DE L ET AT
On pourrait adopter pour le partage des produits de l'escompte entre la banque et l'État un autre point de départ, soit S au lieu de 4 p. i 00, et une autre base de répartition, par exemple, attribuer à l'État 1,20 au lieu de 1,10 par chaque 1 p. 100 de surélévation de l'escompte 1 . L'important, c'est d'établir un principe qui intéresse directement la banque au maintien d'un taux modéré de l'es-
1. Voici quelle serait, dans celte dernière hypothèse, la rép iition des profits de l'escompte entre la banque et l'État , en pre nanl toujours pour maximum régulateur le taux de 4 p. 100 :
Taux d'escompte.
Part de la banque.
Part de l'État. 1.20 p. 100 2.40 ~ 3.60 — 4.80 — 6.00 — 7.20 —
compte, qui l'associe dans une certaine mesure aux souffrances que l'élévation exagérée de l'intérêt inflige à l'industrie et au commerce , et mette un terme au douloureux contraste que présente un établissement privilégié s'enrichissant de la détresse générale, qu'il a le pouvoir de préparer par ses fautes et défaire éclater par ses rigueurs.
Ce serait presque faire injure à la perspicacité du lecteur que d'insister plus longtemps sur la convenance d'une mesure contre laquelle il n'y a pas un seul argument sérieux à invoquer. Cette mesure devrait être également appliquée aux banques provinciales, si jamais on se décidait à les rétablir. Sous sa bienfaisante influence, on verrait les banques montrer, dans les périodes d'abondance et de prospérité , une prudence et une réserve qui leur ont quelquefois manqué. Stimulées parle tout-puissant aiguillon de l'intérêt personnel, elles s'attacheraient à réunir leurs ressources en temps utile, à réfréner dès l'origine les excès de la spéculation commerciale, à prévenir les crises, au lieu de les laisser se former pour leur opposer trop tard une répression brutale, mais lucrative. Elles deviendraient véritablement alors les organes supérieurs et les régulateurs du commerce et de l'industrie, et ne sauraient jamais encourir le reproche d'en être les parasites et les tyrans.
Il est inutile d'entrer dans de longs développe-
ments sur les deux dernières mesures que nous avons indiquées comme d'utiles correctifs du monopole de la banque unique, et du pouvoir qui lui est attribué d'élever à volonté et sans limite le taux de l'escompte. La plus importante consiste dans l'établissement de taux d'escompte différents pour le papier de l'industrie et du commerce intérieur et pour le papier de banque et de change. Il est évident que le papier de la première catégorie ne fait courir aucun danger à l'encaisse de la banque, et qu'il n'est jamais créé en vue de la spéculation ou de l'exportation du numéraire. Qu'un fabricant de toiles tire des traites sur le marchand de nouveautés qui lui a acheté ses produits et les remette à son escompteur qui les présentera à la banque, qu'un maître de forges agisse de même pour se couvrir de la valeur du fer qu'il a livré à ses correspondants, on cherche en vain quel inconvénient pourrait résulter pour la banque de l'admission de ce papier à bas intérêt. Mais, que des banquiers de Vienne, de Turin ou de Constantinople tirent sur leurs correspondants de Paris au profit d'un troisième banquier qui vient présenter les traites à la banque, pour se procurer de l'argent au moyen duquel on escomptera à haut prix des obligations du gouvernement autrichien, italien ou ottoman; que des spéculateurs en sucre ou en coton fassent venir de l'étranger dix fois plus de marchandises qu'ils n'en peuvent
payer, pour les mettre en entrepôt et déterminer une hausse factice ; qu'ils fassent faire traite sur eux de l'étranger pour les payer, qu'ils se vendent et se revendent dix fois les uns aux autres la même marchandise, en créant à chaque opération plus ou moins sérieuse des effets que l'on présentera à la banque, pour entretenir le plus longtemps possible un agiotage effréné : le danger de l'admission d'un tel papier à l'escompte est manifeste, et il est légitime de le repousser soit par un refus catégorique, soit par une élévation d'escompte qui découragera les spéculateurs, en absorbant leurs bénéfices. Or, ces diverses natures de papier sont, à bien peu d'exceptions près, très-faciles h distinguer pour uq escompteur expérimenté. Pourquoi donc ne pas les frapper de taux d'escomptes différents, de manière à laisser jouir des avantages ordinaires celui qui est le résultat du mouvement naturel et régulier de l'industrie et du commerce, et à ne grever que celui qui représente des spéculations téméraires, des prêts usuraires aux États étrangers, des opérations d'accaparement et d'agiotage sur les marchandises, et qui seul peut compromettre les réserves métalliques?
