DIALOGUE
Tii ouy av cicinooîtOTïpcî tÇ '/,p.àiv -/évo:TO irpoi r»iv ôtxriv CToO, u nîlâTuv ; :? Te >«3 yutya/.ovoioc Gawiiayr»;, xat f/ xoc/),tswvtoc (Jtivwî Attix-/;, zal To y.£;(apto'/zevov xaî irttôoû; fiiatàv, iq ti Çwvtïti; , xat TO àwpiSè; , xaî to iTra7&i/à» tv xaîpcd Twv (fKoSiî^tùiv, izivxct raÛTa ffOc àOpcx
Qui de nous serait plus que toi en état de plaider cette cause, ô Platon? Sublimité merveilleuse de la pensée, douceur du style, atticisrae parfait, grâce persuasive, sagacité, mesure, force entraînante d'argumentation, toutes ces qualités surabondent chez toi.
( Ll'Ciejj, le Pécheur, 22.)
Callias, fils d'Harpalus, de la tribu Pandionide, avait rendez-vous avec deux de ses amis sous les galeries du Pœcile. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, rempli d'intelligence et de savoir. Ami de Ménandre et son admirateur passionné, il l'avait soutenu en toute occasion contre ses rivaux; et depuis sa mort, qu'il avait ressentie comme celle d'un père et d'un maître, il ne
quittait plus ses ouvrages, mais il les relisait sans cesse, et l'on pouvait dire sans exagérer qu'il les savait par cœur (1). En attendant ses amis, il examinait la riche collection de tableaux que renfermait le portique. Les sujets de ces tiibleaux, peints par des maîtres fameux, étaient la guerre de Troie, les secours fournis par les Athéniens aux Héraclides, leurs victoires sur les Lacédémoniens à QEnoë, sur les Perses à Marathon, sur les Amazones dans les champs de l'Attique. Ces souvenirs glorieux agirent sur l'âme de Callias, et, en voyant les marques de l'antique grandeur d'Athènes, il sentit plus vivement sa décadence présente. Quelle série de malheurs avait accablé sa patrie depuis que la main de Polygnote, de Mycon et de Pandœnus avait tracé ces immortels tableaux! Et, au moment où il les contemplait, Athènes, misérable jouet des successeurs d'Alexandre, n'obéissait-elle pas à Démétrius? A ces pensées, des larmes involontaires coulèrent sur les joues de Callias ; mais il porta la main à ses yeux et lâcha de maîtriser ses émotions, car il venait d'apercevoir les amis qu'il attendait.
Le plus jeune des deux, Mt'ganippe, âgé de vingt ans, était fils de Polydore, et appartenait à la tribu Acamantide. Son compagnon se nommait Straton ; il était né dans la ville d'Enna, en Sicile, et on le disait fils de Diodes ; son apparen( e était celle d'un homme fatigué par l'âge et le malheur. Il pouvait avoir une soixantaine d'années.
Après les saluUitions habituelles : Par Jupiter! dit Callias, je n'espérais déjà plus vous voir. Qui donc a pu vous relarder ainsi ?
— Nous étions outrés dans un gymnase, répondit
(ï) Au dire de Denys d'Halicarnasse ol de Dion Cbrysostome, loui homme bien flové devait savoir loul M<?nan(tre par cœur.
Méganippe; et, voyant que l'heure du rendez- vous approchait, nous nous disposions à sortir, quand le maître de paleslî'e annonça qu'il allait montrer des exercices nouveaux. Alors la cuiiositë nous a pris tous les deux , et nous sommes restés.
— Eh quoi! tous les deux? dit Callias. De ta part, la chose me semble naturelle; mais que Straton....
Le Sicilien l'interrompit ; J'ai, dit- il, ù Callias, un goût prononcé pour les exercices du gymnase. Je ne les pratique pas, il est vrai ; car, tu le vois, je suis d'une complexion délicate; mais j'ai le plus grand plaisir à les regarder : c'est là ma seule passion. .;>
— On ne peut être plus sage, et Bias lui-même, s'il revenait, n'aurait rien à te reprocher.
— Cependant, dit Méganippe, il me semble que Straton a une autre passion encore.
— Moi! s'écria Straton, tu es dans l'erreur, mon cher.
— Une passion qui consiste, comme la première, à regarder. . . .
— Quoi? quelque chose?
— Non.
— Quelqu'un?
— Assurément.
— Et qui donc, au nom des dieux? ; iKi
— Est-il possible, répondit gravement Méganippe, que tu aies oublié l'objet qui tant de fois t'a charmé les yeux, et qui, par les yeux, descendant jusqu'au fond de ton cœur, l'a rempli d'une tendre affection?
— Je ne sais, en vérité, qui tu veux dire.
— Ne connais-tu pas un certiiin poète comique?...
— Philémon! Que ne le disais-lu? M est vrai , je ne puis me rassasier de le voir, de voir cette tète qui a reçu tant de couronnas. C'est mon compatiiolo ; c'est un grand honmie !
Callias se détourna pour cacher un sourire ; puis, d'un air sérieux : Comment peux-tu vouloir m'afttiger à ce point, dit-il, ôStraton? Quoi! sachant que j'ai voué un ( ulte à la mémoire de Ménandre, tu n'hésites pas à faire l'apologie de son rival et à célébrer devant moi ses triomphes?...
Stiaton ne voyait pas que Callias plaisantait. Le croyant fâché, il lui dit : Pardonne-moi cet excès d'enthousiasme; j'avoue que mes paroles ont été trop peu mesurées, et j'ai honte.... Puis, changeant de discours : A propos de Ménandre, te souviens-tu qu'autrefois tu avais promis de nous parler de ses comédies, de nous les expliquer? — Callias dit qu'il s'en souvenait.
— Je serais bien aise alors que tu voulusses tenir ta parole, et dès aujourd'hui même, puisque nous avons du loisir.
— Mais, demanda Callias, l'affaire pour laquelle nous nous sommes réunis, la renverrons-nous h un autre jour?
— Assurément, dit Straton, car je brûle de t'entendre.
Straton n'avait pas la moindre envie d'entendre (Rallias; mais il disait cela pour se conserver les bonnes grâces d'un ami riche et puissant.
— Eh bien! reprit Callias, j'accéderai à ton désir, si notre (;her Méganippe le partage.
Méganippe répondit qu'il le partageait, et que, si Callias était assez bon pour leur exposer ses idées sur Ménandre, il allait prêter à son discours une oreille respectueuse et attentive. Callias était heureux intérieurement d'avoir une si belle occasion de parler de son auteur favori, et d'infliger l'éloge de Ménandre à un partisan de Phih'mon; et puis il voyait (ju'il rendrait service à Mégani[)pe, jeune homme d'iui beau naturel, et singulièrement épris de lnu( ce <|ui pouvail dévelop-
per en lui la science et la vertu. Il commença en ces termes :
— Crois-tu, mon cher Straton, que Ménandre se soit proposé un but quelconque en écrivant des comédies; ou, pour parler plus généralement, crois-tu que la comédie ait un but?
— Je le crois.
— Et tu as raison; mais ce but, quel est-il? dis-moi.
— La belle question ! n'est-ce pas de faire rire?
— Peut-être dis-tu la vérité; mais prouve-moi qu'il en est ainsi.
— Tu sais comme moi , ô Callias , que la comédie est une moquerie continuelle; on y raille les philosophes, les parasites, les soldats fanfarons et, en général, tout ce qui prête à l'invective. Comment alors la comédie n'aurait-elle point pour but de nous faire rire?
— Mais ne t'est-il jamais arrivé, soit en lisant, soit en voyant représenter une comédie, d'être ému d'une autre façon?
— Jamais.
— C'est qu'alors, merveilleux Straton, tu n'as jamais lu que les pièces de l'ancienne ou de la moyenne comédie.
— Comment dis-tu?
— Tu ne me parais pas être au courant de ces choseslà; je vais donc exprimer ma pensée sous une autre forme. Les idées que tu viens d'émettre sur le but de la comédie me font supposer une chose.
— Laquelle? ,
— C'est que tu as lu assidûment les poètes antérieurs à Philénion, tels qu'Aristophane, par exemple, et l'oncle de Ménandre, le grand Alexis.
— Moi? jamais. Je ne connais d'autre poète au monde (jue Philémon.
— Alois je m'étonne, mon (hcr, que tu aies parlé
comme lu l'as fait; éit'él les œuvres des deux poêles que je viens de nommer el toules celles de ce genre peuvent, à la rigueur, faire croire que la comédie a pour but unique d'exciter le rire, il n'en est pas tout h fîîil de même des pièces de Philémon.
— Pour moi, dit Méganippe, je connais peu Philémon; mais je connais Ménandre, et j'ai vu représenter quelques-unes de ses comédies. Eh bien ! si j'ai ri souvent y ' souvent aussi je me suis senti louché jusqu'aux larmes. Par exemple, y a-t-il rien de plus tendre et qui aille plus au cœur que les prières par lesquelles l'amant liai cherche à recouvrer l'amour de sa maîtresse? Rappelez-vous ces scènes presque tragiques où le soldat Polémon, après avoir, dans un transport jaloux, arraché les cheveux de la jeune fille qu'il aime, se jette à ses genoux , et la conjure en pleurant d'oublier son crime. Certes, à moins de dire que Ménandre n'entendait rien à son art, il faut bien avouer, d'après ces exemples, que la comédie n'est pas étrangère à la peinture des passions, et qu'elle sait nous loucher quelquefois.
^"— A merveille, mon cher Méganippe, lui dit Callias. l\ïais, puisque lu as si bien parlé, permets-moi de l'interroger à ton tour.
— Interroge, Callias; je ferai en sorte de bien répondre.
— Quel mot emploierons-nous pour exprimer que la comédie, telle du moins que l'a instituée Ménandre, nous émeut et nous ré'éréetour à tour?
— En Vérité, Callias, je ne sais quel mot nous emfîloierons.
" — Ces impressions de tristesse et de gaieté sont difl'érpntes; mais ne laissent-elles pas au fond de Tâme iirt sentiment (pii est le même dans les deux cas?
— Sans aucun doute.
' '^ Ce îicnlimenl, (piel est-il?
— Un sentiment de plaisir.
— Fort bien. Voilà le mot trouvé; et, à moins que Slraton ne soit pas de notre avis, nous dii'ons que la comédie a pour but de plaire.
Straton déclara qu'il partageait l'opinion de ses deux amis.
— Maintenant, dit Callias, je vois encore autre chose dans la comédie.
— Est-ce possible? interrompit le Sicilien.
— Assurément, et bientôt tu le verras comme moi.
— Réponds, Méganippe, la comédie est-ce une chose utile ou inutile?
— C'est une chose utile.
— N'y a-t-il pas différentes sortes d'utilité, suivant l'objet auquel on s'applique?
— Je ne saisis pas bien ta pensée.
— Vois si tu l'entendras de cette façon. L'utilité d'une cuirasse n'est-elle pas d'abriter la poitrine?
— Qui en doute?
— L'utilité d'un cheval n'est-elle pas de nous mener plus vite où nous voulons aller, et ainsi de suite, chaque chose ayant son genre d'utilité particulière?
— Sans contredit.
— Examinons donc, ô Méganippe, quelle peut être l'utilité des comédies.
— Comment faire cet examen ?
— Delà manière suivante :lN'as-tu point remarqué, dans les comédies de Ménandre, que les personnages n'avaient pas tous le même caractère ni la même conduite; mais que les uns étaient fous et les autres sages , les uns bons et les autres méchants, et d'autres choses semblables?
— Je l'ai souvent remarqué.
— Ne t'es-tu pas aperçu aussi qu'en général la sîigesse y étiit récompensée et la sollise punie?
— ïrès-souvont, ('allias.
