‹ Études sur l'origine des BasquesChapitre 8 sur 39 · V. Les Basques se ralUchenl aux Américains · texte numérisé non relu

V. Les Basques se ralUchenl aux Américains

i*» M. Cari Vogt est, je crois, le premier anthropologiste qui ail accueilli celle hypothèse, avec une complaisance qui ne va pourtant pas jusqu'à l'adhésion absolue. Voici comment il termine sa description des crânes trouvés dans la caverne de Lombrives, par le docteur Félix Garrigou et M. H. Filhol : (( Faute d'une plus grande collection, il ne m'est pas possible de déterminer de quel type ces races se rapprochent le plus; mais, en tous cas, ils sont tels qu'on peut les mettre à côté de tous les autres types des peuples caucasiques. D'après une lettre que j'ai reçue de M. Broca à-ce sujet, ces crânes ressembleraient, pour la plupart, à ceux des Basques actuels, qui habitent encore les contrées où se trouvent les cavernes (1). Ces Basques sont précisément un de ces singuliers peuplesîles, si on peut s'exprimer ainsi, qu'on rencontre à la surface du globe, et qui sont, sous tous les rapports, entièrement différents des peuples-qui les entourent. Ils ont une langue dont on n'a trouvé encore d'analogue qu'en Amérique. Les Basques sont encore une énigme inexplicable , et qu'on ne peut, en aucune façon, faire dériver d'Asie (1). »

(4) Dans le petit nombre de pages qu*il a consacrées aux Basqaes, M. Cari Vogt a trouvé moyen de condenser bon nombre de bévues et de propositions téméraires, dont la réfutation résultera, je l'espère, de Tensemble de mon travail. Mais je dois signaler dès à présent l'erreur grossière et inexcusable où ce savant est tombé , en écrivant que « les Basques

actuels habitent encore les contrées où se trouvent les cavernes » de

Lombrives , d' Alliât , etc. , décrites par le docteur Félix Garrigou et M. H. Filhol. Le travail de ces deux explorateurs est intitulé : Age de la pierre polie dans les cavernes des Pyrénées ariégeoises. Paris, Baillère, s. d. La description de la caverne de Lombrives va de la p. 33 à la p. 37. Cette grotte, comme celles de Bédeilhac, des Églises, d'Ussat, de Saban(Pounchut), de Sabart (inférieure), de Niaux, de Castel-Andry et du Mas-d'Azil, sont situées dans le département de l'Ariége, qui est séparé du pays « des Basques actuels » par les départements des Hautes-Pyrénées, de la Hauteg^ronne et la moitié de celui des Basses-Pyrénées.

H. Yogi résume ensuite les études faitespar leD'Paul Broca, sar les crânes basques du cimetière de Zarauz (Guipuzcoa), et reprend ensuite en ces termes la parole pour son propre compte : « H. Broca (1) conclut de tout cela que, si Ton veut chercher l'origine des Basques en dehors du pays qu'ils habitent, on ne trouvera leurs ancêtres ni parmi les autres populations indo-européennes, mais qu'il faut plutôt pousser les recherches du côté de l'Afrique du Nord. 11 est probable qu'autrefois l'Europe et le nord de l'Afrique ont été réunis ; et il d'y aurait rien d'étonnant à ce qu'on pût trouver une parenté plus ou moins étroite entre les anciens habitants primitifs des deux pays, car on sait qu'en tous cas, depuis les temps les plus reculés, il y a eu d'incessantes pérégrinations d'un côté du détroit de Gibraltar vers l'autre. En ce qui concerne cette dernière hypothèse, je ne puis qu'ajouter qu'une foule de faits rendent très-probable l'ancienne réunion des colonnes d'Uercule; on peut citer, entre autres, l'existence des singes sauvages sur le rocher de Gibraltar, dont l'espèce est identique à celle qui habite avec les pirates du Riff la côte opposée.

« Si 9 en tous cas , l'analogie avec les races américaines devait se confirmer, elle fournirait un trait de lumière remarquable sur l'origine de la souche basque, qui s'est conservée des milliers d'années dans ce coin du globe, avec ses particularités corporelles caractéristiques, son langage entièrement étranger à la souche des langues indo-germaniques, ses mœurs et ses habitudes. On pourrait presque se demander si, au lieu de cette émigration préhistorique si souvent rôvéo d'Asie et d'Europe en Amérique, il n'y a pas eu au contraire émigration de ce pays lointain vers la Biscaye, peut-être au moyen do cette bande de terre qui réunissait autrefois la Floride à notre continent, et qui est maintenant enfoncée au-dessous

(0 Cari VoGT, Leçons sur rHomme^ p. 603-504 (trad. Moulinié). Paris, 4865.

du niveau de la mer , mais qui , du moins , d'après toutes les probabilités, existait à Tépoque miocène ou tertiaire moyenne (1). »

(4) Cari VoGT, Leçons sur IHomme, p. 606-607. — On a invoqué aussi, en faveur de la parenté des Américains et des anciennes populations de lEspagne, certaines considérations tirées de l'archéologie anté-historique. Dans son travail sur les Poteries primitives, instruments en os et silex taillés des cavernes de la Vieille-Castille, M. Louis Lartet, qui porte dignement le nom de son illustre père, fait « remarquer combien sont frappants les rapports que présentent les habitants primitifs de la Cueva Lobrega, soit dans la fabrication des poteries, soit dans d*autres détails d'industrie grossière avec ces anciennes tribus éteintes, des bords de TOhio, ces moundsbuilders auxquels le bronze et le fer étaient également inconnus, et dont on retrouve des produits céramiques d*un caractère analogue dans les cavernes et les tumuli de l'Amérique septentrionale. » M. Louis Lartet croit qu'il (c serait peut-être prématuré de faire rentrer l'époque de l'habitation de la Cueva Lobrega dans Tilge du bronze. » Je copie, dans la même étude, la note suivante sur l'ornementation des poteries anté-historiques. « L'impression régulière du doigt se retrouve sur les jarres persanes, américaines, espagnoles^ germaines, ainsi qu'on peut s'en assurer en visitant la collection du Musée de Sèvres On remarque encore l'existence de ce genre d'ornementation sur les poteries des palafittes de la Suisse, et sur celle des terremares d'Italie. M. Hildrest a enrichi le Musée de Sèvres de débris de poteries fabriquées par les anciens peuples Minga dans l'Amérique septentrionale, et trouvés dans les tumuli ainsi que dans les cavernes sépulcrales des bords de l'Ohio (Hildrett, American joum. of se , 4836, V. XXI, p. 9). Ces vases se rapprochent beaucoup des nôtres (ceux de la Vieille-CastUle) par plusieurs caractères. Ils offrent ces mêmes systèmes d'impressions digilaires. » M. Devais aîné, archiviste du Tarn-et-Garonne, a publié dans divers recueils, et notamment dans l'intéressante Revue archéologique du Midi de la France, dirigée par M. Bruno Dusan, d'excellentes études sur les habitations troglodytiques de son département. L'ornementation des poteries trouvées dans ces habitations offre certaines analogies avec celles de rOhio. M. Devais est assurément un des plus modestes et des plus consciencieux travailleurs du Midi de la France, et je vois, dans notre région, peu de travaux comparables à ses études sur las temps historiques et anté-historiques du Bas-Quercy. Ces études ont conquis à leur auteur une place distinguée dans l'estime de quelques savants. Mais M. Devais n'a point encore obtenu, dans l'opinion générale, le rang auquel il a droit, et je suis heureux de trouver l'occasion de protester contre cette injustice. — Dans ses Monuments symboliques de l'Algérie (Pxrïs, 4 808), un savant malacologiste, M. Bourguignât, annonce qu'il prépare, de longue main, une Histoire des races