C'est par les mêmes raisons que nous proposons de laisser une plus grande indépendance aux succursales à l'égard de la banque centrale, surtout en ce qui concerne la fixation du taux de l'escompte. On n'aperçoit pas la nécessité absolue d'un taux dVs-
compte uniforme pour toute la France, et on se demande pourquoi, lorsque l'encaisse de la banque est menacé à Paris, au Hàvre ou à Marseille, il faut que les filateurs de Reims et de Saint-Quentin, les forgérons et les rubaniers de Saint-Etienne, les drapiers d'Elbeuf et de Louviers, qui ne demandent pas à la banque plus d'espèces qu'à l'ordinaire, soient tout à coup écrasés par des taux d'escompte exorbitants, destinés en réalité à écarter un papier absolument différent du leur. Il serait donc convenable que l'élévation de l'escompte ne s'appliquât qu'aux places où l'encaisse est réellement menacé, où règne une spéculation désordonnée, et que les succursales où les affaires suivent leur cours ordinaire, où l'encaisse se maintient à son niveau régulier, eussent le droit de se soustraire à l'élévation de l'escompte, tant qu'elles resteraient dans ces conditions. Pour peu que l'industrie et le commerce sérieux des localités où sont établies ces succursales fût représenté dans leur administration, celle-ci saurait bien se mettre en garde contre les opérations des arbitragistes, contre le papier de complaisance, et s'assurer ainsi la conservation du bienfait de l'escompte à bon marché. Par là, le système d'une banque unique avec de nombreuses succursales se rapprochera, autant que possible, du régime des banques régionales, dont les avantages ont été exposés plus haut. Nous avons accompli la tâche que nous nous
étions proposée dans cette seconde partie, celle de reconnaître les caractères et les causes des crises qui, depuis douze ans, sévissent trop fréquemment dans le domaine de la circulation, et de signaler les remèdes pratiques qui pourraient y être apportés. Parmi les causes de la variabilité et de l'élévation de l'escompte, nous avons exclusivement concentré notre attention sur celles qui peuvent être imputées à l'organisation de notre banque d'émission, négligeant, comme n'étant pas de notre domaine, celles qui proviennent de la direction générale imprimée aux capitaux du pays, à la politique extérieure et aux finances publiques. Sans nul doute, les guerres dispendieuses et lointaines, les fréquents emprunts qu'elles ont rendus nécessaires , la consommation improductive d'immenses capitaux qui en a été la suite, les énormes immobilisations qu'ont occasionnées la construction de notre réseau de chemins de fer et la rapide rénovation de nos villes, ont dù exercer une action sensible sur l'abondance des ressources consacrées aux besoins du commerce et de l'industrie, et réagir sur le taux de l'escompte. Néanmoins, ces causes générales ne suffisent pas à expliquer ni h justifier les brusques fluctuations et les élévations excessives de l'escompte qui ont signalé les huit dernières années. En effet, l'action de ces causes générales peut être mesurée assez exactement parla dépréciation des cours de la rente, et par les va-
riations d'intérêt des bons du Trésor depuis 4853. Or, c'est à peine si les écarts maxima révélés par ces deux valeurs entre les taux courants du loyer des capitaux se traduisent par une différence de 1 pour 1 00, lorsque Ton compare la période la plus favorable antérieure à 1 853 aux années les plus difficiles que nous ayons eu à traverser depuis cette date. Les écarts de l'escompte, au contraire, ont été de 4, S et même 6 pour i 00 au-dessus de la moyenne considérée autrefois comme normale. On est donc fondé à n'attribuer aux causes générales de renchérissement des capitaux qu'une très-faible influence sur les mouvements désordonnés de l'escompte, et à chercher surtout la raison de ces mouvements dans quelques vices d'organisation du puissant établissement financier qui est spécialement chargé de les régulariser.
A nos yeux, le vice radical, c'est la centralisation du monopole de l'escompte et de l'émission entre les mains d'une seule institution de crédit opérant sur toute l'étendue du territoire. Le remède à ce mal, c'est la création de banques régionales fortement constituées et dotées de toutes les libertés conciliâmes avec la sécurité delà circulation.
