Années
Le principal motif de cet engouement pour la liberté des banques, c'est que Ton a cru voir dans cette liberté le principe de la prospérité et du rapide développement des contrées où il a reçu la plus large application. C'est là une erreur radicale. On a pris pour la cause ce qui n'est qu'un des effets d'une raison bien plus puissante et plus générale. Cette raison, c'est la merveilleuse richesse naturelle du sol ou du sous-sol des régions dont les progrès ont été si brillants et si rapides. La vraie cause de la prospérité de l'Ecosse, ce sont les immenses dépôts de houille et de minerais de fer que recèle son étroit territoire, à proximité de ports et de fleuves qui leur ouvrent de faciles débouchés ; c'est la découverte des méthodes nouvelles de fabrication du fer au combustible minéral, qui a permis d'utiliser ces prodigieuses richesses naturelles, auparavant inconnues ou stériles; l'invention de la machine à vapeur, des chemins de fer, des navires en tôle, qui a imprimé à l'exploitation de ces richesses un immense essor. Par là, Glascow, petite ville de dix-rhuit mille habitants en 1780, s'est transformée en une cité de quatre cent quarante mille âmes ; (ireenock, village de pêcheurs, est devenu le plus grand chantier de constructions navales du monde. Ajoutez à cela l'ouverture des colonies anglaises aux navires «t aux produits de l'Kcosse, résultant de l'acte d'union, l'afflux des capitaux accumulés de l'opulente Angle-
terre, le concours de la banque et de la bourse de Londres ; enfin, l'énergie et les habitudes de travail et d'économie d'une population formée à la rude école d'une pauvreté antérieure. Voilà les causes de la rapide prospérité industrielle de TÉcosse. De cette prospérité est résulté son développement agricole, car la multiplication et l'accumulation des populations industrielles, accroissant la demande des produits ruraux et la masse des engrais, entraîne toujours un progrès corrélatif dans l'agriculture. Les banques ont profité decettr prospérité duc à des causes étrangères, et qui se serait produite aussi bien en leur absence ; elles l'ont servie dans une certaine mesure; mais toutes les banques du monde n'auraient pas créé l'Ecosse moderne sans les bassins houillers et ferrifères de Glascow, du Clackmannshire, de Blairengone et de Johnstone, sans les beaux cours d'eau de la Clyde et de la Tee, sans les puissantes chutes d'eau des monts (îrampians, et sans les ports nombreux et excellents qui découpent les côtes calédoniennes.
De même, aux États-Unis, les sources réelles du rapide développement de la population et de la richesse, que sont-elles, sinon la vaste étendue et la fertilité d'un territoire vierge, enrichi par soixante siècles de végétation spontanée ; la magnificence de ses forêts et de ses prairies, l'immensité et la profondeur de ses fleuves; ses prodigieuses mines de
houille 1 , de fer, de plomb, de cuivre et d'or; la salubrité du climat, la faiblesse et la rareté des populations sauvages aborigènes ; la vigueur et l'énergie des immigrants de race européenne, stimulées par les résultats que l'exploitation d'un si splendide territoire assure au travail intelligent, et secondées par les avances en instruments, machines, vêtements, de l'opulente Angleterre et des premiers États fondés depuis déjà trois siècles sur les bords de l'Atlantique. Ajoutez h tout cela les merveilleuses inventions fondées sur l'emploi de la vapeur : les steamers qui ont permis de remonter le Mississipi et ses affluents, autrefois inabordables, les chemins de fer annulant les distances et construits sur des terrains gratuits, avec des matériaux et des bois partout à pied d'oeuvre ; et vous ne serez plus surpris des rapides progrès de la colonisation aux États-Unis. En présence de ces inépuisables éléments de richesse prodigués par la nature, de ces prodiges du génie
1 . On sait que les États-Unis possèdent les neuf onzièmes de la superficie houillère tolale connue dans le monde entier. Si le srul bassin anglais du pays de Galles est au^si vaste que tous lea terrains houillers de la France réunis, le seul bassin houiller des Alléghanys est aussi étendu que toule l'Angleterre. De plus, les couches d'nnlhracite et de houille grasse s'y présentent avec une régularité ailleurs inconnue. Cependant la richesse forestière est encore si grande, que des fleuves sur les bords desquels débouchent des galeries (ailiées en plein charbon, sont desservis par des bateaux à vapeur qui ne brûlent que du bois, comme plus économique.
