DE QUELQUES OPINIONS SECONDAIRES SUR LORIGINE DES EASQUES
J*8i discuté, dans le corps du présent ouvrage, les principales théories sur l'origine des Ibères et des Basques : mais je me suis abstenu d'examiner quelques opinions beaucoup moins accréditées sur le môme sujet, et quelques ^mis, auxquels j'ai soumis mes épreuves, m'ont engagé à combler cette lacune. Je vais tâcher de les contenter. '
Chrl^ne Ëtrasqae.
Sir Williams Betham affirme, dans les ÀnnaUê de philosophie chrétienne (t. XVll, p. 515), l'identité de l'ancienne langue étrusque et de l'Eskuara. Cette assertion gratuite ne mérite pas de léfutation. L'auteur, cela est trop évident, n'avait pas étudié le basque. Quant à l'idiome étrusque, tout le monde connaît les graves et nombreuses objections opposées à ceux qui se disent en état de le comprendre. Ces objections ont été notamment formulées avec un grand ensemble, lors de la publication du livre où M. Stickel, professeur de langues orientales à l'université d'Iéna, affirme l'essence sémitique de l'élrusque : Dos Etruskische durch Erklœrung von Inschriften und Namen aU semiiisehe Spraehe erwieseny Leipzig, 4858. Certains philologues français (MM. Pruner-Bey, Ghavée, etc.) penchent néanmoins en faveur de M. Stickel. Je n'ai pas à prendre parti dans ce débat, et je me borne à constater que sir Williams Betharn n'était pas autorisé, par des études spéciales , à affirmer l'identité de l'Étrusque et de l'Eskuara.
Origine Italleniie.
L'origine italienne des Ibères a été soutenue par Petit-Radel, danst un mémoire sur tes plus anciennes villes d'Espagne, imprimé à la
suite des 5ynchronûm«« publiés par ce savant en 4827 (p. 151). Llbérie de Pelit-Radel n'est point celle de Strabon et de Pestus Âvienus, mais celle de Scylax, c'est-à-^ire la portion maritime et méridionale de la Péninsule Espagnole. Dans ce pays ainsi restreint, Taoteur des Synchronismeê relève certains noms de lieux qui se retrouvent I dans le Latium et TÉtrurie *, et il croit pouvoir en conclure que des I TyrrbénienSy des Pélasges, des Ausones, des Voisques et des Osques, i ont passé la mer pour se rendre en Espagne, où ils sont devenus < la | souche primitive des peuples Ibériens. » On peut juger exactement i du système de Petit-Radftl, par les rapprochements topouymiques suivants, que j'emprunte au premier paragraphe de son mémoire.
BSPàGNB. latium ou ÉTRUUX.
Les Vettones. Les Vettonenses. ,
Spoletinum. Spoletium.
Les Turdetani. La ville de Torde.
Les Ausetani et la ville d'Auaa. Le fleuve Osa.
Les Cosetani. La ville de Cosa et ses fondateurs.
Viseniio, ville des Pelendones. Viseutium. i
Veluca, autre ville des Pelendones. Les Yulei.
Taraco. Tarcunia.
Ville et promontoire de Tenebrium. Gontenebra.
La lecture de ce tableau prouve à suffisance que Pelit-Radel avait assez peu étudié l'histoire et la géographie anciennes de l'Espagne. Il aurait dû examiner de plus près les noms de lieux qu'il signale, et ne pas croire qu'ils sont primitifs ou nationaux, par cela seul qu'on les trouve dans les écrivains de l'antiquité. En Espagne, comme dans le nord de l'Europe et comme en Asie, la plupart des aociennes dénominations appliquées à une ou plusieurs peuplades, n'étaient que des épithèles caractéristiques. On ne saurait, d'ailleurs, contester l'origine celtique, phénicienne, carthaginoise ou grecque de certains éléments toponymiques.
Nous savons aussi que les Romains remplacèrent les anciens noms par des appellations latines, aonott-i dans la Béliqae, où ils fondèrent de nombreuses colonies, pendant la atconde guerre paniqua. Spoieti-
nuniy qui figure au second rang dans le tableau ci-dessus, était une ville de la Bétique. Ce nom est très probablement un diminutif de Spoletum, et il devait appartenir à une colonie romaine. — Il nous est impossible de connaître le nom primitif du fleuve Bétis, que les indigènes nommaient Perkès ou Percés, Critium ou Certis, et même Ciritus d'après certains auteurs. Comment Petit-Radel a-t*il donc pu affirmer que la dénomination de Turdetani, qui n'a pas même été connue de tous les géographes de l'antiquité, caractérisait « primitivement » tous les habitants de la Bétique? — Certaines traditions attribuent aux Phéniciens la fondation de Taraco : mais alors que deviendrait la prétendue homoymie de cette ville et de celle de Tarcunia?
Ces objections^ dont plusieurs ont été formulées avant moi par Graslin, ne sont certes pas sans valeur; mais je consens à admettre toutes les similitudes ou analogies signalées par Petit-Radel entre la toponymie ancienne du Latium et de rÉtrurie, et celle des côtes méridionales de la Péninsule espagnole. Cela ne prouve absolument rien. Je me chargerais volontiers d'établir de semblables rapprochements entre tous les noms de lieux, de la Bétique, et ceux de tout le monde connu des anciens; mais ce travail m'entraînerait beaucoup trop loin, et je me borne à quelques exemples pris dans Je tableau comparatif que j'ai dressé d'après le premier paragraphe du mémoire de Petit-Radel.
Les Vettones de rSsjpagne et les Vettouienses de VÈtrurie, — Vetloniaoœ^ Tah. Peut, ; lieu du Noricum, «ur la rive droite de rembintchure de CÀrcha^ sel. Wilh, Pfinzen, sel. Rech.
Ville d'Ausa des Ausetani d'Espagne et rivière cf'Ossa, en Italie, — Ossa, ''Oaaa, Ossa, haute montagne de Thessalie, Mel, 2, 3, 2 ; Plin, 4, 8, 15. — Ossa ''Ocaa, Hom. Odyss. 2, 315; Herod. 4, 56 ; montagne à VE, de la Thessalie, dans le voisinage du Pélion, — Ossa, Strab, montagne de l*E\\s, dans le Péloponése. — Ossa, Ptol. ; ville de Macédoine dans la Bisallia, d l'O. du Strymon. — Ossadii* 'Oaciûioi, Aman. 6, 15; peuple de l'Inde^ au N, de /'Acestnes (Tschinah), — Ossarene, 'Oaaaprjvii, Tossarene, PtoL; lieu non autrement connu de TArmenia major, /rèf du fleuve Cyrus. — Oseriates, 'OatptaTK, P/tn. 3, ^b; 'PtoL; peuplade de Pannonie, - Oserieia, Plin. 37, 14; iles sur la côte septentrionale de la Qermanie^ dans la
Baltique. — Osi, orum, m., peuple de Germanie, eur lee bords du Danube, Tac. Germ. â8 ; 43. — Osiana, It. Ànt. 406, ville dans k partie septentrionale de la Cappadoce. — Osii, Plin. 6, 20; peuplade indienne. — Osii, 'Oaiot Osili, Ptol, peuple de la Sarmaûa Earopea, d l'embouchure du Don, — Osincum, 'OaiYxov, Ptol.*, ville dans Vintérieur de la Corse, — Osismïiy Mêla, 6, 24; Plin. 4, i8 Sismii, l(a(xot, Strab., peuple de la Gallia Lugunsensis, sur les côtes du mare Britannicum.
