partie des côtes de l'Espagne à laquelle ce voyageur avait déjà imposé cette fausse dénomination.
(3) PoLTB., Hist, lib. III.
(4) Stiab., Geog., lib. III.
ils étaient beaucoup plus barbares et plus féroces que toutes les autres peuplades de la Péninsule (4).
Strabon s'accorde donc avec Polybe , pour nous présenter les tribus de presque toute TEspagne^ comme plongées dans une complète barbarie. Ce géographe nous apprend aussi que les Lusitaniens vivaient dans leurs montagnes, adonnés au brigandage^ buvant de Teau, mangeant des glands et couchant sur la dure. Les habitants de TEspagne, dit-il, étaient si fort attachés à la vie des forêts, qu'ils répugnaient invinciblement à se réunir dans des villages. Tous, sauf ceux qui occupaient les environs des côtes de Malaca, rappelaient par leur barbarie les bétes féroces, et se livraient au brigandage, comme les Lusitaniens. Les Galiciens, n'avaient, disait-on, aucune idée de la Divinité. Le géographe grec compare enfin les mœurs des Cantabres et des nombreuses peuplades celtiques de l'Espagne, à celles des Thraces et des Scythes (2).
La plupart des tribus espagnoles étaient donc, avant l'occupation romaine, dans un état social très-peu avancé ; et comme les Celtibériens étaient beaucoup plus barbares encore et plus féroces que toutes les autres, on doit nécessairement en conclure qu'ils vivaient à peu près comme des sauvages. Les renseignements fournis par Polybe et Strabon sont on ne peut plus clairs et précis, et je ne vois pas sur quoi Adrien Balbi se fonde quand il fait des Celtibériens « un mélange de Celtes et d'Ibériens purs, » et quand il affirme qu'ils étaient a très-avancés dans la civilisation ^au moment où on a commencé de les connaître (3). Mais si les habitants de l'Espagne en étaient encore, pour la plupart, à un tel degré de barbarie et d'ignorance qu'il
(i) Ra\ 8^ Twv 'l&^po)V 8«oi touttjç e?a\ xîjç Mac, to^^toi Xiyovtai* îv hl TO'iiotç liai xa\ ot KeXifÔTjpeç ot îîàviwv vofxioOévTEç reotè ^jpiwÔioraToi. Steab., Geog.y lib. L
(2) Stiub., Geog.y lib. III, passim.
(3) Adrien Balbi, Atlas etknograpkiquey planche XI, i^' tableau.
était impossible d'en tirer quelques renseignements sur leur propre pays, si les Celtibériens étaient encore plus féroces et plus barbares que tous les autres, comment admettre que ces derniers eussent précisément conservé le souvenir de leur origine? Comment admettre surtout, que cette guerre longue et sanglante entre Celtes et Ibériens, dont parle Diodore de Sicile, se soit tout-à-coup terminée par la fusion des deux peuples et par la réunion de leurs dénominations primitives?
Je sais fort bien que la tradition rapportée par Diodore a été reproduite par Martial {Iberis Celtisque genitos) (1). L'erreur trouve souvent des échos plus nombreux et plus retentissants que la vérité; mais le vers d'un poète ne saurait enlever au récit primitif son caractère fabuleux, et infirmer les témoignages si formels et si précis de Polybe et de Strabon.
Il est à remarquer, d'ailleurs , que la signification précise du mot Celtibérien n'a jamais été bien exactement déterminée. Etienne de Byzance, grammairien de la fin du v« siècle, Ambroise Calepin (4502), et les traducteurs latins de la géographie de Ptolémée, ont reconnu que ce nom ne pouvait s'appliquer qu'à des Celtes établis sur les bords de Tlbérus. Masselin et Mentelle tiennent, au contraire, pour la fable de Diodore. Il
(4} Lucain et Appien acceptent aussi cette tradition £aiusse ; mais on dirait qu'ils admettent que les Celtes et les Ibères ont vécu côte à côte, sans se mêler :
Vettonesqae levés, profngiqne a gente yetiuU Galloniin Celta miicenteB nomen Iberis.
LocAN., Phars,, IV, t. 9-10.
nX^v 5tî KeXto( |Aoi 8oxoua( kotc, ttJv IIupi(vT]v tS::Ep6d(VTeç autor^ ('I67)pai) TJvouojTOi. Appian., Iberic.y c. 2. — J'ai déjà dit en note, vers la fin du chapitre précédent, que je ne niais, pour l'Espagne ancienne» ni la prédominance, ni même la préexistence d'une race qui sera décrite en temps atile. Je ne nie certes pas non plus le mélange de cette race avec les tribus celtiques établies dans la Péninsule. Toute mon argumentation est dirigée contre la tradition rsqiportée par Diodore , qui £ût de ce mélange un fait précis, déterminé, et qui se serait brusquement produit à tel moment donné.
importe donc d'établir solidement le véritable sens de ce terme.
La Celtibérie n'eut point , chez les anciens, ces limites fixes et invariables que Von trouve pour les autres divisions et subdivisions de l'Espagne. Dans le V*' livre de sa Bibliothèque historique, Diodore répète à plusieurs reprises que les Geltibériens touchaient aux Pyrénées. Strabon lui-même ne se faisait pa» une idée bien exacte des limites orientales de la Celtibérie, car il les place plusieurs fois aux monts Idubéda , et ensuite sur le territoire de Bilbilis, ville qui était 'certainement bâtie sur le Salo, entre les monts Idubéda et Tlbérus. Pline et Ptolémée reculent aussi, sur divers points, la Celtibérie de Strabon.
Ces variations de limites répandent déjà quelque lumière sur l'origine du nom des Celtibériens. Aucune tradition ne nous autorise, en effet, à supposer que ce peuple eût étendu, par des conquêtes, son nom et celui de son pays. II est à croire dès lors que cette extension résultait des aggrégations successives de nouvelles tribus celtiques à une sorte de confédération primitivement établie par les Celtes, auxquels leur position sur les bords de l'Ibérus aurait fait donner le nom collectif de Celt-Iberi. Ce nom résulte de la simple réunion de deux termes géographiques, et, loin d'être systématique, l'étymologie proposée se trouve confirmée par un passage de Strabon , où il est dit que la puissance des Celtibériens s'étant augmentée, ils firent prendre leur nom aux pays qui les environnaient (1). Ce passage qui dénonce une augmentation des forces celtibériennes, sans même donner à entendre que les peuplades voisines eussent été conquises, ne laisse évidemment place que pour l'hypothèse toute naturelle d'une coalition de tribus celtiques, limitée primitivement aux populations des bords de l'Ibérus.