H. H. de Charencey a présenté aussi en faveur de la parenté

américmnes en Europe dans les temps préhistoriques. Je tiens d'an éminent géologue, M . Ed. Coliomb, ami de M. Bourguignat, que ce dernier se prononce pour la parenté des Américains et des Basques. Sa Malacologie de l'Algérie (Paris, 4864), se termine par les conclusions suivantes : « 1» Au commencement de la période actuelle, le nord de TAfrique était une presqu'île dépendante de TEspagne ; 2« à cette époque , le détroit de Gibraltar n'existait pas; 30 la Méditerranée communiquait à l'Océan parle grand désert du Sahara, qui était alors une vaste mer. » M. Bourguignat affirme, dans le même ouvrage : a 4<» qu'au commencement de la période actuelle les archipels de Madère et des Canaries devaient former deux grandes terres séparées et non jointes au continent africain, puisque chaque archipel possède un centre de création distinct et particulier ; 20 qu'à une époque relativement récente, ces deux grandes îles se sont affai-ssées, et qu'il n'est resté que les pitons de ces montagnes qui forment actuellement les Iles de chacun des archipels ; 30 que les affaissements de ces deux grandes îles ont eu lieu Jors du soulèvement du premier système volcanique (système de Vigharghar) de la mer saharienne ; qu'à cette époque il s'est produit ce qui se manifeste dans tout soulèvement, un mouvement de bascule : la partie centrale du Sahara se soulevait, pendant que, sur l'océan Atlantique, se produisait un mouvement contraire, un affaissement. La preuve incontestable de ce fait, c'est que, dans chaque archipel, les faunes de chacun des pitons de montagnes sont identiques entre elles ; 40 par conséquent, ni Madère, ni les Canaries n'ont jamais été (depuis l'époque actuelle, bien entendu) réunies au continent africain, pas plus qu'aux îles Açores; attendu que ces îles, seuls vestiges de la fameuse Atlantide, possèdent également une faune spéciale, peu nombreuse, à types non insulaires mais œntinentauXy ce qui indique bien que ces îles, comme Fayal, Pieo, Terceira, Graciosa, San-Miguel, Santa-Maria, Flores, Corvo, etc., sont les derniers témoins de cette immense île, qui occupait toute la partie médiane de l'Atlantique. » On voit que M. Bourguignat admet au nom de la malacologie, l'existence de l'Atlantide, acceptée aussi par bon nombre de géologues et de botanistes. Cette Atlantide jouera sans doute un grand rôle dans son Histoire des races américaines en Europe datvs les temps préhistoriques. En attendant les arguments de M. Bourguignat, je constate que M. ligneau (Éléments ethnitpAes de l'Eure^, dans le Bullet. de la Société ^anthropologie^ t. V, p. 249), affirme qu'il existe peu de rapports entre les Guanches ou anciens habitants des îles Canaries et les Ibéro- Lygurs. » Revenant aux Monuments symboliques de l'Algérie, M. Bourguignat a £ait dans ce pays des découvertes qui l'ont conduit à des rapprochements dont il doit avoir tout l'honneur et toute la responsabilité. Voici les monuments dont ce savant adonné la description. 1^ Sur la rive droite du Nahr'Ouassel, cinq tumulus (dont deux reliés par un sillon;, groupés

dos Basques et des Américains (1), quelques arguments ethnologiques dont' je dois fournir le résumé.

Les cheveux toujours un peu raides et cassants des Bas* ques, rappellent la chevelure criniforme des peuples du Nouveau-Monde. Chez les uns et les autres, la sévérité du regard contraste avec l'expression gracieuse du bas du visage. Les Euskariens ont, comme certaines tribus de l'Amérique, l'œil fendu en amande et très-légèrement relevé à l'angle antérieur.

L'usage de la œuvade, en vertu duquel les maris se mettent au lit, après que leurs femmes ont accouché, existait, comme nous l'avons déjà dit, chez les Cantabres, chez les anciens habitants de la Corse, et chez les Tibari (v. p. 6, note 4), voisins du Caucase. On l'a retrouvé che^ les indigènes des Antilles, chez les Brésiliens, et le docteur Virey signale aussi

intentionnellement en forme d'homme, et figurant la tôte, les bras, les jambes et le ventre. Il a recueilli quelques silex parfaitement taillés dans ces tumuius. Des monuments semblables existent en Amérique, l'un sur les bords de la rivière des Wisconsin, l'autre près du mont Moriah, et un troisième près d'Eagle-Mills, dans le comté de Richland. Un quatrième existe à Test des montagnes Bleues, dans le comté de Dade. Ils ont été décrits par Laphans. t^ Toujours sur le plateau de Nahr Ouassel, grand monument en forme de scorpion, et avec l'indication des pinces, du corps, des pattes et de la queue. Deux monuments analogues se trouveraient en Amérique, l'un près de Granville, dans le comté de Licking (Ohio), et l'autre dans le Wisconsin. On y voit aussi la représentation de quelques autres animaux. 3» Sur le Kef-iroud, monument en forme de serpent, dont les deux analogues connus sont : l'un en Amérique (Etat de TOhio, comté d'Adams), sur une colline voisine de la rivière de Brush-Creek, et l'autre près du petit village d'Abury, en Angleterre. — Tout me porte à croire que les analogies de ces divers monuments et de quelques autres, sur lesquels M. Bourguignat ne s'est pas encore expliqué, joueront un assez grand rôle dans YHistoire des races américaines en Europe dans les temps préhistoriques.