— N'est-ce pas là une image de la vie humaine?
— Jl est vrai.
— Et ne peut-on pas, en voyant une image si parfaite, apprendre à connaître l'original ?
— Assurément.
— N'est-ce donc rien que de connaître la vie et de savoir ce qui doit nous y rendre heureux ou malheureux ?
— C'est beaucoup, sans doute.
— Quel genre d'utilité assignerons-nous donc à la comédie, qui nous donne de tels enseignements?
— Je ne sais encore comment répondre.
— Ne dirons-nous pas , ô Mégannipe ! qu'elle sert h nous instruire?
— Certainement.
— Ainsi, l'instruction est encore un fruit de la comédie ; et , pour terminer cette recherche préliminaire par une conclusion, nous dirons que la comédie est un art qui a pour but d'instruire et de corriger l'homme en le divertissant.
Straton avait écouté en silence des choses auxquelles il n'aurait jamais pensé ; il sentait confusément que Callias disait la vérité; et peut-être n'aurait-il pas songé à foire des objections , si le nom de Ménandre, revenant sans cesse avec éloge, n'eût froissé ses oreilles et réveillé son zèle pour Philémon. La mauvaise humeur lui fit oublier sa prudence habituelle , et il résolut de contrarier son ami en l'ariétant tout d'abord. Réunissant tous ses souvenirs sur Ménandre, lesquels se composaient de trois ou quatre idées ramassées çà et là, il adressa la parole à Callias, et lui demanda si, à supposer tel le but (le la comédie en général, Ménandre avait été fidèle à ce bul, ajoutant que, pour lui, il avait entendu dire le coniiaire. Callias, surpris de tant d'ignorance et lâché d'être interrompu si mal à propos, ne savait s'il fallait répondre ou passer outre; mais, crjiignant d'aflliger un homme
qui autrefois lui avait rendu service, il prit le parti de dissimuler.
— Ah! Ton dit, merveilleux Straton, que Mënandre n'a pas été fidèle au but de la comédie ? Et quelles sont les personnes qui disent de si belles choses?
— Je ne me rappelle pas leurs noms ; mais voici ce qu'elles prétendaient. Les unes disaient que Ménandre n'avait eu en vue que de montrer son talent d'antiquaire, et elles alléguaient pour preuve les nombreux détails qu'il donne dans ses pièces (moi, je n'en sais rien , je ne les ai pas lues) sur les coupes, les vases travaillés, les marbres et autres objets de même nature. Toutefois j'avoue que je ne suis pas de cette opinion, et je prêterais volontiers à Ménandre des intentions plus élevées.
— Yoilà une sage parole , dit Callias , à la bonne heure ; mais continue ton récit.
— Les autres disaient que c'était l'amour seul qui inspirait sa muse; et en effet il y a de l'amour dans toutes ses comédies.
— Je vois , mon cher Straton , que tu penses comme ces gens-là.
— Je le confesse.
— Ces gens-là se trompent , ô mon ami ! et toi-même avec eux.
— Cependant, reprit le Sicilien, quoi de plus vraisemblable? Tout le monde sait que Ménandre était d'une complexion amoureuse. Combien n'a-t-il pas eu de maîtresses ! La passion le dominait tellement , qu'il n'a pas craint de les traduire sur la scène. Ainsi, personne n'ignore qu'il a donné à sa Glycère un rôle dans le Misogyne.
— Tu es dans Terreur, excellent Stralon, dit Callias, quand tu penses qu'il agissait ainsi par amour. Il ne voulait pas ériger un piédestal à dos femmes artificieuses et coquellcs qui se vendent au pins offran! , mais les
livier à un ridicule éternel, et punir ainsi leur infidélilé.
— Ménandre n'était pas beau, reprit timidement Straton, et l'on conçoit que Glycère
— Ait préféré Philémon. Mais si Ménandre n'avait point la beauté du corps, les dieux lui avaient accordé la beauté par excellence, celle du cœur et du génie; et si Glycère avait été moins aveugle ou moins corrompue, elle eût été fière d'inspirer de l'amour à un si grand homme, et se serait bien gardée de le trahir.
Straton , voyant que Callias s'animait, jugea prudent de battre en retraite; mais, avant de quitter le champ de bataille, il voulut porter à Ménandre un dernier coup.
— Je vois, dit-il, ô Callias! qu'il en est, comme tu dis, sous ce rapport; mais, laissant de côté l'amour, ne croirons-nous pas, comme on l'assure, que Ménandre n'a donné tant de place dans ses comédies aux soldats fanfarons, et n'a dit tant de mal de la guerre et des guerriers que par haine d'Alexandre et des autres héros macédoniens?
— Eh bien î dit Callias, ceux qui prétendent cela ont raison; seulement, ce n'est là qu'un détail auquel il faut laisser, dans les ouvrages de mon maître, le rang qu'il y occupe. Mais , ces réserves faites , avec quelle justice Ménandre n'a-t-il pas raillé l'ivrognerie et la jactance d'Alexandre-le-Grand, ainsi que l'obésité et le luxe de ce porc immonde, Denys, tyran d'Héracléc? Oui, Ménandre chérissait sa patrie. On lui reproche d'avoir été le courtisan de Démétrius de Phalèrc; mais , au moins, celui-là ét;iit Athénien, et l'on ne pouvait rien imaginer de plus paternel que son gouvernement. Enfin, as-tu jamais vu, Stiaton, un courtisan fidèle?
Straton répondit négativement.
— Kh bien! continua Callias, Ménandre, api<s la chute de DénKlrius de IMialèro, lui resta fidèle ; cl quand
Dëmétrius Poliorcète essaya de le séduire, il repoussa la main du tyran et les avances de l'étranger.
Straton , en vSa qualité d'homme indifférent et de Sicilien, ne prenait qu'une part médiocre à ce qui touchait si fort Callias et transportait d'enthousiasme le jeune Méganippe ; il ne voyait que le danger d'une telle conversation. Aussi, posant sa main sur le bras de Callias : Silence, dit-il, fils d'Harpalus, silence !
— Eh quoi! poltron, répondit Callias, ne vois-tu pas que personne ne nous écoute?
Straton jeta les yeux autour de lui , et s'assura qu'en effet il n'y avait personne.
— Poltron, répéta Callias, as-tu peur du tyran? Philémon a plus de courage que toi.
— Philémon?
— Oui, puisqu'il n'a pas craint de railler la sottise de Maga, tyran de Cyrène. Il est vrai que cette hardiesse a failli lui coûter cher plus tard, lorsque, banni d'Athènes, il fut jeté par la tempête sur les côtes d'Egypte, et tomba entre les mains du prince offensé.
Straton pria Callias de raconter cette aventure.
— Le temps me manque pour cela, dit Callias, et il me tarde de rentrer dans mon sujet.
Qu'avons-nous dit , en dernier lieu , mon cher Méganippe?
— Tu venais de démontrer , répondit le fils de Polydore, que le but de la comédie, en général, était de donner aux hommes des leçons de conduite, et tu allais passer à l'examen des comédies de Ménandre, quand Straton nous a interrompus.
— Je m'en souviens, et même j'étais prêt à te demander une chose.
— Laquelle ?
— Si tu pensais qu'il y eût dans Ménandre une ou plusieurs morales?
— Je pense qu'il n'y en a qu'une.
— S'il n'y a qu'une morale, tout ce qui est piéceplc , enseignement, conseil, s'y rapporte, soit que les personnages parlent, soit, au contraire, qu'ils agissent.
— Comment en douter?
— Cette morale fait donc, pour ainsi dire, le fond de chaque pièce et de toutes les pièces ensemble?
— Je le crois, du moins.
— Et on peut la réduire en système?
— Je ne saurais le dire.
— Voyons, si quelqu'un te demandait : Fils de Polydore, Ménandre voyait-il la vie à un certain point de vue, que répondrais-tu ?
— Oui, sans balancer.
T- Et s'il ajoutait : Dans le point de vue sous lequel on considère un bois ou des maisons, toutes choses ne semblent-elles pas disposées d'une certaine manière, particulière à ce point de vue, en sorte que, s'il changeait, tout changerait en même temps?
— Je serais de son avis.
— Eh bien , mon cher Méganippe , le même effet se produit pour les yeux de l'âme; et, soit qu'on s'occupe de sciences, d'art ou de morale, la perspective dépend toujours du point de vue que l'on adopte. L'un étant donné, l'autre suit d'elle-même. Or, ce qui est point de vue pour le corps, pour l'âme est principe. Donc, tel principe, telles conséquences. Mais un principe avec ses consé"quences, (^'est un système ; si donc tu conviens que Ménandre, loin de jeter sur la vie un regard indifférent, s'est attaché à la voir par un seul endroit, tu conviendras aussi que tout s'ordonne chez lui en raison de son principe, en un mot qu'on peut réduire sa morale en système.
— Je l'avoue, dit Méganippe ; mais, au nom des dieux, Callias, fois-moi part au plus U\t de ce principe qui a inspiré Ménandre; il doit être bien beau, bien sublime!
— Non , reprit Callias , il est bien simple ; et toimême avec un peu de réflexion tu pourrais le découvrir. Dis-moi, n'as-tu pas déjà quelques idées sur la vie humaine?
— Moi, je n'en ai pas, et jamais je n'ai pensé à en chercher.
— Cherchons donc ensemble. Tu as été en relation avec bien des gens et tu en as vu beaucoup depuis que ta as l'âge de raison. Eh bien parmi tant de monde as-tu vu beaucoup d'heureux?
— Très-peu au contraire.
— Les personnes que tu as connues font-elles exception à la masse générale des hommes, ou crois-tu que d'après elles on puisse juger d'un village, d'une ville, et même de tout l'univers ?
— Je le crois.
— Les hommes sont donc généralement malheureux?
— C'est vraisemblable.
— Yoilà le principe que nous cherchions découvert.
— Se pourrait-il?
— N'en doute pas. Le malheur de l'homme, voilà le point de départ de Ménandre, l'idée à laquelle il a subordonné toutes les autres, le fond de ses comédies, son principe enfin.
— D'abord il y a un malheur inhérent à notre nature et auquel rien ne peut nous dérober ; la raison en est claire : nous sommes hommes, et, par conséquent, sujets à des maux qui n'atteignent pas les dieux. L'on est homme, dit Ménandre, c'est assez pour être malheureux. Les heureux du monde brillent au dehors; mais au dedans ils souffrent comme les autres hommes : car ce n'est pas seulement l'adversité qui nous suscite des chagrins; qui ne sait que le bonheur même a ses peines? Écoute là-dessus un admirable passage du Joueur de cithare : Je croyais, ô Phanias, que les riches, attendu
qu'ils n'onl point de délies, ne passaient pas les nuits à gémir, à se retourner de tous côtés en soupirant, mais qu'ils dormaient d'un sommeil doux et tranquille; ja pensais que c'était au pauvre seul qu'appartenaient ces nuits inquiètes. Maintenant je vois que vous autres, gens heureux, vous éprouvez un sort pareil au nôtre. Ce sont deux choses inséparables que la douleur et la vie. Le chagrin pénètre chez les hommes opulents; il s'attache aux hommes illustres; il vieillit avec les malheureux. Ainsi, notre bonheur même est troublé, et la douleur est un mal contre lequel on n'a pas de recette. Si quelqu'un doutait que notre sort fût aussi misérable, il n'aurait qu'à considérer les sépulcres qui s'offrent à nous dans nos voyages. Qu'y a-t-il dans ces tombeaux? des ossements, une poussière légère de rois, de tyrans, de sages, d'hommes jadis enorgueillis de leur naissance, de leurs richesses ou de leurs talents , ou de leur beauté , et rien de tout cela n'a résisté au temps. Tous les mortels ont l'enfer pour dernier asile. Encore un coup , cet incrédule n'aurait qu'à consulter les tombeaux, et il sjmrait qui nous sommes. »
La douleur, ô mon ami>tel est le partage de l'homme; mais à côté de cette douleur nécessaire qui est comme une condition de notre existence, il en est une autre pour ainsi dire fortuite et qu'il est très-souvent possible d'éviter. Je te dirai tout à l'heure quelles causes la produisent. Maintenant sache que sa forme la plus hideuse et la plus redoutable est la pauvreté.