ô|Ju(>vu(Aov latuTotc. Stiub., Geog.y lib. III.
Tcaasv
La fable rapportée par Diodore est condamnée, bien plus formellement encore, par un autre passage de Strabon. Sui* vant Topinion des anciens écrivains grecs, dit-il, lorsqu'on commença à connaître les régions occidentales, les premiers noms qu'on donna à leurs populations furent ceux de Celtes et d'Ibères, ou de Celtibères, de la réunion de ces deux noms; et celui de Gelto-Scythes , parce que, chaque nation n'étant pas encore connue, on les désignait toutes par un seul nom (1).
Ce texte prouve clairement que le nom de Celtibériens ne résulte pas de la réunion des deux peuples. Il corrobore aussi, ce que nous savions déjà, que Scylax et Hérodote donnèrent le nom d'Ibères aux anciennes populations de TEspagne avant d'avoir pu les connaître, et que les écrivains grecs leur donnèrent celui de Celtes, dès qu'ils commencèrent à savoir vaguement que la Péninsule comprenait un grand nombre de tribus celtiques. Ainsi, avant même d'avoir connu la véritable étymologie du nom des Celtibériens, Strabon repoussait la tradition fabuleuse rapportée par Diodore, et faisait résulter ce mot, non pas du mélange de deux peuples, mais de la réunion de deux dénominations.
Il ne faut jamais perdre de vue que ce géographe se trouvait en présence d'une Ibérie, ainsi désignée irrévocablement par ses prédécesseurs, et que par conséquent il ne pouvait considérer que comme d'anciennes peuplades ibériennes, toutes celles dont l'origine celtique, phénicienne, grecque ou carthaginoise, ne lui était pas incontestablement démontrée. Voilà pourquoi il a écrit la phrase suivante, sous l'empire de cette fausse dénomination : « Si les Ibériens, qui étaient divisés en une multitude de peuplades, avaient réuni leurs forces, la
(1) ^Torepov Se xa\ t&>v nç^ç ianépatv YvcooOivtcDv R(Xro\ xal 'l^piç f) [iixt&ç î8rro(i<y(uv 8\a dlv ^yvoiav. Strib.> Geog.f lib. I.
plus grande parlie de Tlbérie n'eût pas été facilement subjuguée par les Carthaginois, et auparavant par les Phéniciens et par les Celtes qu'on nomme aujourd'hui Geltibériens et Bèrons (1). »
Ce texte porte le coup fatal au récit de Diodore, et prouve que les Celtibériens, de même que les Bèrons, étaient d'origine celtique. \
Certes, voilà un résultat précieux, et il est facile de le compléter, en cherchant, avec le secours exclusif des auteurs anciens, la véritable origine du nom des Celtibériens.
Pline le naturaliste, qui mourut 79 ans après J.-C, et qui avait voyagé en Espagne, nous a laissé, sur les antiquités de ce pays, les renseignements les plus nombreux. Cetécrivain place dans la Lusitanie d'autres peuples celtibériens. « Les cérémonies religieuses, dit-il, le langage, les noms géographiques des Celtes de la Bétique, attestent évidemment qu'ils sont une colonie des Celtibériens delà Lusitanie(2). » Voici donc d'autres Celtibériens dont Pline fait de véritables Celtes, et, dans le même passage, il nous affirme que ces Celtes (qu'il nomme auparavant Celtibériens) s'étaient aussi établis sur les bords du fleuve Anas et dans la portion de la Bétique contiguë à la Lusitanie (3). Il s'agit maintenant de confirmer l'origine celtique de ces populations, et de rechercher d'où pouvait leur venir le nom de Celtibériens, quand elles habitaient encore la Lusitanie.
Et d'abord, l'affirmation de Pline nous est garantie par
{\) KeXTotç, oî vuv KeXT(6T)peç x«\ Biiptoveç xoXouvtai. Steab., Geog., lib. IIÏ.
(2) Celticos a Geltiberis ex Lusitania advenisse manifestttm est , sacris , lingua, oppidonim vocabulis, quse cognominibus Bœtica distinguuntur. Plin., Hist. nat., lib. I, c. 4.
(3) Quœ autem regio a Baeti ad fluvium Ânam tendit extra praedicta, Bseturia appellatur in duas divisa partes totidemque gentes : Celticos qui Lusitaniam attingunt, Hispalensis conventus : Turdulos^ qui Lusitaniam et Tarraconensem accolunt, jura Gordubam petunt. Pun., Hùt. nat., lib. le. ^.
Slrabon, qui déclare que le pays compris entre le Tagc et TAnas était peuplé , en très-grande partie, de Celtes et de Lusitaniens, que les Romains y avaient transportés des pays situés au-delà du Tage (1). Il est à croire que ce géographe n'était point fixé sur l'origine de tous les peuples de la Lusitanie, car il se borne à signaler, entre le Tage et les Artabres, trente peuplades distinctes, dont il ne nomme pas une seule (2). Néanmoins il confirme l'origine celtique des Geltibériens de Pline, quand il reconnaît que les Celtes qui environnaient le promontoire de Nerium étaient de la même famille que ceux qui habitaient les rives de l'Anas (3).
Si je croyais qu'il valût la peine de rapprocher divers pas* sages du sixième livre de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, je démontrerais facilement que, sous le nom de Cimbres, cet auteur ne voyait que des Celtes en Lusitanie. Si Ptolémée n'a pu reconnaître dans ce pays que neuf peuplades celtiques, c'est qu'il s'y trouvait alors de nombreuses colonies romaines, qui avaient fait perdre le souvenir de leur origine aux autres tribus, que le géographe d'Alexandrie désigne sous le nom collectif de Lusitaniennes.