Si l'on suppose cette solution écartée comme trop radicale, il ne reste plus qu'à corriger les défauts signalés dans l'organisation actuelle de la banque de France.
En première ligne, figure l'immobilisation en rentes sur l'État de la totalité du capital de la banque, immobilisation qui laisse cet établissement dépourvu de fonds de réserve et de roulement, en présence des besoins plus étendus et plus mobiles du commerce. Sur ce point, en dehors des organes de la banque et du gouvernement, il y a presque unanimité. Indiquée par la commission de la Chambre des députés en 1847, réclamée en vain par la commission du Corps législatif de 1837, préconisée par le plus grand nombre des économistes, la mobilisation du capital de la banque , sa transformation en valeurs sur l'étranger facilement réalisables, et au besoin en numéraire, apparaissent comme une nécessité de la situation.
Un mal presque aussi grave, c'est l'extension de la circulation par la voie des avances sur titres de bourse et des prêts à l'État, qui grossissent le passif exigible de la banque et réduisent les ressources qu'elle peut consacrer à sa véritable mission : l'escompte du papier commercial. Les avances sur titres sont, de plus, l'un des moyens qu'emploient les exportateurs de numéraire pour vider les caves de la banque. 11 est donc hautement désirable de les voir supprimer.
La banque étant surtout destinée à régulariser la circulation industrielle et commerciale, ne vivant que du tribut qu'elle prélève sur l'activité produc-
tive, la plus large place doit être faite dans sa direction aux délégués du commerce et de l'industrie. L'intérêt de ses actionnaires et celui de la haute banque, qui seuls sont représentés aujourd'hui dans ses conseils, n'y doivent, au contraire, jouer qu'un rôle secondaire et subordonné à l'intérêt général du public.
Ces réformes seraient complétées par l'attribution aux dépôts d'un intérêt croissant avec le taux de l'escompte, qui retiendrait dans les caisses de la Banque les sommes que lui enlèvent d'autres établissements. A défaut de cette mesure, il serait juste et nécessaire d'appliquer à la banque , en cas d'élévation de l'escompte au-dessus d'un certain taux maximum, un système de partage avec l'État qui réduisît progressivement ses bénéfices. La banque demeurerait ainsi libre d'élever son escompte ; mais ce serait à ses dépens, sous la menace d'une clause pénale dont elle saurait, selon toute vraisemblance, éviter presque toujours l'application en ne dépassant pas le taux fixé comme maximum.
Enfin, l'établissement de taux différents d'escompte, dont le plus bas serait appliqué au papier de l'industrie et du commerce intérieurs, le plus élevé aux effets tirés de l'étranger et représentant soit des opérations de change et de finances, soit des importations de marchandises ; une certaine indépendance laissée aux succursales pour la fixation du taux de
l'escompte : telles sont les mesures qui nous paraissent les plus propres à régulariser les conditions de la circulation et à corriger les défauts inhérents à une centralisation excessive du crédit.
On ne saurait douter que l'adoption de ces mesures, ou du moins des principales d'entre elles, n'exerçât une heureuse influence sur le bas prix et la régularité de l'escompte. De ces réformes, celles auxquelles nous attachons le plus d'importance sont la mobilisation du capital de la banque, et le système de décompte des bénéfices, qui intéresserait cet établissement à n'excéder que le plus rarement possible un certain taux. La suppression des avances sur titres, la réorganisation des conseils de régence et d'escompte, dans le sens de la prédominance de l'industrie et du commerce, concourraient heureusement avec les deux mesures essentielles que nous plaçons en première ligne, à ramener les fluctuations de l'escompte à leur limite normale.
L'adoption de ces réformes rencontrera, selon toute vraisemblance, trois natures d'obstacles ; l'intérêt et les habitudes de la banque de France; l'influence de la classe puissante que l'on désigne sous le nom de haute banque; enfin, et par-dessus tout, les idées fausses et les préjugés enracinés qui ont régné, de tout temps et en tous pays dans les régions gouvernementales, sur le rôle d'une banque de circulation privilégiée. Exposons en quelques mots
les raisons qui, selon nous, devraient faire tomber ces oppositions, pour le plus grand avantage de ceux-là mémo qui semblent intéressés à les maintenir.
