CHAPITRE m
LES IBÈRES d'aPHËS l'aNTIQUITË.
Nous avons esquissé, dans les deux chapitres précédents, l'histoire et la géographie des Vascons et des Basques espagnols et français, et passé en revue les solutions diverses proposées par les érudits, les ethnologues et les philologues sur l'origine des Euskariens, et sur celle des Ibères, qui sont très généralement acceptés comme leurs ancêtres. Il s'agit maintenant d'étudier, à l'aide des documents authentiques, ces Ibères espagnols, et de nous assurer si le lien de parenté par lequel on les rattache directement aux Basques contemporains, est établi par des textes dignes de confiance.
Yarron avait recueilli sur l'Espagne diverses fables qui remontaient, disait-on, à une haute antiquité, et qui auraient toutes une origine grecque (i). Cet écrivain, cité par Pline, nous apprend qu'une tradition fort ancienne faisait dériver les noms de Spania et de Lusitaniaj des noms de Pan et de Lusus, compagnons de Bacchus (2). Nous trouvons la confirmation de cette légende dans un fragment de Sosthènes, de Cnide, conservé dans le Traité des fleuves attribué à Plutarque, et où il est dit
(^) Origo in heis omnibus Graeca. Vabro, De ling. latin., lib. VI.
(2) In universam Hispaniam M. Varro, pervenisse Iberos, et Persas, et Phsenicas, Celtasque et Pœnos tradit. Lusum enim Liberi patris, aut Lysam cum eo bacchantem nomen dédisse Lnsitaniae, et Pana, prsefectum ejus univers». Ât quœ de Hercule ac Pyrene, vel Satumo traduntur, fabulosa la primis arbitror. Plin., Hist. nat^ l. III, c. 4.
qu'après la conquête de TEspagne, Bacchus plaça ce pays sous le commandement de Pan qui lui donna son nom (1). Si ces récits sont loin d'établir la réalité de l'expédition du Bacchus Thébain dans la Péninsule, ils donneraient du moins à croire que cette contrée aurait été désignée par les Grecs sous le nom de Spaniay deux ou trois siècles avant la guerre de Troie.
Uabréviateur de Trogue Pompée, Justin, affirme, au contraire, que les anciens donnèrent à TEspagne le nom d'Ibérie (/6ena), de celui du fleuve Ibérus, et ensuite celui d'Espagne [Hispania) du nom d'Hispanus (2). D'après la mythologie grecque, Hispanus régnait en Ibérie, et était 61s d'Hispalus, lieutenant d'Hercule. Le lecteur voit que, dans cette fable même, le nom d'ibérie est reconnu comme antérieur à celui d'Espagne ; mais que d'erreurs dans ces deux lignes de Justin! Si YHistoire universelle de Trogue Pompée, qui ne nous est point parvenue, n'avait pas été tenue par les anciens en sérieuse estime, il n'en faudrait pas davantage pour faire soupçonner son auteur d'avoir fabriqué les règnes de Gargoris,d'Habis et d'Hispanus, qu'il place en Espagne, et qui n'ont été signalés que par lui seul. Cettd assertion, si elle était vraie, bouleverserait toutes nos connaissances sur les hautes antiquités de l'Espagne, et il y a lieu, par conséquent , de la discuter en détail.
Quelles ont pu être les sources utilisées par Trogue Pompée sur les temps historiques et même fabuleux de l'Ibérie espagnole, et comment a-t-il pu se renseigner sur cet Hispanus, qui aurait dû nécessairement vivre avant la guerre de Troie ?
Les Phéniciens sont, à coup sûr, le seul peuple qui fût alors en état de recueillir des informations sur la plus ancienne histoire de la Péninsule. Rien ne prouve que leurs marins aient
(0 SosTHBN., Iberic, ap. PLUTàiCH., De fluviis, in Nilo. {i) Hanc veleres ab Ibero anine, primum Iberiam ; postea, ab Hispano Hispaniain cognominaverunt. Justin., lib. XLIV, c. 4.
cherché à en obtenir, et, dans tous les cas, ils ne les ont point communiquées aux autres peuples, car nous ne trouvons, dans les écrivains grecs et latins, aucun fragment d'origine phénicienne, sur les hautes antiquités de TEspagne. On sait, d'ailleurs, que les Phéniciens entouraient du plus grand mystère leurs expéditions commerciales, et qu'ils faisaient échouer volontairement leurs navires, quand ils voyaient que des vaisseaux étrangers les suivaient pour connaître le but de leur voyage (1).
Les Grecs avaient été si peu renseignés sur ce point par les Phéniciens, que les poèmes homériques ne contiennent aucun passage relatif à Tlbérie espagnole (2), ni à la fameuse ville de Tartesse. Hérodote n'est guère plus avancé. Il a entendu parler de Tartesse; mais il avoue lui-môme n'avoir pu recueillir rien de positif sur les contrées situées à l'extrémité occidentale de l'Europe (3). Comment Trogue Pompée aurait-il été plus heureux, et se serait-il procuré, sur l'histoire de l'Espagne, des renseignements antérieurs à l'époque de l'expédition des Argonautes?
L'époque reculée à laquelle Justin fait remonter les noms d'ibérie et d'Hispanie, suffit même à prouver que cet épitomiste attribue à l'un et à l'autre une antiquité inacceptable. Je prends, en effet, l'engagement de démontrer, dans le présent chapitre, que les Grecs n'ont donné à l'Espagne le nom d'ibérie qu'au commencement du cinquième siècle avant J.-C., et même que ce nom ne fut alors usité que pour désigner les
(0 Strib., Géog., 1. III.
(%) Certains commentateurs ont supposé, bien gratuitement, qu'Homère a voulu parler du beau climat de la Bétique. Dans le quatrième chant de rOdyssée, Protée parle à Ménélas des Champs Élyséens, et les place « à l'extrémité de la terre, dans les lieux où le sage Rhadamante donnait des lois. » Ces expressions sont évidemment trop vagues pour qu'on puisse y voir une indication quelconque.
(3) Hébodot., Hist., Wh. IH, c. ns.
côles orientales et méridioDales de la Péninsule. Si le lecteur
me fait la grâce d'accepter provisoirement cette proposition, dont il pourra contrôler bientôt la rigueur et Texactitude, il en résulte déjà que Justin a eu tort de faire remonter le nom d'Hispanie jusqu'aux premiers âges héroïques de TEspagne, et qu'à cette époque, ni à aucune autre, cette appellation n'a pu être donnée au pays en souvenir d'un prétendu roi Hispanus.
Les objections dirigées contre le règne d'Hispanus en Espagne portent aussi contre Gargoris et Habis ; mais je ne prétends pourtant pas que ces trois personnages aient été inventés à plaisir par Trogue Pompée, et je n'aspire à les reléguer dans le domaine de la fable que par rapport à la Péninsule.
Nous savons déjà que les Grecs faisaient venir unanimement le mot Spania du dieu Pan, et nous verrons plus bas que les Romains désignèrent d'abord la Péninsule sous le nom iVHispania, que leurs prosateurs préférèrent toujours à celui (ïlberia, importé par les Grecs, et volontiers accepté par les poètes latins. Voilà qui prouve déjà que le nom d'Espagne est antérieur à celui dlbérie, et qui détruit, au moins par rapport à la Péninsule, l'autorité du passage de Justin relatif à Gargoris, Habis et Hispanus. Au reste, cet écrivain, qui est seul à faire régner ces trois personnages en Espagne, infirme luimême l'authenticité de leur domination, en faisant des forêts de Tartesse le théâtre de la guerre des Titans^ et en acceptant comme authentiques bon nombre d'autres récits qui ne supportent pas un seul instant l'examen (1).
Jl n'en faudraitpasdavantage pour éveiller la légitimedéfiance du lecteur, et prouver la crédulité de Justm ; mais cet écrivain
(4) Ainsi, d'après Jdstin, 1. XLIV, c. 4, Gargoris aurait le premier (îécoiiverl la maniôre de rerueillir le miel. Il nous parle aussi de l'enfance «l'ilabis, précipité d'abord dans les llot'î, par ordre do son grand-père, et ensuite exposé dans une forêt, où les bêles sauvages l'allailèrent, etc., etc.
se trouve d'accord avec Polybe et Strabon, quand il nous affirme que jusqu'à Vépoque de Viriathe, les habitants de TEs pagne étaient dans une telle barbarie, qu'ils tenaient plus de la bète féroce que de Thomme (1). D'après lui, ces habitants auraient été civilisés et réunis, à une époque très-reculée, dans sept grandes villes, par le prédécesseur d'Hispanus, d'où il faudrait conclure que la barbarie aurait plus tard anéanti cette civilisation. Mais Justin se trouve ici contredit par les témoignages unanimes de tous les anciens qui ont écrit sur l'histoire et la géographie de l'Espagne. Polybe, Strabon, Tile-Live, Pomponius Héla, Pline, Ptolomée, etc., nous représentent ce pays divisé entre une multitude de tribus impuissantes à former des ligues et de grandes associations (2). Sauf certains points de la côte civilisés par les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois, tout le reste des habitants deTIbérie espagnole était encore, à l'époque de Viriathe, dans le triste état dont parle Justin lui-même. En vérité, il faudrait être plus (|ue crédule, pour admettre que les ancêtres de ces sauvages se soient élevés, bien avant tous les autres peuples de L'Europe, à un haut degré de civilisation dont on ne retrouve pas vestige. Il faudrait être dépourvu de sens commun, pour croire que l'Espagne entière ait pu être réunie de si bonne heure sous une dynastie de rois législateurs, et ait emprunté à l'un d'eux la dénomination d'Hispania.
Les règnes de Gargoris, d'Habis et d'Hispanus sont donc fabuleux relativement à l'Espagne. Je ne puis admettre néanmoins que Trogue Pompée ait tiré ces personnages de son imagination. Il jouissait, parmi les anciens, d'une haute repu tation. Yopiscus l'égale à Salluste, à Tite-Live et à Tacite, et Pline rend aussi bon témoignage à son exactitude (3). Cet bis-
(4) Adeo feris propriora quam hominibus ingénia gérant. Jushn., lib. XUV, c. 2.
(2) PoiTB., Hist.f passim; Stbab. Géog., lib. III; Tit. Liv., lib. XXII, c. «0 ; Ptolém., Géog., lib. II, c. 4, 6, 6; Plin., lib. III, c. 1, î, 3.
8) Trogus et ipse severissimus aactor. Plin., lib. XI, c. 5 2.
torien a dû nécessairement commettre une erreur involontaire, et attribuer à l'Espagne des rois qui appartiennent à un autre pays.