Pomponius Mêla est assurément l'auteur dont le témoignage sur l'origine des Lusitaniens est à la fois le plus imposant et le plus précis. Mêla était né, dit-on, en Bétique, et il écrivait sous Tibère et sous Claude, un siècle environ avant Ptolémée. Après avoir décrit en détail les sinuosités, angles, golfes, baies et promontoires de la côte occidentale d'Espagne, depuis l'embouchure du Tage jusqu'au cap Celtique ou Promontorium Artabrumj il affirme qu'elle était entièrement habitée par des Celtes (4). Ce géographe ajoute même que les Artabres, qui
0) Siaii., Geog., llb. IIL
(«) W., ifnd.
(S) W., ibid.
(4) Totam Celtici colunt. Pomp. Mbla, De situ orbis^ lib. I, c. 3. •
confinaient aux Âstures, étaient également une nation celtique (1). Tous ces textes prouvent, je crois, surabondamment que les Celtibériens de Pline, sortis suivant Strabon de la Lusitanie, étaient de véritables peuples celtiques.
J'ai cité plus haut, dans le précédent chapitre, quelques vers .de Festus Aviénus, qui vivait sous le règne de Théodose I. Il résulte de ce passage qu'il existait, dans la partie occidentale de la Bétique, un petit fleuve du nom d'Ibérus. Dans sa Carte de VHispanie, Brué place Tembouchure de ce cours d'eau dans la baie de Gadès, tandis que plusieurs érudits espagnols le confondent, ainsi qu'Ëdme Mentelle, avec le Rio Tinto, plus rapproché des anciennes limites de la Lusitanie. Quoi qu'il en soit, ce fleuve arrosait le territoire des peuples celtiques placés par Strabon , Pline et Ptolémée, dans la partie occidentale de la Bétique. Nous venons aussi d'apprendre, par Strabon et Pomponius Mêla, que depuis ces tribus celtiques jusqu'aux Âstures, il n'y avait que des peuples de même sang.
Or, quand Festus Aviénus en arrive à parler de cet Ibérus de la Bétique, il nous informe que les Celtibériens que Pline signale en Lusitanie (et qui étaient des Celtes d'après tous les auteurs déjà cités), n'avaient reçu le nom d'ibériens que parce qu'ils étaient établis à l'occident de ce petit fleuve Ibérus. Il n'admet, comme primitif et national, ni le nom d'Ibères ni celui d'Ibérie. L'un et l'autre ne sont, d'après lui, que des surnoms tirés d'un fleuve Ibérus. Il ne voit pas même, sur les bords de l'Ëbre, des peuples désignés à bon droit comme des Celtibériens. Pour ce poète géographe, le pays situé à l'occident du petit fleuve Ibérus, est le seul qui ait reçu non pas le nom, mais le surnom d'Ibérie, ce qui confirme la dénomination collective donnée par Pline à quelques tribus
(4) In ea primum Artabri sunt, etiamnum Celticœ gentis; deinde Âstures. /d., ibid.
celtiques de la Lusitanie, et explique parfaitement l'origine de cette appellation.
En voilà, je crois, beaucoup plus qu'il ne faut pour écarter la tradition fabuleuse rapportée par Diodore de Sicile ; mais je demande à citer encore un passage signiGcatif de Polybe. Je lis dans cet historien, « qu'après avoir conclu une trêve avec M. Claudius, chef de l'armée romaine , les Celtibériens envoyèrent à Rome des députés qui furent entendus séparément; que chacun d'eux parla au nom de sa ville, et que, bien qu'ils fussent barbares, ils s'expliquèrent clairement sur les dirférentes espèces de peuplades dont ils se composaient, et sur les difTérenles factions qui les agitaient (1). » En face d'un pareil témoignage, toute illusion doit disparaître, et il demeure irrévocablement établi que, loin de former une nation distincte, les Celtibériens n'étaient que des peuplades celtiques coalisées dans un intérêt commun, mais divisées aussi par des factions intestines.
Je reconnais d'ailleurs très-volontiers que le nom des deux fleuves Ibérus, et bon nombre des appellations géographiques qui en étaient des dérivés ou des composés, et qui se rencontrent sur divers points de l'ancienne Espagne , remontent à une haute antiquité. Mais j'ai déjà prouvé, dans le précédent chapitre, que le même fait se reproduit pour plusieurs autres contrées de l'Europe et de l'Asie, et qu'il n'y a donc pas lieu den induire qu'il existait jadis en Espagne une race ou une nation spécialement désignée sous le nom d'Ibères. J'ai également démontré que les anciens avaient placé dans la Péninsule trois Ibéries qui s'excluent réciproquement, et que par conséquent ce nom ne pouvait spécialement s'appliquer à aucune partie de cette vaste région. L'argument emprunté à Diodore, et invoqué en faveur de l'existence des Ibères^ se trouve
(4) PoLTs., Polyb. hUt. esscerpt. legat^ n^ 444.
donc absolument inBrmé par le seul secours de Thistoire, et je puis examiner enfin la \aleur des raisons invoquées dans le même sens^ et tirée de l'existence de colonies dites ibériennes.
Le lecteur n'a pas oublié que la seconde objection en faveur de l'existence des Ibères résulte de ce que ce peuple aurait envoyé, à une époque très-ancienne, des colonies en Sicile, en Corse et en Sardaigne, iles réputées alors encore désertes. Cette objection est principalement basée sur un passage de Fréret, qui, d'après son éditeur, s'exprimait en ces termes:
(( On ne peut douter que les premiers habitants de la Sicile et de la Corse n'eussent une origine espagnole : c'est un point constaté par des écrivains sérieux très en état de s'en instruire et dont le témoignage est formel.
» A l'égard de la Corse, M. Fréret a pour garant le témoignage de Sénèque. Ce philosophe, originaire d'Espagne, avait été relégué dans cette ile... il assure que les Espagnols s'y étaient établis dès les premiers temps.
» Quant à la Sicile, les Sicani en occupaient la partie occidentale : ce peuple, suivant Thucydide, était originaire de l'Ibérie et venu des bords du fleuve Sicanus, que les écrivains postérieurs ont nommé Sicoris et que nous nommons Segro. Thucydide ne donne pas ceci comme une simple tradition , mais comme un fait incontestable. Éphore, au rapport de Strabon, et Philisle de Syracuse, cité par Diodore de Sicile, tenaient le même langage dans leurs écrits.