— Chose bien digne de haine, s'écria Méganippe.
— Dis aussi de pitié, lils de Polydore, reprit Callias, et remercie les dieux de te l'avoir épargnée. Puis, reprenant son discours ; Siiis-tu ce que Ménaiulre dit de la pauvreté? Le pauvre est timide en tout ce qu'il enlrepiend ; il se croit toujours en bulle au mépris. Il est vrai qu'on ne méprise lien aussi aisémeiil <|u«' lui, encore
qu'il diso la vérité. Nous croyons toujours que ses plaintes, même les plus fondées, ont pour but do mettre notre sensibilité à contribution, et nous le traitons de calomniateur à manteau usé, bien qu'il ait réellement essuyé des injustices. 11 se donne beaucoup de peine, il veille, il travaille pour qu'un autre survenant s'empare et jouisse des fruits de son labeur. Des amis, il n'en a pas. Qui voudrait être l'ami d'un pauvre? Avouer qu'on tient à un homme qui a besoin de secours, ce serait s'exposer à une demande. « Ailleurs, Ménandre appelle le pauvre un homme mort. C'est tout dire en un mot.
— Ce tableau n'est pas trop chargé, dit Méganippe, car je me souviens d'avoir vu des hommes dont rien ne pourra jamais peindre la misère. Je n'ai pas eu pitié d'eux, je l'avoue, et c'est un tort ; mais outre que j'en étais empêché par le dégoût, j'avais encore l'idée, ô Callias, que ces hommes si malheureux étaient coupables peut-être , et les victimes de leurs vices plutôt que de la fortune.
— Il y a du bon et du mauvais dans ce que tu viens -de dire, répondit Callias. Le mauvais, c'est ta répugnance pour les pauvres. Tu verras bientôt que Ménandre s'est montré plus généreux ; et même, s'il faut l'en croire, les dieux ne sont pas si difficiles que toi, car il dit expressément dans sa Leucadieime que les pauvres sont la part du ciel. Le bon, c'est que tu viens , sans y penser, de nommer deux des causes que Ménandre assigne à cette douleur presque volontaire dont je parlais.
— J'en suis fort aise, répondit Méganippe; par là, m'éloignant de Ménandre d'un côté, je m'en suis rapproché de l'autre, mp yyr>,
— Cette rencontre n'a rien de surprenant, dit Calliâs, car étant donné un homme malheureux, quoi de plus naturel que de faire immédiatement ta supposition et de dire que cet homme doit son malheur ou à lui-même , ou à la fortune? Et ne pense pas que le mérite de Mé-
iiandre s'en trouve diminué. Au contraire, cela prouve qu'il a parlé comme le bon sens, qu'il a trouvé des vérités simples, familières, universelles, et qu'il est d'accord avec le genre humain. Or, Méganippe, il n'y a que les grands poètes et les grands philosophes qui écrivent comme tout le monde pense; c'est là le comble de l'art et le suprême elTort du génie. Tu n'as pas, il est vrai, deviné tout ce qui peut nous nuire, remarqué tous nos ennemis; mais nous pouvons déjà rechercher ce que Ménandre a écrit de la fortune. Il déclare que c'est un mal universel. Tout le monde y est sujet. Aussi fait-il dire à un personnage de son Androgyne : Homme que je suis , je dois m'attendre à toutes les vicissitudes du sort, car rien n'est stable et peimanent. Ailleurs il ajoute : Ne vous réjouissez pas des malheurs d'autrui , car il est difficile de lutter contre la fortune; pensée qui se trouve merveilleusement développée dans les. vers suivant du Laboureur : Qui que ce soit qui ait insulté à votre pauvreté, il a fait une méchante action, puisque sa destinée l'expose au môme outrage qu'il a voulu vous faire. Quelle que soit son opulence actuelle, elle ne porte que sur une base ruineuse; rien ne s'écoule plus promptement que le flot de la fortune. C'est qu'en effet , à Méganippe, rien n'est plus capricieux, plus malfaisant, plus tyrannique que la fortune. Elle ne fait rien par raison, et tout ce que la nature produit de bien, son influence maligne le vicie. Rien n'est aveugle et bizarre comme elle. Quel pouvoir despoiicjue elle s'arroge sur notre existence! Insensés, s'écrie Ménandre dans sa Nourrice y insensés ceux qui lèvent orgueilleusement le sourcil et disent : je verrai ! Homme que tu es, qu'as-tu affaire de tant délibérer? Malheureux par l'arrêt du sort, le bonheur t'arrive souvent de même (juand tu dors, et le contraire quand lu veilles. Et dans son Enfant supposé il rabaisse encore davantage la présomption de rhomnu; et lui fait
sentir plus vivement sa faiblesse devant l'action prépondérante de la fortune.
— Je sais, dit Méganippe, que la fortune est un ennemi redoutable, mais sommes-nous donc impuissants contre elle?
— Oui, répondit Callias, si, par impuissance, tu entends l'impossibilité de nous soustraire à ses attaques; car, bon gré mal gré , il faut avoir affaire à elle : c'est une nécessité de notre condition. Le plus sage est d'accepter le combat qu'elle nous offre , et tu verras bientôt qu'on peut en sortir vainqueur. Ménandre, certes^ l'a traitée bien sévèrement ; il n'est pas de mots injurieux qu'il n'ait inventés contre elle. Toutefois, s'il lui reproche le mal qu'elle nous cause, il reconnaît, comme toi, mon cher Méganippe , qu'on n'est pas toujours juste à son égard , et que nous nous perdons bien souvent par sottise. Ainsi, il ne fait pas difficulté d'avouer que le hasard nous sert mieux que nous-mêmes; que la fortune a relevé bien des gens dont les affiiires allaient mal. C'est un aveu que tout le monde ne fait pas volontiers ; car, comme il le dit lui-même , que quelqu'un de nous jouisse de tous les agréments de la vie , il se garde bien de faire honneur de ses prospérités à la fortune ; mais qu'il tombe dans le malheur ou dans la peine , et tout de suite vous l'entendrez accuser la fortune. La fortune ! l'homme qui se laisse conduire par les événements , sans pouvoir les maîtriser, appelle ainsi ce qui n'est que sa faiblesse. Ménandre, répondant à ces insensés, va jusqu'à prétendre que la fortune n'est ni un être réel , ni une puissance quelconque. Mais ne trouves-tu pas ces paroles un peu exagérées ?
— En effet, dit Méganippe.
— Nous pouvons donc, sans manquer de respect à ce divin poëte, n'accepter que l'intention qui a dicté son vers.
— C'est mon opinion.
— Voici un passage où il y a, je crois, plus d'exactitude.
— Dis-le moi.
— La sottise est pour les mortels un mal volontaire : pourquoi, quand c'est toi-même qui te blesses, accuser la fortune? Les vers suivants, dans lesquels Ménand redonne un certain développement à sa pensée, sont vraiment admirables : Les animaux, dit-il, sont beaucoup plus heureux et beaucoup plus sages que l'homme. Sans aller plus loin, jetez les yeux sur cet âne que voici : tout le monde convient que son sort est à plaindre ; mais il n'a de maux que ceux que lui imposa la nature ; il n'en a pas qui lui viennent de lui-même. Pour nous , outre les maux nécessaires, nous nous en forgeons sans cesse d'étrangers : un éternuemenl nous afflige , une injure nous met en colère , un songe nous épouvante , le cri d'une chouette nous glace de frayeur : querelles, opinions, ambition, lois, autant de maux ajoutés à ceux de la nature.
— La comparaison de l'àne, dit Méganippe, m'a beaucoup amusé : je la trouve hardie et plaisante.
^ — Est-elle juste ?
?AH — Fort juste, à mon avis.
-ih — Vois-tu aussi que Ménandre a touché dans ce morceau quelques-uns de nos travers : la colère, l'ambition, la superstition ?
iu^— J'ai entendu dire qu'il était grand ennemi de 06 dernier défaut.
— Ennemi déclaré, mon cher : il l'a livré au ridicule dans un grand nombre de ses comédies.
> «Poursuivons la revue des choses qui contribuent à notre malheur. Après la fortune et la folie humaine, n'aperçois-tu rien dont l'action puisse nous nuire?
— J'ai beau chercher, Callias, je n'aperçois licn.
— 11 paraît, excellent Méganippe, que lu as été plus favorisé que moi.
Jo ne sais ce que lu veux (brc
— Tu vas me comprendre. Il n'est personne , iiU-il jeune comme toi, qui n'ait eu affaire h quelqu'un, dans sa vie, soit à un de ses concitoyens, soit à un étranger. Tu m'accorderas cela, je pense.
— Très-volontiers.
— Ainsi , toi , tu n'as ps vécu dans la solitude , mais tu as fréquenté les gymnases, assisté à des conversations et à des banquets ; combien de fois même t'ai-je vu te promener dans la ville avec des jeunes gens de ton âge !
— Il est vrai ; mais où veux-tu en venir?
— A ceci : Ne t'est-il jamais arrivé, ô Méganippe! de te dire , en te retrouvant seul , celui-ci est méchant , celui-là est bon?
— Très-souvent, au contraire.
— Ne pensais-tu pas aussi qu'il serait utile de fréquenter celui-ci et d'abandonner celui-là?
— Oui.
— D'où te venait cette pensée?
— De la conviction où j'étais que le méchant ne f>ouvait que me nuire et me rendre malheureux, tandis que le bon me rendi'ait toutes sortes de services.
— Les méchants peuvent donc nous rendre malheureux ?
— Sans contredit.
— Voilà ce que je voulais savoir, et c'est toi qui me l'as enseigné. Que les dieux te récompensent, mon cher Méganippe !
— Tu plaisantes, Callias.
— Nullement.
— Je le vois à ton sourire. Du reste, je mérite que tu te moques de moi, car j'ai peu brillé dans tout cet entretien; mais je ferai en sorte de prendre ma revanche dans la suite.
— A la bonne heure. Maintenant sais-tu si Ménandre a quelques traits contre les méchants?
— Comment n'en aurait-il pas ?
— Me diras-lu aussi quels sont les méchants qu'il considère commes les pires de tous ?
— Non, je ne puis le dire.
— La calomnie n'est-elle pas ce qu'il y a au monde de plus vil et de plus dangereux?
— Assurément.
— Eh bien ! c'est contre la calomnie que Ménandre dirige surtout ses attaques.
Méganippe convint que c'était avec raison, rien ne lui paraissant plus odieux qu'un sycophante qui cherchait à nuire par cupidité. Il demanda même à Callias si son ami n'avait point flétri les méchants hypocrites ; et Callias lui répondit qu'en effet Ménandre les avait signalés comme un fléau.
Il y eut un silence. Méganippe paraissait occupé à la recherche d'une idée. Tout-à-coup il s'écria : j'ai dé'couvert quelque chose, Callias.
— Et qu'as-tu découvert?
— Un nouvel ennemi.
— Tu l'appelles?
— Le temps.
— C'est bien parler, et je t'en fais compliment; mais la douleur que le temps nous apporte est-elle bien cette douleur fortuite dont nous parlons en ce moment; et n'a-t-elle pas plutôt une relation étroite avec cette douleur nécessaire et inévitable qui a fait d'abord le sujet de notre conversation? Car qui peut se dérober à l'action du temps ?