J'expliquerai bientôt, et en détail, comment les Grecs ont souvent transporté dans leur pays et en Espagne des traditions et des légendes originaires d'autres contrées et spécialement des régions asiatiques. Bien avant llbérie espagnole, ce peuple a connu l'Ibérie caucasienne, dont les hautes antiquités remontent jusqu'à Sémiramis et au voyage des Argonautes. Strabon nous apprend que, de temps immémorial, les peuples de cette dernière contrée étaient divisés en quatre classes, dont la première ne comprenait que la famille du roi, qui était toujours remplacé, à sa mort, par son plus proche parent {\). Le dernier de ces rois fut Arlocès ou Artchir, vaincu par Lucullus et Pompée. A défaut de renseignements positifs, je donne la conjecture pour ce qu'elle vaut, mais il me paraîtrait beaucoup plus naturel de faire régner Gargoris, tiabis et Hispanus sur l'Ibérie caucasienne, soumise depuis longtemps à une dynastie, que sur llbérie espagnole, qui nous apparaît, dès l'origine, fractionnée entre une foule de iribus. Il est à remarquer, d'ailleurs, que le passage de Strabon se trouve confirmé, dans une certaine mesure, par les traditions orientales qui veulent qne l'Ibérie caucasienne ait obéi à une série de chefs, qui, sous le nom de Caïfs, auraient régné sans interruption pendant douze cents ans, à dater du dix- I huitième siècle avant Jésus-Christ, et dont le dernier se nommait Azon. Ces traditions sont évidemment fort exagérées ; mais, à tout prendre, ce que nous savons ou ce que nous pouvons conjecturer sur l'Ibérie caucasienne, autoriserait à supposer que c'est là plutôt qu'en Espagne, qu'auraient régné Gargoris, Habis et Hispanus (2).
(<) Stbab., Géog., lib. XI.
î (2) Encore une fois, je donne Ihypclhèse pour ce qu'elle vaut, et je ne
J*ai sufGsamment insisté sur Terreur de Trogue Pompée, dont les causes seront indiquées en détail, quand j'aurai déter-
me dissimule pas qu'on pourrait jusqu*à un certain point objecter que les sources auxquelles Trogue Pompée a dû puiser, n'ont pu placer les trois règnes dont s'agit que dans l'Ibérie espagnole, car c'est sur les Cunètes et les Tartessiens que Justin fait régner Gargoris. Cette objection se trouvera tout naturellement réfutée par mes recherches sur les plus anciennes dénominations géographiques de l'Espagne. Il me suffirait néanmoins de répondre, dès à présent , que nous ne possédons que des notions fort incertaines sur les Cunètes et sur la ville de Tartesse. Les anciens n'ont pas connu exactement la situation des Cunètes, et ils n'ont produit sur celle de Tartesse que des hypothèses téméraires et contradictoires. Les noms de Cunètes ou Cynètes, et ceux de Tarsus et de Tarseium (dont les Grecs peuvent fort bien avoir fait Tartessus) n'étaient pas rares, comme on le verra vers la fin de cette note, dans les contrées voisines de l'isthme du Caucase, et voilà une présomption de plus en faveur de l'hypothèse qui fait de Gargoris, Habis ol Hispanus des rois de l'Ibérie asiatique. Tartasse était, dit-on, située à l'embouchure du Bétis, et les doutes que j'élève sur l'existence de cette ville, dès les premiers temps historiques de l'Espagne, ne me font pas perdre de vue que, d'après les Grecs, des Phocéens d'Ionie durent aborder, sept à huit siècles avant notre ère, à Tartesse où régnait alors Arganlhonius. Mais ce récit est entièrement fabuleux, et l'extrême durée que l'on donne au règne d'Arganthonius suffirait seule à le prouver. Ni les chants de Stésichore el d'Anirfîréon, ni môme un passage d'Hérodote (1. I, c. ^63) ne peuvent donner à la tradition qui m'occupe un caractère historique; car à une époque antérieure à la guerre de Troie, le nom d'Arganthonius était dt\jà revendiqué plusieurs fois par des contrées asiatiques, même suivant ia mythologie et la géographie des Grecs. Slrabon donne, en effet , le nom d'Arganthonius à la montagne près de laquelle Hylas, ami d'Hercule, fut enlevé par les nymphes {Géog., 1. XII). Dans le premier livre de l'Argonautique, Appollonius de Rhodes place cette montagne chez les Mysiens, près du fleuve Cius, où il fait aborder ses héros. Avant d'aller au secours de Troie, Rhésus s'était fiancé, d'après la fable, à la jeune Arganthonis, qui mourut de douleur à la nouvelle de la mort de son amant. L'Arganthonius de Tartesse n'est donc, comme l'indique Strabon {Géog., 1. III), qu'un personnage imaginé par Stésichore. Anacréon fait aussi une allusion trèséquivoque au roi de Tartesse, et voilà 1^ seules autorités d'après lesquelles Hérodote fait d'Arganthonius un personnage réel, et le transporte d'Asie en Espagne. La réputation d'antiquité de la ville de Tartesse est telle que plusieurs érudits l'ont prise pour la Tarsis de l'Écriture. Tout porte à croire que Tartesse n'appartient pas à l'Espagne ; et les anciens n'ont connu ni cette ville, ni môme quelques vestiges de son existence. La tradition la plus générale veut que dans des temps inconnus Tartesse ait existé à l'embouchure
miné à quelle époque les Romains et les Grecs ont commencé à connaître l'Espagne.
D'après Bocbart, TEspagne aurait été visitée de bonne heure par les Phéniciens, et, dans leur langue, Spania voudrait din^ cunicubsa^ ou terre abondante en lapins (1). Mais d'après tout ce que l'antiquité nous apprend sur le mystère dont les Phéniciens entouraient leurs expéditions, il n'est guère probable qu'ils aient montré aux autres peuples le chemin de ce pays.
dn Bétis; mais Strabon, qui nous renseigne sur ce point, nous fût savoir anssi qne d'autres autears affirmaient que cette ville était représentée par Carteia, située au pied du mont Calpé (Géog,, 1. 111}. Festus Âvienus (In. or. tnarit., t. 254) place les Tartessiens sur la rive gauche de Vlbérus des Tordetans, petit fleuve que les géographes espagnols retrouvent dans le Rio-Tinto. Les anciens ont donc placé Tartesse, tantôt au milieu, tantôt aux deux extrémités des côtes occidentales de la Bétique. Ces contradictions et surtout les confusions nombreuses jetées par les Grecs sur l'histoire et la géographie de TEspagne, où ils ont importé tant de mythes et de héros, permettent de croire qu'à l'époque où la tradition fait aborder les Phocéens illonie dans le royaume d'Arganthonius, il n'existait, en Espagne, ni une ville appelée Tartesse, ni un peuple du nom de Tartessiens. Cette ville et re peuple ne sont signalés d'ailleurs ni dans les chants homériques, ni dans îe Périple dit de Scylax, ni dans le livre de Pomponius Mêla, et il faut ajouter à toutes ces raisons les analogies lopony nuques qui donnent au nom de Tartesse, comme à celui desCynètcs, une origine orientile. Ptolémée signale dans la Basse-Pannonie une ville du nom de Tarsium, et Slrabon donne le nom de Tarsius à un fleuve de la Troade. D'après le journal de navigation de Néarque et Arrien, Tartia ou Tamum désigne le promontoire d'Asie, dans le golfe Persique, et suivant Isidore de Charax, cité par Ëdme Menteile, il y avait dans l'Inde un fleuve appelé Tarsus. Strabon place dans la Bétique, sur le détroit de Gadès, une ville du nom de Zélâs, qui était par conséquent voisine de celle de Tarseium, que Polybe signale sur le môme détroit. Homère indique, dans la Troade, la ville de Zélie, qui était arrosée, au dire de Strabon, par le fleuve Tarsius (1. XIII). Les Cynètes habitaient les bords de l'Anas {Ana amnis hic per Cynetcts af/luitj, au dire de Festus Aviénus, qui appelle Cynetus littus une plage de la Gaule au pied des Pyrénées. Strabon, Pline, Athénée, etc., parlent de Cynethœ, en Arcadie, comme d'une ville très-ancienne. D'après Pline et Etienne de Byzance, l'ile et la ville de Délos s'appelaient auparavant Cynethus, Etienne de Byzance signale en Thrace, au pied du mont Nérisse, la ville de Cynetha.
(1) BocHART, Chanaan, L. I, c. 35.
Quoi qu'il en soit, les RomaiDS ont dû connaître l'Espagne vers le milieu du vi® siècle avant J.-C. AncusMartius et Tarquin l'ancien avaient déjà soumis tout le Latium, et particulièrement plusieurs villes déjà célèbres parleur commerce maritime, telles que Laurentinum, Ardée, Terracine, Circei et Antium. Servius Tullius étendit sa domination à l'orient du Tibre jusqu'à Cœré, dont la marine était alors très-puissante, et il conclut avec cette ville une alliance offensive et défensive (1). La sut)rémalie de Rome sur les cités maritimes du Latium était désormais établie, et nous en trouvons une preuve nouvelle dans le premier traité conclu entre les Romains et les Carthaginois, sous le consulat de Junius Brutus et Marcus Horatius. Ce traité, recueilli par Polybe, porte que les Romains et les villes déjà nommées s'abstiendront dorénavant de naviguer au-delà du cap nommé le beau promontoire, et situé au-dessus de Carthage. Les Romains et leurs alliés s'interdisent également d'exercer la piraterie et le commerce, et de fonder des villes au-delà de ce beau promontoire et des cités de Mastia et de Tarseium (2). Il résulte de celle interdiction, que les navires du Latium avaient souvent dépassé Tarseium , qui louchait aux colonnes d'Hercule, et porté préjudice au trafic que les Carthaginois faisaient sur le littoral de l'Espagne. Les Romains connaissaient donc ce pays dès cette époque, et ils le connaissaient sous le nom d'Hispania.
Ce nom prévalut et fut constamment adopté par tous les prosateurs latins, et même par des poètes tels qu'Horace, TibuUe, Silius Ilalicus et Martial, au moins aussi volontiers que le mot /beria, importé plus tard par la littérature grecque.
(4) DiONis. Hâligârn., Antiq. Rom,, lib. IV. La crédulité de Denys d'Halicamasse esl connue; mais son témoignage se trouve confirmé, sur ce point , par tous les historiens des premiers temps de Rome.
(2) Romani (et socii) vitra pvlchrvm promontorivm , Mastiam et Tarseivm praedas ne facivnto, ad mercatvram ne evnto, vrbem nvllam condvnto. PoLTB., Lib. m.