La banque de France a mi le chiffre de ses bénéfices et de ses opérations suivre une progression rapide depuis 1852 jusqu'à ce jour. Mais il est à remarquer que le développement de l'escompte, qui est l'attribut normal de la Banque et la source la plue sure de ses profits, semble frappé d'arrêt depuis que la loi de 18S7, en décrétant la liberté de l'exhaussement de l'intérêt, a supprimé la limite qui formait le correctif du privilège et la garantie de sécurité pour le commerce. En effet, la masse des escomptes de la Banque, de 1,824,469,800 fr. qu'elle atteignait eu 1882, était arrivée, par une progression constante et régulière, à 5,648,739,500 fr. en 1857. A partir de cette date fatale, elle descend à 4,179,371,400 fr. en 1858, chiffre inférieur à celui de 1856, et ne se relève qu'en 1863 à 8,688,234,500 fr. 11 est vrai que, pendant la même période, la moyenne du portefeuille, qui avait atteint 497,368,000 fr. en 1857 et était retombée à 371 ,112,000 en 1 858, s'est élevée à 605,403,000 fr. en 1863, ce qui démontre que l'échéance moyenne des effets remis à l'escompte s'est sensiblement allongée, d'où doit résulter pour la banque un surcroît de bénéfices. Néanmoins, malgré cette compensation, il est incontestable que
la masse des valeurs commerciales présentées à l'escompte de la banque ne s'accroît plus, depuis 1857, avec la même rapidité que sous le régime antérieur.
L'une des principales causes de ce ralentissement est, selon toute vraisemblance, la crainte qu'inspirent au commerce les brusques élévations de l'escompte. Chacun restreint ses affaires, évite autant que possible de recourir au crédit, ou cherche ailleurs qu'à la banque des ressources moins onéreuses et plus assurées. Des mesures tendant à faire régner le bas prix et la régularité de l'escompte auraient pour effet immanquable de favoriser la création de la matière escomptable et son afflux à la banque, qui retrouverait bientôt, et au delà, dans les produits réguliers de l'escompte à 3 et 4 p. 100, des bénéfices supérieurs aux profits accidentels qu'elle retire maintenant de l'escompte à 6 p. 100 et des avances sur valeurs. Ces mesures sont la mobilisation du capital, qui garantirait le maintien des encaisses, la suppression des avances sur titres, qui réduirait la circulation et rappellerait à la banque une somme importante de numéraire ; enfin le décompte pénal des bénéfices que nous avons proposé, et qui, tout en laissant à la banque une liberté de mouvements quelquefois nécessaire, donnerait à l'industrie et au commerce une garantie sérieuse contre les élévations excessives de l'escompte. Or, la mobilisation du capital peut s'accomplir sans perte
cuAi'iriiE y
sensible pour lu banque, car eu mauuBiivraiit habilement sur le terrain des changes, elle retirera probablement de son capital, parle placement en traites sur l'étranger, un revenu au moins égal à ses semestres de rentes. Les avances sur titres ne produisent qu'un assez faible bénéfice, qui serait promptement compensé par l'accroissement dés escomptes. Quant aux profits supplémentaires résultant des fréquentes élévations de l'escompte au-dessus de 4 p. 100, la justice et la prudence conseillent à la banque d'y renoncer au plus tôt, et sans se plaindre. En effet, si les détenteurs et les acquéreurs de ses actions, sur la foi de bénéfices accidentels et anormaux, ont eu la témérité de capitaliser à 3,500 fr. des titres qui ne représentent qu'un actif réel de 1,100 fr., ils ne sauraient invoquer comme un droit acquis l'énorme plus-value de 2,400 fr. qu'il leur a convenu de fixer comme prix du privilège accordé à la banque. Prétendre que tous les grands intérêts du pays doivent être sacrifiés au maintien de cette plus-value, qu'il faut , pour consolider la hausse d'actions sacro-saintes, que le commerce et l'industrie continuent à subir des taux d'intérêt supérieurs au loyer ordinaire de capitaux moins sûrement garantis, ce serait provoquer des récriminations trop justes et des hostilités trop générales pour ne pas être périlleuses. 11 serait peut-être imprudent d'appeler, par un défi jeté à l'opinion, un examen rigou-
reux de la valeur et de l'indissolubilité du contrat intervenu en 1 857 entre le gouvernement et la banque de France. Pour avoir trop obstinément résisté aux besoins du temps et aux aspirations générales, on a vu briser des puissances plus grandes et non moins respectables qu'un établissement financier. Mais, nous avons trop de confiance dans le patriotisme et le dévouement de la banque aux intérêts généraux pour supposer que, le jour où une solution favorable des difficultés actuelles viendrait à être découverte et généralement approuvée, elle se retranchât, pour la repousser, derrière la lettre de sa charte et les prétendus droits de ses actionnaires.