{<) De CuAaENCEY, Des affinités de la langue basque avec les idiomes du Nouveau-Monde, p. 25 et suiv. Caen, Le Blanc-Hardel, 4867. Je supprime dans mon résumé toutes les considérations générales qui n'ont rien de démonstratif, et je m'en tiens aux arguments spéciaux.

^,^^^'81611(56 chez les Miao-Tseu^ ou montagnards aborigènes ^ '*ipire Chinois. La couvade, d'après Chaho, aurait été ^ ^""^ pratiquée dans certains cantons du Pays basque espagnol (1).

2^ Nicolas Beauzée est, je crois, le premier auteur qui ait rapproché le basque des idiomes américains. «J'ai remarqué, dit-il, qu'il n'y a point de mots dans la langue basque ni dans celle du Pérou, que l'on puisse appeler prépositions ; ce sont des particules enclitiques qui se mettent à la Kn des mots qui énoncent les compléments des rapports : ces langues ont donc en effet autant de cas qu'elles ont admis d'enclitiques pour désigner des rapports généraux; et tous ces cas ainsi formés sont autant de cas adverbiaux, comme le génitif et le datif des Latins (2). »

Le baron Guillaume de Humboldt a examiné la question de plus près. « On a remarqué avec raison, dit-il, l'étrangeté de la construction grammaticale du basque, notamment de ses conjugaisons, qui, sur ce point, la rapprocheraient des langues de l'Amérique... La comparaison de ces langues avec le basque offre certainement des résultats qui étonnent. La ressemblance s'élend encore plus loin qu'aux conjugaisons. Ainsi, la lettre f manque à la plupart des langues américaines, comme à la langue basque. Elles répugnent aussi à toute liaison directe des consonnes muettes et liquides, dans laquelle les liquides se trouveraient à la fin du mot.

« Par exemple, la langue Othomi présente des liaisons de Yn avec presque toutes les consonnes suivantes. Pourtant aucune

(4) Ce mensonge a été imprimé par Chaho dans son Voyage en Navarre, et je tiens à protester dès à présent. J'ai parcouru le Pays basque à plusieurs reprises, et j'ai interrogé sur les mœurs et les habitudes de ses habitants un très grand nombre de personnes parfailemeiit renseignées, médecins, sagesfemmes, etc. Elles n'ont jamais entendu parler de la couvade, ni moi non plus.

(i) Bàuzéb, Grammaire générale, liy. III, c. 4,

de ces analogies grammaticales n'autorise à penser que la langue basque dérive de ces langues, ou même fasse partie de cette famille... Un examen plus sérieux ferait paraître ces ressemblances moins nombreuses et moins étranges. La conjugaison basque prend dans ses connexions une forme que je n*ai jamais trouvée dans les langues américaines. C'est là une différence extrêmement importante. Au contraire, toutes les langues européennes présentent des traits caractéristiques des conjugaisons basques, surtout dans les flexions. De semblables particularités grammaticales servent plutôt, selon moi, à indiquer le degré de formation des langues que leur parenté avec d'autres, et une étude plus approfondie pourra seule décider ces derniers points (1). n

Dans ses Prolégomènes des Études grammaticales sur la langue euskarienne, M. d'Abbadie, qui d'ailleurs s'abstient de conclure, signale entre le basque et les langues américaines les affinités suivantes : « Dans les langues primitives de l'Amérique, la constitution de chaque mot a une physionomie étrangère, et pour trouver des rapports avec le basque, il faut se borner à la grammaire. Ici, les analogies sont nombreuses et le seraient peut-être davantage, si la plupart des auteurs n'avaient suivi de trop près la marche de la grammaire latine. — Le nom mexicain n'a pas de genre et fait sa déclinaison par des postpositions. Il ne forme pas ses mots composés par une désinence que prendrait un des mots composants. Cette méthode est assez commune dans les langues d'Amérique, pour

(4) HuMBOLDT, Recherches sur les habitants primitifs de rEspagne, p. 4 49- 61. Je recommande aux lecteurs qui ne savent pas l'allemand^ la traduction française de cet ouvage (Paris, A. Franck, 4866) de M. A. Marrast, procureur impérial à Oiorou-Sainte-Marie (Basses-Pyrénées). — Le passage cidessus suffit à prouver que Humboldt n'admettait pas la parenté prochaine du basque et des langues de l'Amérique. Mais comme son opinion a été plusieurs fois invoquée dans un sens contraire, j'ai cru devoir reproduire ici ce qu'il a écrit à ce sujet.

justifier le nom de langues par agglutination que leur a donné un savant philologue. Il n'y a aucune distinction factice qui fasse sortir les adjectifs ou adverbes mexicains du rang des noms. D un autre côté, les possessifs sont préfixés au mot, et les noms des choses inanimées n'ont pas de pluriel.

« Le verbe se compose d'un nom verbal précédé d'une affixe personnelle qui se modifie pour indiquer un ou deux régimes. La terminaison ni donne au verbe la signification que l'on appelle communément participe : c'est l'analogue du na basque. Du^ il a ; duna, celui qui a, ayant. On trouve aussi des noms verbaux combinés tantôt avec être, tantôt avec un autre verbe dit régulier, à la troisième personne. Ceci présente une certaine ressemblance avec le basque. Nous disons ainsi : Jatennago^ je reste à manger. Dans plusieurs cas, le mexicain emploie à la fois des préfixes et des suffixes. G. de Humboldt a très bien montré que le verbe basque se dédouble dans la formation des verbes syncopés : c'est ainsi que yakiten dnVrt aforméd-a/cf-t.