)) 11 est vrai que le même Diodore se déclare pour le sentiment de Timée, qui regardait les Sicani comme autochtones. Mais ni l'un ni l'autre n'ont fait réflexion que ce mot autochtones ne pouvait se prendre au sens qu'ils lui donnent, que
par ceux qui, selon le système des mythologues grecs, croyaient les hommes sortis du sein môme de la terre. Pour Strabon , il suppose , avec Éphore , Torigine ibérienne des Sicani (t). »
Le sentiment de Fréret n'a pas, on le voit, la portée que certains ont bien voulu lui donner. On sait que Tétude la plus attentive et la plus minutieuse de tous les géographes anciens ne relève, pour TEspagne, aucun peuple particulier du nom dlbères, et il sufQt de lire le passage que j'ai reproduit pour être convaincu qu'il ne s'agit que des colonies Ibériennes, c'est-à-dire, sorties de la Péninsule espagnole. Cette simple vérification de la portée réelle du texte suffirait, à notre avis, pour montrer le peu de fondement de l'objection; mais je crois être en état de prouver, en outre, que les colonies en question n'étaient point sorties de l'Espagne.
Fréret, parlant par la bouche de son éditeur, ne croit pas devoir s'arrêter aux témoignages de Timée et de Diodore de Sicile, parce qu'ils faisaient des Sicani des peuples autochtones. Timée, dont YHisloire de Sicile est perdue, était né dans cette \\e, à Tauromentium, et vivait entre 369 et 26â! avant l'ère chrétienne. Diodore, qui cite Timée, était originaire d'Agyrium, autre ville de la Sicile, et il a écrit sa Bibliothèque historique du temps de César et d'Auguste. » Parlons, dit-il, des Sicanes qui habitèrent les premiers la Sicile, et sur lesquels les auteurs ne sont pas d'accord. Philiste (2) avance qu'ils vinrent d'Ibérie en Sicile, et qu'ils tirèrent leur nom du Sicanus, fleuve de llbérie. Timée accuse cet écrivain d'ignorance. 11 dit que les Sicanes étaient autoch-
\h) Frébbt, Œuvres complèteSt X. IV, p. 194 et s.
[t] Philiste était aussi Sicilien, né à Syracuse vers 481 avant Jésus- Christ. Il avait écrit une Histoire de Denys, et une Histoire de la Sicile, divisée en 13 livres, dont il ne reste plus ([ue des fragments conservés par saint Clément d'Alexandrie, Diodore, etc.
tones et le prouve par un grand nombre de raisons tirées de l'étude de l'antiquité, et inutiles à rapporter (1). »
Timée et Diodore considéraient donc les Sicanes comme autochtones, et Fréret fait trop bon marché de Vopinion de ces deux auteurs, mieux fixés que personne sur l'histoire de leur pays. Il ne s'agit point, en effet, de leur reprocher l'opinion commune à beaucoup d'écrivains classiques, et qui consiste à croire que certaines races étaient littéralement sorties du sein de la terre. Celte opinion prouve du moins qu'ils considéraient les Sicanes comme le plus ancien peuple de la Sicile, qu'ils condamnaient son origine espagnole, et que, sur ce point, Timée avait convaincu Philiste d'erreur par une savante et longue dissertation.
Voilà ce qui résulte clairement du texte de Diodore, et je vais maintenant prouver que Fréret n'avait point le droit d'invoquer l'autorité de Strabon et d'Ëphore pour affirmer l'origine ibérienne des Sicanes. La Sicile, dit Strabon, était habitée par les Sicules, les Sicanes et les Morgètes, et par plusieurs autres peuples, parmi lesquels on compte même des Ibériens, qui, d'après Ëphore, furent les premiers barbares qui s'y établirent. Il est probable quune ville appelée Morgantium, qui n'existe plus, y était habitée par les Morgètes (2). — Voilà qui est clair. Strabon n'affirme pas l'origine ibérienne des Sicanes, et il se borne à déclarer qu'il y avait, en Sicile, des Sicules des Sicanes, et des Morgètes. Ëphore lui-même, cité par Strabon, ne dit pas que les Ibères dont il est question fussent des Sicanes, mais les plus anciens peuples barbares qui eussent envahi la Sicile. Fréret a donc eu tort d'invoquer ces deux auteurs pour établir l'origine espagnole des Sicanes. Reste cependant le témoignage d'Ëphore, non
(i) DiOD. SicuL, Bibl. hisL, lib. VI.
(t) Strâb., Gâog., 1. IV.
sur la patrie primitive des Sicanes, maïs sur la provenance ibérienne des premières populations barbares de la Sicile. Mais cet écrivain est contredit sur ce point par tous les auteurs anciens, sans excepter Thucydide , et ils sont unanimes à reconnaître que les Cyclopes et les Lestrigons furent les premiers barbares qui se fixèrent dans cette lie. D'ailleurs, il n'y a aucun cas à faire, sur Tlbérie, du témoignage d'Éphore. li prenait ce vaste pays pour une ville, prolongeait la Celtique jusqu'aux colonnes d'Hercule , et Slrabon le range avec raison au nombre des Grecs qui ont accrédité le plus de fables sur la nouvelle Ibérie. Gomment donc un narrateur si inexact pourrait-il faire autorité quand il s'agit des plus hautes antiquités de la Péninsule?
Fréret a donc eu tort d'invoquer Strabon et Éphore, comme il avait invoqué Philiste, réfuté par Timée. Philiste avait copié Thucydide , cela est assez facile à prouver. V Histoire de la Siciky composée par le premier de ces deux auteurs, comprenait les premières années de la tyrannie de Denys le Jeune. Cet ouvrage n'avait par conséquent pu être commencé qu'une trentaine d'années après la rédaction de YHistoire de la guerre du Péloponèse de Thucydide, c'est-à-dire quand cette admirable histoire était déjà connue non seulement en Grèce, mais en Sicile. Thucydide conduit les Sicanes en Sicile avant la guerre de Troie, et Fréret convient lui-même (1) que, dans un autre passage, PJiiliste fait passer, sous la conduite d'un chef nommé Siculus, une colonie de Ligures en Sicile, quatre-vingts ans avant la célèbre expédition des Grecs. Philiste avait donc adopté d'abord l'origine ibérienne des Sicanes sur la foi de Thucydide; mais, plus tard, quand il se fut mieux renseigné, il affirma, après Hellanicus de Lesbos (2), que la colonie arrivée alors en Sicile se composait de
(1) Frébet, Œuvres complètes^ t. lY, p. 806.