Cosetani, peuple d'Espagne^ et ville de Gosa m Italie, — Cos petite lie de la mer Egée, patrie d'Hippocrate, — Cos, o, Mêla, 2, 7; Plin. 5, Z\ ; petite île de la mer Ionienne, — Cos, Koç, Steph. peut* être i. q, Kpuç Hecatœus ap, Stephan; ville d'Egypte, — Cosa, viUe dans l'intérieur de /'lodia intra Gaogem ; probabl. auj. Kottœ ou Kùtah, — Cossio Vasatum, Âuson. Parent. 24, 8 ; Paulin, ep. 4, ad Àuson. ; Amm. 15, il; Sidon, 8, 12; t. q, Civitas Vasatica. — CossovopolitaDd, ou Triballorum regiO) plaine d'Àusserfeldy en Servie, sur le fleuve Drino. — Cossyra, ae, SU. Ital, H, v. 273; K6<jaupa, Ptolem, 4, 3; auj, Pantellaria, île entre la Sicile et l'Afrique. — Cosyri, PliD. 6, 17(21), Q^ \ peuple dans la Scytbia intra Imanm, entre la source de Tlndus et les Emodi montes.
Visontium (et non Visentio, comme Vécrit Petit^Radel), ville des Ve\eîïioues, peuple d'Espagne et Visentium, ville d'Italie. — Visontiam, 05i(j6vTtov, Ptol., ville de la Haute-Pannonie. — Vesontio onis, /. tilU de la Gallia Belgica, la plus grande ville desSequanes, auj. Besançon, cœs. B. GI, 38; 39.
Ville de Tenebriam, Tenebrius portas, en Espagne, et Contenebra ville d'Italie. — Tenebium, nom donné par Diod. de Sicile d une localité de l'Asie, non loin delà Lydie.
Ces exemples suffisent à prouver, selon moi, la fausseté du procédé de toponymie comparée avec lequel Petit-Radel cherche à prouver l'origine italienne des Ibères espagnols. A ce compte, il y aurait les mêmes raisons pour attribuer une provenance identique à la plupart des peuples connus des anciens ; et je crois qu'il est inutile de réfuter plus longtemps une proposition réduite à ces termes.
Orlgrin^ Germanlqae.
« On pourrait voir dans les EêcualdunaCy au dire de Dumège, Tun de ces peuples qui envahirent l'empire Romain sous le règne de Probus, ou bien les ï'estes de ces tribus dont parle Paul Diacre, et auxquelles, du temps d'Honorius, on confia la garde des Pyrénées. Placées ainsi dans les défilés des montagnes, elles auront pu successivement s'étendre dans celles de rAqujtaine, de la Navarre et du Guipuzcoa, etc.; imposer leur langue et leurs lois aux peuples effrayés, décimés par le fer des barbares, et se mêler avec les Vascons^ les Gantahres de l'Espagne, les TarhellieX \es Sibyllaies delà Gaule (1).»
Ce passage a excité Tindignation de Chaho, qui, dans son Histoire primitive des Euskarien$-Ba$ques, accable maintes fois Dumège des injures les plus grossières. Il aurait beaucoup mieux fait de le réfuter, ce qui est on ne peut plus facile.
Pendant le règne de Gallien^ des barbares appelés Àlamanni envahirent les Gaules; mais ils en furent chassés par Posthumius, qui, peu de temps après, se fit proclamer empereur dans ce pays. Après la mort d'Aurélien, d'autres tribus germaniques franchirent le Rhin, et entrèrent dans les Gaules avec l'intention de s'y fixer. Mais les soixante villes importantes dont elles s'étaient emparéies, leur furent reprises par Probus en 280 (2). Ainsi, il n'est pas prouvé que les Germains qui ravagèrent les Gaules, du temps de Probus, aient pénétré jusqu'aux vallées des Pyrénées occidentales, et il est de plus clairement démontré qu'ils furent chassés delà contrée qu'ils avaient envahie.
Quant aux barbares Germains auxquels « du temps d'Honorius on
(4) Du Mège(sw;), Statistiqtie générale des départements pyrénéens, t. II, p. 4 34. Uopinion de Dumège avait été déjà soutenue par Conde, dans son livre contre Erro y Aspiroz : Censura critica de l'Alfabeto primitivo de Espana, y pretendidos monumentos literarios del Vascuence ; por D. J. A. C. Cura de Montuenga, passim, Madrid, en la imprenta real, ano de 4806, in-8o.
(5) His gestis cum ingenti exercitu Gallias petit, quse omnes occiso Posthun[)io turbatse fuerant, interfecto Aureliano, a Germanis possessœ, tanta autem illic praelia féliciter gessit, ut a Barhans sexaginta per Gallias nobilissimas reciperet civitates. Vopisc., fn Proh.
conGa la garde des Pyrénées » on les nomraail les Honoriaques, parce que Tenipereur Honorius avait ordonné de les former en cohortes, et de les incorporer dans les troupes Je l''enipire. Ces Honoriaques furent donnés, en 40S, par Tusurpateur Constantin à son fils Constant, qu'il venait de proclamer César, et qu'il envoyait en Espagne. Constant confia la garde des passages des Pyrénées à un général nommé Géronce et au corps des Honoriaques, malgré les supplications des Espagnols, qui offraient de se charger de ce soin. Les Wandales, les Suèves et les Alains, qui ravageaient la Gaule méridionale, avaient essayé une première fois de franchir les Pyrénées; mais ils avaient été repoussés, grâceà la résisîance organisée par Didyme et Vérinien, cousins d'Honorius. En 409, ces barbares nouèrent des intelligences avec Géronce et se rassemblèrent au pied des montagnes^ dont ils franchirent les passages, le 28 octobre, grâce à la complicité des Honoriaques, qui abandonnèrent leurs postes,et se joignirent aux envahisseurs pour aller piller la Péninsule.