a La langue quichua, parlée par les aborigènes du Pérou, est lune de celles qui ressemblent le plus à la nôtre. Bile a huit cas suivant les grammairiens, et doit en posséder davantage, puisque les prépositions s'y changent en postpositions. Ces cas correspondent aux nôtres, en a, aren^ an, at, arenzat^ tan, ik et arekin. Le vocatif se confond avec le nominatif; l'a final parait jouer un rôle analogue au nôtre, et il n'y a qu'un seul type de déclinaison qui s'étend aussi à l'infinitif des grammairiens. Tout verbe forme aussi un nom par l'adjonction de la finale na. L'infinitif devient ce qu'on appelle un adjectif, en ajoutant la syllabe pac qui, dans la déclinaison, correspond à notre désinence ko. Le verbe péruvien exprime, par ses inflexions, un grand nombre de rapports de personne à personne; mois œs verbes sont dans la forme syncopée. D'un autre côté, les degrés de comparaison dans les noms se for-

ment, comme en français, parle secours d'un mot adverbial; les possessifs s'expriment par des suffixes et n'exigent que par redondance la présence du génitif du nom de la personne... Cette dernière méthode d'exprimer la possession est la seule usitée en Basque (1). »

Dans son livre sur les langues de l'Europe (2), un philologue dont nous déplorons la «perte récente , M. A. Schleicher, a consacré quelques pages à étudier l'idiome basque. D'après lui , l'Escuara n'a point de frères en Europe , et son principe vital est l'agglutination. Cette langue, comme celles des indigènes de l'Amérique du Nord, compose, dit-il, d'une façon singulière les mots de toute espèce. Elle supprime des syllabes entières en composant, et ne conserve quelquefois qu'une seule letti'e dans le mot composé. Od~otsa, le tonnerre, se compose de odeia le bruit, et otsa, le nuage ; ou-g-aizay la mamelle de la femme , de oura^ de l'eau ou un liquide quelconque, et atza^ le doigt, le rayon d'une roue, un corps oblong, proéminent quelconque. A ces mots, il compare les termes suivants, tirés de la langue des Delawares (Amérique du Nord) : pi-lape^ le jeune homme, composé deptktf, chaste, innocent, et lenape, homme. De même k-ouli-gatschisy appellation affectueuse employée envers les jeunes quadrupèdes, se compose de /c, tu, tien, pronom de la seconde personne, woulit^ joli, wichgat^ la jambe, la patte, et la ter-

(4) D'Abbadib et Ghaho, Etudes grammaticales sur la langue euskariermey p. 23-24.

(2) A. Schleicher, Die Sprachen Europas in systematiscker Uebersicht, Bonn. 4 860, p. 404-4 42. Cet ouvrage a été si mal traduit en français par M. Hermann Ewerbeck fies langues de l'Europe modemej que M. Schleicher s'en est plaint publiquement fFormenlehre der Kirckenslawischen Sprache, p. 4 4). Il est îi regretter (jue ce philologue éminenl n'ait guère pu étudier i'escuara qu'à l'aide des ouvrages du P. de Larramendi, de Lécluse et du baron de Humboldt.

minaison diminutive schis. Ainsi, tout le mot se traduit : toi, la jolie petite patte (1).

La question de Taffinité du basque et des langues américaines a été traitée aussi par le docteur Mahn, de Berlin. « Les suffixes ou flexions verbales marquent, dit-il, dans le sanscrit, les relations du pronom et du sujet. En basque, les sufîBxes et les préfixes marquent non seulement les relations du pronom sujet, mais , avec la même régularité , toutes les relations possibles de pronoms personnels : sujet , régime direct ou régime indirect. Cette conlexture des verbes basques est appelée incorporation {einverleibung) par G. de Humboldt. Certains idiomes de l'Amérique du nord, par exemple le delaware, offrent, sous ce rapport, de l'analogie avec le verbe basque. Les langues mexicaines en diffèrent en ceci, qu'un seul verbe, par adjonction successive de suffixes, voire même de noms, peut exprimer une phrase tout entière. L'italien luimême présente quelques verbes isolés dont les suffixes expriment les relations de pronoms, comme «nutare, inviarti^ inviar^ telo (envoyer , t'envoyer , te l'envoyer) ; portando^ portandovif portandovelo (portant , vous portant, vous le portant)* Mais ce n'est pas là un principe général.

c( Cette particularité se retrouve parfois dans les langues sémitiques. Ainsi, en hébreu, les suffixes marquent toutes les

(1) Je ne saurais accepter la manière dont M. Schleicher décompose et explique les deux mots basques pris par lui comme exemple. Tonnerre en escaara se dit : Turmoyay otsotsa, odotsaj ostya^ iurtzuria, igorciria, inustwria, iusturiaj ealema. Plusieurs de ces mots dérivent du même radical, ote,bruit, qui se retrouve dans mûi-TZOA, paroles, OTS-oa, loup (hurleur), etc. Il &ut donc exclure odeia^ nuage, de la composition de ce mot, dont otsotsa est la forme régulière et non altérée. Otsotsa résulte de la répétition du même mot, ce qui a lieu parfois en basque pour augmenter la force d'un substantif ou d*un adjectif. Otsotsa, signifie donc littéralement bruit-bruit, ou grand bruit, comme gorigori veut dire rouge-rouge, écarlate. — Ugatza^ mamelle, contient le radical ug^ que je retrouve dans cc-ama, abondance, fertilité. Quant à atza, ou atsa^ c'est une simple terminative : ^r-ATZA, tTémaillère, mcÀ-snk, mai, sag^Kiik, saule, heh-kTik^ pouce, etc. etc.

Digifized by VjOOQIC

relations des pronoms ; exemple, qâtai, qâtalâ, q'taltani: il a tué, tu as tué, tu m'as tué ( iâ, tu ; m, moi). De même en hongrois : PcU (voir), Fatok (je vois), Fatlak (je te vois).

)> L'incorporation s'étend surtout aux verbes auxiliaires être et avoir j qui, composés avec des participes exprimant le présent, le passé et le futur, forment Tunique conjugaison de la langue basque. A part l'incorporation , la langue basque est supérieure au turc, qui n'a aucun verbe équivalent à l'auxiliaire avoir; le verbe substantif être fait tous les frais de la conjugaison turque.

» Le premier terme des mots composés de la langue basque se réduit à la syllabe initiale de la racine, souvent même à une simple voyelle du mol primitif. Ainsi : od-otsa, le tonnerre, de odeia, nuage, et olsa, bruit; mol-à-mot : bruit de nuages H),

)) Les langues de l'Amérique du nord, le delaware surtout, emploient le même procédé dans les mots composés. Ainsi : lenape, homme, de knniy indigène, et ape, marcher debout; mot-à-mot : l'indigène qui marche debout (2). » ' Pour M. Alfred Maury, » la langue basque apparaît comme un chaînon qui lie la famille américaine à la famille ougrotartare, et ce qui le confirme, c'est que des particularités toutes

(1) L'argument exposé dans cet alinéa et dans le suivant, est emprunté au livre de M. Schleicher déjà cité, et accompagné par moi d'une note dont le lecteur n'a pas oublié le contenu.