Je crois inutile de citer des exemples, mais il est important d'observer que les Espagnols ont constamment et exclusivement nommé leur pays Espaha, mot à peu près identique à Bispania, car n a une prononciation très-voisine de ni (4 ).
Les Grecs n*ont dû connaître l'Espagne qu'après les Romains. Ils en étaient plus éloignés, et l'expédition des Argonautes est leur première navigation lointaine, car il faut compter pour rien ce que raconte Denys d'Halicarnasse d'une prétendue colonisatioQ de l'Italie pardes Arcadiens venus sous la conduite d'QEnotras et d'Evandre, dix>scpt générations avant la guerre de Troie. On sait, d'ailleurs, quelle était encore l'imperfection des procédés de la marine hellénique au moment de l'attaque de cette ville. Un peu plus tard, les pirates Cariens n'ont pas dépassé la Corse 9 et n'ont jamais abordé sur les côtes d'Espagne. Mais, peut-on dire, les Rhodiens auraient fondé Rhodope, aujourd'hui Rosas, en Catalogne, avant l'ère des Olympiades (776 avant J.-C). A cela je réponds que Strabon ne fait que rapporter, sans la garantir, une tradition invraisemblable, qu'il ajoute que la Diane d'Ephèse avait un temple à Rhodope comme à Emporium, et qu'il promet de s'expliquer sur ce point quand il parlera de Marseille (2). Arrivé à la description de cette ville, il se borne à faire connaître en vertu de quel oracle les Phocéens d'Ionie bâtissaient un temple à Diane dans toutes
(4) BoGHART , Chanaan , L. I, c. 35 , prétend que les Romains désignèrent d'abord l'Espagne par le mot Spania, dont l'euphonie aurait fait ensuite Hèspaniày et il cite, d'après Anastase, comme vestiges de l'ancienne dénomination, les mots spanicum argentum, argent d'Espagne, color spmus, couleur brune en grand usage dans la Péninsule. Je ne nie pas que les Romains aient commencé par dire Spania; mais quand ils y substituèrent Hvfpania, ce ne fut point pour obéir à l'euphonie, mais pour reproduire exactement la dénomination indigène. Cette proposition sera démontrée en temps utile, au moyen de la philologie.
(8) 'EvOauTŒ B'iax^ xa\ 5j *Po86î:t) , 7coX{)(,vtov EjiîïopiToiv , tiviç 81 xifajia 'PooîtDv çail. STRàB., lib. m.
les colonies qu'ils fondaient (1). Strabon n'adoptait donc pas la tradition qui attribuait aux Rhodiens la fondation de Rhodope, et si Ton considère qu'elle n'était qu'à deux lieues d'Emporium, on se rangera docilement à l'avis de Cellarius, de Huet et des frères Mohedano, qui considèrent la première de ces deux villes comme un démembrement de la seconde. D'ailleurs Bocbart a fort bien démontré (2) que les Rhodiens ont eu deux marines. La première était phénicienne; et n'a point dépassé les eaux de la mer Egée; la seconde n'a commencé que sous les successeurs d'Alexandre.
L'objection tirée de la fondation de Rhodope par les Rhodiens demeure donc écartée. Il n'y a pas à s'arrêter davantage à la supposition que l'Espagne aurait été visitée, huit siècles avant J.-C, par des navigateurs de Milet, et Pline qui nous informe, dans plusieurs passages, que ces marins avaient fondé bon nombre d'établissements dans la mer Egée, la Phrygie, la Thrace, le Pont-Euxin, et même l'Arabie heureuse, ne dit pas qu'ils aient jamais abordé en Espagne.
En revanche, Hérodote nous apprend que les Phocéens d'Ionie furent les premiers des Hellènes qui entreprirent de longues navigations, et firent connaître aux autres Grecs la mer Adriatique, les côtes de la mer Tyrrhénienne, l'Ibérie et Tartesse (3). Ailleurs, il ajoute que le pilote Coléus, de Samos, voulant se rendre de l'île de Platée en Egypte, fut jeté par la tempête sur les côtes de Tartesse, et que la vente de sa cargaison lui procura de gros bénéfices, parce que nul autre navire n'était entré dans ce port (4). Or, il résulte du témoignage de Thucydide (5) que les Samiens n'ont commencé à avoir une ma-
(0 Strab., lib. IV.
(8) BocHiRT, Phaleg.j lib. I, c. 45.
(3) Hbrodot., Hist. L I, c. 4 63.
(4) Ib. /Wd.,L.IlI, c. <68.
(5) Thucydid.,L. I,c. 452.
rine que 703 ans avant notre ère , et les calculs d'Ussérius, vérifiés par Mayans y Siscar (1 ), placent vers 640, toujours avant notre ère, l'entrée de Goléus dans le port de Tartesse. Mais, comme le fait observer M. Graslin (2), en s'appuyant sur l'autorilc d'Hérodote, de Thucydide, de Slrabon, de Tite- Live, d'Aulu-Gelle, de Justin et d'Ammien Marcellin, « ce fut sur la fin du vu** siècle avant l'ère chrétienne que des Phocéens dlonie, qui navaient pas encore navigué au-delà de Vîle de Corsey osèrent, pour se soustraire au joug des Perses, parcourir les côtes de la Méditerranée : ils entrèrent dans le Tibre, contractèrent avec les Romains des liaisons très-intimes, et, de là, furent jeter les fondements de Marseille. Peu de temps après, la ville de Phocée étant tombée sous la domination des Perses, et la plus grande partie de ses habitants ayant été chercher asile auprès de celle première colonie, iMarseille, surchargée de populations, en envoya la surabondance former, sur les côtes d'Hispanie, les établissements d'Emporias, de Dianium et de Menaça, qui prirent ensuite de grands accroissements.
(( Cependant, je ne crois pas hasarder une assertion téméraire , en disant que pendant tout le siècle qui suivit la fondation de Marseille, c'est-à-dire jusqu'à l'époque du voyage de Scylax, on chercherait vainement des traces historiques de la navigation de quelques autres Grecs, sur un point quelconque deTHispanie. «
11 n'y a guère à reprendre, dans ce passage du livre de Graslin, que ce qui a trait au prétendu voyage de Scylax. Le plus ancien géographe de ce nom était né à Caryande, et vivait environ 500 ans avant notre ère (3). Ses écrits ne nous
(1) Mjltans t Siscar, Origines de la Lengua Espanola, l. II , p. 43.
(2) Gbaslin, De ribérie, p. i04.
(3) Cette compilation a bien des fois exercé la patience des érudits, tels que Dodvel, Fabricius, Sainte-Croix, Gail fils, Letronne, etc., dont les
sont point parvenus, et nous ne possédons, sous le nom de Périple dit de Scylax, qu'une compilation faite entre les années 338 et 335 avant J.-C, Voici les deux premiers paragraphes de ce travail :
« Je commencerai par les Colonnes d'Hercule qui sont en Europe, et je m'avancerai jusqu'aux Colonnes d'Hercule qui sont en Lybie, et jusqu'au pays des grands Ethiopiens. Les Colonnes d'Hercule sont situées l'une en face de l'autre, et il faut un jour pour franchir l'intervalle. (Là sont les deux iles appelées Gadès, dont l'une possède une ville et est située à une journée des Colonnes d'Hercule). Au-delà de ces Colonnes, on voit bon nombre de colonies carthaginoises, des marais, le flux et reflux, et la mer.
» Ibères. Les premiers peuples de l'Europe qui se présentent sont les Ibères, nation de ribérie, etle fleuve Ibérus
Ensuite Emporium. (Il parle d'une ville grecque nommée Emporium Gloss»Jj qui est une colonie de Massaliotes. Les côtes de l'ibérie comportent une navigation de sept jour^ et sept nuits.
« Ligures et Ibères. Après les Ibères, viennent les Ibères et les Ligures, mélangés jusqu'au Rhône. Il faut deux jours et une nuit pour naviguer le long des côtes de la Ligurie, depuis Emporium jusqu'au Rhône M). »
travaux ont été sagement appréciés et utilisés par M. MûUer, dans les Prolegomena des Geographi Grœci minores (édit. Didot), p. xxx-u.
(<) *ApÇo[xai 5è aKO 'HpaxXeiov <jtt)Xwv iv ttj EùpwTtTî {jiyp^ 'HpaxXsfov crniXcôv Twv îv TT] Ai6u7) , xal [i^xpi At0i67:a)V twv (xsydXwv. Eîa\ Si oXXi^Xcov xorovrCxpu al 'HpoxXeiai oxfiXat, xai à7cé)(^ouaiv àXXv{Xu)V 7;Xouv Yipipaç. [ Ka( vtjooi svOauia ereiai 8uo, aTç îvofxa Faôsipa. Touitov rj Itépa 7:6Xiv ly^zi à7ré^6uaav T]uipa; TcXoîîv ành *HpaxXe(ov anjXwv. Gloss. ] 'Atio 'UpaxXsfcov çttjXwv, twv ïv vfî £upa);r7) â(x::6pia jcoXXà KapyT]8ov{(i)V xa{ Tzrîkhç xa\ 7caX[AupfôEç xa( tzùJ:^. — '1BIIPE21. Tyjç EùptoTcr^ç état Tcptûxoi *I67)pEç, 'I6Tf)p(aç lOvoç, xa( TCOTOubç *I6T]p... E?Ta 'E{ji7:ôpiov [tioXiv *EXXT)vi8« ?) ^vopia E[4.7:6p(ov, Gloss. \ ûaX oStoi jVlaaaaXitoTOJv â7:oixoi. IlapdTcXouç ttjç M6y)p{aç iizz^ f)(iEpa)V xa{ imà vjxiwv. — MITES RAI 'IBUPES. 'Ako 8s 'lôtip^v l/ovirai M-^miç %olI MÔTipEç ^yéBeç {jiypi 'Pooavou ;:o-a;jLOu Zxto ?)pL£pa}V yjai (Jiiaç vuxt6ç. Sctiag. Ca&TAND., jP^/)/., dans les Geographi Grœoi minores (édit. Didot), p. ^5-47.