CÏÏAPITBE VIII.
de l'invention mécanique, les banques américaines, en faillite presque permanente, font bien triste figure et n'apparaissent plus que comme un détail insignifiant, comme un rouage secondairç, qui a été peutêtre plus nuisible qu'utile au progrès. Cette appréciation est, aux États-Unis mêmes, celle d'hommes très-compétents, et on peut voir les raisons solides sur lesquelles elle s'appuie dans l'excellent traité de M. Condy-Raguet, de Philadelphie. Mais qu'on l'adopte ou qu'on la rejette, il n'en est pas moins certain que l'Amérique du Nord, si richement dotée par la nature, aurait atteint au même développement, même en l'absence des banques de circulation, tandis que si elle n'avait eu qu'un sol stérile, des torrents sans eau, des mines pauvres ou nulles, dix mille banques n'auraient pu déterminer chez elle le moindre progrès.
Dans ses appréciations, l'école de la liberté des banques a donc pris un accident pour le principal, un effet secondaire pour une cause primordiale. Elle a, en cela, cédé à une disposition trop générale parmi les adeptes de l'économie politique, disposition qui consiste à accorder une attention exclusive aux forces abstraites qui concourent à la production de la richesse, et à négliger l'étude des conditions naturelles dans lesquelles ces forces sont appelées à s'exercer, des éléments matériels dont elles disposent. Pour un trop grand nombre
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d'économistes, le champ de la production est un échiquier idéal, sur lequel le travail et le capital, comme deux entités scolastiques, s escriment de leijr mieux, se querellent ou se boudent, jusqu'au moment où un autre personnage idéal, appelé crédit, vient les mettre d'accord et les pousser à la besogne ; mais, dans la nature, le champ de la production n'est point cet échiquier idéal où tous les résultats sont censés dépendre de l'accord plus ou moins parfait et de l'énergie plus ou moins intelligente des acteurs abstraits qu'on y fait manœuvrer. C'est sur des territoires plus ou moins riches et étendus, sous des climats plus ou moins favorables, dans des situations géographiques plus ou moins avantageuses, que le capital, le travail et le crédit ont à développer leur puissance productive. La densité de la population, l'antiquité de la civilisation, le mode et l'étendue de l'appropriation du sol sont encore, les avantages naturels étant supposés égaux, des causes qui exerçent une puissante influence sur le rôle que sont appelés à jouer les divers éléments de la production. Or, le crédit ne consistant, en définitive, que dans des avances faites au travail en vue d'un emploi reproductif, il est évident qu'il pourra être d'autant plus développé que les conditions naturelles du champ de la production offriront au travail et au capital la perspective d'une rémunération plus large, plus prompte et plus assurée. Si ce champ
est très-riche, très-vaste, ouvert au premier occupant, s'il récompense amplement les efforts consacrés à sa mise en valeur, le crédit pourra être large et facile. Si les résultats à obtenir des entreprises sont très-prompts, il pourra, sans inconvénients, affecter la forme commerciale du billet à ordre et de la lettre de change, la seule qui offre une base assurée à la création de banques d'émission. Que. si, au contraire, le champ de la production est restreint, peu fécond, ou bien si ses portions les plus fertiles sont depuis longtemps occupées et appropriées; s'il ne reste plus à exploiter que des régions ingrates, hérissées de chances défavorables ; si une compétition effrénée a réduit partout les chances de bénéfices au minimum; si les entreprises nouvelles ne peuvent devenir fructueuses qu'avec d'énormes déboursés et après des efforts longtemps continués ; le crédit doit être forcément restreint, timide, et affecter des formes autres que l'avance commerciale sur effet à ordre, qui ne compte pas d'assez longs délais. Un exemple rendra ces considérations plus sensibles.