(2) Mahn Denkmœîer der Baskischen Sprache^ Berlin 4856. Le passage ci-dessus appartient à l'introduction de ce recueil, et j'en copie la traduc^ tion dans les Recherches sur les habitants primitifs de l'Espagne de G. de Humboldt, p. 449-60, note 4. L'introduction de M. Mahn a été jugée, dans ma Dissertation sur les chants liérdiques des Basques (Paris, Franck, 4866. épuisé), avec une rigueur que je regrette. Sans vouloir substituer un éloge absolu à cette critique un peu acerbe, je dois reconnaître qu'à propos d'un recueil d'anciens textes euskariens, le savant prussien n'était point tenu d'étudier en détail les affinités du basque avec les autres idiomes. Je remercie M. Edélcstand Du Méril, dont les sages et bienveillantes observations m'ont mis à même de me rétracter, et je compte bien me tenir désormais en garde contre les jugements précipités.

spéciales sont communes au basque et à quelques-uns des idiomes qui se parlent depuis le nord de la Suède jusqu'à Yextrémité do Kamtchatka, depuis la Hongrie jusqu'au Japon. Tel est d'abord le pluriel en ak , dérivé de la terminaison a des substantifs basques au singulier. Tel est ensuite le principe euphonique. Le basque se distingue, en effet, par une harmonie de vocalisation qui s*oppose au concours d'un grand nombre de consonnes. La plupart de ces consonnes sont cependant légèrement aspirées. » Parmi les caractères fondamentaux du basque, M. Haury comprend la force conservée par le principe d'agglutination, et le mécanisme de la déclinaison, qui seiïeclue à l'aide de propositions, comme dans les langues ougro-tartares. a La conjugaison du verbe basque rappelle également celle des langues tartares, mais elle la dépasse en richesse.... Chaque verbe présente huit tx>ia;, c'est-à-dire huit formes indiquant la diversité des états, l'état actif, passif, réfléchi, mixte, etc. Chaque voix renferme plusieurs conjugaisons, et le nombre de ces conjugaisons s'élève au chiffre considérable de 206. Mais le verbe basque, en même temps qu'il ressemble au verbe ougro-tartare, présente une extrême analogie avec celui des langues américaines. Cette analogie n'est pas la seule qui rattache ces dernières langues au basque -, on y observe la même manière de composer les mots de toute espèce. Le basque supprime souvent des syllabes entières en composant, il n'en conserve quelquefois qu'une lettre dans le mot composé. » M. Maury emprunte au livre de M. Schleicher, déjà cité, les exemples de ce genre de composition (1).

H. H. de Charencey tient également pour l'affinité de la langue basque avec les idiomes du Nouveau-Monde, et il a

(4) Alfred MiDEY, La Terre et tHomme, p.1469-60; cf. Rewte des Deux- Mondes j 4857.

publié là-dessus une brochure dont je dois résumer les arguments (1).

Et d'abord, le basque et les langues de l'Amérique se sont arrêtés au même degré de développement , c'est-à-dire à la période agglutinante.

Les langues canadiennens proscrivent Tf, ainsi que l'escuara, et, comme cet idiome, elles répugnent à toute liaison des consonnes muettes et liquides, dans laquelle une de ces dernières se trouverait à la iin d'un mot.

Le procédé d'incorporation, si usité dans les langues américaines, se retrouve aussi dans le basque.

(( Les idiomes canadiens admettent, comme l'Eskuara, la distinction entre le genre rationnel et le genre irrationnel En basque, par exemple, la désinence inessive bailthan est spéciale aux êtres doués de raison ; les désinences tarij ean, etan^ le sont aux objets non doués de cette faculté, ou même aux êtres raisonnables, mais alors désignés in génère, non in spede. Ainsi, Ton pourra dire gizonetan^ in homine, mais il faudra toujours dire Ynkoabailthan^ in Deo; Mariabailthan, in Maria.

» Dans les langues américaines, comme en basque, le genre rationnel serait plutôt ce que Ton peut appeler le genre noble, par opposition au genre inanimé ou ignoble, mais il comprend un plus grand nombre de mots qu'en basque. Tous les objets animés, rationnels ou non, et certains objets inanimés, à raison de leur noblesse ou de leur utilité, sont places par les Canadiens dans le genre animé D'autres idiomes américains se rapprochent plus à cet égard du basque ; ainsi Tlroquois classe dans le genre noble Dieu, les anges et tout ce qui est mâle dans Tespèce humaine, seulement. — Les idiomes algi-

(4) Dk Charencey, Des affinités de la langue basque avec les idiomes du Nouveau-Monde, Caen, 1867.

- in —

ques possèdent une double désinence plurielle, comme celle CD alj ar ou an pour le genre ignoble, et celle en ak^ ek ou k pour ce genre noble. Exemple : En Lenapé, icholens, oiseau, et tdwknsaky oiseaux. Cette finale ak ou ekesi la désinence généraledu pluriel en basque. Par exemple : ^ij^on, homme et gtJsonaA;, les hommes. On pourrait supposer qu'à Torigine, cette finale ak, ek, du pluriel était réservée en basque aux noms du genre noble.

ic La déclinaison ne se retrouve guère dans les dialectes américains, tandis qu'elle est très-développée en basque. U. de Charencey serait porté à croire qu'elle n'est pas primitive dans ce dernier idiome; mais il ne fournit aucun argument à l'appui de cette assertion.

» Un caractère assez général des langues américaines, c'est de posséder des termes différents pour les degrés de parenté suivant le sexe de la personne qui parle et dont on parle. Ainsi, en algonkin, kanis signifie frère de frère seulefhent, et non frère de sœur : litik, au contraire, signifie exclusivement sœur de la sœur. Ceci se retrouve scrupuleusement conservé en basque, mais par un seul mot. Une femme y désigne sa sœur du nom d'ahispa ; la sœur d'un homme est arreba. Il est vraisemblable qu'à l'origine, ce procédé était plus usité en Eskuara (1).