— Personne, et je vois que ma découverte n'en est pas une réellement.
— Tu le trompes, Méganippe ; car si le temps est un mal universel et sans remède , c'est un mal qui a des compensations. Ménandre le regarde comme un grand destructeur et comme un (vran qui nous domine par
l'habiUiile; mais il montre aussi que sa couise est signalée par d'immenses bienfaits et qu'il faut presque autant l'aimer que le haïr. Toutefois je ne puis, pour ma part, songer sans effroi à ses ravages. Que de noms illustres, que de belles actions, que de monuments magnifiques il a déjà effacés ! que d'autres il effacera encore! Et comme il t'est venu tout à l'heure une idée, il m'en vient une aussi , mais bien différente de la tienne.
— Peux-tu me la faire connaître?
— Sans difficulté.
Alors Callias se leva, et secouant sa chevelure artisiement bouclée, arrangeant en plis gracieux autour de sou corps sa robe d'une blancheur et d'une finesse exquises, il étendit la main vers le ciel, et, d'une voix émue, il dit : 0 Jupiter, maître souverain de l'univers , toi que Ménandre a si noblement célébré en combattant la superstition et en rendant au dieu suprême un hommage digne de lui, je t'offrirai demain un sacrifice solennel ; daigne -t'intéresser h la conservation de tant de chefs-d'œuvre et les préserver à jamais des injures du temps ! Ayant dit ces paroles , il s'assit. Méganippe s'était associé de tout son cœur à sa promesse et à sa prière; mais le ciel fut sourd à ses vœux, et déjà le temps s'apprêtait à mutiler et à couvrir de ténèbres les ouvrages de son ami.
Callias reprit : Je pleure tous les jours la perte de Ménandre; mais je ne puis m'empècher de trouver qu'il est mort à propos, les dieux l'ayant enlevé dans la force de l'âge et avant qu'il eût senti le poids de la vieillesse. La vieillesse est le plus grand des maux dont le temps nous afflige ; elle eût creusé ses joues, imprimé les rides sur son front, appesanti ses membres, et fait de lui un de ces vieillards ridicules comme il y en a tant dans ses comédies. Nous-mêmes nous sommes jeunes, toi sui*tout. Il n'impoito. Un jour viendra, si nous vieillissons.
mi nous nous venons desséchés, llétris, énervés, déshonorés.
— Mais n'y a-t-il pas souvent de belles vieillesses? demanda Méganippe.
— Souvent, non , dit Callias; on peut citer quelques hommes que le temps a respectés, je dirai plus, embellis : Théophraste, Isocrate et même Philémon ; mais la plupart des hommes peuvent s'écrier avec Ménandre : 0 vieillesse, ennemie de la beauté des formes humaines ! vieillesse qui flétris tout ce que tu touches , qui transformes la grâce en laideur, la vigueur en impuissance ei l'agilité en inertie! Oui, mon cher Méganippe, telle est cette vieillesse à laquelle tous cependant nous désiions parvenir. Pour moi , je me vois d'ici recouvert d'une peau de lézard tachetée, comme le vieillard de l'Eunuque et traité dans ma maison de fâcheux animal.
— Il n'en sera pas ainsi, je l'espère, dit Méganippe. Les dieux ne sauraient te refuser ce qu'ils ont accordé à Philémon, et je te vois d'ici entouré dans ta maison de l'amour et de la vénération de tous.
— Sans en exceptei- mes esclaves?
. — Pourquoi cette exception?
— Tu ignores, mon cher, quel fléau c'est qu'un esclave. Le meilleur ne vaut rien, et j'en sais quelque chose, moi qui en possède un grand nombre. Aussi Ménandre les place-t-il au rang de nos ennemis.
Toutefois je n'insisterai pas là-tlessus; car j'ai hâte d'arriver à la dernière et à la plus ledoutable des causes (pii menacent la paix de notre existence.
— Que veux-tu dire? par Junon!
— Une chose loule simple. ^ .
— Laquelle? ^ iiiiittBia«MK
— il'est que nous avons maintenant uevaul nous....
— Quoi?
. — Une bèlu léroce.
— Tu veux lire, sans doute?
— En aucune liiçon, et une bète féroce d'autant plus dangereuse qu'elle est plus séduisante. N'en as-tu jamais rencontré dans Athènes?
— Jamais.
— En vérité?
— Je te le jure.
— Quoi! tu n'as jamais rencontré de femme?
— Souvent, au contraire; mais quel rapport y a-t-il entre une femme et une bête féroce?
— Un rapport si intime, que l'une et l'autre sont la même chose.
— C'est toi qui le dis.
— C'est Ménandre.
— En es-tu certain?
— Autant que je le suis de voir ce soleil qui nous éclaire. Ménandre a dit, dans son Enfant supposé : De tous les monstres indomptés qui vivent sur la terre ou dans la mer, le plus indomptable c'est la femme. Ailleurs, un de ses personnages déclare qu'il est superflu
de donner à une femme un bon conseil, parce qu'elle aime mieux faire le mal que lui conseille sa nature. Un autre s'écrie ; 11 est difficile d'ajouter foi aux paroles d'une femme! L'habitude de la femme n'est guère de dire la vérité. Et un troisième : Suis-je donc assez insensé d'attendre d'une femme quelque reconnaissance! Qu'il ne m'en advienne aucun mal, et je me croirai trop heureux. La gratitude ne germe point dans un cœur femelle. Voilà, mon cher, le portrait peu flatteur, mais ressemblant, que Ménandre a tracé des femmes.
— Ressemblant, Callias?
— N'en doute pas. Mais tu me parais ému. Aimeraistu, par hasard?
— Moi, nullement, dit Méganippe.
— Eh bien ! crois-en mon expérience ; ne te laisse
prendre ni aux Thaïs, ni aux Giycère, ni h toutes ces syrènes aux cheveux blonds ; ne consens même pas à recevoir une femme des mains de son père et à prendre le nom d'époux. Le mariage est un malheur. Il en est un par les femmes ; il en est un par les enfants , et surtout par les filles, qui sont un embarras et un danger. Périsse, lisons-nous dans l'Incendiée, celui qui s'est, le premiei-, avisé de prendre femme! Périsse aussi le second, puis le troisième, puis le quatrième, puis quiconque les a imités !
— Je ne sais encore si je dois me rendre, dit Méganippe; mais peut-être avancerais-tu ma conversion, si tu voulais me réciter le fameux morceau de Prométhée. Le sais-tu?
— Je le sais , et me félicite de le savoir , excellent Méganippe, répondit Callias, puisque ce dernier effort pourra t'amener à la vérité. Voici donc comment s'exprime Ménandre : N'est-ce pas avec raison que l'on nous représente Prométhée cloué aux rochers du Caucase, et que, pour tout honneur, on ne lui a consacré qu'un flambeau? Chose qui, selon moi, fait horreur à tous les dieux, il a tiré de l'argile les femmes, ce sexe impur , ô dieux vénérables ! Un homme se marie-t-il , qu'il s'attende, pour le reste de ses jours, aux passions mauvaises agissant dans l'ombre, à l'adultère triomphant dans le lit conjugal , aux breuvages empoisonnés , à l'envie enfin, cette maladie épouvantable avec laquelle la femme passe toute sa vie. Es-tu satisfait? demanda Callias.
— On ne peut l'être davantîige, et je suis louché de ta conjplaisance.
— Trouves-tu <iue Ménandre ait dit vrai? Méganippe hésita.
— Va, je te comprends, lui dit Callias; mais Tcxim^ rienccest un grand mailrc, et bientôt, sans doute, elle l'ouvrira les yeux.
En cet instant , Mëganippe se retourna , et il aperçut Straton qui dormait. Le Sicilien , mécontent d'avoir été battu dans sa discussion avec Callias, s'était tout doucement retiré de la partie , et avait cherché une place sur une partie éloignée du banc. Là, le sommeil l'avait surpris au milieu du vague de ses pensées ; sa tête était peu à peu tombée sur sa poitrine , et , bercé au nom de Ménandre, il s'était mis à rêver de Philémon et de cette tête qui avait reçu tant de couronnes.
Méganippe le montrant à Callias : L'étranger d'Enna qui dort ! dit-il tout bas. Callias se retourna , et jeta sur Straton un long et indéfinissable regard. L'infortuné! s'écria-l-il.
— Pourquoi l'appelles-tu infortuné? demanda Méganippe. Il me semble qu'il est très-heureux, surtout en ce moment. Vois comme il dort de bon cœur.
— Bonheur passager î car il reprendia sa misère en reprenant ses sens. Ne vois-tu pas , ô Méganippe ! que les dieux lui ont refusé tout ce qui orne la vie et la rend aimable , je veux dire la santé , la beauté , la richesse et le génie? Quelle existence est la sienne! nulle jouissance de l'âme ou du corps, nul crédit parmi nous; une nourriture précaire, des vêtements sales et grossiers ; une contenance ridicule et un langage dépourvu d'élégance et de raison : y a-t-il rien de plus déplorable !
Méganippe convint qu'il en était ainsi , et il allait prier son ami de reprendre la suite de leur entretien, lorsqu'une foule assez nombreuse , qui se dirigeait vers le Pœcile, attira son attention. Callias supposa que c'était la secte nouvelle des stoïciens qui se rendait, comme d'habitude , sous les galeries du portique. 11 ne se trompait pas.
— J'ai beaucoup entendu parler de Zenon , dit Méganippe; mais je ne l'ai jamais vu : pourrais-tu me le montrer, Callias?
— Hien d<3 plus aisé. Vois-tu cet homme minre de corps, assez haut de taille et basane ?
— Celui qui est chauve et marche difficilement?
— Oui.
— C'est Zenon ?
— Lui-même.
— Oh! quel visage sévère! quelle démarche imposante ! et tous ceux qui l'entourent ont la même physionomie, le même maintien. Vois-tu comme leur vêtement est simple, et comme la plupart d'entre eux sont maigres et pâles ! on dirait qu'ils ont faim.
— El comment n'auraient-ils pas faim , quand , à l'exemple de leur maître , ils ne vivent que d'eau et de figues vertes? Mais peut-être trouves-tu tout cela magnifique?
— Je n'en ai garde.
— Tu fais bien; car, sous une apparente simplicité, ces hommes sont pleins d'affectation ; leur désintéressement n'est que de l'égoisme, et leur sagesse est folie. Pailant de ce point , que le plaisir n'est pas un bien , que la douleur n'est pas un mal, ils se font une loi d'éviter l'un et de braver l'autre. De là ce manteau usé sous lequel perce l'orgueil , ce sourcil froncé comme celui de Jupiter, et cette ostentation d'insensibilité. Est-il rien de plus chimérique, dis-moi, qu'une telle doctrine? Nier que la douleur soit un mal , tandis que tous les hommes n'ont (|u'un but , s'y soustraire par tous les moyens , n'est-ce pas nier l'évidence, n'est-ce pas vouloir que le soleil ne brille pas en plein midi? Quoi ! le laboureur, le soldai , l'esclave ne fuient pas la souffrance ! quoi ! toi et moi , nous ne la fuyons pas? Mais les animaux eux-mêmes la fuient; car c'est une loi universelle (jui domine tout êlir animé : les stoïciens n'y échappent pas non plus. Inutiles au reste dos honunes, pour lejjuel ils professent un souverain mépris, ils sonl lout aussi inutiles ii eux-
mêmes ; car leur âme n'est pas si bien fermée que la douleur ne s'y glisse par quelque endroit et ne se venge suffisamment de leur audace et de leurs dédains.
— Il en doit être ainsi, dit Méganippe.