La classe des grands banquiers, habituée par une longue possession à gouverner la banque de France, verrait probablement avec un profond déplaisir l'influence des manufacturiers et des négociants se substituer à Ja sienne dans la direction de cet établissement. Cette substitution n'est pourtant que la conséquence nécessaire de l'immense développement industriel et commercial auquel nous assistons, et qui ne permet plus la continuation des anciennes méthodes pratiquées dans les grandes affaires. Autrefois, le commerce et l'industrie n'ayant encore que des besoins d'escompte peu étendus, les encaisses de la banque de France étant presque toujours surabondants, les grands banquiers pouvaient sans inconvénient faire de cet établissement leur
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caisse et leur réserve d'argeut. Quand une importante opération, telle qu'un emprunt d'État, exigeait de leur part le déploiement de grandes ressources, ils apportaient à la banque leur portefeuille d'effets commerciaux, lui déposaient des titres de rente, et obtenaient ainsi d'elle le numéraire dont ils avaient besoin. Ils allaient plus loin encore. En se donnant réciproquement des garanties et des couvertures, ils faisaient traite les uns sur les autres, et présentaient ces traites à l'escompte aux principales banques de l'Europe, qui n'avaient garde de les refuser, étant toutes placées sous l'influence des créateurs, accepteurs et endosseurs de ces effets, et y trouvant d'ailleurs réunies toutes les garanties de solvabilité. Comme les banques avaient presque toujours un large excédant d'encaisse et un maigre portefeuille commercial, elles ne voyaient que des avantages dans cette manière de procéder, qui leur permettait d'utiliser fructueusement leurs ressources inactives. Les banquiers, de leur côté, s'étaient fait une douce habitude d'opérer avec leur crédit, qui mettait à leur disposition l'argent du public déposé dansles caisses des banques de circulation. Aujourd'hui cette situation est profondément changée. Le papier de l'industrie et du commerce a pris un développement tel, que son escompte suffit à absorber toute la circulation des banques. Cette circulation s'est ellemême accrue, tandis que les encaisses se réduisaient *
par suita des nombreux emplois offerts aux capiteux disponibles. Tout le numéraire qui reste entre les mains des banques doit être soigneusement conservé par elles, pour servir de garantie à la masse de leurs billets émis. 11 n'est plus suffisant pour subvenir à la fois à cette destination et aux besoins accidentels des banquiers. Il faut donc que ceux-ci opèrent désonnais avec leur argent, au lieu d'user uniquement de leur crédit et de rencaisse des banques publiques. Cela peut leur sembler d'abord pénible, bien qu'un tel changement ne fasse que les ramener à la loi essentielle de leur profession. En effet, comme ils sont des marchands d'argent, il est naturel qu'ils soient bien approvisionnés de leur marchandise. S'il en résulte pour eux d'abord quelques difficultés, ils sauront s'en indemniser, en mettant à plus haut prix leurs services.