Voilà toute la géographie du Périple dit de Scylax sur l'Espagne, et puisqu'il n'y est question que du fleuve des Ibères, des Colonnes d'Hercule, des iles deGadès et delà ville d'Emporium, tout porte à croire que celui qui a fourni les renseignements n'a visité que ces quatre points. Or, ce voyageur a lui-même constaté qu'Emporium était une colonie massaliote, et il est certain que les Phéniciens étaient déjà établis depuis plusieurs siècles à Gadès et auprès des Colonnes d'Hercule. Donc, l'auteur du Périple n'aurait pu voir les prétendus peuples Ibères qu'à l'embouchure du fleuve Ibérus. Mais les écrits des géographes postérieurs au second Scylax, nous permettent de nous faire une idée assez exacte de l'embouchure de l'Ibérus et des contrées avoisinantes. Strabon signale à l'embouchure et aux environs les villes de Derthossa, Cherronesus, Oleatrum et Cartalias (1 ). Ptolémée nomme les Ilercaones, le promontoire de Tenebrium et le port de Tenebris (2), et Feslus Avienus le Lacus Nacerarum, contigu à l'embouchure de l'Ibérus, et une petite ileprès de laquelle se trouvaient jadis les tilles d'Hylactes, Hystra, Sarna, et Trichse, car elles n'existaient plus de son temps (3). Dans cette toponymie rien ne prouve que le pays fût habité par de prétendus Ibères . Tout porte à croire que l'auteur du Périple trouvant là des gens qui n'étaient ni Phéniciens ni Grecs, crut avoir affaire à des indigènes^ et que, suivantl'usage des Grecs, il leur donna le nom d'Ibères parce qu'ils étaient établis sur les bords de l'Ibérus (4). Cette extrême probabilité se convertit en certitude, si l'on observe que ce navigateur arrivé dans les Gaules^ aux fleuves Il-Iberis et Ruscino, se trouvant en présence d'un autre fleuve Ibéris et de peuples incontestablement celtiques, d'après le témoignage de Polybe, de Diodore
(<) &rBAB., Lib. III.
(t) ProLBM., Geog,, Lib. II, c. b.
(3) AviEN., Inorismaritimis, v. 492-308.
(4) Pour choisir un exemple entre cent, ils avaient donné le nom d'Egypte
et de Slrabon, leur donne encore le nom dlbères (1). De plus, la toponymie ancienne des contrées voisines de l'Ibérus indique qu'elles étaient occupées par un peuple de souche celtique, comme ceux qui étaient établis sur les bords de l'Iliberis et du Ruscino. J'ajoute qu'il n'est pas possible d'équWoquer à propos des Celtibères, dont l'origine celtique sera d'ailleurs démontrée, et de supposer qu'ils ont été visités par l'auteur du Périple, car ils étaient établis dans l'intérieur du pays, et non sur le littoral (2).
Voilà la vérité sur les peuples des bords de l'Ibérus reconnus par le navigateur grec, et baptisés par lui si gratuitement du nom d'ibères. Ce nom et celui d'Ibérie étaient encore si peu connus vers la fin du quatrième siècle avant Jésus-Chrisl, que, d'après Josèphe, Éphore prenait Tlbérie pour une ville(3).
C'est à tort, que ftraslin (4) prétend qu'Hérodote a été induit en erreur par le passage du Périple déjà cité. Cet ouvrage n'a été rédigé que longtemps après la mort de l'historien grec,'^ui n'a connu que le Scylax, de Caryande, lequel vivait environ 500 ans avant J.-C. Hérodote a connu l'Espagne fort mal, il est vraî (5), et quand il parle de l'Ibérie, ce nom désigne la côte de la Ligurie. Il n'en est pas moins certain que Terreur commise par les deux Scylax est devenue la source de bien d'autres. Le nom d'Ibérie a ainsi obtenu droit de cité parmi les historiens et les poètes grecs des époques postérieures, et il a été ensuite importé dans la littérature latine.
au pays où Homère plaçait le fleuve Egyptus.
(4) PoLTB. , L. ni; DiOD., SicuL., L. HI ; Strâb., L. UI. On pourrait renforcer ces témoignages de celui deTiTE-LivE, L. H, c. Hô.
(2) Celtiberia, quœ média inter duo maria est. Tit. Liv., lib. XXMII, c. 4.
(3) Joseph., In Appian., L. I, c. 6.
(4) Gràslin, De l'Ibérie^ p. 4 42 et s.
(5) Cette assertion ne paraîtra point trop absolue, si l'on songe qu'Hérodote fait des Pyrénées une ville, et place les sources de l'ister dans les environs.
De là une confusion déplorable de Tlbéric caucasienne et espagnole, au point de vue légendaire et historique. Je tâcherai lout-à-rheure d'en expliquer les causes et d*en signaler les principaux eiïets; mais il importe, auparavant, d'emprunter à H. Graslin, sur le fleuve Ibérus et sur Flbérie espagnole des anciens, quelques considérations qui forment assurément une des meilleures parties de son livre (1).
On ne peut, dit-il, établir l'existence des anciens peuples Ibères sur le nom du fleuve Ibérus, et sur les dénominations géographiques qui en dérivent. Ce nom n'est pas particulier à l'Espagne, où on le retrouve dans deux cours d'eau, dans les villes à'Ibera et 76efis, et dans une foule de noms de lieux : £6rum, Ebora^ Ebura^ EburOy Libora^ Tiburij etc. Dans la Gaule, nous rencontrons Hebro-Magus^ deux Ebro-Dunum^ Ebro-Lacum, et vingt autres. En Italie,- c'est la ville d'Ibero, et le fleuve Tiberis^ appelé d'abord Dehebris (2). En Grèce nous trouvons YEuripos^ les rivières d'Ebrus et &EuropaSy etc. De pareilles dénominations existaient en Belgique , dans la («rande-Bretagne et dans l'Europe centrale. En Colchide c'était le fleuve Ibérus. Je renonce à multiplier les exemples, qui prouvent de reste qu'il n'y a rien à conclure, au point de vue de la légitimité et de la spécialité du nom adopté par l'auteur du Périple.
M. Graslin fait ensuite remarquer, avec raison, que les géographes anciens se trouvent avoir placé en Espagne trois Ibéries qui s'excluent réciproquement : celle du Périple et de Polybe^ celle de Strabon, et celle de Festus Âvienus. On sait que ribérie du Périple était limitée à la côte méridionale et orientale de la Péninsule. Polybe., contraint par l'usage d'adopter ce nom d'Ibérie, ne l'étend pas plus loin que le Périple, ce qui prouve assez qu'il ne fait que s'approprier cette dési-
(<) GaiSLiN , De Vlbérie, ch. VII el VIII. (2) VàEHO, De ling. latin., Lib. IV.
gaation. Cet historien qui avait parcouru TEspagae, à la suite et sous la protection de Scipion Émilien, affirme qu'à l'arrivée des Romains cette contrée ne portait pas encore le nom d'Ibérie, et que cette dénomination ne s'appliquait alors qu'à la partie qui s'étendait sur la Méditerranée jusqu'aux colonnes d'Hercule. Le reste de la Péninsule n'avait encore reçu aucune dénomination générale (1).
Voilà pour l'Ibérie du Périple et de Polybe. Quant à Strabon, ce géographe, ordinairement si judicieux, si exact, et si attentif à tirer parti des travaux de Polybe, faiblit ici de la façon la plus évidente. Dans les premiers temps, dit- il, on donna le nom d'Ibérie à tous les pays situés au-delà du Rhône et de risthme resserré entre les golfes des Gaules. Maintenant, on donne, en général, le nom d'Ibérie aqx pays bornés par les Pyrénées. La contrée située en-deçà de l'Ibérus, est connue sous le nom d'Hispanie. On nommait fgleiœ^ suivant Asclepiades de Myriée, les anciens habitants de cette petite contrée. I^s Romains donnent indistinctement à tout le pays le nom d'Ibérie, ou celui d'Hispanie (2).
On voit , par la première partie de cette citation , que Strabon reproduit l'erreur du Périple, formellement condamnée par Polybe, et qu'à la fin du passage il proclame,
(4) Tb Ôà Xoinbv (ilpoç ttîç Eùptijjnjç i:cb twv KpoEipr, (iivwv opCiv xb ffuvdrrov Tzpàç TE xàç Bu9Si( xa\ npo^ 'HpaxXs(ou( orrJXaç, ^zapiiyuxai (liv unô te t^c xaû^ r;|iâfç xa\ tîJç ?Ç(o OaXd^TTTjÇ • xaXsrxai oï xb (liv Trapà irjv xaO' ÎjjjlSç napîjxov fw; 'HpaxXsfcov 9Tr|Xô)V, 'ICrjpfa * xb hï rapà tt)v IÇto xa\ (iSYdXrjV :cpoa2YapEuO(jivf]v, xotvTjV (jièv ovopiaafav oùx ïyti , Sidc tb irpog^arcoç xaT(o;cT£uaOai , xaTOtXEtTai tï izSis uTïb pap64pwv âOvwv xa\ «oXauOptjjTCtov • Gnèp wv ^fiEtç ptExât xaîjxa xbv xaxât pipo( Xopv àjioôoKJOiJLEV. PoLYB., Hist.y 1. m, c. 37.
(2) 'ErE\ xa\ ^I67]p(av &no piv xQv 7:poxip(ov xaXsroOai r,oiaaN x^v SÇto xou ToBavou xa\ xou ?70piou xou u-b xcuv FaXaxixôiv x6X:cb)V açi^YH^vou, ol hï vuv 8piov oûniç xfOEvxai xr)v nupTÎvyjv, ouvwvupuoç xe x^v oÙxtjç x(GEVxai xrjv nupiiJvT]V, auvuviSfuoc XE x9|v aùx^v 'I6ï]p{av Xiyouai •/.a\ 'I<J3rav(av • piôvTjV IxdXouv x^v Ivxbç xou *I67)po; • 0^. B'?Ti ::pÔT£pov ocjxob; xotSxouç 'lYXîjxaç , où tîoXX^v X^P^^ ^^P" piévouç, ôç çrjTiv 'AaitArj::'âor)ç 6 MupXsavûî. 'Poijiaro'. 8à xrjv Tupirzaaav xaXs^avTEç ôpiwvupLtjç 'Ï6ï)pfav T£ /.x^i 'Iinavtav. Stbab., 1. Ht.
contre toute vérité, que les Romains faisaient aussi volontiers usage du nom d'Ibérie que de celui d'IIispanie. Chose qui mérite encore plus d'attention, c*est qu'il désigne sous le nom d'Hispanie le pays compris entre Tlbérus et les Pyrénées, qui était jadis occupé par les Igletae, ce qui prouve bien qu'il ne Tétait pas par les Ibères. Ainsi Strabon, en adoptant, il est vrai, l'usage établi, entend par Ibérie, tout le territoire situé à l'occident de l'ibérus et des pays Vascons.