(2) Hellanicos, né à Mitylène, dans File de Lesbos, naquit vers 495, et
Sicules, peuple auquel nous allons voir Fréret assigner une provenance illyrienne (1), après lui avoir allribué une origine espagnole.
L'origine ibérienne attribuée par Fréret aux Sîcanes ne repose donc au fond que sur le dire de Thucydide. L'autorité de cet historien est assurément très^împosante quand il parle de la guerre du Péloponèse sur laquelle il lui a été si facile de se renseigner. Mais comment admettre que, pour une époque antérieure à la guerre de Troie, l'historien grec ait pu en savoir plus long que Timée et Diodore, tous deux Siciliens, et par conséquent plus à même que lui de se fixer sur les haules antiquités de leur pays? Comment admettre surtout que lorsque Polybe, si favorisé dans ses recherches sur l'Espagne par son amitié avec les Scipions, affirme qu'il n'a pu encore obtenir que des fables ou des erreurs, Thucydide se soit procuré, plus de deux siècles auparavant, des informations si précises sur l'Ibérie? L'hislorien de la guerre du Péloponèse est donc sans autorKé quand il affirme l'origine ibérienne des Sicanes, et il nous apprend même que ce peuple rejetait cette origine et se croyait indigène (2) Cette provenance ibérienne est donc formellement condamnée par les autorités les plus imposantes de l'antiquité, par des écrivains siciliens qui ne se sont point copiés les uns les autres. Il est, au contraire, plus que probable que les auteurs qui, depuis Thucydide jusqu'à Pausanias, ont fait sortir les- Sicanes de llbérie espagnole, n'ont fait que répéter l'erreur de Thucydide.
Je voudrais maintenant expliquer la cause de cette erreur de l'historien grec, qui est aussi celle de bien d'autres, et je
raoural vers 4M avant notre ère. Il avait écrit sur les événements compris entre les guerres médiques et la guerre du Péloponèse, une histoire dont il ne reste que des fragments publiés par G. Sturz. Leipsick, 1787.
(4) Pour Fréret, les lUyriens sont des GeHes.
(ï) Thucto., J5rttt.,lib. IV, c. t.
crois qu'elle repose tout entière sur la fausse interprélation du mot Ibère.
a Dès les premiers temps, dit Fréret, la partie de Tltalie située au midi de l'Apennin était occupée par des Sicules, nation ibérienne ou espagnole (4). — Virgile aura peut-être donné, par licence poétique, le nom des Sicani {veteres Sicani)^ aux Sicules , nation trës-diiïérente puisqu'elle était illyrienne (2) . »
Si le savant que je viens de citer avait su que, pour les anciens, le mot Ibère n'était qu'une épithète distinctive, il n'aurait pas fait des Sicules, tantôt une nation ibérienne ou espagnole, tantôt une nation illyriennc, fort différente des Ibériens (3). Il aurait vu des Celtes surnommés Sicani, Ibères, Ligures, et peut-être même Sicules, dans les tribus qui seraient, dit-on, passée3en Sicile. Telle est aussi Téquivoque dans laquelle il faut chercher la cause des confusions et contradictions, au moins apparentes, dans lesquelles sont tombés les anciens historiens qui ont traité des premières populations de la Sicile. Thucydide et Philiste, qui ne pouvaient connaître que de nom la nouvelle Ibérie des Grecs, font partir les Sicanes, des bords d'un fleuve nommé Sicanus, lequel n'a jamais existé en Espagne. Quand on a commencé à reconnaître que ce cours d'eau était lout-à-fait imaginaire , on a voulu lui substituer le Sicoris, et, dans son commentaire du viii^ livre de TÉnéide, Servius nous affirme que les Sicanes, sortis de Tlbérie, avaient tiré leur nom du fleuve Sicoris (4).
(1) F&ÉHET, Recherches sur l'ancienneté et sur ^origine de Vart de féquitation en Grèce, Œuvres comp., t. XVII, p. M 6.
(2) W., CEuv. comp., l. IV, p. 204.
(3) Âppien se prévaut d'un fragment des généalogies royales de la Thrace poar affirmer qu'une colonie de Sicules était passée de la Dalmatie dans ritalie, sous la conduite d'un chef nommé Celta. Deux savants modernes, Pelloutier et Mentelle, attribuent aussi aux Sicules une origine celtique.
(4) HoNORATVS Maurvs Sbrvius, grammairien du v« siècle, a donné sur Virgile des commentaires loués par Macrobe, et imprimés plusieurs fois.
Mêmes contradictions sur le passage des Sicules en Sicile. Leur expulsion d'Italie est attribuée aux Opiques par Thucydide, aux OEnotriens et aux Opiques par Antiochus de Syracuse. Pour Hellanicus de Lesbos, ce ne seraient point les Sicules, mais les Elymes et les Ausones, qui auraient été expulsés d'Italie par les OEnotriens et les lapyges. Au contraire, Philiste et Silius Italiens ne voient dans les peuples chassés ni des Sicules, ni des Ausones, ni des Elymes, mais des tribus celtiques connues sous le nom de Ligures, et conduites par un chef appelé Siculus (1 ).
Ces contradictions, d'autant plus surprenantes qu'elles émanent d'écrivains également dignes de confiance, donneraient seules à penser que ces appellations diverses désignent pourtant le même peuple. Les dénominations accessoires appliquées à des peuples de même origine auront été prises pour des dénominations nationales, et on se sera obstiné surtout à faire venir ces colons d'Espagne, par le seul motif qu'ils auront été qualifiés de répilhète distinctive d'Ibères. Voilà une hypothèse qui est tout au moins de nature à nous mettre sur la voie, et qui conciliera peut-être les divers historiens qui font tour-à-tour peupler la Sicile par des Sicanes, des Ibères, des Sicules et des Ligures.