Qu'un défricheur américain achète 500 acres de terrain couvert de beaux bois, sur les bords de l'un des affluents du Mississipi, au prix infime d'un dollar l'acre fixé par le Trésor fédéral . Il lui faudra pour les exploiter et les défricher des haches, des scies, des pioches, quelques chevaux, des vivres et un petit capital numéraire pour solder le concours des aides qu'il em-
ploiera. Il ira chez le quincailler de la ville en formation la plus voisine, et demandera une avance d'outils contre son billet à six mois, avec faculté de renouvellement; il sollicitera d'autres marchands une avance de grains, de biscuit et de salaisons, aux mêmes conditions. S'il a payé un à-compte sur son prix d'acquisition, s'il est connu comme un homme robuste et énergique, il obtiendra ies avances qu'il a demandées, et ses billets seront présentés par ses fournisseurs à la banque voisine, qui les admettra à l'escompte. Ainsi, ce défricheur aura pu se procurer par le crédit une partie de son capital iixe et son fonds de premier établissement. Mais pourquoi a-t-il obtenu ce crédit ? C'est que fournisseurs et banquiers savent qu'en trois mois il aura abattu les magnifiques arbres qui couvrent son lot de terrain ; qu'en deux mois ces arbres mis en train flottant sur l'affluent de l'Ohio ou du Missouri qui baigne ce terrain, seront descendus h Saint-Louis, où ils se» vendront à un prix décuple des avances nécessaires pour les abattre ; qu'ainsi le défricheur a entrepris une opération sûre, fructueuse et rapide, dont les produits lui permettront de rembourser ses billets, et de conserver en sus un large bénéfice. Les choses se passeront suivant ces prévisions. L'année suivante, le défricheur fera un nouvel abattage sur une plus large échelle, en recourant pour partie aux mêmes prêteurs. La troisième année, il ensemencera
en maïs le terrain déboisé la première ; il achètera des porcs qu'il fera pulluler et engraissera, pour les envoyer à Cincinnati ; la quatrième année, il sera un homme riche, un grand propriétaire, et il se bâtira une maison confortable à la place de sa cabane de bûches en grume. Ceci n'est point une hypothèse, une fiction, c'est une histoire qui se réalise tous les jours, et dont nous connaissons personnellement plus d'un exemple. Or, un acte de crédit commercial a constitué le point de départ de cette rapide fortune, et d'autres actes semblables en auront sans doute aidé le développement. Mais, qui ne voit que ces actes de crédit n'ont été possibles que parce qu'il y avait, prête à tomber sous la hache du squatter, une masse énorme de richesses naturelles, faciles h transporter sur le marché et susceptibles d'une réalisation prompte et avantageuse? Que ces conditions fassent défaut, et le crédit devient impossible ou funeste à qui l'accorde et le reçoit. Supposez, en effet, au lieu du squatter américain que nous venons de mettre en scène, un paysan français, propriétaire de quelques arpents de terre médiocre, mais susceptible d'être transformée en prairies au moyen de travaux d'irrigation, d'amendements et d'engrais abondants. Pourra-t-il, pour effectuer ces travaux et acheter ces engrais, recourir au crédit commercial, créer des billets à trois mois susceptibles d'être escomptés par une banque? Évidemment non,
car les travaux à faire exigeront une année, et il faudra encore trois autres années pour que la prai^ rie créée devienne productive. Ce produit lui-même, quelque avantageux qu'il soit, ne consistera qu'en line augmentation de revenu, et non en un capital restituant avec bénéfice les avances faites. Que si néanmoins le paysan, tenté par la perspective d'une amélioration avantageuse , emprunte sur billets , et trouve un prêteur peut-être perfide pour les accepter, il est perdu, car les échéances viendront bien avant qu'il ait pu recueillir aucun résultat de ses avances et de ses efforts. Il sera exproprié, ou son prêteur lui-même sera poursuivi s'il a fait escompter les billets, et le banquier qui aurait eu l'imprudence de remplir son portefeuille de semblable papier, sera mis en faillite, s'il a d'ailleurs des engagements exigibles. Les conditions naturelles du champ d'exploitation permettent donc au squatter américain de recourir au crédit commercial; elles l'interdisent au paysan français ; une banque peut , dans une certaine mesure, venir en aide au premier, non au second. Celui-ci ne peut recourir qu'au crédit civil, à longue échéance, sous la forme du prêt personnel ou hypothécaire.