(4) L'argument tiré des noms de parenté peut être examiné tout de suite. L'étude la plus complète sur les noms de parenté en Algonquin et en IroqaoLs se trouve dans les Etudes philologiques sur quelques langues sauvages de t Amérique, par N. 0. ancien missionnaire, p. 436-54 (Monréal, 4866). M. de Charencey n'a pris malheureusement qu'une connaissance très-super- Crielle de cet excellent ouvrage. La langue iroquoise est celle qui offre le système le plus complet des noms de parenté et d'affinité. On y distingue les parentés supérieures masculines et féminines, les parentés inférieures masculines et féminines, les parentés équivoques ou univoques avec leurs relatioDâ supérieures et inférieures, les parentés extravagantes et les parentés réciproques, a Les noms, ou pour mieux dire les verbes de parenté .puisqu'ils se construisent avec des préfixes verbaux) se conjuguent, les

)) Enfin, Ton sait que dans les idiomes algiques les noms se conjuguent et prennent un grand nombre de flexions qui, dans les idiomes de TAncien-Monde, seraient propres au verbe. Ainsi, Zabie, Xavier et Zabieban^ Xavier que j'ai connu, mais qui est mort, et Zabiegoban^ feu Xavier que je n'ai pas connu. La plupart des désinences du nom se peuvent également donner au verbe, par ex. : la finale tok qui marque doute ou possibilité. En basque, nous retrouvons quelque chose de tout semblable. La finale tze^ par exemple, qui est le signe habituel

uns suivant la forme des verbes absolus... d'autres suivant la forme réciproque... d'autres enfin se conjuguent d'après le modèle des verbes relatifs. » Un homme en parlant de son beau-frère dira : iakiatoha, c'est-à-dire lui et moi sommes beaux-frères. Le père parlant de son fils dira rienha, littéralement je l'ai pour fils. Si un tiers parle de ce fils à son père, il emploiera hetsienha, tu l'as pour fils. Le père et la mère se serviront de sdcenienlia, toi et moi l'avons pour fils. G^ exemples expliquent comment des grammairiens peu exercés ont pu prendre pour autant de substantifs les manifestations aussi nombreuses que variées des verbes de parenté. 11 suffit de jeter un coup-d'œil sur le travail de M. N. 0. pour se convaincre qu'un procédé semblable a été jadis en usage chez les Algonquins, et que les prétendus substantifs qui désignent les degrés de parenté suivant le sexe de la personne qui parle ou dont on parle, ne sont que des vestiges des anciens verbes de parenté. Voilà ce qu'une étude plus attentive aurait révélé à M. de Charencey. Cet érudit suppose gratuitement qu' « à l'origine, ce procédé », qu'il n'a pas compris, « était plus usité en Eskuara, » et il ne signale que « pour un seul cas, » le système américain qu'il croit retrouver pourtant « scrupuleusement conservé en Basque. » Voilà deux assertions bien contradictoires. Mais le cas unique signalé par M. de Charencey ne soulève-t-il aucune objection ? Il est permis d'en douter. Je sais que de mauvais glossaires basques, et notamment celui que M. Baudrimont a annexé à sa déplorable Histoire des Basques ou Escuaîdunais primitifs (p. 21 4), portent : œrreba, sœur du frère ; azpa, aizta, sœur de la sœur. Mais comme ces glossaires ne fournissent pas de termes pour désigner le frère et la sœur en général, il faut en concliu'e qu'il y a erreur, et que c'est dans le sens le plus étendu, et non dans l'acception restreinte adoptée par M. de Charencey qu'il feut prendre les mots ahispa et arreba, Cest, en effet, avec la première de ces deux significations que je les ai toujours entendus employer dans le Pays basque, et que je les retrouve dans divers vocabulaires, notamment dans celui que M. Ârchu a annexé à VUskara eta franzes gramatika, p. 476.

de rinfinitif. Laguntzea, accompagner (de lagun, compagnon), se trouve aussi prise comme finale nominale. Sagarra^ pomme, et sagartze^ pommier. Le nom prend une finale de Tutur. Ex. : a»to, père, aitazena, feu le père, et zen^ il était, il fut De même en algonkin pour la finale ban ; exemple : iVtoen, Michel ; Miceniban^ défunt Michel ; m sakitonaban^ je Taimais. On sait que, dans quelques autres idiomes du Nouveau-Monde, le nom prend régulièrement les signes du passé et du futur (En Guarani par exemple.)

» Les pronoms personnels en basque et en algonkin, offrent je ne dirai pas une grande ressemblance, mais une identité presque absolue. On en pourra juger par le tableau suivant :

BASQUE. ALGONKIN.

Je, Ni Nù — Lenapé n\ — Chippeway, nin^ etc.

Tu, Hi{p,k%). Ki. — Lenapé A;'. — Chippeway, fctn. etc.

Il, Eau. O.

Nous, Gu. Ki.

)) Ces affinités existent à un degré plus ou moins prononcé dans toutes |les langues algiques. Dans les idiomes du groupe Chichimèque ou Aztèque, la première personne est toujours marquée par un n initial. Enfin, en Quiche et en Maya, la première personne du pluriel est ka ou ca. Quant à la finale t, qui exprime la première personne du singulier, nous en parlerons plus loin.

» Dans les langues algiques (et généralement dans tous les idiomes américains), les personnes se préposent aux verbes comme dans la conjugaison syncopée de TEskuara, par exemple : en Lenapé, n' pendamen^ j*entends; k' pendamen, lu entends; de même en basque nathor, je viens; hathor, tu viens; tuma, je m'en vais; houa^ lu t'en vas (conjugaison intransitive syncopée).

» Un des caractères des langues canadiennes, c'est d*êlre exclusivement pronominales; je m'explique. Le Lenapé dira, par exemple : noc/i, mon père ; koch, ton père, mais il ne pourrait rendre l'idée de père isolée et non accompagnée du pronom. Cela se retrouve dans beaucoup d'autres dialectes de l'Amérique du Nord. — Le Basque incorpore également le pronom au verbe, au moins à certains temps, par ex. : zen ou zan^ il était, et niztan^ j'étais. On remarquera qu'en Algonkin, le pronom prend quelquefois, comme en basque, un n euphonique par ex. : Basque, hintzanj tu étais, pour /c» zan\ en Algonkin, nind apinaban^ pour ni apinaban. Enfin, à la conjugaison transitive (fu basque, le pronom régime direct ne peut pas s'isoler du verbe. L'Eskuara dira bien : yaten dot ogia^ litt. , je le mange, le pain ; mais il manque d'une forme propre à rendre notre phrase simple, je mange le pain. — On reconnait là cette répugnance des races barbares pour les idées abstraites, cette tendance à ne considérer les objets qu'au point de vue concret, .tendance qui parfois s'unit à une richesse excessive dans l'expression des moindres nuances de la pensée.