— N'en doute pas, reprit Callias ; car la douleur nous enveloppe et nous pénètre de toutes parts ; elle nous est familière comme l'air que nous respirons : c'est un Protée qui nous attaque sous mille formes , et qui nous terrasse, si nous n'avons contre lui mille ressources à notre disposition. Or, ces ressources, Ménandre nous les procure. Suivant lui , le premier remède au mal que nous fait la fortune , c'est de nous résigner. Notre condition mortelle, la généralité du mal, la dignité que nous impose notre rang d'hommes libres, tout nous engagea supporter , non pas orgueilleusement , mais noblement les revers. Supportez dignement le malheur et l'injustice! s'écrie Ménandre. Puis, il ajoute : 0 homme! ne gémis , ne pleure pas en vain : ces grands biens , celte femme chérie , ces nombreux enfants , tout cela était un prêt de la fortune : elle n'a fait que le reprendre. Combien de fois répète-t-il ce conseil, et que ne dit-il pas sur ceux qui voudraient avoir le privilège de n'être jamais atteints par le sort ! Vous êtes homme , ne demandez donc point aux dieux devons exempter de chagrins, mais de vous pourvoir de courage! Souhaiter de ne jamais éprouver de peines , c'est aspirer à l'apothéose ou à la mort. Tel est un personnage du nom de Trophime , auquel est adressée , par la bouche d'un sage , cette belle exhortation : Si votre mère , ô Trophime ! en vous mettant au jour, vous a fait naître, seul entre tous les hommes, doué de cet avantage d'accomplir toutes vos volontés et de réussir dans tous vos desseins , et si quelque (lieu vous a garanti ce privilège, c'est avec raison que vous vous indignez; car il vous a trompé, et vous a fait injustice; mais si vous respirez, aux mêmes conditions
que nous, cet air commun à tous les mortels, passez-moi celte expression de tragédie , vous devez user de votre raison et mieux supporter ce malheur. Toute la sagesse du monde se réduit à ce mot : Vous êtes homme. Quelle autre créature éprouve de plus fréquentes alternatives d'élévation ou d'abaissement ? Et ce n'est pas sans raison. Tout faible qu'il est par sa nature, l'homme ne cesse de former les plus grands desseins ; aussi, lorsqu'il tombe, écrase-t-il dans sa chute une foule de belles choses. Pour vous , Trophime , vous n'avez pas perdu des biens immenses, vous n'avez fait qu'une perte médiocre. Sachez donc supporter dorénavant votre malheur avec patience. Méganippe écoutait avec ravissement. Je n'avais pas cru, dit-il, que Ménandre fût un si grand poëte. Quelle raison , quelle douceur , quelle tendresse même dans ce discours à Trophime ! Continue , ô Callias ! et cite tous les passages que ton heureuse mémoire a gardés. Callias, à qui cette admiration naïve faisait plaisir, ne s'interrompit pas néanmoins ; il reprit en ces termes : Il y a deux vers du Cocher , qui ne manquent pas d'à-propos, et qui même pourraient servir de conclusion à ce que nous venons de dire. En effet , si l'on doit être courageux dans l'adversité, n'est-ce pas surtout quand la conscience est pure, et qu'on n'a rien à se reprocher? Or c'est là ce que disent ces deux vers.
— Et je trouve qu'ils ont bien parlé.
— C'est aussi mon opinion. La pensée est belle, et je ne mets rien au-dessus de l'homme raisonnable et patient. Mais les Ulysses sont rares ; il faut être véritablement libre et bien né pour suivre l'exemple du héros d'Homère, et) Ménandre le reconnaît lui-même. De la sorte un très-petit nombre d'hommes seraient garantis contre la fortune, qui aurait alors bon marché des autres. Pour qu'il n'en soit pas ainsi , que devons-nous faire? Nous intéresser^ au sort les uns des autres, et former une vaste ligue contre
rennemi commun. Dans le Dyscole, le fils de ce vieillard bourru , voyant son avarice et sa dureté , lui dit : Vous parlez de richesses , chose fort incertaine. Si vous pensez que vous deviez en jouir éternellement, n'en faites part à personne, pour les posséder à vous tout seul. Mais si ces biens ne sont qu'un don de la fortune, au lieu d'être votre propriété , pourquoi , mon père , vous montrer si avare de ses faveurs? elle est capable -de vous dépouiller à votre tour pour enrichir peut-être un indigne. C'est pourquoi je dis que, peudant qu'elle vous prodigue ses dons, vous devez, mon père, en user généreusement, répandre le plus de bienfaits et faire le plus d'heureux qu'il vous sera possible; car c'est là ce qui ne meurt jamais. Et, si quelque revers vous afflige plus tard, vous retrouverez dans autrui les mêmes sentiments pour vous. Un ami qui se montre est en effet bien préférable à cet or caché que vous ne possédez qu'en l'enfouissant. Dans le Joueur de cithare^ un fils dit encore à son père : Si nous fuyons les opprimés, ô mon père, à qui donc profiteront nos secours? Et ailleurs, on lit ces paroles : Si nous nous venions toujours en aide les uns aux autres, il n'est personne qui eût besoin de la fortune.
Je passe aux méchants. Diminuer le nombre des méchants, n'est-ce pas faire quelque chose pour notre tranquillité?
— Sans doute.
— Mais n'est-ce pas en diminuer le nombre que de nous empêcher de le devenir ?
— Assurément.
— Devient-on méchant soi-même par la fréquentation des méchants?
— On le devient.
— Tu penses encore ici comme Ménandre , qui nous engage à ne pas souffrir autour de nous de mauvais voisins; car , dit-il , avec eux ou Ton souffre, ou l'on ap-
prend à mal faire. Ainsi Ménandre nous encarte des méchants. Ce n'est pas tout : il tâche d'arracher les méchants à eux-mêmes en leur montrant toute l'horreur du vice, et en leur peignant sous de vives couleurs les tourments qui y sont attachés. 11 est un vice surtout qu'il poursuit de son blâme , un vice qui est comme la source et le principe de tous les autres : j'ai nommé l'envie. On dit communément que l'envie se ronge elle-même. Ménandre, s'emparant de cette image, dit à son tour : De même que la rouille ronge le fer et que le ver mine le bois , l'envie, cette peste de l'humanité, cette triste compagne des âmes perverses, dessèche et consume le sein où elle réside. Et il insiste, en ajoutant : C'est ce qu'on a toujours vu, ce qu'on voit encore, et ce qu'on verra toujours. De là il conclut qu'un envieux n'a pas de plus grand ennemi que lui-même ; car il se forge mille sujets d'inquiétude. Puis, se retournant contre la méchanceté en général, il déclare que les méchants ne doivent s'attendre à aucun repos , parce qu'ils portent en eux-mêmes un sujet d'épouvante éternelle.
— Leur conscience ?
— Oui , leur conscience qui suffit seule pour les faire trembler. Parlerai-je de leur intérêt? Ménandre les prend aussi par cet endroit , et avec raison ; c^r , en général , quiconque cherche à nuire aux autres sans motif se nuit d'abord à lui-même.
Ces divers arguments, ô Méganippe! sont tous d'une grande force ; mais Ton peut craindre qu'ils ne tiennent pas assez devant la faiblesse de la nature et les subtilités de la passion. Ménandre a vu le danger , et, contre les méchants , aussi bien que contre la fortune , il imagine une ligue générale pour le salut de tous. Il n'y a pas à en douter, car voici ses propres paroles : Si chacun de nous avait à ( œur de punir quiconque ose faire le mal , et regardait la (juorelle des autres ( omme la sienne pro-
pre, cette ligue imposante de toutes nos forces préserverait l'innoceiice , et triompherait de l'audace des méchants; surveillés de toutes parts, frappés des châtiments qu'ils méritent, ou ils seraient fort rares, ou ils disparaîtraient entièrement. Dans un autre endroit, il gourmande les hommes de notre siècle , et leur reproche une condescendance coupable envers les méchants : Ce que quelques-uns appellent présentement bonté d'àme , s'écriet-il, a fait faire d'immenses progrès à la méchanceté, puisqu'il n'est pas un méchant qui ne reste impuni. Cette accusation est fondée , et nous en verrons d'autres dans la suite qui ne le seront pas moins. 11 ne faut donc pas espérer que nos contemporains se rangent jamais à l'avis de Ménandre. Mais ce qui console, c'est qu'il n'a pas seulement écrit pour le temps présent. Cet âge s'écoulera, d'autres s'écouleront encore, tandis que ses idées ne vieilliront pas ; toujours brillantes de gloire et de vérité, elles iront éclairer d'autres générations meilleures que celle-ci ; et peut-être un jour s'accomplira-t-il ce vœu d'une âme généreuse : union de tous les hommes contre la fortune, union de tous les bons contre les méchants.
— Fassent les dieux qu'il en soit ainsi, dit Méganippe. Je suis impatient d'en venir à la sottise. Elle est si diverse! elle nous attaque sur tant de points à la fois ! Ici c'est un vice, là une passion, ailleurs un ridicule; contre une maladie si mobile et si acharnée, aurons-nous jamais assez de préservatifs?
— N'en doute pas, fils de Pol} dore, répondit Callias ; car au fond il n'y a qu'un préservatif, c'est celui du courage et de la prudence. Tout se réduit là ; et quelque variés que soient les conseils que nous donne Ménandre, ils supposent tous une même chose de notre part, à savoir l'effort. L'effort, 6 Méganippe, voilà l'instrument de salut. Résister aux mauvais penchants de notre na-
ture, afin de n'en pas devenir les victimes , combattre par intérêt sinon par vertu, arriver au repos à force de soins et de précautions , telle est en deux mots la doctrine que je vais t'exposer. Le bonheur y est le prix de la vigilance. Commençons par la colère.
L'histoire est pleine des ruines qu'elle a faites et des malheurs qu'elle a causés. Les poètes ont chanté à l'envi ses exécrables fureurs ; mais nous laisserons les poètes et l'histoire dont les accents pour nous sont trop sublimes, et nous n'interrogerons que la muse familière et pour ainsi dire domestique de mon ami. Si la colère est une source de maux pour les rois et pour les peuples , c'en est une aussi pour les particuliers. Tout ce que l'homme fait dans la colère il s'aperçoit plus tard qu'il l'a fait de travers. 11 est donc nécessaire de la réprimer ; quand elle nous possède , toute détermination nous paraît bonne, parce qu'elle règne seule alors sur l'intelligence; mais laissons-la refroidir un peu, et nous résoudrons mieux ce qui convient. Quelque douleur que vous éprouviez, lit-on dans une autre comédie, gardez-vous de céder aux brusques mouvements de la passion ; c'est surtout dans ces troubles de l'àme qu'il convient à l'homme sage de vaincre une colère imprudente. Ménandre dit ailleurs : Le mortel le plus parfait est celui qui sait le mieux supporter l'injustice qu'il éprouve; mais cet emportement, celte fureur dont on n'est pas le maître, sont l'indice certain d'une âme vulgaire. Kst-ce à dire qu'il est facile de triompher de son emportement? Non certes, et Ménandre ne craint pas de l'avouer : Que c'est chose pénible, dit-il, de mettre un frein à sa colère! Mais quand la tâche serait plus pénible encore, nous n'en devrions pas moins l'entreprendre; car auprès du mal qu'un moment de passion nous causerait, le mal que nous donne la lutte n'est rien. Résignons-nous à un inconvénient léger pour prévenir un inconvénient grave.
et sacrifions un peu de notre repos pour en sauver le reste. Ce qui se dit de la colère s'applique aussi à la volupté et à toutes nos passions.