Longtemps avant que Scylax eût donné à l'Espagne occidentale le nom d'Ibérie, à cause de son fleuve Ibérus, la région septentrionale de l'Italie arrosée par le Pô avait reçu le nom d'Ibérie, et ses populations le surnom d'Ibères. Eschyle, cite par Pline, nous dit que l'Éridan, qui vient des Alpes liguriennes, prend sa source en Ibérie (2).
Festus Aviénus fait du Rhône la limite de l'Ibérie et de la
(1) DiONTB. Haltc^rn., ArUiq. Rom.y lib. I, c. iv.
(2) iËschylus in Iberia Eridanum esse dicit. Pun., Hist. nat.. lib. XXXVIL
Ligurie (4), et un grammairien du v« siècle, Nonius Marcellus, qui recueillait avec zèle les anciennes traditions et les vestiges du vieux langage, donne à ce Qeuve le surnom dlbérien (2).
11 y avait donc aussi des Ibères sur le Rhône et sur le Pô. Ceux dont parle Plutarque ne pouvaient être que les Insubres, qui s'étaient fixés, dès une haute antiquité, sur la rive gauche du Pô. Ce nom, qui, d'après Frérel, signifiait Umbri inférieurs^ n'était sans doute qu'une épithète, comme celle d'Isombri qui leur est donnée par Polybe. L'mlerprétation de Fréret est néanmoins inadmissible, car les Insubres étaient établis au nord de tous les autres Umbri. Il est donc infiniment probable que le singulier du mot Insubres étant Ins-uber ou Im-ybeTy ces Celtes Umbri ont dû être ainsi distingués à raison de leur établissement au-delà d'un grand fleuve, sur un territoire arrosé par plusieurs autres cours d'eau importants, et « qu'ayant reçu ce surnom d'/fw-j/6«r, le pays qu'ils habi taient fut également nommé Ibérie (3). » Tout porte à croire que c'est de ces Ibères italiens dont saint Jérôme veut parler, quand, dans un passage déjà cité, il dit que par lignée de Tubal il faut entendre les Ibériens, c'est-à-dire les Espagnols, les Italiens, ou les Ibériens asiatiques.
Il n'est donc pas nécessaire d'aller jusqu'en Espagne pour y chercher l'origine des peuples qui, sous les noms de Ligures ou d'Ibériens, ou de Sicanes surnommés Ibères, ont pu s'établir en Sicile avant la guerre de Troie. Il est inutile d'inventer un fleuve Sicanus, et de trouver ensuite l'étymologie du nom
(1) Hujus (Rhodani) alveo
Ibera tellus et Ligures asperi
Intersecantur
Fest. Avien. In or. marit.^ v. 609.
(3) Non. Marcell., De prop. sermon.
(3) Gbaslin, De ïîhériey p. 194.
des Sicanes dans celui du fleuve Sicoris. Il est absurde de supposer qu'une foule de tribus, dont l'état de barbarie nous est connu, se soient et concertées et réunies en un grand corps pour une expédition lointaine, ou qu'elles aient été chassées de TEspagne par les Ligures, qui n'ont jamais envoyé une colonie au-delà des Pyrénées.
Les tribus qui, sous le nom d'Ibères ou de Ligures, ont pu passer en Sicile avant les Sicules, ne pouvaient donc être, sous l'une ou l'autre de ces désignations secondaires, que des Celtes établis de temps immémorial, et divisés en Umbri ou Ombres, Insubres, Ligures et Ibères. Ces derniers, que Denys d'Halycarnasse fait participer à la fondation de Rome, étaient nécessairement des Ibères d'Italie.
Il était donc facile de voir que c'est toujours chez des peuples celtiques par leur origine, que l'on trouve en Europe les dénominations d'Ibère et d'Ibérie, de même que les noms des lieux dans la composition desquels entrent les mots iber et ebro. De là il résulte forcément que ce terme d'Ibère ne peut être qu'une désignation distinctive, tirée de la situation des lieux, et généralement employée chez des peuples de race celtique. Si les érudits avaient pris garde à cela, ils n'auraient point été chercher, comme Fréret, la patrie des Sicanes en Espagne, ou placé, comme d'autres, la souche de ces prétendus Ibères dans diverses contrées delà Péninsule espagnole, et même sur les côtes du Latium et de l'Ëtrurie.
Le lecteur voudra bien ajouter à ces arguments tous ceux qui résultent de la preuve de l'origine celtiqne des Celtibères des bords de l'Èbre, comme de ceux de la Lusitanie, et il conviendra, je l'espère, que j'ai démontré, par le seul secours de l'histoire, que les Sicanes n étaient point venus de l'Espagne. Je vais maintenant établir que ce pays n'a point envoyé, comme on le prétend, des colonies dans l'île de Corse à une époque très -reculée.
Le seul texte dont on puisse s'étayer en faveur de la colonisation de la Corse par les Ibères espagnols, est un passage de Sénèque, déjà cité en partie. Il avait remarqué, pendant son exil dans cette ile, que les habitants portaient des chaussures et des bonnets semblables à ceux des Gantabres, et qu'ils possédaient aussi dans leur langue quelques mots de Vidiome de ces derniers (1). De ces faits, le philosophe concluait que les Gantabres avaient dû passer jadis dans la Gorsc. Mais ce peuple appartenait à la race celtique, ainsi que je l'ai démontré plus haut, et il n'y a par conséquent pas lieu d'argumenter de sa présence dans cette ile au profit de Vexistence et du voyage des Ibères (2).
En voilà assez sur la Gorse, et j'arrive à la Sardaigne.
Pausanias fait arriver Norax dans cette île à la tête d'une colonie de peuples ibériens (3); mais c'est là, dit-on, une légende grecque, dont Petit-Radel a vainement tenté de faire un événement historique. Il est néanmoins fort probable que les mythographes auraient accepté le témoignage de Pausanias, s'ils avaient pu savoir que Norax et ses compagnons étaient des Ibères, sans qu'il y ait lieu de supposer pour cela qu'ils fussent venus d'Espagne. Mais tous les Ibères étaient alors considérés comme des Espagnols, et Norax était le petit- fils
(0 Transierunt deinde Ligures in eam, transienint Hispani, quod ex similitudine ritus apparet : eadem enim tegomenta capitum, idemque genus calceamenti, quod Cantabris est, et verba qusDdam : nam totus senno, conversatione Graecorum Ligurumque, a patrio descivit. Seneg., Consol. ad Eelviam.