)} On s'est plu à voir une distinction radicale entre le basque et les idiomes américains, dans ce fait que l'Eskuara fait toute sa conjugaison au moyen de l'auxiliaire être et avoir, tandis que les dialectes canadiens ne connaissent pas le verbe substantif.. . — Celte divergence, après examen, semblera peutêtre moins tranchée qu'on ne le croirait au premier coup-d'œil. Il est douteux qu'il y ail, à proprement parler, des verbes en Basque. Niz, que l'on traduit par je suis, est le médiatif régulier de ni ; je ou moi veut dire littéralement par moi, de moi; gure, nous sommes, n'est, suivant toutes les apparences, que pour gura, et forme l'allatif de guj nous. Son sens véritable est donc, à nous, vers nous. Il conviendrait sans doute, de traduire l'expression ethortefi naiZy je viens, par in Tw venire per me. La présence du radical iz dans izan^ semble,

il est vrai» contredire cette hypothèse et accuser la présence du radical être. Il serait possible d'abord qu*iz ne fût qu'une finale prise comme radical. Cet étrange procédé n'est peut-être pas sans exemple en basque, et le mot gaï, gâta, matériaux, ce qui est propre à devenir (par ex. : dans ematzegaïa , femme, future fiancée), pourrait bien se rattacher àla flexion de A-a, par, vers. Je ne sais si l'on ne trouverait pas quelque chose d'analogue en Turk pour le verbe substantif, dont certaines formes se rapprochent des suffixes possessives. Si même on admet que la syllabe radicale iz constitue un radical verbal, il est bien difficile de ne pas la rapprocher du radical sanscrit as {asmij je suis), et de ne pas y voir un de ces emprunts sans nombre faits par l'eskuara aux dialectes indo-européens. Il est donc permis de croire que le système de la conjugaison actuelle du Basque n'est pas le système primitif, qu'il a été précédé par un autre tout différent. L'adoption du verbe auxiliaire aurait été de la part des Basques une tentative pour rapprocher leur idiome de ceux des nations voisines...

» Un point de contact très digne d'être signalé entre l'Eskuaraetles dialectes américains, c'est la distinction si tranchée entre les conjugaisons transitive et intransitive, par exemple : en Algonkin, ni sakidjike^ j'aime, et ni sakiha, je l'aime En Maya, ces deux conjugaisons ont des pronoms différents. Il y aloulefois ceci à remarquer. Chez les peuples du Nouveau- Monde, la conjugaison intransitive renferme tous les verbes non munis d'un régime direct, qu'ils soient par leur nature actifs ou neutres, ou passifs; en Basque, elle ne contient que les verbes passifs ou neutres.

)) Quant aux verbes actifs, ils sont toujours forcément accompagnés d'un régime direct, et rentrent par conséquent dans la classe transitive. Enfin, le pronom-régime, soit direct, soit indirect, fait dans les deux groupes partie intégrante du

verbe; ce qui rend!a conjugaison extraordinairement compliquée. »

M. de Charencey se livre ensuite, sur la conjugaison basque et américaine , à certaines recherches dont lintérêt et la portée me paraissent tropsecondairespour que je croie devoir les résumer. <( Un des caractères les plus étranges de la langue basque, dit-il ensuite, c'est sa faculté de former à l'infini des mots composés et surcomposés, en ajoutant et combinant l'article final a et les désinences du participe (u, de Vinfinilif du nom verbal en tze\, exemple: arege^ roi; erregea, le roi; erregearen^ du roi; erregearentze^ devenir celui du roi; de là, erregearentzea, erregearentzearenaj etc.. Les langues américaines, non pourvues de l'article, ne jouissent pas, ou du moins ne nous ont'pas paru jouir de cette faculté de former des surcomposés ; mais elles peuvent, ce qui les rapproche de l'Eskuara, verbiser beaucoup de noms et d'adjectifs surtout, en préfixant un pronom.

Le dernier argument philologique invoqué par M. de Charencey consiste dans un catalogue de mots qu'il prétend être communs au basque et aux idiomes canadiens (1).

(4) Rien de plus trompeur, en mainte occasion, que les affinités lexicographiques, qu'il faut bien se garder d'ailleurs de confondre avec celles des radicaux. La philologie s'est prononcée sur ce point, et après les choses si prudentes et si pleines de sens dites par M. Max Muller dans sa Science du langage, je suis surpris de voir un savant aussi estimable que M, de Charencey recourir à de pareils arguments. La discussion philologique à laquelle je me livrerai en temps utile doit porter exclusivement sur des ressemblances ou dissemblances grammaticales. Voilà pourquoi je prie le lecteur, de me permettre d'examiner, dès à présent, la valeur des prétendues affinités lexicographiques invoquées par M. de Charencey à l'appui de sa théorie sur la parenté du basque et des langues américaines.

« Basque, (igam, nourrice ; Algonkin, oyema^ okomis, mère-aïeule, et gùy mère? » Nourrice ne se dit pas en basque agam, mais ugama. Ce mot est formé de deux radicaux : ug, monosyllabe caractéristique de l'abondance, de la fertilité, et qui se retrouve dans ugatza, mamelle, ugaria, fertilité. La seconde partie du mot ama, signifie mère. On voit que les éléments du

He voici, enfin, parvenu au bout de ce long chapitre qui ne pouvait être ni abrégé ni scindé. J'espère avoir, dans le dernier paragraphe, reproduit avec exactitude et impartialité les arguments anthropologiques et philologiques invoqués à l'appui