Il ne faut pas confondre la volupté avec le plaisir. Ménandre a dit que tout ce qui vit sur la terre et jouit de la lumière du soleil est esclave du plaisir. Rien de plus vrai, ^arla nature nous porte à rechercher tout ce qui est agréable et à fuir les objets contraires. C'est ce que j'ai développé tout à l'heure à propos des stoïciens. Mais ce mouvement instinctif vers le plaisir diffère beaucoup du mouvement qui nous entraîne vers la volupté ; celui-ci est étudié, volontaire, il est l'excès et la corruption du premier. Tous les hommes aspirent au plaisir; les tyrans et ceux qui ne savent que faire de leur richesse et de leur loisir, aspirent seuls à la volupté. Nommerai-je Denys, tyran d'Héraclée, et Ctésippe, l'indigne rejeton de Chabrias? Ménandre les a livrés tous les deux au mépris public, Ctésippe dans sa pièce de la Colère^ Denys dans ses Pêcheurs : Denys était un gros porc qui se roulait dans la fange. Il se livrait aux délices de manière à ne pas s'v livrer longtemps. Aussi disait-il souvent : La mort qui me paraîtrait préférable, la mort la plus belle à mon gré, ce serait d'exhaler mon dernier soupir l'estomac bien plein, couché sur le dos, et pouvant à peine parler, mais mangeant encore et disant : Je crève de volupté! Ctésippe n'est mentionné qu'indirectement, mais le coup qui le frappe n'en est pas moins terrible. Il s'agit d'un homme qui se propose d'être aussi voluptueux qu'il est possible. Il prendra des bains cinq fois par jour, il aura des maîtresses, se couvrira de parfums, se teindra les cheveux, s'épilera le corps, il deviendra un vrai Ctésippe et non un homme ; c'est-à-dire qu'à l'exemple de Ctésippe il dévorera les pierres mêmes et non pas seulement la terre de son patrimoine.
Méganippe demanda si ce fameux débauché était le
même pour qui Démoslhène avait prononcé autrefois sa Leptinieniie.
— C'est le même, dit Callias, puis il ajouta : Sais-tu à quel trait de la vie de Ctésippe Ménandre fait allusion?
— Certainement répondit Méganippe. Le fils de Chabrias, après avoir épuisé toutes ses ressources, imagina pour soutenir sa débauche de vendre les pierres du monument que les Athéniens avaient élevé à son père, et qui avait coûté une somme considérable. N'est-ce pas cela?
— Ta mémoire est excellente, mais ne nous arrêtons point davantage, et, si tu veux, ménageons une transition pour mieux passer à la cupidité.
— Quelle transition ?
— La voici. N'avons-nous pas dit que l'excessive richesse était une des causes de la volupté?
— Nous l'avons dit.
— Maintenant, d'où vient l'excessive richesse?
— On peut s'enrichir de bien des manières.
— Sans doute, mais n'es-tu pas d'avis que la cupidité est une de ces manières?
— Assurément.
— Et la plus funeste de toutes?
— C'est mon opinion.
— La cupidité est donc un grand mal ?
— Fort grand.
— Ménandre déclare que c'est le plus grand des maux qui affligent l'humanité, car, dit-il, en voulant dépouiller son voisin on fait souvent une malheureuse tentative, et Ton devient soi-même la proie d'autrui. Ainsi d'abord l'homme cupide s'expose à tomber dans la misère; mais lors même qu'il réussirait, n'y aurait-il pas un autre danger pour lui ?
— Quel danger veux-tu dire?
— Celui de ne pouvoir jouir en paix de sa loi lune ;
et je vois à cela deux raisons : la première, c'est qu'une telle fortune étant acquise par des voies honteuses , on n'ose pas en avouer la source; la seconde, c'est que, comme elle est le fruit de la ruse et de la violence, on se trouve en butte à des haines irréconciliables. Ne cherchez pas, dit Ménandre, à vous enrichir à tout prix, et sachez rougir d'un gain illicite : il est dangereux de s'enrichir par des moyens injustes. Il est trois fois malheureux celui qui, par sa cupidité, s'est attiré une haine double de sa fortune. •
Voilà donc la cupidité signalée comme un fléau. Il s'agit de la combattre. Pour cela veux-tu remonter jusqu'à la source du mal?
— Très- volontiers.
— Ce qui donne naissance à la cupidité, n'est-ce pas la fausse idée que nous avons des richesses?
— Dis-moi quelle est cette fausse idée ?
— C'est qu'on croit généralement que les richesses font le bonheur. Or c'est là une erreur très-grave ; car les richesses sont loin d'avoir en elles-mêmes une pareille vertu. Elles peuvent contribuer à notre félicité, et encore pour cela faut-il que nous sachions en user, mais sois certain qu'elles ne la donnent pas. Ménandre est de cet avis, quand il fait dire à un de ses personnages : Je possède une grande fortune et tout le monde m'appelle riche, mais personne ne m'appelle heureux. Elle est de lui celte pensée, qu'une richesse immense, s'il s'y joint une grande liberté , peut rendre fou le plus sage. C'est l'esprit qu'il faut avoir riche , dit-il encore , l'or ne sert qu'à éblouir les yeux et qu'à couvrir la vie. Voici un beau passage que je trouve dans les Pilotes : Il vous semble , ô jeune homme , que l'argent , parce qu'il peut procurer chaque jour les choses nécessaires à la vie, le pain, la farine, le vinaigre, Ihuile, peut vous procurer aussi ce qui est d'un plus grand prix. Mais il n'est {)as
de moyens de vous rendre immortel, quand bien mémo vous auriez tous les trésors de Tantale. Or, si vous mourez, il faudra bien que vous laissiez ces trésors à quelqu'un, etc. J'abandonne là cette citation, et je me hâte d'arriver à une autre qui en sera comme la conclusion, et terminera dignement tout ce que nous avons dit de la cupidité. J'ai oublié le nom de la pièce , mais le passage est resté dans ma mémoire : Quand vous posséderiez, y est-il dit, jusqu'à dix mille coudées de terre et au delà.... continue, mon cher Méganippe.
— Le puis-je, ne connaissant pas le passage?
— Ta raison ne te conseillera -t-el le pas?
— Je n'ose m'y fier.
— Cherche un peu.
— Je ne trouve rien.
— Quand vous posséderiez jusqu'à dix mille coudées de terre et au delà.... Eh bien !
— Achève, je t'en conjure.
— Mort, vous n'en occuperez jamais que trois ou quatre.
— Quoi de plus simple et de plus naturel que celte pensée I et je n'ai pas pu la découvrir !
— Le simple et le naturel que tu crois si près de nous en sont souvent bien loin.
Mais silence! car je vois s'avancer d'autres personnages ridicules ou dangereux, enfants de la sottise. L'Arrogance est au premier rang, elle lève insolemment la tête et lance snr nous des regards dédaigneux. Ne remarques-tu pas qu'elle a pris les traits et le costume d'un soldat fanfaron?
— C'est ainsi queMénandre, je crois, l'a toujours représentée?
— Oui, et il s'en est moqui'* dans presque toutes ses pièces. Rappelle-toi les Pêdiciirs, le Flatteur, le Sicifouicn, les deux couiédies (juc tu as citées loi-UM'uic au
début de notre entretien, Thrasyléon et le Faux Hercule. Il y en a d'autres encore, mais je suis sûr de celles-là. L'un de ces vantards, comme tu le vois, prétend imiter Hercule, et il se pose fièrement sur la scène avec une massue de bois creux. Garde-toi de croire que Ménandre ait voulu faire rire aux dépens du dieu. Sa raillerie ne s'adresse pas à Hercule, mais à l'imbécile qui s'imaginait le représenter. Un autre, celui du Flatteur, marche sur les traces d'Alexandre. Mon cher Struthia , dit-il , étant en Cappadoce j'ai vidé à trois reprises, et toute pleine, une coupe d'or de la contenance de dix cotyles.
— Son flatteur : Vous avez bu plus que le roi Alexandre.
— Je n'ai pas bu moins, non par Minerve! répond-il.
— Et Struthia d'ajouter : C'est déjà beaucoup.
Cette fois , la moquerie tombe sur Alexandre ; car si mon ami respectait les dieux, il n'avait ni amour ni estime pour le tyran de notre patrie et de la Grèce entière; je ne suis même pas éloigné de regarder certains de ces fanfarons comme des personnifications d'Alexandre ; l'ivrognerie, la colère et surtout l'orgueil dominent également dans leur caractère et dans celui du roi de Macédoine. Quoi qu'il en soit, rien n'est intolérable comme ces gens-là. Leurs parasites eux-mêmes finissent par trouver qu'on leur fait payer leur dîner trop cher : en voici un qui crie qu'on l'égorgé. Écoutons-le : Il m'égorge, j'en maigris malgré les bons dîners qu'il me fait faire. J'en ai assez de ses bons mots, de ses talents et de ses exploits. Qu'il est fanfaron, le malheureux ! J'avoue, au reste, qu'il y a de l'exagération dans ces types de l'arrogance, et que ce sont des portraits un peu chargés. Mais à combien de traits la nature s'y reconnaît encore! Il suffit d'une légère attention pour les distinguer, et d'une raison ordinaire pour rester convaincu que l'arrogance est un odieux défaut, qu'il est honorable et sage d'éviter.
J'aperçois derrière TArrogance un autre personnage qui sourit et me fait signe. Il voudrait me parler ; il me parle; il le parle aussi; il brûle de parler à tout l'univers ; enfin c'est un parleur infatigable. Ne sais-lu pas qui je veux dire?
— Le Bavardage, peut-être.
— Ou si tu veux l'Indiscrétion , véritable folle qui abuse du langage et en fait une arme trop souvent funeste. La parole par elle-même est une excellente chose ; elle a entr'autres une vertu singulière pour guérir, ou du moins pour calmer la douleur ; car rien ne va plus directement à l'âme et ne nous captive mieux. Mais il est indispensable desavoir s'en servir. Or celui-là saura s'en servir qui réunira les conditions suivantes.
— Quelles conditions, Callias ?
— La première est d'être maître absolu de sa langue; la seconde.... Mais veux-tu que nous nous occupions d'abord de la première?
— Volontiers.
— Ménandre dit qu'un homme sans cervelle , et qui parle de tout à tort et à travers, montre ce qu'il est par ses discours. Il ne veut pas qu'on dise son secret à son ami afin de ne pas avoir à le craindre s'il devient notre ennemi. Il ajoute qu'en voulant toujours parler sans jamais entendre, il arrive une chose : c'est qu'on enseigne aux autres ce qu'on sait , mais qu'on n'apprend pas ce que savent les autres. Il pense qu'il est honteux pour les hommes éloquents surtout de se répandre en vains discours. Nous devons donc être sur nos gardes et veiller h notre langage, parce qu'un mot une fois prononcé l'est irrévocablement. Il n'est pas facile, dit Ménandre luimême, de retenir le mot qui s'échappe des lèvres, pas plus que la pierre qu'une main vigoureuse a lancée. La seconde condition, mon chci* Méganippe, c'est de mettre en parfait accord son langage et sa conduite. Que seit en
efîel de parler veitu quand on pense à mal faire? Que signifie un langage plein de sens s'il n'y a pas trace de sens dans notre conduite? 11 ne faut pas que les paroles soient dans le chemin du vrai , et que les actions suivent une route différente. On essaierait vainement de donner le change : car en vain l'artiste parle avec complaisance de son talent ; son talent, on n'en peut juger que par des œuvres.
— Dois-je te dire la troisième condition?
— Oui, puisque tu es sûr en me la disant de me faire plaisir.
— Eh bien, fils de Polydore, sache qu'ici Ménandre nous recommande de respecter la vérité dans nos discours. Suivant lui (et cette doctrine est belle) il n'y a pas de honte à dire la vérité ; il pense encore qu'il est impossible de la cacher jamais. Et il fait dire à son personnage : Si je prétendais que le bâton que j'ai maintenant est d'or, ce bois vil en serait-il plus précieux? C'est à la vérité non au mensonge que sont dus nos hommages.