{Vj Graslin, De l'Ibérie, p. Ï97 et suiv., cherche à établir, par des inductions tirées de divers auteurs anciens, qu'avant les temps historiques des peuples scythiques (celtiques), ont dû s'arrêter dans quelques îles de la Méditerranée, et pousser même jusqu'aux extrémités de l'Europe occidentale.
(3) Msià OÊ 'Api^Tatov *16r^pEç la tt)v XasBo) 8ia6a(vou(Jiv 0::b îjy^H'^^' "^^^ t:6Xo'j Nojpaxi, xat (?>x'.a07) No)pa rôXiç ujib auTwv Ta'JTrjv rpoiTTjv ^své^Oai 7:6Xiv {ivr^aovsuouîiv 2v Tij vtJçoj' :ia(8a Ôè 'EupuOgfaç te t^ç Tr^puovou xa\ 'Epjjiou Xffowtv e?vai Tov Ncûpaxa. Pausin., Descr^t. grœc.^ lib. X, c. 47.
du triple Géryon^ qui aurait régné, d*après la fable, dansllle d'Érythie, et même sur toute llbérie. Si Géryon était ud mylhe , il était tout naturel qu'on imposât à Noraxl a condition de son grand-père putatif.
Je me suis déjà longuement expliqué sur Géryon, et j*ai prouvé que ce mythe n'appartient pas à TEspagne. On sait que quelques écrivains placent le royaume de Géryon en Ëpire, du côté des monts Cérauniens. Or, l'Ibérie, qui confinait à rËpire, possédait un fieuve qui, d'après Diodore de Sicile, portait le nom d'Ebrus, et dont les populations riveraines ont dû être surnommées Ibères pour ce motif.
A cette hypothèse le lecteur opposera peut-être que j'ai déjà dit que, dans toutes les parties de l'Europe où l'on trouve l'ancienne épithèle Ibère , ou des dérivés des mots Iber ou EbrOy il devait exister des peuples celtiques. Mais Antonius Liberalis nous apprend que des peuples nommés Celtes, situés vers l'Épîre, faisaient partie des troupes que Géryon avait opposées à Hercule (1 ), et il n'en faut pas davantage pour donner à croire que les Ibères, conduits par Norax, venaient d'Ëpire et non d'Espagne.
L'histoire seule suffit donc à démontrer que la Sicile, la Corse et la Sardaigne n'ont point été peuplées par des Ibères espagnols, et l'archéologie anté-historique le prouve aussi par un assez grand nombre de découvertes, dont je ne veux signaler que les principales.
Parlons d'abord de la Sicile. Celte ile était, dit-on, jadis contiguë à l'Italie, et la brusque séparation des deux pays est
(4) lioXi^aoL^zaç Y^p ^^'^^ KeXtouç, xa\ Xdeova; xa{ Bcvnpétouç xa\ oufxTCOVTa; 'H3iEtp((>Taç. Anton. Libbralis, Metamorph.
attestée par Strabon, Pline (1), Pomponius Méia (2), et Silius Italicus, confirmés par un grand nombre de savants modernes, parmi lesquels je ne veux citer que Cluvier (3) et M. Félix Bourquelot(4). La Sicile tenait aussi, dit-on, à la côte barbaresque, à laquelle elle est encore actuellement réunie par une ligne de hauts fonds que Tamiral Smith nomme le Banc de l'Aventure, et dont les crêtes ne sont pas à plus de 25 ou 30 mètres audessous du niveau de l'eau (5). Cette antique contiguité avec TAfrique est contestée, je le sais, par quelques savants ; mais le plus grand nombre accepte, au contraire, la chose comme vraisemblable, et voit dans les os fossiles d'hyène tachetée, (l'hippopotame et d'éléphant africain , découverts par le baron d'Anca, dans les grottes d'Olivella, deMondello et de San Teodoro, situées toutes trois en Sicile, de nouveaux arguments à l'appui de cette opinion (6). Quoi qu'il en soit, le baron d'Ânca a exhumé aussi , dans la grotte de San Teodoro, des instruments ou armes en phonolite et en trachyte. Dans la couche supérieure de la caverne de Maccagnone , près de Carini , à l'ouest de Palerme, on a trouvé des couteaux en silex, des morceaux de houille et de limon calcinés, mêlés à des coprolithes
(0 Qaondam Bmtio agro cohserens, mox interfuso mari avulsa XV M. in longitudinem freto. Plin., Hist. tiat., lib. III, c. 44.
(9) Poxp. Mel., De situ orbis, lib. II, c. S. Voy. aussi la note 446 de M. Fradin, traducteur de Mêla, p. 683-89.
(3) Clxtvieb, Sicilia antiqua, c. 1 .
(4) Félix BouRQUELOT, Voyage en Sicile, p. 4.
(5) Hidrography ofSicily, etc., by W. H. Smith. London, 4 821-23.
(6} V. sur cette question : Comptes-rendus de V Académie dés Sciences y 4" semestre, t. L, p. 4 439 : Sur deux nouvelles grottes à ossements fossiles décow)erte$ en Sicik en 4859 ; sir Charles Ltbll, Lancienneté de HHomme (trad. Ghaper), t. I, p. 484-84; LiGNEAU, Sur V anthropologie de la Sicile, dans le t. Y du Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, p. 20 ; V. aussi Je Recueil de M. de Mortillet, Matériaux pour servir à rhistoire positéoe et philosophique de l'Homme^ passim.
d'hyène, à des dents de cheval, etc. (1). En voilà assez sur l'àge de la pierre en Sicile. Quant à Tàge du bronze, M. de Rougemoat note a avec les grottes dlpsica, les monnaies de Syracuse et de Motyé. Quelques-unes des premières nous offrent, à notre grand étonnement, ce dessin barbare des cylindres babyloniens que les Hellènes n'avaient Jamais connu ou avaient immédiatement répudfé. .. Motyé avait pour grande divinité une Astarté-Méduse qu'on représentait avec la langue pendante. Celte môme Astarlé avec le croissant sur la tète était adorée des Sardes, comme le prouve un de leurs bronzes. Or, l'Hercule Ogmios des Gaulois était aussi figuré la langue pendante. Un courant sémitique, qui part de l'Asie, arrive dans les Gaules par la Sicile et la Sardaigne (2). »
La Corse était aussi peuplée bien avant l'immigration des Cantabres dont parle Sénèque. Cette ile possède, en eiîet, des monuments mégalithiques dans sa partie méridionale. M. Alexandre Grassi signale, entre Propriano et Tallano, un menhir connu dans le pays sous le nom de Slantare délia Polmona, et sept autres, assez bien travaillés, à Taravo. M. Grassi croit avoir retrouvé, sur quelques-uns de ces anti* ques débris, des traces de sculptures grossières, des débris de figures humaines (3).