Voilà ce qu'attestent unanimement plusieurs historiens, dont je crois inutile de citer ici les textes (i). Les soldats Germains connus sous le nom d'Honoriaques n'avaient avec eux ni femmes ni enfants, et ils n'ont séjourné que deux ans dans les Pyrénées. Ils n'ont, par conséquent pas fait souche dans le pays, et ils ne sont pas par conséquent les ancêtres des Euskaricns^ dont la langue n'a, d'ailleurs, aucun rapport avec les idiomes du groupe germanique.
Orig^ine Punique.
On trouve, dans le V' acte du Pœnulus de Plaute, certains passages non latins, dont le premier et le plus long (monologue d'Hannon) se compose de dix-sept vers. Ces passages ont exercé sans succès la patience do vieux érudits tels que Philippe Pareus (?), Jean Selden, Sa<muel Petit et Samuel Bochart. Ces deux derniers ont même donné des traductions qui ne sauraient être prises au sérieux. Silvestre de
(4) V. Gros., 1. VH, c. 40 et 44, et 1. HI, c. 23 ; S. Augcst., Ep. 480 ; Salvun , De gubern. Dei, 1. VU; Olympiod., SozoîfBN; 1. IX, c. M ; Prosper., Chron. ; ïpac. , Fast. et Chroiu ; Isidor., Chron, Vcmd. et Suei:. : Grkgor TlRo^., 1. il, c. 2.
S:icy a proclamé l'impossibilité de rien comprendre aux passages dont s'ugii ; mais des philologues autorisés ont protesté contre une effirmation aussi absolue. Il est aujourd'hui démontré que ces textes, abomi* nablement défigurés par l'ignorance des copistes, étaient originairement du punique (i). Quelques fragments ont même été expliqués, notamment par MM. Munk et Benan.
Le punique appartient à la famille sémitique, avec laquelle il a été démontré que le basque ne présente aucune affinité morpho* logique (p. 550-52). Il n'y a donc pas lieu de tenir compte des rêveries dMztuela (2), de Moguel (5), de Lor. Urhersigarria (4), et du P. Barlolomeo de Santa-Teresa (5), qui ont cru voir du basque dans les textes non latins du Pœnuluê^ et cherché à interpréter par l'eskuara certains noms carthaginois (6).
Origine Ëspyptlenne.
L'origine égyptienne des Basques a été affirmée, sans preuves, par quelques auteurs, que je n*ai par conséquent pas à combattre. M. de Charencey, qui ne croit pas à cette origine, a néanmoins inséré le
(1) y. Gbsbnius, Monum. phœn., p. 357 et s. ; WEx,dans \e Rheinisches Muséum fUr Philologie, neu Folge, II Jahrg. 8" Heft, et Hitzig, ibid. Jahrg. S<*» Heft; Movers, Die punischen Steilen im Pœnulus, Breslau, 4 845, EwALD, dans la Zeitschrift fUr die Kunde der Morgelandes, t. IV (4843), p. 400 et s. ; MuNK, Palestine^ p. 86-87,' note ; Renan, Hist. des langues sémitiqueSy p. 497 et s.
(2) Juan-Ignacio de Iztubta, Guipuzcoaco dantza gogoanganien Condmra, edo Istoria beren sonu zar, eta itz neurtu edoyersoaquin, etc. St-Sébastien^ 4 824,in-8o.
(3) J. J. MoGUBL, Plauto bascongado, el bascuenceco de Plauto en su œmedia Pcenulo. Pet. in- S». Tolosa, 4 828.
(4) Lor. Uahersigaaria, Plauto PoliglotOy o sea hablando hebreo^ cantabrOy celtico, irlandés, hungarOy etc., seguido de una respuesta a la impugnacion del manual de la lenga basca. In- 4 2^ Tolosa, 4828.
(5) P. Bartolomeo de Santa-Tebesa, Dissertacion sobre la escena punica de PlautOy ad calcem : El Diario titulado : El universal del primero de marso 4828.
(6) Par exemple Annibal, de Handi-Bahia, gage de grandeur. — Fleubt- Léclvse, Manuel de la langue basque, p. 2-4 2, a opposé à ces extravagances une réfutation pitoyable.
passage suivant dans la seconde partie de son mémoire sur La langue basque et les idiomes de V Oural,
« Nous n'avons pu saisir d'arOnilés sensibles entre la grammaire (•^^yptienne et celle des Basques. En revanche, quelques mots Rophtes sont aujourd'hui en vigueur chez les indigènes des Pyrénées. Ex.
BASQUE
KOPHTE.
nouveau,
berri.
berri.
aimer,
maitha.
mai\
femme,
eme,
imé.
petit,
kiehiy
koudchi.
pain.
ogi {i euphoniq.)
oïk, vieil égyptien, ak. ek
renard,
atcherri,
atcharri.
« Comment ces mots ont-ils passé d*un idiome à l'autre? C'est ce que nous ne pouvons expliquer. L'on peut supposer tout ce qu'on veut : que des colonies égyptiennes se sont établies chez les Ibères ; que les Basques, comme l'ont prétendu quelques auteurs, sont entrés en Europe par le nord de l'Afrique. Deux de ces mots kophtes se retrouvent chez les peuples Finnois : warras, en lapon, signifie nouveau ; achkar, en Ostiak, est le nom du renard.
c Les dialectes berbers ne nous ont offert avec le basque qu'un seul point de ressemblance^ mais celui-là très-important. Les pronoms personnels chez les Chellouks du Maroc se rapprochent beaucoup de ceux de TEskuara, et ils ressemblent plus encore que ceux de ces derniers aux pronoms des peuples canadiens, etc.
BASQUE
je, moi,
lu, toi,
hi,
il, lui,
GHELLOUK
neA',
nî,
netham^
DIALECTES LÉNAPÉS.
n , ne, ntn.
k\ ki.
nekkama.
» Cette afGuité dans les pronoms ne semble pas fortuite, ou bien il faudrait reconnaître avec M. Pictet que le hasard se plaît à jouer de singuliers tours aux linguistes (i) »
(0 H. de Cbarengey, La langue basqw et les idiomes de ^ Oural, 5'* fascicule, p. i4o-47.
iM. de Charencey a parfaitement raison do dire qu'il n'a «r pu saisir d'affinités entre la grammaire égj'ptienne et celle des Basques. » La parenté du cophte avec les langues sémitiques, affirmée par MM. Leipsius, Schwartze, Benfey, Bunsen, Ernest Meïer, Paul Bœtticher et de Rougé, a été contredite par MM. Pott, Ewald, Wenrich et Pruner-Bey . M. Renan ne pense pas non plus que le système copbte et sémitique dérivent Tun de l'autre, et il nie l'origine sémitique de la civilisation égyptienne. Cette dernière opinion, qui prévaut aujourd'hui, rattacherait à un groupe qu'on a proposé de nommer chamiiique^ le cophte^ de môme que le berber, les dialectes non sémitiques de l'Abyssinie, de la Nubie, etc. L'inQuence de l'élément berber sur la race et la langue de l'ancienne Egypte a été établie par M. Pruner- Bey (1). 11 n'est donc pas surprenant que l'cskuarn, qui n'a, comme je l'ai prouvé (p. 522), aucune affinité morphologique avec les langues berbères, n'en ait aucune non plus avec le cophte, qui se rattacherait, ainsi que les idiomes précédents, au groupe chamitique.