'Conclurons-nous de là qu'une vérité est toujours bonne à dire ? Non certes, car mieux vaut le mensonge qu'une vérité dangereuse.
— Ainsi, dit Méganippe, il est permis de mentir quelquefois ?
— Oui, par exemple lorsqu'on pourrait en sacrifiant la vérité perdre un tyran ou sauver un ami. D'ailleurs ne crains pas que Ménandre ait encouragé le mensonge. S'il pose une exception à la règle qui nous oblige de dire la vérité, il y ajoute ce correctif : C'est chose difficile que de mentir! Et en effet, pour mentir, on a besoin d'une grande mémoire et de beaucoup d'esprit; a-t-on fait un mensonge, on est forcé d'en avancer mille autres pour soutenir le premier.
Méganippe convint qu'il était difficile et dangereux démentir; mais il trouva qu'il était très-difficile aussi de
bien parler. Que de qualités à rassembler en soi ! Que de précautions à prendre! Que de raison, que de tact, que de délicatesse pour ne rien dire qu'à propos. En vérité il vaudrait mieux se taire.
— Oui, s'écria Callias, oui, fils de Polydore, souvent il vaudrait mieux se taire. Rien n'est plus utile que le silence, c'est Ménandre qui nous l'assure, et il dit encore quelque part : Il n'y a rien dans la vie dont on ne puisse se repentir : le silence est la seule chose dont on ne saurait se repentir. Aime donc le silence, ô Méganippe, car il présente bien des avantages.
Il est une chose qui n'en présente pas moins peutêtre, c'est l'obéissance aux lois. La loi n'épouvante pas celui qui la redoute. Si on l'observe, elle n'est autre chose que la loi ; si on ne l'observe pas, elle est la loi et le bourreau.
Ces réflexions m'amènent naturellement à parler de la prudence; de la prudence, vrai trésor quand elle est jointe à la bonté, force souveraine qui se soumet à toutes choses. Mais cette force, ce trésor, dans quelles circonstances faut-il les posséder?
— En toutes circonstances, j'imagine.
— Sans doute, mais dans quelles circonstances plus particulièrement ?
— Je l'ignore, Callias.
— N'y a-t-il pas une condition heureuse et une condition malheureuse?
— Assurément.
— L'homme qui est daus la seconde de ces conditions, le pauvre, le semble-t-il avoir un pressant besoin de prudence?
— Non.
— Me diras-tu pourquoi?
— C'est que l'efl'et de la prudence vUml de nous garantir des coups de la fortune, il est Irop laid pour vUr
pi'udenls quand nous sommes déjà frappés. Par conséquent, si le pauvre peut se dire : J'ai manqué de prudence, il peut ajouter : Je n'en ai plus besoin.
— A merveille! Suivons donc cette idée, et voyons si nous la trouverons dans Ménandre. La voici, par Jupiter! Et déjà je me souviens de ce passage : Heureux celui qui sait être à la fois riche et sensé, car lui seul sait faire un bon usage de l'opulence. 11 est vrai que, en général, il est plus difficile de conserver que d'acquérir. Mais c'est une raison pour redoubler de prudence quand on est heureux ; et le moyen que la prudence ne nous quitte jamais , c'est de penser au temps où nous gémissions dans l'infortune, et d'avoir toujours devant les yeux la ruine qui peut nous atteindre. La crainte nous rendra sages; nous éviterons les entreprises hasardeuses, et jouirons honorablement de nos richesses, en nous tenant à égale distance de l'avarice et de la prodigalité. Crois-tu que la prudence se communique?
- — Oui, je crois qu'un homme prudent peut, par ses avis et par ses exemples, communiquer sa prudence à un autre.
. — Tu conseilles donc à celui que la fortune aura favorisé, de rechercher le commerce des hommes renommés par leur prudence?
— Je le lui conseille, et très-fort.
— Te rappelles-tu que, tout à l'heure, nous avons dit qu'il fallait fuir les méchants pour ne pas devenir méchant soi-même?
— Certainement.
— N'est-ce point une pensée de Ménandre?
— Oui.
— Eh bien ! Ménandre à cette pensée unit celle que tu viens d'exprimer; de sorte que le sens du passage entier est celui-ci : Le bien et le mal se gagnent. Fuyez
donc les méchants, et l'réquentez les bons, les sages et les prudents.
Tout n'est pas dit encore sur la sottise. Connais-tu rien de plus triste que la paresse, l'ignorance et la dissipation? Si nous condamnons le riche qui ne ménage pas son bien, que dire du pauvre qui néglige d'en amasser? 11 ne sait donc pas que le travail seul peut le faire subsister et lui procurer, en supposant qu'il ait de l'économie, des ressources qui ne manquent jamais?... A quoi ne parvient-on pas, quand on ne se laisse effrayer par aucun labeur ! La sagesse, la santé, la richesse sont la digne récompense d'efforts persévérants.
Heureux, mon cher Méganippe, l'homme qui pratiquera ces leçons , et qui , soit qu'un vent propice ait soufflé dans ses voiles , soit que sa propre habileté l'ait conduit au port, montrera non seulement de la prudence, mais encore de la modération! Quiconque est riche, quiconque est puissant, doit se rappeler qu'il y a au-dessous de lui des faibles et des misérables. Le bonheur engendre l'orgueil. Aussi l'on ne saurait trop estimer un homme dont la fortune n'a pas gâté le bon sentiment ; et la chose du monde la plus admirable, c'est peut-être un roi qui, au sein de la toute-puissance, ne l'end que des arrêts conformes à la justice.
La prudence et la modération ne vont pas seules. Platon, qui a souvent de très-belles pensées, dit que toutes les vertus s'enchaînent, et rien n'est plus vrai, selon moi. Voici donc l'honnêteté, la justice et la bontiî qui nous apparaissent à leur tour. Ménandre veut que la justice soit l'objet d'une vénération particulière, et il nous engage à la cultiver pour les avantages (pii lui sont propres. A l'en croire, l'habitude de ne rien faire d'injuste nous porte même à la bienfaisance. Elle conduit aussi.... tu ne devinerais jamais à quoi !
— Je le saurai, si tu veux me le dire.
— Elle conduit à la beauté. De la sone les belles âmes font les beaux coq)s, ou, si tu l'aimes mieux, les beaux visages; et cela ne doit pas te surprendre, car il y a une relation intime entre nos sentiments et la figure qui est chargée de les exprimer. Quand tu verras par hasard un homme agité de violentes passions, soit de haine, soit d'envie, soit de colère, regarde-le bien : tu remarqueras que ses traits ne sont point en désaccord avec ses sentiments, mais qu'ils en sont le miroir fidèle et l'expression vivante. Cet homme te semblera hideux, parce que l'orage qui trouble son âme bouleverse aussi son visage. Mais contemple un homme de bien; ses yeux sont doux, sa bouche souriante, toute sa physionomie respire le calme ; il te paraîtra beau parce qu'il est vertueux. La bonté! y a-t-il rien de plus aimable et de plus utile ? C'est une excellente chose et qui sert à tout ; c'est un vrai trésor en ce monde. Causez quelques instants avec un homme doué de cette vertu charmante, et vous lui serez tout dévoué.
. — Est-ce toi ou bien Ménandre qui parle?
— C'est Ménandre, et son personnage continue ainsi : Le langage persuade, dirait h cette occasion un de nos sages. Mais d'où vient que tous ces discoureurs ne m'inspirent que du dégoût? C'est que ce qui persuade c'est le caractère de l'homme qui parle, et non son discours. Ailleurs je trouve cette exclamation : Quelle douce chose que la bonté unie à l'intelligence! Et dans une autre comédie cette réflexion encourageante : La bonne renommée est un viatique sûr pour toutes les circonstances de la vie et dans tous les accidents de la fortune. Or la bonne renommée est le fruit de la sagesse et de la vertu.
On nous accuse de méconnaître et de ne pas aimer la vertu. Nous la méconnaissons, nous qui n'ouvrons la bouche que pour parler de ses avantages ! Nous ne l'ai-
mous pas, nous qui en faisons si volontiers l'éloge! Ménandre l'aimait et l'admirait tellement, qu'il la regardait comme la seule noblesse véritable. En effet, la noblesse du sang manque de garantie. Je ne pense pas qu'il y ait tant de différence dans les diverses sortes de naissance; mais, à le bien considérer , il n'y a de légitime que l'bonnête bomme, et d'illégitime que le méchant. Ménandre l'a dit , et il a écrit encore ces belles paroles d'un fils à sa mère : Quoi ! toujours ma naissance ! Eh ! ma mère , si vous m'aimez, cessez de me citer à tout propos ma généalogie. Ceux qui n'ont aucune valeur par eux-mêmes, aucun mérite personnel, ont recours à leurs litres, font sonner bien haut la noblesse de leur extraction, et nous étalent la longue liste de leurs aïeux ; mais demandezleur autre chose, ils n'ont plus rien. Cependant, est-il un seul homme qui n'ait des aïeux, qui ait pu naître sans en avoir? Ou bien ceux qu'un changement de lieu, la disette d'amis, ou tout autre accident, ont mis hors d'état de produire les leurs, sont-ils moins nobles que ceux qui ont cet avantage? L'homme né pour la vertu, fût-il Éthiopien, ma mère, est toujours noble. Nous méprisons le Scythe; mais n'était-ce pas un Scythe que le sage Anacharsis? Devant un tel langage, il faut bien convenir que, nous aussi, nous savons faire cas de la vertu.
Méganippe l'interrompit : ïu n'as pas encore parlé de la piété, Callias; cependant Ménandre n'a point oublié les dieux dans ses comédies.
— Comment les aurait-il oubliés? L'action de la divinité doit se faire sentir au théâtre , comme dans la vie elle-même; et quand même les dieux n'existeraient pas , il suffit que le peuple croie à leur existence, pour (ju'un pocjte comique leur assigne un rôle important. Mais il y a des dieux , et Ménandre s'est exprimé sur eux en termes magnifiques. Il dit que c'est une erreur de croirequenous sommes quelquefois le jouet de divinités mauvaises, et
il prétend que, loin d'être contrariés ou trompés par les habitants de l'Olympe , nous n'avons pas de plus puissants auxiliaires. Chaque homme , assure-t-il , naît avec son génie tutélaire qui le dirige durant tout le cours de sa vie; oui, génie tutélaire, car il n'y a pas de mauvais génies capables de corrompre et d'égarer la vertu. Et il termine par ces vers sublimes : Rien que de bon ne peut émaner de la divinité. Puisque le ciel nous laisse maîtres de nos actions, c'est à nous de mériter sa protection par d'honorables efforts. Mais la sottise ne demanderait pas mieux que cela fût une erreur, parce que, si nous étions la proie d'êtres malfaisants et plus forts que nous, on serait dispensé de faire le bien, et de songer seulement à la vertu. Ménandre a donc rendu un grand service aux hommes en prononçant les paroles que j'ai citées ; s'il ne pouvait rien dire de plus élevé, il ne pouvait rien trouver de plus utile et déplus pratique.