J'arrive maintenant à Festus Âvienus, qui était un auteur Tort instruit, et qui avait compulsé, pour son poème, bon nombre de mémoires carthaginois (1). « Là, dit-il, est le fleuve Ibérus, qui féconde le pays de ses eaux. Plusieurs racontent que les Ibères en ont tiré leur nom, et non pas du fleuve qui coule dans le pays des turbulents Vascons ; car on nomme Ibérie tout le territoire situé à l'occident du fleuve de ce pays. La partie orientale comprend les Tartessiens et les Cilbicéniens. » Si j'ai traduit fidèlement ce passage, il faut en conclure que Festus Avienus n'admettait comme primitifs , par rapport à l'Espagne, ni le mot d'Ibérie, ni celui d'Ibères, et qu'il ne les acceptait que comme des surnoms tirés des deux fleuves Ibérus.
Nous sommes donc bien en présence de trois Ibéries qui s'excluent réciproquement, ou plutôt d'une Ibérie ambulatoire, dont les limites se déplacent à chaque description nouvelle. Ajoutez à cela que l'Espagne était occupée par plus de cin(|
(1) At Ibérus inde manat amnis, etlocos
Fecundat undà; plurimi, ex ipso ferunt Dictos Iberos ; non ab illo flumine Quod inquietos Vasaones praelabitur.
Nam qaid amni hujus gentis adjacet Occiduumadaxem, Iberiam cognominant :
Pars porro Eoa continet Tartessios Et Cilbicenos.
AviKN. In or. maritim. v. 248 et seq.
cents peuplades, ayant chacune son nom particulier, et dont beaucoup étaient incontestablement d'origine phénicienne, celtique, grecque et carthaginoise, et que pas une seule n'est connue sous le nom d'Ibères. En faut-il davantage pour prouver que ribérie ne correspond à aucune partie du territoire espagnol à titre de dénomination nationale, et qu'il faut reporter aux causes sur lesquelles j'ai peut-être trop insisté, ce malentendu qui dure depuis tant de siècles ?
Je n'en ai pourtant pas fini avec l'Ibérie, et je dois signaler ( aussi les déplorables résultats produits par la confusion de ribérie caucasienne et de l'Ibérie espagnole.
On sait combien les Grecs étaient enclins à bouleverser l'histoire et la chronologie des autres peuples, au profit de leur illustration nationale. Us ne connurent pas plutôt l'Assyrie, qu'ils firent entrer Bélus et Ninus dans la postérité d'Hercule (1). Le système de leurs illustrations atlantiques, repose sur l'Atlas égyptien, dont Homère fait le père de Calypso. Les légendes d'Oreste et d'Iphigénie en Tauride sont postérieures à l'époque d'Âgamennon. Je pourrais multiplier les exemples, et tous prouveraient combien la Grèce menteuse a déployé d'audace en histoire. Il en est de même en géographie, et jamais les Grecs n'ont reculé devant les changements favorables à leurs antiquités fabuleuses et héroïques. C'est ainsi, pour citer un exemple entre mille, qu'ils ont tour-à-lour placé les monts Cérauniens en Italie, en Sicile, en Epire, en Illyrie, et même dans le Caucase. Strabon lui-même témoigne de leur constante habitude d'imposer à tout pays qu'ils commençaient à con-
[\) Hebodot., Hist., Lib. I, c. 7.
naître un nom emprunté d'ordinaire à un héros national ou barbare, à un fleuve ou à une mer (1 ).
\jes Grecs ne connurent le Danube que sous le nom d'Ister, et ils ne donnèrent le nom d'islrie qu'à une petite portion des vastes pays arrosés par ce fleuve. Dès qu'ils apprirent l'existence de la rivière nommée Zariaspe, ils l'appelèrent Bactrus, et réunirent, sous le nom de Bactriane, tous les pays dont rOxus était le plus grand fleuve. Ils changèrent probablement le nom de Perkès en celui de Bétis, et comprirent sous la désignation de Bétique tous les pays traversés par ce fleuve, bien qu'ils fussent occupés par des peuples d'origine diverse. Lorsque les chants homériques et les prédictions de Protée eurent donné au Nil le nom d'^Egyptus, la région baignée par ce grand cours d'eau fut communément désignée par le même terme; mais, dans leur langue hiératique, les prêtres continuèrent d'employer le nom de Chémi. Les Grecs ne firent donc qu'obéir à une habitude déjà ancienne, quand ils imposèrent à toute l'Espagne le nom d'Ibérie, à cause de l'Ibérus, qui est un des plus grands fleuves de ce pays.
Les critiques anciens et modernes ont constaté, depuis longtemps, la tendance systématique des Grecs à empiéter sur les traditions historiques et mythologiques, et sur les appellations géographiques des autres nations. Partout, ce peuple a transporté ses illustrations héroïques et légendaires; mais il a trouvé dans la similitude de deux noms de l'Ibérie espagnole et de ribérie caucasienne des facilités toutes spéciales à attribuer au premier de ces deux pays ce qui devait l'être au second. Le lecteur me pardonnera d'insister sur cette cause particulière de confusion.
Sans doute, les Grecs ne purent enlever à l'Ibérie caucasienne le bénéfice des témoignages historiques et géographi -
(4) Strab., Géog,, L. III.
ques relatifs aux conquêtes de Ninus et de Sémiramis ; mais ceux qui oot trait à Osiris, à Sésostris, à quelques héros d'Homère, etc., ne rencontrèrent pas malheureusement les mêmes difficultés. L'ibérie espagnole hérita aussi d'une partie des traditions attribuables à Tlbérie caucasienne, et popularisées en Grèce depuis l'expédition des Argonautes. On lit dans le premier chant de TOdyssée que. de tous les héros qui ne furent pas tués au siège de Troie , Ulysse était le seul qui ne fût pas rentré dans son pays; et pourtant, d'après les traditions postérieures, Teucer, Diomède, Amphilochus, Ménesthée, Ulysse, etc., auraient fondé des colonies ou laissé trace de leur passage dans l'ibérie espagnole, dont on fit aussi le théâtre de la lutte d'Hercule contre Géryon.
L'Espagne se trouva d'assez bonne heure en possession de ces traditions héroïques et mythiques, grâce aux écrits du premier Scylax, d'Hérodote, d'Éphore, d'Ératosthènes, de Mégasthènes, de Polybe, dePosidonius, d'Artémidore, deDiodorede Sicile, etc. Tous ces auteurs, il ne faut pas l'oublier, écrivaient avant Trogue Pompée, qui attribua indûment à l'Espagne, comme je l'ai établi plus haut, les règnes de Gargoris et d'Hispanus. Strabon nous apprend que bon nombre d'écrivains, parmi lesquels figurent plusieurs de ceux que je viens de nommer, s'appuyèrent sur le témoignage sans valeur d'un certain Asclépiades de Myrlée, maître d'école chez les Turdétans, et ne se firent aucun scrupule de confirmer l'existence des monuments que les plus célèbres héros avaient laissés, disait-on, de leur séjour dans l'ibérie espagnole (1).
La perte de la totalité ou de la majeure partie des ouvrages des auteurs déjà nommés, nous laisse dans une complète ignorance de la plupart des traditions fabuleuses attribuées par les Grecs à l'ibérie espagnole. Nous pouvons néanmoins nous en
(1) Stràb., Géog., L. III.
— Ul —
(lire une idée par ce passage de Strabon : c( Les Grecs placèrent daDsTIbérie (espagnole) une ville du nom d'Ulysse, ornée d'un temple de Minerve : ils comptèrent, sur son territoire, six cents témoignages du passage de ce héros, et n'infestèrent pas moins ce pays de héros fugitifs, après le siège de Troie, que de héros triomphateurs (1 ). »
L'Espagne pouvait donc rivaliser dès lors avec la Grèce elle-même sous le rapport des illustrations historiques et mythologiques. Trogue Pompée ne pouvait par conséquent pas supposer, à l'époque où il écrivait, qu'il pût être question de llbérie caucasienne, dont le souvenir était perdu depuis plusieurs siècles. Si cet historien n'a pu suivre que d'anciennes traditions orientales, il est évident que ces traditions ne s'appliquaient pas d'abord à l'Ibérie espagnole, qui n'était pas encore connue, mais à l'Ibérie caucasienne.
Je conviens que Trogue Pompée a dû écrire dès le commencement du règne d'Auguste, et qu'alors les Romains avaient obtenu, grâce aux victoires de Pompée sur Mithridate, certaines notions géographiques sur l'Ibérie caucasienne. Mais le souvenir de ce pays avait été complètement éclipsé par Tlbéric espagnole, de sorte qu'avant les guerres pontiques, son existence pouvait paraître aussi fabuleuse que les mythes même que Von racontait à propos du voyage entrepris par Jason pour conquérir la toison d'or. Strabon nous apprend, en effet, qu'avant l'expédition de Pompée les pays voisins du Pont netaicnt pas connus des Romains, et qu'ils n'avaient mémo reçu dans leur langue aucune dénomination géographique (2). Encore les vainqueurs n'obtinrent- ils, par les conquêtes de Pompée, que des notions fort imparfaites sur les peuples qui
(4) Id., Ibid.
(2) SnuB., Géog., Lib. X.
habitaient Tisthme du Caucase, qu'ils ne désignèrent d'abord que sous le nom de mangeurs do poux (1).
Avant les guerres pontiques, la Colchide était déjà, depuis quelque temps, le terme le plus lointain de la navigation des Romains. Mais il résulte formellement du témoignage de Strabon que ce peuple ne connut, avec une certaine exactitude, ribérie caucasienne qu'après la rédaction de l'histoire de Trogue Pompée. Ce fut alors seulement que les Romains purent connaître l'antiquité des traditions héroïques de ce pays, que les invasions des Scythes et des Sarmates plongèrent ensuite dans une longue et profonde barbarie. Ainsi se trouve naturellement expliquée l'erreur de Trogue Pompée, qui fait dériver le nom d'Hispania du nom d'un prétendu roi d'Espagne nommé Hispanus (2).
Le lecteur me permettra de profiter de l'occasion pour démontrer, par quelques autres exemples, la fausseté des tra • ditions héroïques et légendaires de l'Ibcrie espagnole, telles que la fondation de Sagonte par les Zacynthiens, le débarquement des Argonautes auprès du mont Calpé, la lutte d*Herculc contre Géryon, et les prétendus voyages faits dans la Péninsule par quelques héros du cycle troyen.
(( Suivant le témoignage unanime des auteurs, dit Petit- Radel, la ville de Sagonte aurait été fondée par les Zacyn thicns, 200 ans avant la guerre de Troie (3j. » On lit, il est
(1) Id.y Ibid.j Lib. XL Ce trait de mœurs, que Strabon ne prend pas tout-à-fait à la lettre, trouverait sa confirmation dans un passage d'Hérodote (lib. lY, c. 409), qui atteste que lesBudins, peuples des régions pontiques, mangeaient la vermine qui les rongeait.