Quant aux rapprochements de six mots basques et kophtes, et aux suppositions qu'on serait libre d'en tirer, d'après M. de Charencey, je ne vois rien de plus téméraire. Les analogies, même nombreuses, (le doux glossaires ne sont souvent que de très-faibles arguments en faveur de la parenté de deux idiomes, et ce sont surtout les grammaires qu'il importe de comparer. Pourquoi M. de Charencey n'a-l-il pas tenu compte de cette règle élémentaire de philologie comparée? Pourquoi rapproche-t-il du cophte berri^ le mot basque herri, qui ne signifie véritablement nouveau, qu'appliqué aux constructions [Salaberry, salle neuve, Eliça-herry^ église neuve), et qui vient du baslutin barrius.
Pourquoi va-t-il chercher dans imé le similaire kophte de emea, femme, qui vient tout simplement du mot gascon hemno (à Lectoure henno)y qui dérive lui-même du latin femina. Changez, en effet, f initial en A, conformément aux habitudes phonétiques de la Gascogne et du Pays basque, vous avez hemne. Supprimez cette A, comme le font souvent les Euskariens, surtout au-delà des Pyrénées, vous avez
(4) Pruneb-Bkt, Sur l'ancienne race égyptienne, dans le t II des Builet. de la Soù, d'anthrop,, t. 11, p. 554 et s.
emne. Quant à la suppression de Vn qui suit Vm, elle est tout-à fait conforme aux habitudes phonologiques des Basques. Voilà comment eme vient du latin, et non pas du kophte imé.
En basque ocaya et oguija signifient blé, et ogia^ ogqja^ pain, parce que le pain se fait avec lo blé. La racine de ces deux mots est donc og, et je ne sache pas qu'en égyptien il existe un monosyllabe similaire ou analogue ayant donné naissance aux deux noms du blé et du pain.
Voilà donc trois roots sur six à rayer du tableau comparatif dressé par M. de Gharencey; et si la démonstration ne devait pas m'entraîner trop loin, je prouverais sans efTort que les trois autres rapproclie* ments ne sont pas à Tabri de la critique :
Quant aux analogies signalées entre les pronoms basques, chellouks et lénapés, M. de Gharencey aurait pu facilement les retrouver dans bon nombre d*autres idiomes appartenant à diverses familles, et notamment à la famille sémitique, ainsi que je l'ai démontré plus haut (p. 349), les analogies sont fréquemment invoquées par les partisans de Tunité originelle des langues, et il faut bien confesser que, sur ce point et sur beaucoup d'autres, on ne leur a point encore répondu d'une manière satisfaisante. Mais je n'ai pas, fort heureusement, à prendre parti dans ce grand débat ; et d'ailleurs ce n'est point la parenté d'origine, mais l'affinité suffisamment prochaine que je travaille à établir ou à infirmer entre le basque et les autres groupes de langues. Je supplie le lecteur de s'en souvenir, et je crois l'avoir mis à même de juger de la valeur des rapprochements établis par M. de Gharencey entre Teskuara et l'ancienne langue égyptienne.
Orispine Atlantique.
Le colonel Bory de Saint-Vincent a rattaché, le premier , à une prétendue race Atlantique , les plus anciennes populations de l'Espagne. * < Les Ibériens, dit-il, qu'on prend pour des peuples aborigènes de Vlbériey sont originaires de l'Afrique (i). » Et quelques pages plus bas : « Les Ibériens^ évidemment d'origine atlantique, avaient péné-
(0 BoBT DE Saint-Vincent, Résumé géographique, sect. II, p. 129.
tré, sous le nom de Silures^ jusque dans la Graudc-Bretagne, où ils occupaient le midi de la provincejde Galles. » Les citations suivantes prouvent que Bory de Saint-Vincent considérait Tîle Atlantide de Platon comme le berceau des peuples ibcriens, « La race atlantique, célèbre dés la plus haute antiquité, retentissait!?) encore parmi les prêtres de Sais quand les philosophes grecs venaient étudier eu Égyple les préceptes de la sagesse.... % Originaire des chaînes que Ton suppose avoir été le véritable Atlas, elle se répandit, quand le détroit de Gadés n'existait point encore, dans la péninsule ibérique.
» Soit par Teffort des révolutions physiques qui déchirèrent la contrée où fut son berceau, soit par t'efiet du temps destructeur des souvenirs, les grands monuments que les Atlantes durent construire ne sont pas arrivés jusqu'à nous comme ceux de TÉgypte (1). » Le même auteur ajoute que « suivant un manuscrit cité par Viera y Clavijo, on a prétendu que les habitants des îles Canaries surent construire de petites pyramides 9 dont les conquérants surent détruire jusqu'aux moindres vestiges; que ces peuples professaient un grand respect pour les morts, et qu'ils préparaient des momies, dont on trouve encore aujourd'hui quelques groltes abondamment remplies; que ces vénérables débris font connaître que les hommes des îles Fortunées qui n'étaient point Éthiopiens, et qui n'avaient pas le nez plat, comme on l'a avancé, offraient les caractères de l'espèce arabique; qu'enrin les Maures qui sont un peu moins grands et moins foncés que les autres Arabes, dont le nez est plus arrondi, et qui remplissent encore les AIpuxaras d'Espagne, représentent les débris de la race atlantique. »
Si Bory de Saint-Vincent avait voulu prétendre que les Atlantes ne sont autre chose que les anciens Autololes et Gélules, qui étaient les plus voisins de l'Atlas, cette assertion gratuite ne mériterait pas d'être discutée. Mais son système repose sur des textes anciens, qui méritent un examen attentif.
