‹ Études sur l'origine des BasquesChapitre 28 sur 39 · DE L^ORGANISATION DE LA FAMILLE CBEZ LES BASQUES · texte numérisé non relu

DE L^ORGANISATION DE LA FAMILLE CBEZ LES BASQUES

par M. Eugène Gordibr.

Quand j'ai rédigé le chapitre V de la seconde partie du présent ouvrage^ pour étudier Les Basques d*après le droit coutumier, je ne pouvais connaître, de M. Eugène Cordier, que Le Droit de famille aux Pyrénées. Ce savant a commencé depuis, dans la Revue histO' rique de Droit français et étranger, la publication d'un travail intitulé De Vorganisation de la famille chez le» Basques, dont je n'ai encore lu que deux chapitres. Le premier, qui traite des Mcmrs ibériennes et basques j est inséré dans le numéro de juillet-août 1868; et le second intitulé Le Droit basque^ coutumes de Soûle, de Labour et de Basse- Navarre, se trouve dans le numéro de novembre-décembre, même année. Au jour où j'écris (10 octobre 1869), les numéros de la présente année n'ont pas encore paru, que je sache, et je suis forcé de limiter mon examen aux deux chapitres que je viens de signaler.-

Chapitre I. Mceurs ibériennes et basques. — Ce travail préliminaire prouve que M. Cordier n'a pas modifié ses théories ethnologiques et philologiques autant que je l'avais cru d'abord, d'après une lettre qu'il m'avait fait l'honneur de m'écrire. Il demeure toujours fidèle au système deHumboldt, et il continue d'admettre que les Basques sont les continuateurs d'une race dite ibérienne, qui aurait très anciennement occupé la totalité, ou tout au moins la majeure partie de la péninsule espagnole. Je n'ai jamais nié, le lecteur s'en souvient, l'antique prédominance d'un type particulier dans ce pays, et j'ai tâché, pour le décrire, d'épuiser les renseignements fournis par les auteurs classiques et la numismatique dite ibérienne. Mes opinions n'ont pas Varié sur ce point, et je persiste aussi à penser que les noms d'Ibérie et d'Ibères ont toujours été, sous la plume des auteurs anciens, de simples expressions géographiques applicables n des peuplades d'origine très-diverse. M. Cordier rattache à la race dite ibé-

rienncles Caniabres(l), les Tiirdules (2), les Lusilans (3) et les Cellibères (4) dont je crois avoir clairement établi l'origine celtique (5). Il décrit très soigneusement les mœurs et habitudes de ces tribus d'après les auteurs anciens; mais si j'ai raison, la description de M. Gordier ne prouverait rien par rapport aux autres peuplades de race inconnue , et généralement rattachées à la race dite ibérienne.

Ce savant traite, à la p. 557 , des dévouements, et il pense que ff cette institution était encore plus celtique qu'ibérienne. » En vertu de ce dévouement, les guerriers partageaient absolument la destinée du chef qu'ils avaient choisi, comme "on peut le voir pour l'Aquitaine, par l'exemple d'Adcantuan, chef des Sotiates à l'époque de l'expédition de P. Crassus. M Gordier, qui signale avec raison un usage semblable chez les Geltibères, ne s'est pas assez inquiété, selon moi, de rechercher chez d'autres peuples des habitudes similaires ou analogues. Je me borne à lui indiquer celles des anciens Germains, et la phalange perse des Immortels, dont parle, je crois, Pausanias.

On sait que certains statuts du Pays basque appellent indifféremment l'alné des fils ou des filles à l'exercice du droit d'aînesse, et que M. Gordier voit dans ce phénomène juridique une preuve de la persistance du génie particulier des Cantabres. Je me suis appliqué à réfuter cette opinion, et, comme M. Gordier y persiste sans fournir des preuves nouvelles, je maintiens intégralement ma critique.

J'ai parlé (p. 102-5) de la couvade que Strabon signale chez les Gantabres, et que Ghaho prétend avoir retrouvée de nos jours chez les Basques. M. Gordier a rassemblé soigneusement les textes anciens et modernes qui prouvent l'ancienneté de cet usage, et sa diffusion dans un assez grand nombre de pays. 11 ado^et, sur la foi de Ghaho, que la couvade est encore pratiquée dans le Pays basque-, mais il confesse (p. 554) n'avoir pu s'en convaincre de ses propres yeux. Les nombreuses impostures historiques de Ghaho sont aujourd'hui aussi évidentes que la lumière du jour> et dans son Voyage en

(4) Revue historique de Droit français, p. 333.

(2) W., Ibid.

(3) W., p. 334 et :i37.