(2) Cette erreur est d'autant plus excusable , que deux siècles avani notre ère , Mégasthènes , déjà séduit par la célébrité fabuleuse de Flbérie espagnole , avait fait passer Nabuchodonosor de Syrie en Espagne. Cinq siècles après Mégasthènes , nous voyons saint Jérôme accepter les Ibériens asiatiques comme des descendants de Tubal.
(3) Pbtit-Radel, Notice sur les Nuraghes de Sardaigne, p. 406, Paris,
vrai; dans Pline Tancien, que cette tradition avait été inventée ou recueillie par un historien nommé Cornélius Bocchus, dont le nom ne nous est arrivé que par quelques citations de Pline, et de Julius Solinus, qui écrivait durant la première moitié du troisième siècle. Mais Strabon, Tite-Live, Appien, Isidore de Séville, l'auteur de YEtymologicon^ etc., parlent aussi de la fondation de Sagonte par les Zacynthiens, et on ne trouve ni dans leurs livres, ni dans ceux des autres auteurs ancieqs, rien qui ait trait à la date de cette fondation. Ce « témoignage unanime des auteurs » invoqué par Petit-Radel, doit donc être réduit à celui de Cornélius Bocchus, historien qui nous est complètement inconnu. Tite-Live se garde bien de préciser aucune date, et il se borne à rapporter, sans la garantir, la tradition populaire qui fait venir de l'ile de Zacynthe les premiers habitants de Sagonte (1).
Le silence unanime des historiens anciens sur la date de la fondation de Sagonte,' même de la part de ceux qui la rapportent aux Zacynthiens, devrait faire considérer comme un mythe la tradition rapportée par Cornélius Bocchus. Il est même fort probable que la haute antiquité de cette ville, attestée par Tite- Live et Silius Italiens (2), est seule cause qu'on lui assigne Hercule^pour fondateur.
Sagonte devait donc exister avant que les Zacynthiens fussent en élàt de naviguer de la mer d'Ionie aux côtes d'Espagne. Peut-être les Phocéens d'Ionie, qui s'établirent chez les Indigèles vers le milieu du sixième siècle avant J.-C, envoyèrentils une colonie à Sagonte; mais tout porte à croire que la fai ble analogie du nom de cette ville avec celui des Zacynthiens
(1) Oriundi à Zacyntho insula dicuntur. Tit. Liv.
(S) Silius Italiens accepte la fable de la fondation de Sagonte par Hercule; et, d'après le système généralement adopté, les origines de Zacynthe se trouveraient ainsi fixées 30 ou 40 ans avant la guerre de Troie.
a seule porté les Grecs à imaginer la fable qui fait passer dans VEspagne orientale quelques hommes de leur race.
Le prétendu débarquement des Argonautes sur les côtes de la Bétique ne m'arrêtera pas longtemps. Homère donne le nom d'Océan, et même de Grand Océan, aux parages qu'il fait parcourir à Ulysse, qui ne sort pourtant pas de la Méditerranée. Voilà probablement l'origine de cette tradition fabuleuse, car dès que, dans son poème intitulé VArgonautiquey Onomacrite eut, à l'imitation d'Homère, fait passer ses héros dans l'Océan septentrional, Timée de Sicile, Diodore et quelques autres écrivains Grecs , durent nécessairement s'exercer sur la fable du débarquement des Argonautes près du mont Calpé. Gela se comprend d'autant mieux que, dans celte hypothèse, Jason et ses compagnons n'auraient pu rentrer dans les mers de la Grèce sans passer par le détroit de Gadès ; mais ce récit est formellement contredit par Eratosthènes et par Strabon, et d'ailleurs l'imperfection des procédés nautiques des Grecs à cette époque ne permet pas de supppser un instant que les Argonautes se soient avancés si loin vers l'occident.
Passons maintenant au combat d'Hercule contre Géryon. Ce géant, dit la fable, était 61s de Chrysaor et de Gallirhoé. Il avait trois corps, et était doué d'une force surhumaine. Géryon régnait à Erythie, où il nourrissait de chair humaine des troupeaux de bœufs rouges gardés par un chien à deux têtes et un dragon à sept. Hercule le tua et emmena ses bœufs.
Le mythe de Géryon, tel qu'il nous apparaît à l'époque de la décadence des vieilles croyances mythologiques, est, comme tant d'autres, un composé d'éléments très-divers par leur origine (1). D'après M. Alfred Maury, l'enlèvement des bœufs
(1) Hbcat., ap. Arrun., Exped. Alex. II, 46. Cf. Eustath., ad Dionys. p. 10, édit. Hudson. On recula même de plus en plus vers le nord de l'Adriatique le pays de Géryon, et c'est ce qui explique comment plus tard un oracle de Géryon se trouvait près dePadoue. Sueton., Tiber. XIV, J 4.
rouges de Géryon, par Hercule, fait songer à celte légende aryenne où les Asouras dérobent les vaches célestes dont Indra est le pasteur et le maître (1). L'antiquité avait déjà identifié Géryon et Cacus (2). Les noms de Chrysaor et de Callirhoé, père et mère de Géryon , seraient les personnifications de la foudre et de la pluie , et nous reporteraient à ce genre d'allégories qui représentaient les phénomènes atmosphériques. Par Chrysaor, le mythe de Géryon se rattacherait même à celui de Persée, qui est, dit M. Maury, « un autre héros atmosphérique dont les destinées furent moins brillantes que celles d'Hercule, et qui représentait la vapeur d'eau remontant du ciel après en être tombée. » La lutte d'Hercule contre Géryon, dit le même savant, « avait fourni à Stésichore le sujet d'un poème tout entier, la Géryonide (3) ; elle reçut naturellement de l'imagination populaire, et vraisemblablement par des importations phéniciennes, des additions qui contribuèrent à altérer la simplicité du récit primitif. Phérécyde de Syros n'a pas peu contribué à imprimer à cette légende la physionomie sous laquelle elle nous apparaît dans les derniers temps de la mythologie grecque. Le théâtre de la lutte avait beaucoup varié : on le plaçait dans l'île de Rhodes, on, pour mieux dire, on racontait, dans cette île, une histoire qui a évidemment le môme fond que le combat avec Géryon (4). Tout un voyage fat imaginé pour expliquer l'expédition d'Hercule contre le géant au triple corps : on l'envoya tour à tour combattre en Ibérie, à Tarlesse, à Gadès (5). Érythie, cette contrée symboli-
(<) V. notamment les Etudes sur le mythe de Géryon^ de M. J. de Witte, dans les Annales de l'Institut archéologique de Rome (partie française), t. H.
(2) Alfred Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, l. I, p. 527-28 et 544-44 , Croyances et légendes de t antiquité, p. 4 H .
(3) Plctarch., Parall. grcec. et rom. § 38.
(4) Strab. Géog, L. HI ; Schol. Hesiod. Theogort. V. 287 ; Aristophan. Acham. 4082.
(5) A Linde , on rappelait le voyage que le héros avait fait dans l'île de Rhodes, par des imprécations et des paroles outrageantes dirigées contre
que du couchant dont elle rappelle par son nom les feux rougeàtres, fut placée d'abord en Épire, alors que ce pays était encore pour les Grecs un des points les plus reculés du monde (1). Lorsque des colonies de ce peuple vinrent se fixer sur les bords du Pont-Euxin, elles y transportèrent aussi Tavenlure merveilleuse, et, ce n'est que plus lard, lorsqu'on eut appris que l'univers s'étendait par delà le détroit de Gadès, que l'on fit de cette ville le lieu du combat (2). Cette dernière circonstance n'est donc point un indice, comme le suppose M. de Witte (3), de l'origine phénicienne de cette légende; elle indique seulement que des traditions phéniciennes s'y étaient associées. On ne saurait non plus décider si la coupe {Ur^c) sur laquelle Hercule navigue vers l'ile d'Éry thie et que lui donne Nérée (4% est un trait puisé à l'histoire du dieu tyrien, assimilé par les Grecs à Hercule ; car, si d'une part se montre là une idée qui convient à un peuple navigateur, de l'autre on rencontre dans les anciennes légendes indiennes des mythes d une grande ressemblance avec celui-ci. H. d'Eckstein (5) a fait voir que cette coupe pourrait fort bien être celle des libations sur laquelle le génie du feu et de la libation, Agni ou
lui , parce que, disait-on, eu se rendant au jardin des Hespérides, il avait dételé et dévoré les bœufe d'un paysan de l'île. V. Apollod. II, § H ; Cîonon-, Narrât. y II , p. iO, édit. Kanne. Cf. Hkffter, Der Goetterdienst auf Rhodus, und der Herakles Dienst auf Lindus, p. 3, sq.
(0 V. J. DE Witte, Hercule et Géryon, dans les Nouv. Annal, de rinsL archéol., i838, p. <07-Ui, «70-374; Geruhkh, Auserlesene Vasenbilder, laf. <04, B. i08.
(2) On plaça d'abord en Sicile la patrie du géant à trois corps, et son culte existait à Argyrium, dans cette île, au temps de Diodobe, IV, 24. On le fit ensuite régner en Ibérie. Diod. sic, IV, 47.
(3) V. Etude sur le mythe de Géryon, déjà citée.
(4) Athen., XI, p. 470; iËscHYL., HeUod. fragm.; AGAin-ARCH., Fragm. Peripl. mar. Erythr. ; Pacsan., X, c. 47, §4; Eustath., ad Dionys. Peneg., 559.
(6) Journal asiatique, t. II. p. 368-69.
Soma traverse TOcéan qui sépare le monde lumineux de celui des ténèbres, et dans laquelle il conduit le soleil (1). »
M. Alfred Maury a, comme on le sait, trop clairement démontré que TEspagne ne fut pas le théâtre de la lutte d'Hercule contre Géryon, pour que je ne renonce pas à emprunter à divers auteurs classiques quelques nouveaux arguments à l'appui de la même thèse. Il est à remarquer que tous les renseignements indirects fournis par Tantiquité concourent à prouver que l'Hercule grec n'a jamais paru en Espagne. Diodore de Sicile nous apprend que la colonne qui existait en Afrique avait été érigée par l'Hercule égyptien. Tout porte même à croire que lés deux Colonnes d'Hercule n'ont pris ce nom qu'à une époque relativement tardive, car Ëlien, qui s'appuie sur l'autorité d'Aristote, dit qu'on les appelait d'abord les Colonnes de Briarée. Il faut également observer que la mythologie grecque ayant conduit Hercule sur les bords du Thermodon pour y guerroyer contre les Amazones, et jusque dans le Caucase pour y jdélivrer Prométhée, ce héros avait dû nécessairement traverser l'Ibérie asiatique, ce qui permit d'étendre ensuite ses exploits à l'Ibérie espagnole.