Hérodote parle des Allantes, ou plutôt des Ataranles ('Ai4pavT£ç),
(4) /(f.. Essai géographique sur le genre humainy 2« édlt., p. 98, 459 et - 474. Cf. V Essai sur les Ues Fortunées du môme auteur. 4 vol. in-i». Paris, an XL
comme occupant- un pays situé à dix journées des Garamantes(4), Au-delà d'un désert immense tout-à-fail inhabitable , dit Pompooios Mêla, on trouve, dit-on, en allant d'Orient en Occident, d'abord les Garamantes, ensuite les Âugiles et les Troglodytes, et les Atlantes qui sont les derniers (2). Diodore fait des Atlantes le peuple le plus civilisé de l'Afrique, et les place dans un pays opulent, plein de grandes villes, près de la grande île Hespéride, non loin de l'Atlas, au couchant de la Tritonide, grand lac qui aurait été réuni à la mer par la rupture du terrain qui l'en séparait. Il place les Atlantes sur le bord de l'Océan (5).
Dans son Timée et dans son Criiias^ Platon a mêlé, dit-on, quelques événements historiques à des traditions fabuleuses. « Il y avait alors , au-devant du détroit que vous appelez les colonnes d'Hercule, une île plus grande que la l^ybie et l'Asie. De cette ile, on pouvait facilement passer aux autres îles, et de celles-là à tout le continent (4). » Les rois de TAtlanlide « avaient sous leur domination Vile entière, ainsi que plusieurs autres iles et quelques parties du continent. En outre, en-deçà du détroit, ils régnaient encore sur la Lybie jusqu'à l'Egypte, et sur l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie (5). « Cette Atlantide « disparut sous la mer ; aussi depuis ce teinps la mer est-elle devenue inaccessible, et a-t-elle cessé d'être navigable (6). > Selon la tradition égyptienne qu'un prêtre de Saïs est censé avoir confiée â Solon, « une guerre générale s'était élevée neuf mille ans auparavant entre les peuples qui sont en*deçàet ceux qui sont au-delà des colonnes d'Hercule L'Atlantide était plus grande que l'Asie et TAfrique,
mais elle a été submergée par des tremblements de terre , et à sa
(4) Hbrodot., Hist., 1. IV, $ 484.
(2) Deinde late vacat regio, perpetuo Iraclu inhabitabilis tura primos ab oriente Garamantes, post Augilas, et Troglodytas, et ultimes ad occasnni Atlantas audimus. Pomp. Meia, 1. 1, c. 4.
(3) Ot To\ vuv ^ÂtXavTSioi tou; 7:apà tov uxeavbv t6icou( xaioxoOvTs;. DlOD. SiCUL., 1. III, $ 55.
(4) N^aov ydcp rpb tou aT6(JLaxoç ttfvè^ S xoîksx-zi, b>ç oaiE Ofierç, llpoxXiou; anjXoç* f) 8à vtjooç dfjxa A'.6utjç îjv xa\ Acfaç {«fi^tuv, IÇ 9jç 2;ci6aTbv int làç iWa: VTJoQoç Totç tôt' Iy^yveto îiopeuojjivoiç. Put. , Tim.
(5) /d., Ihid.
(6) Plat., Critias.
place on ne rencontre p]iis qu'un limon qui arrête les navigateurs et rend la mer impraticable (1). > Le domaine des rois d'Atlantide « s'étendait sur un grand nombre d'autres îles, et même en deçà du détroit, jusqu'à l'Egypte et à la Tyrrhénie (2). » Posidonius, nous dit Strabon , regardait comme vraisemblable le récit de Platon sur l'Atlantide (3).
Voilà , je crois, les seuls textes anciens qu'il soit permis d'invoquer en faveur de le prétendue existence de l'Atlantide. Voyons s'ils sont en état de supporter l'épreuve de la critique.
Et d'abord je lis dans Strabon qu'après avoir franchi les colonnes d'Hercule, on voit sur la gauche une montagne «que les Grecs nomment Atlas, et que les barbares connaissent sous le nom de Dyris (4). » Pline est d'accord avec le géographe grec , et nous atteste que l'on cqmptail deux cent mille pas « du fleuve Jut au mont Dyris, nom que les gens du pays donnaient à l'Atlas des Grecs (5). > Voilà qui prouve déjà que le nom de Dyris était indigène et celui d'Atlas d'invention grecque. Ce dernier ne pouvait donc se perdre dans ta nuit des temps, et cependant tous les autcure anciens attestent unanimement que le nom d'Atlas fut l'origine de ceux des Atlantes, de l'At-
(4) Id., Ibid.
(2) 'Oti htiy ixai 3ta\ [itj nX4<j;jLa Eivai tb repl t^ç vijaou ttjç 'AiXav-KBoç. Strab., 1. II, c. 3.
(3) M. Lagnbau, qui a cité tous ces textes dans son travail Sur ^ethnologie des Ibères (BulL de la Soc. d'anthr. de 1867, p. U6 et s.), invoque aussi le passage d'Ammien Marcellin (1. XV, c. 9), où cet auteur rappelle que la tradition druidique parle d'émigranls venus d'îles éloignées («6 insulù: extimts). M. Lagneau suppose gratuitement qu'Ammien Marcellin a voulu « indiquer Torigine de toute la portion ibérienne de la population de la Ganle. » Varron parle d'un roi de Grèce et de Sardaigne nommé Phorcys, qui fut vaincu dans un combat naval par le roi Atlante (ab Atlante regé). Pour M. Lagneau, le vainqueur serait un <c roi des Atlantes » ; mais alors Varron aurait mis : ab Àtlantorum rege. Atlante est donc le nom du roi et non celui de son peuple.
(4) "Opbç Iit(v, Zr,îp o\ aèv 'EXXr^vsç "AtaXavia xaXoujiv, oî ^dtp6apoi os Aipiv. Stbab., Geog., 1. XVI.
(5) Mox amnem quem vocant Fut : ab eo ad Dyrim (hoc enim Atlanti nomen esse eorum lingua convenit) ducenta mil. passuum interveniente flumine, cui nomen est Vior. Plin., Hist. nat., 1. V, c. 4.
lautic, (le TAtlantide et de TAtlaiitique. Je lis dans Pline rjue la partie orientale de l'Afrique ^ désignée de leur temps sous le nom d'Ethiopie, avait été auparavant nommée Atlantie» et antérieurement Mtherie (I). Eustathe et Hésychius , commentateur du naturaliste romain , ne font que reproduire la même assertion, quand il nous certifie que TÉthiopie avait d'abord porté le nom d'Aerie (2). Il est vrai que Ptolémée englobe sous la dénomination collective à'Âtlaniie et di* Atlantide TÉgypte (confondue si souvent par les anciens avec rÉlhiopie orientale), et toutes les îles de la mer Egée; mais Aulu- Celle nous atteste que l'Egypte et l'île de Crète étaient d'abord connues sous le nom d'Aérie (3).