D'un autre côté, les changements qui auraient pour effet de réserver au commerce et à l'industrie toutes les ressources des banques de circulation, produiraient des conséquences indirectes très-favorables au développement des opérations des banquiers. En effet, la principale source des bénéfices de ceux-ci, c'est désormais la soumission des emprunts d'État, l'organisation et l'émission des titres des compagnies ayant pour objet les travaux publics, les transports terrestres et maritimes, ou l'exploitation de quelques grandes industries. Ils
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opèrent surtout comme directeurs et intermédiaires du public, pour le placement des capitaux formés par l'épargne annuelle. Or, l'une des sources les plus fécondes de cette épargne, ce sont les profits industriels et commerciaux. Par conséquent, tout ce qui favorise la marche normale et les progrès de l'industrie et du commerce favorise aussi le développement des capitaux, c'est-à-dire de la matière exploitable sur laquelle la haute banque opère avec le plus de bénéfice. Mais quel plus grand bienfait peut-on assurer à l'industrie et au commerce, que la régularité et le bas prix de l'escompte ? Les banquiers savent, mieux que personne, quelle heureuse influence un semblable régime exerce sur le développement général des affaires. Ils devraient donc comprendre que, s'il y a d'abord pour eux quelques désavantages apparents à cesser de dominer les banques de circulation et d'en user comme d'un instrument commode et docile, ces désavantages seront bien plus que compensés par la prospérité générale que produirait une réforme intelligente de ces organes essentiels du crédi^
Ces considérations s'appliquent avec plus de force encore aux gouvernements. Les banques de circulation, à Tépoque de leur fondation, ont été surtout envisagées comme de puissantes machines financières propres à procurer des ressources aux États, sous la double forme du prêt de leur capital d'éta-
bassement, et de l'avance de leurs billets. Aussi longtemps que les besoins du commerce et de l'industrie ont été peu développés, ce système a pu fonctionner, tant bien que mal, par deux raisons : l'une, c'est que les capitaux du public, moins sollicités par des emplois productifs, s'accumulaient plus abondamment dans les caisses des banques, sous la forme de dépôts gratuits ; l'autre, c'est que l'émission qui s'opérait par le canal de l'escompta commercial, n'était pas suffisante pour saturer complètement de billets le domaine possible de la circulation fiduciaire. Il restait donc une certaine place disponible, que pouvaient occuper les billets émis par la voie des avances à l'État. Cela est si vrai, que l'émission sous cette dernière forme n'a jamais pu se développer, sans dépréciation des billets, que lorsque la défiance qui suit les grandes crises politiques, en resserrant le crédit commercial, réduisait les besoins de l'escompte, et élargissait ainsi la part qui pouvait être attribuée, dans la circulation, aux billets remis à l'État. C'est le phénomène qui s'est produit après 1830 et 18lfc, lorsque la Banque a fait de larges avances au Trésor. Ces avances coïncidaient avec une extrême réduction du portefeuille commercial, et dès que celui-ci a commencé à se relever, il est devenu nécessaire de les restreindre.
Mais aujourd'hui , le moment est arrivé où les banques ne peuvent plus servir deux maîtres. Les
besoins de l'escompte sont devenus si grands, qu'ils absorbent à eux seuls toute la somme de monnaie fiduciaire que la circulation peut régulièrement supporter. Il n est plus possible d'en détourner une partie au profit de l'État, sans empiéter sur la part que le commerce réclame. D'un autre côté, en présence de la réduction des encaisses et des impérieuses exigences d'un commerce extérieur toujours croissant et soumis à des fluctuations étendues, le capital des banques doit entrer lui-môme en action, comme réserve de numéraire et de change, et il ne peut le faire qu'autant qu'il sera dégagé de la captivité où l'État avait pu, dans d'autres temps, le retenir, sous la forme de rentes immobilisées. Les financiers de la vieille école gouvernementale n'envisageront probablement qu'avec horreur l'idée de renoncer à cette commode machine à emprunts, qu'ils se plaisaient à voir dans une banque de circulation monopolisée. Cependant, c'est à nos yeux une nécessité qu'il faudra subir dans un prochain avenir, sous peine d'éterniser les embarras et les crises. Bien loin de s'en plaindre, tout politique intelligent doit s'en féliciter, C'est en effet un heureux symptôme que ce rapide développement du commerce et de l'industrie, qui tend à absorber à lui seul toutes les facultés de la circulation fiduciaire. En secondant ce mouvement, au lieu de l'entraver, en rendant à l'activité productive la pleine disposition des instruments de crédit
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qui sont surtout créés pour elle, on activera puissamment l'essor du travail et de la richesse publique. Or, c'est dans l'accroissement de la production, la diffusion de l'aisance, la rapide formation et la facile utilisation des capitaux, que résident les ressourcés les plus sûres du gouvernement. C'est là qu'il retrouvera au centuple l'équivalent des quelques millions qu'il emprunte péniblement à la circulation fiduciaire, et qu'il puisera des éléments de crédit bien supérieurs au chimérique avantage de maintenir immobilisées des rentes représentant un capital de 150 à 200 millions. Nous croyons donc qu'un financier habile et prévoyant ne devrait pas, s'il en avait le pouvoir, hésiter un seul instant à dégager la Banque de tous les liens dans lesquels l'État la retient enlacée, à lui rendre la libre disposition de son capital, et à lui restituer ses avances, fût-ce au prix d'une aggravation momentanée de la dette flottante.