Quant aux voyages accomplis en Espagne par quelques héros du cycle troyen, ils n'opt jamais eu lieu que dans Timaginalion d'Asclépiades de Myrlée, dePosidonius, d'Arlémidorc, et de bon nombre d'autres auteurs dont les œuvres ne nous sont point parvenues. Homère, dans son Odyssée, [Hésiode, dans son poème des Travaux et des Jours, Lycophron, dans sa prophétie d'Alexandre, avaient depuis longtemps fait entrer Ulysse dans l'Océan. Il n'en fallait pas davantage pour échauffer la verve des écrivains postérieurs au sujet des voyages d'Ulysse dans l'Ibérie espagnole. Strabon nous apprend que Ton comptait plus de six cents monuments de cette pérégrina-
(4) Alfred Madkt, Hist. des religions de la Grèce antique, 1. 1, p. 541-43.
tion, et que, suivant Asclépiades de Myrlée, le nom du héros grec avait été donné à une petite ville située au-dessus d'Abdère. Asclépiades disait y avoir vu un temple de Minerve, sans doute parce qu'Ulysse était le protégé de cette déesse, et il ailirmait également y avoir remarqué les débris et les éperons des vaisseaux du roi d'Ithaque. Il existait, à l'embouchure du Tage, une ville appelée Olisippo, à laquelle Solinus, Martianus Capella et quelques autres donnent Ulysse pour fondateur, sans autre raison que la faible analogie entre le nom de l'homme et celui de la cité. Ces auteurs auraient dû pourtant remarquer que le nom d'Olisippo devait être de même origine que ceux des villes d'Ostippo, Orippo, Acinippo, Dippo, Bœsippo, etc., qui étaient situées dans la même contrée, et qui appartenaient à des peuples celtiques.
Justin s'appuie sur le témoignage d'Asclépiades de Myrléc pour faire venir, sur les côtes de Carthagène, Teucer, qu'il Tait ensuite passer, avec une nombreuse colonie, dans la Galice, dont les peuples auraient reçu le nom d'Amphiloques. D'après le même Asclépiades, cité par Strabon, les compagnons de Teucer auraient fondé en Galice la ville de Hellènes, et un héros troyen nommé Opsicella, qui avait, dit-on, suivi Anténor en Italie, aurait conduit une colonie dans le pays des Cantabres, et y aurait fondé une ville à laquelle il aurait donné son nom. Vers la même époque, une colonie de Spartiates serait venue s'établir sur la côte septentrionale de l'Espagne.
Cette dernière tradition ne mérite pas d'être réfutée, et je suis étonné qu'un érudit tel qu'Isaac Casaubon ait cru pouvoir l'accepler. Les Spartiates n'avaient, à une époque aussi lointaine, ni commerce, ni impôts, ni peuples tributaires, ni marine pour entreprendre une si lointaine expédition. Les passages de Silius Italicus, qui font de Diomède le fondateur de Tyde ou de Tydis, en Galice, et font bâtir Carthagène par Teucer, sont évidemment des fictions poétiques, de même que
celle qui fait descendre des Pelages ou des Hellènes, lesGravii ouGrabii, peuples de la Gallœcie, dont le nom ne serait qu'une corruption de celui de Graii. Pline est d'autant moins excusable de se ranger à ce dernier avis, qu'il reconnaît formellement ailleurs, avec Strabon et Pomponius Mêla, qu'il n'existait en Gallaecie que des peuples celtiques.
Il n'y a pas lieu de s'enquérir sur quelle autorité repose la tradition qui fait de Ménesthée le fondateur d'un port qui aurait été longtemps désigné sous son nom, et que Pline désigne sous celui de Baesippo. D'après la mythologie grecque, Ménesthée serait mort dans l'ile de Mélos, immédiatement après son retour de la guerre de Troie. Bochart prétend qu'en phénicien Menasta signifie port d'Asta. Il est possible que Baesippo ait d'abord porté ce nom, et que cela ait donné naissance à la légende du débarquement de Ménesthée dans l'Ibérie espagnole.
J'ai déjà dit que Strabon signalait en Espagne plus de six cents prétendus monuments du passage d'Ulysse, et déclarait que ce pays avait été infesté de héros grecs et troyens. Les historiens et les mythographes ne nous ont transmis qu'une très- Taible partie de ces traditions fabuleuses, dont la réfutation sera bientôt faite.
11 est facile de constater, par la géographie homérique, que les Grecs n'avaienr obtenu alors des Phéniciens que des renseignements fort vagues sur l'existence d'une grande mer appelée Océan. Dans la Méditerranée, ils ne connaissaient rien au couchant de la Sicile. Dans l'Odyssée, la flotte d'Ulysse est détruite par Télamon, et le roi d'Ithaque passe dans l'Océan sur un navire phénicien. Cette remarque, pourtant bien facile à faire, condamne déjà la tradition de Cornélius Bocchus surla prétendue fondation de Sagonte par les Zacynthiens, et elle relègue aussi dans le domaine de la fable les voyages des héros Grecs et Troyens dans Tlbérie espagnole après la prise
de Troie. Ce résultat se trouve d'ailleurs confirmé, directement ou indirectement, par bon nombre d'informations dont je ne veux signaler que les plus signi6cativ3s.
Nous savons déjà qu'Hérodote, Thucydide, Polybe, Slrabon, Pomponius Mêla, etc., sont unanimes à constater que, vers le milieu du septième siècle avant notre ère, Coléus de Samosfut jeté par la tempête dans le port de Tartesse. Jusque-là, aucun navire grec, asiatique ou européen, n'avait entrepris un si long voyage, ni reconnu un point quelconque du littoral de l'Espagne. Les Massaliotes parcoururent les premiers la côte orientale de ce pays, . et ensutie le Périple dit de Scylax initia les Grecs à la connaissance de quatre points géographiques de la région désignée sous le nom d'Ibérie, à cause du fleuve Ibérus. Vers la même époque, les Massaliotes fondèrent quelques établissements sur le littoral, et les Grecs acquirent ainsi une connaissance moins imparfaite de l'Espagne. Nous savons aussi que les Grecs ne connurent d'abord que la portion de l'Ibérie espagnole baignée par la Méditerranée, et que du temps de Polybe, la Lusitanie, la Galice, les Âsturies, la Ganlabrie, etc., n'avaient encore reçu aucune dénomination générale, et que les populations de la Péninsule vivaient alors dans un état complet de sauvagerie. Est-il possible à un homme de sens de concilier des témoignages si unanimes et si imposants avec les fables imaginées par un Asclépiades de Myrlée, sur le débarquement en Espagne des héros du cycle troyen ?
Ce n'est pas tout. Avant les voyages accomplis par le navigateur massaliote Pythéas, pendant le quatrième siècle avant Jésus-Christ, les Grecs n'avaient pas encore reconnu les côtes occidentales et septentrionales de l'Espagne, et croyaient impossible de franchir le détroit de Gadès. Pindare répète en effet, plus d'une fois, qu'il est impossible de passer les Colonnes d'Hercule, et que « tout ce qui existe au-delà de
ces limites est également inaccessible aux insensés. » D'après le scoliaste, Hercule voulut traverser le détroit, mais a n'ayant trouvé que des chaos et des tt'uèbres, » il éleva des colonnes en ce lieu pour marquer « qu'au-delà de ces bornes on ne trouvait que la (in des mers et de toute navigation. » Aristote était à peu près de la même opinion, car il dit que « les lieux qui environnaient les Colonnes d'Hercule devaient toucher aux Trontières de l'Inde. »
lx)ngtemps après les découvertes de Pythéas, les Grecs demeurèrent encore persuadés de l'impossibilité de naviguer sur les mers qui baignaient les côtes orientales et septentrionales de l'Espagne. Posidonius et Artémidore, cités par Strabon, disaient avoir vu le soleil se coucher dans les mers de Tartesse. Cet astre paraissait alors cent fois plus grand que sur l'horizon, et il Taisait un tel fracas en se plongeant dans Tabime, que la nuit succédait immédiatement à l'extinction du soleil. Denys d'Halycarnasse, qui écrivait peu de temps avant Jésus-Christ, acceptait encore une partie de ce préjugé, car nous lisons, dans la préface de ses Antiquités Romaines^ que les Romains étaient maîtres de toute la terre et de toute la mer, non seulement en-deçà des Colonnes d'Hercule, mais même de rOcéan « dans les parties où il est navigable. » Dans sa des cription de l'Attique, Pausanias, qui vivait sous Marc-Aurële, s'exprime aussi sur cette croyance de la façon la plus formelle. Les Gaulois qui avaient envahi la Grèce, dit-il, étaient venus des extrémités de l'Europe « des environs d'une grande mer qu'on prétendait n'être pas navigable » à cause du flux et du reflux, des nombreux écueils et des monstres marins (1).
(0 Ces^croyances persistaient encore à Tépoque où les Romains avaient pourtant navigué sur les a)tes de l'Espagne, de la Gaule et de la Grande- Bretagne Ortélius nous apprend qu'un ancien commentateur de Juvénal donnait à TOcéan le nom de mortuum Mare parce qu'on ne le croyait pas navigable. Tacite^ dans sa Germania^ dit qu'il était rare que des vaisseaux
Tous CCS témoignages prouvent, je crois, surabondamment, la fausseté des traditions qui font arriver en Espagne, par l*Océan Atlantique, divers héros du cycle troyen, plus de huit siècles avant que les navigateurs grecs aient pu reconnaître le littoral de la Péninsule baigné par la Méditerranée.
J'ai beaucoup insisté, dans ce chapitre, pour démontrer comment ribérie caucasienne avait été plusieurs fois confondue, dans l'antiquité, avec Tlbérie espagnole, et comment on avait fait à tort de cette dernière le théâtre des exploits et des pérégrinations de divers personnages mythiques ou légendaires, appartenant réellement à la Grèce ou à d'autres contrées plus ou moins rapprochées deTOrient. Cette confusion, quirésulle évidemment de la ressemblance de leurs noms, explique comment Varron, cité par Pline, a pu faire venir de l'Ibérie asiatique les Ibères espagnols, et comment aussi Dionysius Âfer faisait peupler par ces derniers Tlbérie asiatique. (V. ch, II, § 3, p. 59-60). Cela explique encore comment cette croyance aussi générale querronée a pu conduire saint Jérôme à mal interpréter un texte de Josèphe déjà cité (ch. II, § 5, p. 57-59), et à faire descendre tour à tour de Tubal les Italiens, las Espagnols et les Ibères orientaux, tandis que l'historien juif n'a entendu s'expliquer que sur l'origine de ces derniers.