La concordance de ces témoignages prouve, je crois, à suffisance, que les noms i'Ailanips, A' Atlantique, à'Ailantie et d'Atlantide ont été substitués par les Crées à des dénominations nationales et plus anciennes. Ces appellations ne pouvaient être évidemment que des dérivés du nom exotique imposé au mont Dyris des Africains, ce qui rejette déjà dans le domaine de la fable tout le système atlantique des Crées. Il serait d'ailleurs facile de prouver que le premier Atlas heU lénique (le père de Calypso) est de provenance égyptienne, ce qui ne permettrait pas de reporter plus haut que six ou sept siècles avant notre ère le système de géographie atlantique des Grecs.
Quoi qu'il en soit, les textes anciens que l'on a coutume d'invoquer pou^ établir historiquement l'existence de l'Atlantide, ne peuvent résister à la critique. Ainsi Hérodote place ses misérables Atlantes ou Atarantés sur les flancs sablonneux de l'Atlas; mais Pausanias, qui connaissait fort bien l'Afrique septentrionale, le blâme, en termes exprès, d'avoir désigné sous le nom d'Atlantes des peuples qui n'avaient jamais été connus que sous les désignations de Loxites ou de Nasamons. Quant au crédule Diodore, qui nous fait un si merveilleux tableau du pays des Atlantes, il oublie de nous renseigner sur la
(4) Universa vero gens iEtheria appellata est, deinde Atlantia, mox a Vulcani filio iilthiope iEthiopia. Plin., Hist, nat.^ 1. VI, 4 . Certaines édit. portent JSria.
(2) Dict. encyclop,, v» jErie.
(3) ^gyptns /Eria dicta est. Aul. Gell., Noct, Att„ 1. XIV, c. 6.
situation de cette contrée , dont les habitants auraient été, nous dit-il, vaincus par les Amazones. En tous cas, ces riches Atlantes, sont bien différents des ntisérables peuplades d'Hérodote ; et il ne faut voir dans le récit de Diodore qu'un mélange confus des Atlantes du Critias et du Timée^ et de légendes mythologiques des Grecs. Quant à Pomponius Mêla, on n'a pas oublié qu'il se borne à rapporter des traditions sans les garantir (audtmux) (4). Enfin, quand Pline émet une conjec* ture sur le pays des Atlantes , il les place bien loin de ceux d'Héro* dote , et les suppose très- voisins des Troglodytes, établis le long du golfe Arabique, et même il les confond avec des peuples monstrueux et imaginaires (2).
Le silence ^ardé sur l'Atlantide par Piolémée , prouve qu'il n'y croyait pas. 11 en est de même de Strabon, qui se borne â dire que Posidonius croyait à la vraisemblance du récit de Platon, ce qui veut dire que lui , Strabon , n'était pas du même avis. Je conviens qu'il s'exprime avec ménagement, et qu'il semble avoir écrit qu'il est possible que le récit de Platon ne soit pas une fiction (3) ; mais Pline se montre moins réservé et tient pour très-suspect (si Platoni credimus) le récit du philosophe que je vais maintenant examiner.
Celte tradition, dit-il en résumé, aurait été rapportée d'Egypte par Selon, qui l'aurait reçue d*un prêtre de Sais, et qui l'aurait trans^ mise, dans son extrême vieillesse, à Critias, bien jeune encore, qui la répéta â quatre-vingt-dix ans, à son petit-fils Platon encore enfant. L'île de l'Atlantide aurait été le lot de Neptune ^ qui épousa Clito, fille unique d'Événor et deLeucippe, enfants de la terre. L'ainé de ses fils se nomma Atlas, et donna son nom à l'île toute entière. Cet Atlas était fabuleusement riche. Il avait bâti à Neptune un temple couvert
(4) PoMP. Mel., 1. I, c. 33. — Le même auteur dit aussi : « Ex his qui ultra déserta esse memorantur. Atlantes solem execrantur. » Pomp. Mêla, 1. ï, c. 4 et 8.
(5) Atlantas juxta eos, iEgipanas semiferos et Blemmyas, et Gampha-
santas, et Satyres, et Himantopodas et Troglodytœ specus excavanl.
Plin., Hist. nat., 1. V, c. 8.
(3) IIpoç ô 7ux\ rb to3 I]X«:(i)vo( êo 7:apaT(6y)aiv, 8ti Ivôé/Eiot xat jxt| zXii^ etvai To ntpX ttjs vii^ou 'ATXavitooç, rspl ^ç Ixtrvoç ÎTTop^aai -oXd-^vd çr^si rETWÇjjtivov zapi tCjv AiyuTTTfciW Upijwv, u); uTcapyouad tiote dfxav.aO£ir,, tô pi^eGoç oix iXdbrov ^7CEipo*>. Stbab., Geog,, I. IL
en or, dont les voûtes ôlaient en ivoire ciselé, le pavé en argent et en orichalque, etc., etc. L'Atlantide formait un carré long de trois mille Hades de long, sur deux mille de large, et partout on y trouvait des ponts et aqueducs, des gymnases, des hippodromes, des bains, et je ne sais combien d'autres choses.
Voilà ce que tout le monde peut lire dans le Critias et le Timëf; et il faut convenir que les origines du récit de Platon ressemblent tout-à-fait à celles de nos contes de nourrice. Si Selon avait réellement recueilli cette tradition en Egypte, il n'aurait pas manqué de h faire connaître immédiatement après son retour, et les écrivains postérieurs n'auraient pas négligé d'en tirer profit. Aucun homme qui prend la peine de réfléchir tant soit peu, n'admettra j[u'après deux siècles de silence, et grâce aux narrations de deux vieillards octogénaires à deux petits enfants, Platon ait acquis la connaissance d'événements sur lesquels ces deux vieillards eux-mêmes n'ont rien écrit.
La critique détaillée du récit môme de Platon m'entraînerait beaucoup trop loin; et je dois me borner à quelques observations sur la confiance si variable que l'histoire de l'Atlantide a inspirée aux auteurs anciens et modernes.
Et d'abord, il est incontestable que les anciens n'ont jamais songé à fonder un système historique sur la tradition platonicienne relative à la prétendue submersion de l'Atlantide. AuluGelle, Macrobe, et les autres écrivains classiques qui se sont particulièrement voués à l'étude des hautes antiquités, et qui citent surtout les œuvres de Platon, notamment le Timée et le Critias, ne soufflent pas mot de l'Atlantide. Ils ne prennent donc pas au sérieux le récit dont je m'occupe, et ce sont les écrivains modernes qui sont exclusivement responsables de la théorie dont il faut débarrasser la science.