Navarre^ il ne signale pas les lieux et les familles où cette coutume bizarre aurait survécu. La croyance de M. Cordier ne repose donc que sur TafOrmation gratuite d'un homme pris cent fois, dans ses livres, en flagrant délit de faux témoignage. Il est impossible de se procurer une preuve négative ; mais j'affirme que, durant mes fréquents voyages dans te Pays basque français et espagnol, j'ai vainement essayé de constater un seul fait relatif à la couvade. J'ai interrogé là-dessus les curés, les médecins, les vieillards et les sages-femmes. Personne n'a pu me signaler un seul fait qu'il ne fût possible de vérifier par une enquête, que j*étais résolu à aller faire sur les lieux.

M. Cordier décrit, de la p. 161 à la p. 166, certaines pratiques nuptiales et funéraires des Basques. La plupart des pratiques nuptiales (transport du mobilier de la mariée, cortège d'invités, réception sur le seuil de la maison du mari, etc.) se retrouvent, avec des variantes de peu d'importance, dans toute la Gascogne, et notamment dans la Lomagne, comme on peut voir dans la Statislique de V arrondissement de Lectoure de feu H. Masson. Je suis à même de garantir qu'il en est à peu près de même dans l'Agenais, le Quercy, et dans les portions du Languedoc et du Périgord , que je connais suffisamment [four garantir le fait. Quant à l'usage funéraire des lamentations ou myriologues, M. Cordier lui-même reconnaît (p. 563) que ce n'est pas « un trait spécial aux Basques, » et il n'a pas de peine à le prouver. Mais si ces usages nuptiaux cl funéraires ne sont point particuliers aux Basques, pourquoi M. Cordier les décrit-il si longuement dans le chapitre où il cherche à caractériser les mœurs de ce petit peuple?

Chapitre II. Le droit basque. Coutumes de Soule^ de Labourât de Basse-Navarre. — J'ai déjà dit, et je me plais à répéter, que je jie reconnais pas d'émulé à M. Cordier pour la façon de tirer parti des statuts dont il a connaissance. Son étude intrinsèque des coutumes de Soûle, de Labour et de Basse-Navarre mérite des éloges sans réserves. Les dispositions de ces coutumes, relatives au droit d'aînesse, à la situation des cadets, à la dotalité, au retrait lignager, au partage des successions, etc., sont par lui très judicieusement rapprochées des articles similaires ou analogues , édictés par les statuts de diverses contrées, situées hors du Pays basque, comme les fors anciens et

réformés de Béarn^ les coutumes de Saint-Sever, de Baréges , de Lavedan et de Bordeaux. M. Cordier écarte celle de « Rayonne, dont le droit est très mêlé (p. 577). » Mais à ce contipte, le droit des statuts qu'il vise^ et qui régissaient des populations établies en dehors du Pays basque, devrait être encore plus mélangé. Si M. Cordier prend la peine de consulter la Conférence des coutumes de Guenoys , il pourra se convaincre très facilement que bon nombre de particularités qu'il croit d'origine basque se retrouvent (sauf variantes) dans les monuments du droit coutumier de diverses provinces, souvent trèséloignées du versant nord des Pyrénées occidentales. Cela prouve clairement, à mon avis, que les institutions dont parle M. Cordier ne sont point la manifestation du génie particulier d'une race, mais des créations produites par le concours de certaines circonstances, notamment la forte constitution de la famille au moyen-âge, et les nécessités plus ou moins communistes du régime pastoral.

Dans le cas où mes critiques seraient fondées, les deux chapitres à moi connus du nouveau travail de M Cordier auraient les mêmes défauts et les mêmes qualités que son Droit de famille aux Pyrénées. Je me suis exprimé sur les deux ouvrages, avec une franchise où je prie l'auteur de ne voir qu'un hommage rendu à ses consciencieuses recherches. Si i*ai eu tort, je serai reconnaissant à M. Cordier de me désabuser; si j'ai eu raison, je serai trop heureux d'avoir appelé ce savant à réfléchir sur quelques points, dont la rectification rendrait sans défaut ses études sur l'ancien droit euskarien.

Au moment où je termine ces Appendices, je m'aperçois d'un oubli dont je veux être le premier à m'accuser. M.d'Avezac, aujourd'hui membre de l'Institut, a oublié, dans VEncyclopédie nouvelle, un article sur les Basques, dont j ai fait usage iplus d'une fois, sans le citer jamais. Il est trop tarrt pour réparer entièrement cette omission trésinvolontaire ; mais je ne saurais trop engager mes lecteurs à consulter le travail dont j'ai profité. Ils y verront qu'à une époque où tout le monde déraisonnait sur les Euskariens, M d'Avezac a su conserver seul lé bon .sens et l'esprit critique. Je n'en puis malheureusement dire autant de la notice consacrée aux Basques, par M. Garay de Monglave, dans l'Encyclopédie moderne. Ceux qui prendront la peine de la parcourir, verront sans peine qu'elle fourmille d'erreurs et de témérités, dont la réfutation résulte de l'onsomble de mon ouvrage.

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