L'erreur de saint Jérôme a été reprise et afBrmée d'une façon de plus en plus absolue, au profit de l'Espagne, par Isidore de Séville, le chroniqueur d'Albelda, Roderic de Tolède, etc., sans parler d'un très-grand nombre d'auteurs modernes.
Le lecteur n'a pas oublié (V. ch. II, § 3, p. 57-59), que le
vinssent à se hasarder o sur un Océan qui semblait déclarer la guerre à quiconque osait en approcher. » Enfin Florus, qui écrivait sous Trajan, raconte sérieusement qu'après avoir vaincu les peuples de la Lusitanie et de la Galice , et traversé le célèbre fleuve d'Oubli , Décimus Brutus parcourut tout le littoral de l'Océan, et ne s'arrêta, par crainte de commettre un sacrilège, « que lorsqu'il vit avec terreur le soleil se précipiter dans la mer et ses feux s'éteindre dans les flots. »
chroniqueur d'Âlbelda, Roderic de Tolède, et surtout Herman Lianes, beaucoup plus explicite que les deux autres, sont les premiers à faire à la fois des Basques les descendants du patriarche Tubal, et les premiers habitants de TEspagne. Ce n'est donc qu*à dater du moyen -âge, et à cause de la fausse présomption de Torigine Tubalienne des Espagnols, que les Basques ont été présentés comme issus des Ibères de l'Asie, que Ton a confondus à tort avec ceux de l'Occident. L'Ibérie espagnole n'était pour les anciens qu'une appellation géographique. Le nom d'Ibères qui est donné pour ce seul motif à ses habitants, n'impliquait pas le moins du monde Texistence d'une nation ibérienne^ et laissait intégralement subsister les questions relatives à l'origine des diverses tribus qui se partageaient le territoire de la Péninsule (4). On peut compulser tant que l'on voudra les écrivains Grecs et Romains, comme ceux du moyen-âge : on n'y trouvera pas une'seule phrase, un seul mot, qui rattache, de près ou de loin, lesBasques à ces prétendus Ibères.
L'opinion contraire, qui prévaut très -généralement aujourd'hui, a la première de ses causes dans cette fausse origine Tubalienne des Basques, sur laquelle je ne saurais trop attirer l'attention du lecteur. Quand les érudits modernes ont renoncé à ce système, ils ont néanmoins continué à rattacher les Basques aux Ibères, considérés comme peuple spécial et distinct.
Celte seconde source d'erreur ne remonte pas plus haut que le dix-huitième siècle, et Nicolas Fréret est, je crois, le premier savant qui ait abondé dans ce sens, a Les Ibériens, dit-il, n'étaient point originairement renfermés dans les limites deVEspagne : ils s'étendaient sur toute la côte delà Méditer-
(4) J'ai déjà constaté l'existence de plusieurs tribus celtiques en Espagne. J*en signalerai d'autres dans le chapitre I de la seconde partie de ce travail, sans préjudice des colonies phéniciennes, grecques et carthaginoitts.
ranée, depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpes (1). )> Dans ce passage, Fréret ne fait que donner, comme les Grecs, le nom dlbères aux anciens peuples de TEspagne, et même il prend, comme l'auteur du Périple, pour des Ibériens des peuplades dont j'ai prouvé, dans ce chapitre même, l'origine celtique, en visant les écrits de Polybe, de Diodore de Sicile et de Strabon. Fréret a donc pris une appellation géographique pour une désignation ethnographique, mais il n'a pas, du moins, cherché en Espagne l'origine de ces Ibères. « La partie de lltalie qui est située au midi de l'Apennin, le long de la Méditerranée, avait été occupée, dans les premiers temps, par les Sicules, nation ibérienne ou espagnole (2). » Et ailleurs le même érudit parlant des peuplades illyriennes, les compose de trois nations principales, « dont la seconde était les Sicu les (3). » Puisque Fréret fait à la fois des Sicules une peuplade ibérienne et illyrienne, il nous reste à savoir quelle origine il assigne aux lUyriens, pour aboutir jusqu'à celle qu'il assigne nécessairement aux Ibériens.
Il est temps de terminer ce chapitre par des conclusions que j'aurais dû peut-être motiver moins longuement, et que je crois pouvoir formuler ainsi :
Le nom véritable et primitif de l'Espagne est Hispania.
Les côtes orientales de ce pays avaient été déjà visitées, à l'époque de Servius TuUius, par les peuples maritimes du Latium soumis à la domination Romaine.
Les Grecs n'ont eu connaissance du port de Tartesse quo vers 640 avant Jésus-Christ, et ce n'est que vers le milieu d ti siècle suivant que les Phocéens d'Ionie, établis à Marseille, ont
(4) Fbéaet, Œuvres complètes y Recherches sur i^origine des différents peuples de T/to/té, art. 2, t. IV, p. 4 93.
[t) Id.j Recherches sur Vancienneté et Vorigine de l'équitation dans ta Grèce, t, XVII, p. 4<6.
(3) Id., Recherches sur l'origine des peuples de lltalie, t. IV, p. 484.
commencé à les renseigner sur la côte orientale de la Péninsule ^pagnole.
Le nom dlbérie n'a commencé à être donné à cette côte qu'à dater des voyages de Scylax et de l'auteur du Périple, qui n'avaient pu reconnaître, soit en Gaule, soit en Espagne, que des peuplades celtiques.
En appelant Ibères les peuplades établies sur les bords de ribérus (Èbre), ces voyageurs n'ont fait (\ue se conformer aux habitudes helléniques. L'erreur commise par eux a été reproduite par les autres écrivains Grecs, qui ont appliqué le nom dlbérie aux côtes orientales de l'Espagne, jusqu'à l'époque où des explorations plus complètes ont permis de l'étendre à la Péninsule toute entière.
La similitude des noms de l'Ibérie caucasienne et de l'Ibérie espagnole a produit dejbonne heure, chez les anciens, la confusion qui a égaré Varron quand il a fait venir les premiers habitants de l'Espagne de llbérie caucasienne, et qui a aussi trompé Dyonisius Afer, quand il a fait, au contraire, venir dans le Caucase les Ibères espagnols. En assignant à ces derniers uneoriginetubalienne, saint Jérôme a sacrifié à la môme erreur, et forcé involontairement le sens d'un passage de Josèphe, qui limite cette origine aux Ibères asiatiques.
Les Grecs font indûment visiter l'Espagne par un certain nombre de leurs personnages mythiques ou légendaires.
Le nom d'Ibérie, appliqué à l'Espagne, est une expression purement géographique, dont l'ethnologie et l'histoire ne peuvent tirer aucun profit légitime pour l'étude de l'origine des nombreuses peuplades qui occupaient jadis cette Péninsule (1).
(0 Je prie le lecteur de ne pas donner à cette phrase un sens plus étendu que celui que j*y attache moi-même. Il verra, dans le chapitre I de la seconde partie de ce livre , que j'admets, pour les temps anté-historiques et pour i antiquité , la prédominance en Espagne et dans la Gaule méridionale de la race brune, de médiocre stature, et aux cheveux frisés ou ondes, k laquelle
Les écrivains de l'antiquité signalent, en Espagne, de nombreuses tribus celtiques et des colonies phéniciennes^ grecques et carthaginoises. Nul ne constate , dans ce pays , Texistence d'un peuple particulier du nom dlbères (4), et il en est de même de tous les auteurs du moyen-àge.
Les Ibères ne formaient donc pas un peuple distinct, et par conséquent la logique, tout aussi bien que le défaut de témoignages historiques, ne permettent pas de présenter comme des
les ethnologues modernes donnent le nom d'ibérienne ou d'ibéro-ligure. A cette race, s'appliquent la plupart des indications, trop rares et trop courtes, fournies par les auteurs classiques sur les populations de TEspagne et de la Ligurie. Je signalerai néanmoins , pour la Péninsule , des exceptions très-significatives, et qui prouvent que si les anciens accordaient volontiers le nom dlbôres aux populations du type prédominant, ils s'appliquaient aussi à d'autres tribus qui différaient de ce type.
(4) La chose est confessée par Humboldt, en des termes qui font honneur à sa loyauté, mais qui tournent contre son système. « Le nom d'Ibères est plutôt géographique qu'ethnographique, et sert à désigner les habitants de la côte nord de la MMiterranée, du Rhône à l'ouest. — Dans l'intérieur de l'Espagne, les habitants ne portèrent point à l'origine de nom qui leur fût commun. Polybe dit expressément que, de son temps, la partie de la Péninsule baignée par l'Océan, n'en portait aucun de tel (III, 37, 40). Par Ibérie, Hérodore n'entend évidemment que la côte gallo-ligure dont les habitants prenaient du service en Sicile comme soldats mercenaires. Le nom d'Ibérie ne s'étendit au pays tout entier que beaucoup plus tard , et cette extension ne suffît pas à établir la communauté d'origine des races du nord et du sud. Mannert, dont les aperçus sont toujours si justes, remarque avec raison que rien nç la démontre, surtout le témoignage des anciens (I, 238). » Guillaume de Humboldt, Recherches sur les habitants primitifo de VEspagne (trad. Marrast), p. 414. Néanmoins le savant prussien se contredit en maints endroits^ et notamment quand il affirme (p. 4 4 6), sur la foi d'Hérodote, cité par Etienne de Byzance, que les Ibères formaient une race (y^voç) dont les branches (çuÀa) portaient des noms différents. Quelques lignes plus bas, il cite un passage de Strabon qui dit à propos de la littérature et des poésies des Turdétans : « Les autres Ibères se servent aussi de l'écriture (xai ol àXXoi B'16i]p6ç i<pS>sxca Yp«wjwrcixîj). » Pour Strabon, les Turdétans étaient donc des Ibères; mais comme le même auteur, s'appuyant sur l'autorité de Polybe^ déclare que ces Turdétans étaient d'origine celtique, voilà une preuve nouvelle que le nom d'Ibères n'était qu'une expression géographique.
Ibères, les anciens Vascons, dont les Basques sont les héritiers plus ou moins directs.
Les systèmes qui rattachent les Basques aux Ibères sont des créations récentes, basées uniquement sur l'ancienne et déplorable métamorphose d'une appellation géographique en dénomination ethnique, et sur des considérations anthropologiques, philologiques, etc., dont je tâcherai d'apprécier la valeur et la portée dans la seconde partie de cet ouvrage.