Les anciens ne pouvaient , en effet, se faire aucune illusion sur l'intention et la portée purement morale de l'allégorie platonicienne. Il leur était facile de constater que le philosophe grec a emprunté la situation de son Atlantide à Hérodote, dans la partie de son livre consacrée à la description de la mer Atlantique, des Atlantes et de la Mauritanie (1). Quant au fond même du récit du philosophe, c'est
(0 Hebodot., Hisl., lib. I, c. «02.
tout simplement une allusion aussi transparente que possible aux victoires remportées par les divers peuples de la Grèce, et surtout par les Athéniens sur les armées du roi de Perse; aux fautes commises dans la guerre de Sicile, et aux tendances anarchiques de la démocratie athénienne.
Pfaton n*aspirait donc, par celte allégorie, qu'à donner à ses compatriotes une leçon de politique. Quant aux écrivains modernes, leurs dissentiments et leurs théories divergentes témoignent assez de Tiropuissance où ils sont de refaire Tantiquité et de retrouver TÂtlantide de Platon dans les lieux où ce philosophe l'avait placée conformément aux indications d'Hérodote. Olaûs Rudbeck fait de la Suède l'ancienne Atlantide, le berceau des fils de Japhet, et celui des mythes égyptiens et grecs. Bailly remanie la thèse de Rudbeck, tout eh s'appuyant sur ses recherches. Il place l'Atlantide beaucoup plus au nord, et confond môme cette ile avec celle d'Ogygée, sur laquelle Homère fait régner Calypso, fille d'Atlas. Cette île, d'après lui, n'aurait peutt^lre pas été submergée, mais simplement cernée par une vaste ceinture de glaces faisant obstacle à toute communication. Baër place en Palestine l'Atlantide; que d'autres cherchent jusque dans le Nouveau- Monde. Enfin, les auteurs d'une Hiitoire univenelle de tous les hommes croient que cette lie fabuleuse était située dans la Méditerranée, entre l'Italie et l'Espagne, et que la Corse, la Sardaigne et les iles Baléares auraient survécu au cataclysme.
. Les systèmes modernes sur TAtlantide se trouvent déjà condamnés, ce me semble, par ces oppositions et contradictions manifestes. Il est, en effet, universellement reconnu que cette ile n'a jamais pu exister là ou Platon l'a placée, c'est-à-dire « vis-à-vis le détroit que les Grecs nommaient colonnes d'Hercule, j» Cette indication ne permet aucun doute. A l'époque de Platon, les Grecs ne connaissaient encore, sous le nom de. Colonnes d'Hercule, que les monts Calpé et Abyla. Le philosophe donne à son Atlantide cent cinquante lieues de longueur, et à ce compte elle se serait étendue depuis le détroit de Gadès jusqu'aux iles Fortunées. Par conséquent les Canaries et les iles de Madère auraient fait partie de l'Atlantide et échappé à la submersion. Il s'agit donc de connaître quelles étaient les populations de ces archipels à Tépoque de leur découverte.
BoQ nombre d'auteurs veulent quel'explcration maritime ordonnée par le roi Juba et dont Pline nous a transmis le résultat, aient abouti à la découverte des Canaries. La première île, qui fut nommée Ombrien, ne présentait aucun vestige d'habitation (1), et possédait un lac situé sur une montagne. Ou trouva, dans la seconde île> les ruines d'un édiQce de pierre (2) qui reçut le nom de Junonia, qui était aussi celui d'une petite. ile voisine. Dans la troisième, appelée Capraria (5), abondaient de très-grands lézards, et la quatrième , Nivaria (Ténériflej, avait été ainsi désignée à cause de ses neiges. Non loin de Nivaria se trouvait Canaria, ainsi nommée à cause de la race de grands chiens qu'elle nourrissait, et dont deux furent amenés à Juba. On y signala quelques vestiges d'habitation (4). Toutes ces lies abondaient en fruits et palmiers à dattes, et les forêts étaient pleines d'oiseaux et d'animaux de différentes espèces.
Cette description donne à croire que, du temps de Juba, les Canaries étaient désertes, ou peuplées seulement sur quelques points qui ne furent pas reconnus. Je n'ai pas à décider si les îles dont parle Pline étaient les mêmes que les Canaries modernes ; mais il est certain que ces dernières furent découvertes fortuitement, entre 13â6 et 1334, par suite du naufrage d'un vaisseau français. Les Espagnols Grent plusieurs descentes dans ces îles, pour les piller et y capturer des esclaves. Le chef do 1 île de Lancerote et sa femme furent faits prisonniers, avec soixante-dix des leurs, dans une de ces expéditions. Au commencement du xv^ siècle, un baron normand, Jean de Béthancourt, conquit plusieurs de ces îles; mais la soumission complète de Ténériffe n'eut lieu que quatre-vingt-quinze ans plus tard. Les gens du pays, connus sous le nom de Guanches, opposèrent partout une résistance énergique.
(4) NuUis asdificiorum vestigiis. Pun.^ Uist, nat,, 1. VI, c. 34 el 3i. Tout porte à croire que c'était l'île de Fer.
{%) In ea sediculam essetantum lapide constructam. Id,, Ibid. Cest probablement rîle de Palma.
(3) On pense que c'est l'île de Gomera.
(4) Apparent ibi vesligia œdificiorum Plin., Hist. nat., 1. V. Les indigènes naviguaient sur des nacelles d'osier recouvertes de peaux. Plin., Hùt. nat.. 1. XXXI V, c. ici.
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Les renseignements les moins inexacts quo nous ayons sur ces Guanches, sont ceux que nous ont conservés quelques personnes qui visitèrent Tarchipel à l'époque où les indigènes n'étaient encore que partiellement soumis. La population de la grande Ganarie s'élevait à peu prés à 9^000 personnes, et celle de TénerifTe à 5,000, dont les habitants étaient de très-haute taille, et même atteignaient parfois des proportions gigantesques. Leurs mœurs étaient simples: ils connaissaient très peu d'arts, ignoraient l'usage des métaux, et se servaient, dit-on, de cornes de bœufs pour labourer la terre. Les Guanches croyaient à la vie future et à l'existence d'un Dieu suprême appelé Achuharahan, auteur et conservateur de tout ce qui est bon et utile. Le génie du mal se nommait Guayotta, et le cratère brûlant du pic de Tcyde recevait après la mort les âmes des méchants. Chez les Guan» ches, le mariage était sanctifié par des cérémonies, sans préjudice de ecrcaines pratiques liées à un système de dogmes moraux et politiques.