La Sardaigne possède aussi des menhirs (4), de même que les lies Baléares (5). « Les Nuraghes de la Sardaigne sont l'héritage d'une race lybi-sémitique, celle de Sardus-Jorbas-
(4) LiGNEAU, Sur V anthropologie de la Sicile^ dans le Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, t. V, p. 21 .
(2) Frédéric de Rougemont, Lâge du bronze, p. 277-78.
(3) Alexandre Gbassi, Les menhirs de la Corse^ dans la Sctonco pow tous, décembre 4866, p. 22.
(4) G. de MoanLLET, Matériaux, décembre 1865, p. 29.
(5) a Les Baléares sont toutes lybi-sémitiques. Elles le sont par leur
nuraghes, qui prennent ici le nom de talayots, et qui sont aussi nombreux que ceux de la Sardaigne, et par leur Autel des Gentils, qui ne nous paraît être qu'une variété de ces mêmes nuraghes ; — par leurs hauts bilithes en
Jolauset (lu carien ou philistin Dédale, qui avait su pendant son âge du bronze imprimer un caractère spécial à la civilisation qu'elle avait apportée de son berceau africain. Ce sont des tours circulaires comme le sont exceptionnellement celle des Syrtes et de la Syrie. Quelques-unes ont la forme d'une feuille de trèfle, ainsi que le temple double de Malte. Hautes de cinquante pieds, en mesurant quatre-vingt-dix de diamètre, toutes se terminaient en cône surbaissé, et cette forme conique est leur trait distinctif. Elles sont massives, les plus anciennes en pierres brutes horizontales, et les autres en pierres équarries et rangées par assises régulières. Ce genre de constructions s'est donc perpétué pendant un grand nombre de siècles, comme le prouve d'ailleurs le nombre de ces tours qu'on évalue à six cents, selon d'autres à trois mille. Dans le massif ont été ménagées avec beaucoup d'art une ou plusieurs chambres au même niveau ou à deux étages différents, et unies par un corridor ou un escalier intérieur en spirales. La porte d'entrée très étroite et très basse est fermée par une architrave plate. Les chambres sont voûtées en ogive par encorbellement, selon le style allophyle. Dans ces chambres sont des niches qui sen^lent avoir été destinées à
forme die Thau, qui sont les frères aînés en miniature du Dir, et les faux parents des faux triiithes de Tripoli, etc... » Frédéric de Rougbmont, rAge du bronze^ p. 280. Uâge de la pierre et du bronze a existé à Vile d'Elbe. Yoy. Rafaelle Forksi, Dell' età délia pietra aW isola e di altreœse che le fanno acœmpagnatura, dans le Diritto du 24 août 186B ; Grotte sépulcrale de tâge du bronze, récemment découverte dans l'île d^Elbe, par M, Mellinij dans les Matériaux pour servir à l'histoire de f Homme de M. Mortillet, octobre 4866, p. 404 et suiv. A Malte et à Gozzo, on a découvert des vestiges de Tâge du bronze, et Ton a môme extrait d'un tombeau phénicien une pierre oblongue, verte, polie, tranchante à une extrémité, et percée d'un trou à l'autre. Voy. A. Issel, Note sur une caverne à ossements de n/e de Malte, dans les Matériaux de M. de Mortillbt, janvier 4 866, p. Ait et suiv. M. Issel croit que Tarchipel de Malte tenait à la Sicile pendant l'époque quaternaire, mais il ne pense pas que cette dernière Ile ait jadis tenu à la côte barbaresque.
recevoir des corps entiers ; mais on n'y trouve ni ossements ni armes, et Von n'est pas unanime à reconnaître dans ces monuments des tombeaux... On recueille dans ces nuraghes de petites idoles grossières, hideuses, uniques; on dirait des diablotins. Une d'elles a sur la tète deux eornès qui rappellent les casques des Philistins. Ces idoles, coulées d'un seul jet, sont en bronze. Elles situent donc dans l'âge du bronze la civilisation liby-sémitique des Sardes et avec elle celle de Malte et des Syrtes dont elle est la fille (1). »
Je pourrais signaler encore quelques autres découvertes moins importantes sur les âges de la pierre et du bronze en Sicile, en Corse et en Sardaigne ; mais je croîs en avoir dit assez pour prouver que ces trois îles étaient habitées bien avant les temps historiques et l'arrivée des colonies dites ibériennes. Dans le paragraphe précédent, j'ai historiquement démontré que ces colonies ne venaient pas de l'Espagne, et qu'elles avaient été fournies par des peuples de race celtique. Enfin, dans le paragraphe premier, j'ai établi, à l'aide exclusif des textes anciens, que les Celtibériens n'étaient autre chose que des Celtes. Ainsi se trouvent écartés les deux arguments invoqués en faveur de l'existence d'une nation ibérienne, arguments dont le premier est tiré d'un prétendu mélange de Celtes et d'Ibères, et le second de l'occupation de la Sicile, de la Corse et de la Sardaigne par des colonies dites ibériennes. Sur ce point, comme sur les autres, j'ai fait mon possible pour justifier, sans exagérer ni atténuer aucun fait significatif, les conclusions des chapitres précédents, et notamment celles du chapitre III. Par cette enquête historique, le problème de l'origine des Basques se trouve déjà, ce me semble, circonscrit dans des limites plus étroites, et je puis maintenant l'étudier à l'aide de l'anthropologie, de la philologie, de la toponymie, de la numismatique, du droit coutumier, et des prétendus chants héroïques.
(1) Frédéric db Rouamioirr, VAge du bronze^ p. S78-79.
SECONDE PARTIE