terme basque ainsi décomposé ne se retrouvent, ni pour le sens, ni pour le son, dans les mots algonkins okama, et okamisga, — « Basque, ora, chien ; Narangansett , aroùm, » Il est vrai qu'ora, ura et urra, sont assez souvent employés en basque pour désigner le chien ; mais on préfère potzoa et surtout chacurra ou zacurra. Or, ur, se rencontrent dans vn-dea, porc, iiK<haincha, écureuil, az-uB-ra, renard, «at-na-ta, taupe, etc. Ur, désigne donc évidemment les quadrupèdes, et les autres syllabes que l'on y joint sont destinées à établir, pour chacun d'eux, l'espèce à laquelle il appartient. Ces syllabes ont souvent subi de telles transformations que leur signification primitive est parfois difficile ou impossible à retrouver ; mais il n'en est pas toujours ainsi , et par exemple dans satsuria ou mieux sazuria , taupe , sa , représente saroa, nuit. Le. z est euphonique, et uria est formé du radical ur et de la terminative ta. La taupe est donc la béte des ténèbres, celle qui ne voit pas clair. Il résulte, je crois, de mes observations , que ce n'est que par abus qu'om sert à désigner le chien. Dès lors il n'y a pas lieu de le comparer à aroùm qui a cette signification spéciale en Naragansett. — « Basque, hume, enfant ; Sankhikhan ou Etcbemin, amomon. » Ce n'est pas humea, mais mmea, et mieux semea, qui signifie fils en basque, et c'est là un emprunt évident aux glossaires latin {semen) ou roman. — « Basque, ancCi, frère (prob. d'un radial fskjkan; avec suppression du k initial et t euphonique) ; Algonkin, kanis, frère du frère. » Ce passage prouve l'aisance que M. de Charencey met à se débarrasser des lettres qui le gênent et à invoquer des radicaux fantastiques, pour arriver à trouver que kanis ressemble à anaya. Mais anaya, en basque, signifie frère en générai, tandis qu'en Algonkin il a limitativement le sens de frère de frère, c'est-àrdire qu'il ne peut être employé par moi, par eiemple, que pour désigner mon frère ni kanis ; mais ma soeur est tenue de se servir du mot aSema, et de me dire nind adsma, mon frère. Le terme algonkin qui signifie frère et soeur en général est ottc-ijan (co-enfant) qui n'a rien à voir avec anaya. — « Basque, chorî, oiseau ; Lennapé, tckolens, » Les Basques ont des noms particuliers pour beaucoup de volatiles : aranoa, aigle, 6e/ea, corbeau, ahya, hirondelle, etc. Pour désigner un oiseau sans distinction d'espèce, ils disent egatzia, egatzina, où l'on distingue le radical eg, qui se retrouve dans egoa, aîle, egatza, plume : tzia et tzina sont deux terminatives , dont la dernière est un diminutif. Quant a chori, réservé 3iia oiseaux chanteurs, c'est une onomatopée. Si tc^/er» en Lénapé, signifie oiseau en général, il n'est pas possible de le rapprocher du terme basque chori, qui a une signification plus spéciale. «— « Basque, okhitu, vieux,

des principaux systèmes relatifs à Torigine des basques. Ces arguments réclamaient au commencement de mon livre une place toute spéciale; mais ils seront bien mieux compris de la grande majorité des lecteurs, quand j'aurai fourni toutes les explications nécessaires à la clarté d'une discussion où il

usé ; Algonkin, kete, vieux, ancien. » Je ne saisis ni la valeur ni la portée (le ce rapprochement. — « Basque, bat, un, et bakkar, unique (radie, ba, bat ou baktf ) ; Ménomène, pékots, un; Knislineau,pyaA-; Canadien propre, bégou ; Sankhikhan, bechkon, etc. » Ecartons ba, qui ne se trouve nulle part; reste bat, que j'accepte, et batk, que je repousse La gutturale k ou g qui existe dans les noms de Tunité en Ménomène, Canadien propre et Sankhikhan, devrait trouver sa correspondante dans le basque. M. de Charencey est si pressé d'obtenir cett<3 gutturale indispensable, qu'il la place ayant le t final et écrit bakt au lieu de batk. Mais dans le terme basque k (ou g) n'appartient pas au radical, c'est-à-dire au premier des nombres cardinaux ; elle se place en tête de la désinence garreriy qui sert à former les nombres ordinaux : batgarren ou bagarren, premier (on dit aussi lehen)^ bigarren, second, hirurgarren, troisième, etc. — « Basque, bortz, cinq ; Sankhikan, parénach. » Bortz est, en effet, employé dans certains districts ; mais la forme la plus usitée et la plus ancienne est bost, qu'il n'est pas légitime de rapprocher de parénach. — a Basque, eskua, main ; Lenapé» nachk (avec n préfixe)?» Ce point d'interrogation placé à la fin de cette phrase signifie que M. de Charencey n'a qu'une confiance limitée dans la valeur d'une comparaison qui ne séduira personne. — « Basque, ûw, roc, rocher ; Lenapé, achsin, pierre. Il y a en Sanscrit un radical analogue pour signifier pierre. » Pierre se dit en effet, en basque, acha ou asa. Je trouve dans les Origines indo-européennes de M. Adolphe Pictet, t. I, p. 129 : « Sansc., açan, açna, açma, açman, rocher, pierre... De la racine aç, permeare, penetrare, qui, outre le sens de mouvement rapide, prend dans plusieurs dérivés, celui de être tranchant, aigu, acéré, comme par exemple, dçU crochet de serpent, etc; une foule de mots se rattachent d'ailleurs à cette acception spéciale. Je me borne à citer le grec dbcT], pointe, tranchant, ixavoç, ixxiva, aiguillon, dcxwv, lance; le latin acus^ acies, acer, etc.; l'irlandais aicde, aiguille, le cymrique awch, ochr, taillant, tranchant ; le gothique ahs, épi ; le lithuanien, aszmu, taillant, asztrus, acéré, akotciSy barbe d'épi ; etc. Si l'on se souvient que la pierre a servi, avant l'emploi du métal, à former des outils tranchants et des armes, on ne doutera pas que son nom ne dérive de la même notion. » Sans doute il est curieux de voir les Lenapés désignei* un objet aussi commun que la pierre par un mot qui offre avec Xacha des Basques une similitude évidente ; mais il n'est pas prudent d'en argumenter en faveur de la parenté des idiomes, puisque le mêoie terme appartient aux langues indo-européennes.

importe de ne rien perdre de vue. Voilà pourquoi je ne man-querai jamais de renvoyer, en temps utile, aux diverses parties du présent paragraphe où se trouvent exposés les systèmes anthropologiques et philologiques dont Texamen devra, plus tard, être abordé en détail. On a déjà remarqué, sans doute, que parmi les travaux qui ont trait à Torigine des Basques, je n'ai encore rien dit de ceux de M. Pruner-Bey. Ces travaux ont une haute importance, et l'auteur, dont la bienveillance est aussi inépuisable que l'érudition, a bien voulu m'autoriser à tirer de ses ouvrages le plus large parti possible. Pour ne pas faire double emploi, j'ai donc résolu de n'utiliser qu'au moment delà discussion les recherches anthropologiques et philologiques de M. Pruner-Bey, et après ces explications indispensables, je me hâte de rentrer dans mon sujet, et d'aborder les Ibères espagnols d'après les historiens de l'antiquité.

Page 1