Ces considérations mettent en évidence les profondes erreurs des partisans de la liberté illimitée des banques, et la vanité de leurs lamentations sur le faible développement du crédit en France contras-
tant avec son ampleur dans l'Amérique du Nord. Ils comparent des situations incomparables, des champs de production entièrement dissemblables, des états sociaux tout différents. Que, par un coup de baguette magique, notre territoire se trouve subitement décuplé d'étendue ; que des forêts magnifiques ombragent ses vastes plaines et couronnent ses montagnes ; que des fleuves de mille lieues, aux eaux profondes, remplacent nos cours d'eau ensablés, tour à tour desséchés ou torrentueux; que nos lambeaux de terrain houiller se développent en immenses bassins, plus grands que des royaumes, offrant un combustible excellent à fleur de sol ; que nos mines métalliques, rares et pauvres, se transforment en montagnes de fer, de plomb et- de cuivre; les sables de nos landes eu vastes placers aurifères : alors on verrait quels merveilleux progrès notre population saurait bientôt réaliser en richesse, en bien-être, en nombre et en vigueur, quel essor prendrait le crédit sous toutes ses formes. Certes, les prodiges de l'Amérique seraient égalés, et cela surtout si l'on avait la sagesse d'écarter le funeste principe de la liberté absolue des banques d'émission. En effet, malgré toutes les richesses naturelles prodiguées à l'Amérique, il est constant que le crédit sous la forme commerciale y a reçu une extension abusive, et y a été appliqué, surtout dans les États nouveaux, à des entreprises qui ne le comportaient point. De là les faillites si fré-
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quentes des banques de ces États, l'absence de sécurité dans la circulation, les crises commerciales, la ruine d'une foule d'entreprises et de particuliers, et en somme un retard plutôt qu'une accélération dans le développement de la richesse et de la civilisation.
Nous venons de prononcer un mot qui joue un grand rôle dans les théories des partisans des banques libres : celui de crises commerciales. Suivant l'opinion de ce groupe d'économistes, ces crises si funestes et devenues si fréquentes n'ont d'autre cause que l'absence de liberté des banques d'émission, le régime de monopole ou de réglementation auquel ces établissements sont soumis. Dans les pays où domine un semblable régime , disent-ils, les crises commerciales sont toujours précédées d'une période de pléthore, d'engorgement des capitaux. On voit le numéraire s'accumuler dans les caisses des banques privilégiées, les comptes courants s'élever ; l'argent ne sait où se placer. Alors naissent de grandes entreprises plus ou moins bien conçues, chemins de fer, canaux, mines et usines, où les capitaux se précipitent, faute d'autres moyens de placement. On les retire des banques qui, effrayées de lara-. pide disparition de leurs encaisses, restreignent leurs escomptes et leurs avances, et donnent ainsi le signal de la crise. Or, cet engorgement de capitaux n'a d'autre cause première que le régime du monopole, qui les empêche de se consacrer à la formation d autres