Une des particularités les plus curieuses de l'histoire des Canariens, est évidemment l'usage d'embaumer les corps et de les déposer dans les cavernes des montagnes. On plaçait les momies debout, et appuyées contre le rocher. Dans la main des chefs on mettait un bâton de commandement, et à côté d'eux un vase rempli de lait. Un voyageur anglais, Nicol, affirme avoir trouvé dans la môme grotte trois cents do ces momies, dont la chair étiit desséchée et le corps léger comme du parchemin. On raconta à Scorey que l'on avait exhumé du tombeau des rois de Guimar un squelette haut de quinze pieds et dont les mâchoires présentaient une rangée de quatre-vingts dents.
Golberry, Blumenbach et Humboldt, se sont bien gardés de recueillir de pareilles fables ; mais ils ont étudié les momies et le procédé d'embaumement. Les corps étaient enduits de résine desséchée à petit feu ou exposés à l'ardeur du soleil. Celte opération arrivait à donner aux momies une légèreté telle, queBlumombachen possédait une qui, avec toutes ses bandelettes , ne pesait que sept livres et demie. A ces bandelettes étroites sont suspendus de petits vases en terre cuite; et les corps qu'elles enveloppent sont aussi préservés par des plantes aromatiques, parmi lesquelles se trouve toujours, dit-on, le Chenopodium Ambrosoïdes.
Golberry a décrit une de ces momieS; ct^^isi^ parmi beaucoup d'autres qui se trouvaient encore de son temps dans les grottes de Ténériffe. « Les cheveux, dit-il, étaient longs et noirs , la peau sèche et flexible, d'un brun foncé, le dos et la poitrine couverts de poil, les cavités pectorale et abdominale étaient remplies d'une espèce de graine qui ressemblait à du riz, et le corps était enveloppé de bandelettes de peau de chèvre > »
Blumembach a cru pouvoir noter quelques ressemblances entre Tornementation des momies égyptiennes et celles des îles Canaries. Dans les unes et les autres on trouve des colliers de corail ; « mais cela peut n'être, selon Prichard, qu'une ressemblance accidentelle, tandis que l'usage de la peau de chèvre en place d'étoffes tissées, la manière de remplir les corps et de les dessécher , et bien d'autres particularités encore, diffèrent essentiellement du procédé égyptien.
» Les incisives des momies des deux nations sont usées de manière à représenter un cône tronqué. Cela peut venir de ce que ces deux peuples auraient fait usage de semblables aliments, de ce que tous deux, par exemple, auraient eu l'habitude démanger des grains très durs. La langue que parlaient les anciens habitants des Canaries est perdue depuis longtemps; il ne nous en reste qu'un petit nombre de mots dont la conservation est due au hasard, mais qui suffisent pour nous porter à penser que cette nation, aujourd'hui complètement éteinte, appartenait à la race Atlantique (1). »
Un savant portugais^ M. Maccdo, de Lisbonne, a présenté à la Société royale géographique de Londres un mémoire, dans lequel il s'efforce de démontrer que la langue des Guanches différait de celle des autres iles et des idiomes berbers ; mais ce travail est loin d'avoir été fait dans les conditions favorables pour obtenir l'approbation des philologues sérieux.
Depuis Blumembach, la question des Guanches a été reprise par Berthelot. Blumembach avait identifié un crâne de jeune guanche avec l'un de ses deux types de l'ancien Égyptien, lequel n'est autre
(4) Prichard, Hist. naturelle de l'homme (trad. Roulin, t. I, p. 36î-63\ V. dans cet ouvrage, fig. 67, le crâne d'un Guanche reproduit d'après une des planches de l'ouvrage de Blumembach : Collectiones suœ craniorum, diversarum geiUium illuHrata Gottingue, i 808, pi. 42.
que le berber d'après M. Pruner-Bey (1). Berthelot assigne aussi aux Guanches une origine berbère « par rapport à leur type physique , é leur crâne qui offre deux variétés principales, et à leur langage. 11 établit de plus que ces berbers des Canaries sont mélangés avec des Arabes. A toutes les preuves historiques et linguistiques que le savant auteur produit à ce sujet, je puis, pour ma part, ajouter celle-ci : que les termes de numération chez les Guanches , berbers au fond, sont niélés de termes arabes (2). »
Si les Guanches sont d'origine berbère, ils n'ont aucune affinité ethnique avec les Basques, et il faut convenir que le peu que la comparaison de l'eskuara avec le peu que nous savons de positif sur l'idiome des anciens Canariens, confirme cette assertion. Malgré leurs catacombes et leurs momies, les Guanches n'avaient aucune ressemblance avec les Atlantes tels que les décrit Platon. On ne saurait en faire non plus les descendants d'un peuple navigateur qui aurait soumis les Atlantes, car Pline nous apprend que les habitants des îles Fortunées ne faisaient usage que de barques d'osier recouvertes de peaux.
11 résulte, je l'espère, de cette dissertation, que l'existence de l'Atlantide n'est historiquement établie par aucun texte digne de foi, et qu'au lieu de chercher dans les Guanches les représentants d'une race fabuleuse, il faut y voir, selon tous, les représentants des populations berbères (3). Les théories qui rattachent les Ibères et les Basques aux Atlantes sont donc radicalement fausses ; mais je ne nie pas cependant l'existence d'une Atlantide géologique. J'ai cité plus haut (p. 100-103,
(4) Phuner-Bet^ Réponse à M, Lagneau sur les Ibères, dans le t. II, 2« série, des Bullet. de la Soc. d'anthrop., p. 4 58.
(2) W., Ibid., p. 468-59.
(3) Il importe de remarquer que la préparation des momies égyptiennes ne rappelle en rien celle des momies guanches. Ces dernières, entièrement nues, sont cousues dans des sacs comme celles des anciens habitants de la Colchide dont parlent Apollonius de Rhodes {Argonaut., ch. III) et Élien {Hist div,, 1. IV, c. 4). — Certains anthropologistes ont cru voir dans la perforation de la cavité olécranienne un des caractères des anciens brachyoépbales d'Europe ; on a constaté le même phénomène chez d'autres races. Voir Pbuner-Bey, Réponse à If. Lagneau sur les Ibères^ dans les Bullet. de la Soc. dantkrop., t. Il, 2® série, p. 459-60.
Dote i) d ce sujet riiypothcse de M. Ed.Collomb, les recherches matacologiques de M. Bourguigaat ; et la botanique pourrait aussi me fournir quelques présomptions dans le même sens. Mais la discussion de ces conjectures, qui d'ailleurs ne se rattachent que très indirectement à mon sujet, m'entraînerait beaucoup trop loin, et j*ai hâted*aborder les dernières questions qu'il me reste encore à traiter (i).
(1) On peut lire dans l'Histoire littéraire des patois, de Piebquin de Gem- BLOux, que le basque s'est formé, au xi^ siècle, de débris de langues diverses, à peu près comme le Franc et le Sabir. Je me borne à signaler cette assertion aussi gratuite qu'extravagante.