Toutefois, c'était peu que d'exhorter les hommes à honorer la divinité ; il fallait les prémunir contre l'excès de leur zèle; car, si rien n'est plus beau que la piété véritable, la piété qui dégénère en superstition est un vice aussi honteux que funeste. Ménandre ne l'a pas épargné. Trois ou quatre pièces où il combat cet ennemi corps à corps montrent la crainte et le dégoût qu'il lui inspirait. La superstition est surtout le vice des femmes, de ce sexe ignorant et frivole qui se laisse prendre aux cérémonies extérieures, et que l'ardeur de ses sens entraîne toujours hors du vrai. Que d'argent dépensé par elles en sacrifices inutiles ! que de présents faits à des magiciennes , à des devins, ou à des prêtres menteurs! Que de fortunes jetées dans ce gouffre ! Dans le Misogyne, quelqu'un dit à Simyle (le misogyne) : Les dieux nous ruinent, nous autres gens mariés , nous avons toujours quelque fête à chômer. Et Simyle lui répond : C'est comme chez nous; nous avions k sacrifier cinq fois par jour, et, à chaque
sacrifice , sept esclaves, rangées en cercle, jouaient de la cymbale, tandis que d'autres faisaient retentir fair de leurs hurlements. Le vieillard de la Prêtresse ne se plaint pas moins énergiquement : S'il était vrai, dit-il à safemme, qu'un mortel, par le seul bruit des cymbales, pût forcer la divinité à descendre du ciel pour faire ce qu'il désire, cet homme serait plus puissant que Dieu lui-môme. Ce sont là des ressources que l'audace et l'appât du gain ont fait imaginer à des hommes impudents , 6 Rhodé ! pour la honte de notre siècle. Mais la femme de ce malheureux ne se contente pas de dissiper son bien au profil de quelques imposteurs : renonçant à la pudeur et aux devoirs de son sexe, et désertant le foyer domestique, elle court par voies et par chemins, ivre d'une fureur superstitieuse, en célébrant les orgies de Cybèle ou de la déesse de Syrie. Aussi , le vieillard , qui voit son bonheur s'en aller avec sa fortune, lui dit-il avec indignation : 0 femme ! vous passez les bornes prescrites à une chaste épouse ; le seuil de son vestibule est le terme de sa vie domestique; franchir l'enceinte de sa maison et courir, en aboyant, sur la voie publique, c'est le fait d'un chien, Rhodé, et non celui d'une maîtresse de logis. Tu trouveras des traits d'une vigueur non moins remarquable dans la Tliessalienne , le Prêtre de Cybèle , le Cocher , le Dyscoley Y Ivresse et le Superstitieux.
Certes, l'on vivrait en paix dans bien des maisons, si les femmes écoutaient sur ce point les sages remontrances de leurs maris , et si , pour comble de bonheur , la concorde régnait toujours entre les parents et leurs enfants. Comment régnera-t-elle? Deux conditions pour cela sont nécessaires. D'abord, il faut que le père élève bien son fils; ensuite, il faut que le fils ait un respect profond, inaltérable , pour son père et sa mère. La l>onté est la principale qualité qu'un père ait à di'ployer. Ménandre l'a dit : Ce n'est pas en l'aflhgcant, mais on le pcrsuadaiil,
qu'il faut redresser un jeune homme ; la bonté du père fait la vertu du fils; et il a prononcé ce vers d'une grâce charmante : 0 la douce chose qu'un père indulgent et qui se fait jeune pour plaire à ses enfants! Traités avec douceur, les enfants se montreront laborieux et dociles. Qu'on fasse, en outre, des sacrifices pour leur éducation , et l'on n'aura qu'à se louer d'eux plus lard. Témoin ce jeune homme à qui son père, homme pauvre, avait donné une éducation au-dessus de ses moyens. Indigné de l'indigence paternelle, il résolut d'y mettre fin , et il ne tarda pas à rendre en bienfaits le fruit d'une bonne éducation. De cette manière, la reconnaissance venant en aide à la nature, les enfants rendront sans peine à leurs parents le culte qui leur est dû , et l'on n'aura pas la douleur de voir des fils qui affligent leur père et blasphèment contre lui, ou qui, rameaux stériles, n'ont pas l'industrie de nourrir leur mère.
Tel est, fils de Polydore, le tableau de la sottise humaine dans les comédies de Ménandre; tels sont les périls où elle nous entraîne , et tels sont les remèdes qui peuvent nous en préserver ou nous en guérir. Le tableau n'est pas complet, il ne peut pas l'être, car la sottise est un sujet si vaste qu'on ne l'épuisera jamais. Toutefois les traits principaux en ont été fidèlement recueillis, et l'on peut dire qu'il y a là bien assez de conseils pour tout homme doué de raison et de bonne foi , qui aura le courage de les pratiquer.
Méganippe se disposait à répondre ; mais une exclamation qu'on poussait derrière lui l'arrêta. C'était Straton qui se réveillait enfin. 11 soupirait en se frottant les yeux et cherchait à se reconnaître. Callias et Méganippe ne pouvaient s'empêcher de rire. Quand il fut revenu à lui, il s'approcha de ses deux amis, et fixant sur eux ses yeux encore chargés de sommeil : Est-ce que j'ai dormi? leur demanda-t-il.
— Qui le sait mieux que toi? lui répondit Callias.
— Si vous le permettez, je vais vous raconter un rêve que j'ai fait.
— As-tu rêvé ? dit Méganippe.
— Certainement.
— Tu as donc dormi?
— C'est vrai, je l'avais oublié. Mais voici mon rêve. J'étais au théâtre où l'on représentait une comtklie de Philémon. Je n'avais jamais rien vu ni entendu d'aussi agréable, et je riais aux éclats. Quel singulier effet que le rire dans le sommeil ! L'avez- vous éprouvé quelquefois?
— Cent fois, dit Callias.
— Straton continua : Je riais donc , et ina gaieté animait celle des autres spectateurs qui à son tour exaltait la mienne. On applaudissait, j'applaudissais aussi. Quand la pièce fut terminée, je me rendis en toute hâte à la maison de Philémon pour le féliciter et pour l'embrasser. Mais jugez de mon étonnemcnt et de ma douleur quand on m'apprit qu'il était mort.
— Mort? répéta Callias.
— Oui, mort de joie.
— • Comme Alexis.
— Oui, si Alexis a été enseveli dans son triomphe.
— Ha été enseveli dans son triomphe.
— Alors, comme Alexis.
Ce songe et la manière dont Straton l'avait raconté » n'étaient point fait pour plaire à Callias. Son front où brillait la sérénité parut se couvrir d'un sombre nuage et l'on vit un éclair passer dans ses yeux. Méganippe s'en aperçut et il craignit pour Sti*aton. Mais Callias se contint sans peine : un homme aussi vulgaire que Straton ne valait point qu'il soitît un instant de sou calme et de sa sagesse. C'est pourquoi, n^prenant son enjouement habituel : Étranger d'Enna, lui dit-il, les dieux seuls ont le secret de notre destinée. Si PhiU'mon, après tant de
succès par lui remportés, doit avoir encore l'insigne bonheur de mourir comme tu l'annonces, nous le verrons bien. D'ici là permets-nous d'attendre et songeons à autre chose. Notre conversation sur Ménandre- n'est point terminée. Méganippe est impatient de la poursuivre, et moi-même j'ai à cœur de n'en pas remettre la fm à un autre jour. Place-toi donc auprès de nous et prête-nous une oreille aussi attentive que tu pourras. Il est vrai que tu as perdu le fil de notre discours
— Oh! je le retrouverai sans peine, dit le Sicihen. Vingt paroles suffiront pour me remettre au courant.
— S'il en est ainsi, reprit Callias, je vais continuer.
— Tu me feras plaisir.
Callias continua en ces termes : Après tout ce qui a été dit précédemment, fils de Polydore, il nous reste à parler des esclaves, du temps, de la vieillesse, des femmes et du mariage. Que de menaces, que de pièges, que d'ennemis encore! Mais les ressources ne nous manquent pas. Commençons par les esclaves. Indispensables dans ' notre société pour la culture des terres et le service des maisons, ils sont un fléau presque autant qu'un avantage pour celui qui en possède. Qui dit esclave dit «n homme qui a tous les vices. Leur nature inférieure à la nôtre les entraîne aux pensées basses et aux actions mauvaises ; et, comme ils sont privés du bienfait de l'éducation, rien en eux ne s'oppose à leurs grossiers instincts. D'un autre côté, les maîtres, tout en se plaignant du mal , ne savent point y porter remède et souvent l'aggravent. En effet, chez les uns il y a de la négligence, chez les autres de la dureté : ici , le maître se fait haïr de son esclave; là, il le laisse tomber dans la corruption. Vous vous plaignez que vos esclaves sont mauvais, eh ! par Jupiter! travaillez à les rendre bons. C'est le seul moyen d'avoir des serviteurs fidèles et de vivre en paix. Il faut qu'un esclave soit assez dévoué au citoyen qui le
possède pour dire comme dans Ménandre : Ma patrie, mon asile, ma loi, ma règle du juste et de l'injuste, c'est mon maître : ce n'est qu'auprès de lui seul que je puis vivre. Tout esclave qui parlera ainsi deviendra sur-lechamp une propriété utile, un bien précieux. Kappelletoi le bon esclave du Collier. Quel intérêt ne prend-il pas au malheur de son maître ! Les démarches, les larmes, les avis prudents, rien ne coûte à ce modèle des serviteurs. Ma propre expérience vient ici confirmer l'autorité de Ménandre. Quelques-uns de mes esclaves sont restés mauvais, mais la plupart me sont attachés véritablement et me servent moins par crainte que par amour. Et si tu veux, mon cher Méganippe, que je t'apprenne mon secret, tu sauras que je les ai rendus bons en leur laissant une sage Hberté et que je les maintiens dans cet heureux état en les divisant.
— L'idée est excellente! s'écria Méganippe : qu'en distu, Straton ? Straton convint que l'idée était excellente.
Callias reprit : — Grâce à cet isolement, ils ne songent point à conspirer contre moi ; le méchant redoute de faire sur le bon l'épreuve d'un mauvais conseil ; et moi , pendant ce temps-là, je jouis en paix de la fortune que mes aïeux m'ont léguée.
— Tous les esclaves d'Athènes, dit Méganippe, voudraient t'avoir pour maître.
— Tous, c'est beaucoup dire , mais au moins ceux qui ont le malheur d'appartenir à d'anciens esclaves. Tu connais le vers de Ménandre?
— Non.
— Esclave, dit-il, crains de servir sous celui qui a été esclave comme toi ; car le bœuf qu'on a laissé reposer a bien vite oublié le joug.
— Ménandre a raison , et l'exemple du riche Ik»mophile, terreur et supplice de tout ce qui lui appartient, ne le prouve (juo Iroj).
— Uu tel homme n'aura donc jamais le plaisir d'eutendre ces paroles.
— Quelles paroles?
— Des paroles bien douces pour l'esclave qui les prononce et pour le maître qui les entend : Combien il vaut mieux vivre serviteur d'un bon maître que de vivre libre au sein de l'indigence et de l'obscurité! N'es-lu pas d'avis, mon cher, qu'un tel langage serait une musique flatteuse à l'oreille ?
— Flatteuse, assurément. De plus, comme elle indiquerait que l'esclave est heureux, je m'en réjouirais pour lui ; car, je t'en fais l'aveu, Callias , je n'ai ni mépris ni haine contre ces infortunés ; mais je les vois plutôt avec compassion.
— A la bonne heure ! Souviens-toi seulement de ces maximes quand la maison de ton père Polydore sera devenue la tienne.
— Je m'en souviendrai.
— Crois-tu que nous ayons omis quelque chose sur les esclaves?
— Je ne le crois pas.
— Alors , occupons-nous du temps.
— Volontiers.
— Nous avons vu les maux qu'il nous cause.
— Oui, je me les rappelle fort bien.
— Et ce que nous cherchons maintenant , ne sont-ce point ses avantages?
— J'en demeure d'accord.
— Ménandre déclare que le temps nous rend plus sages. Penses-tu comme lui ?
— Tout-à-fait.
— Il ajoute qu'il met en lumière la vérité.
— C'est aussi mon opinion.
— Et qu'il est le médecin de nos maux.
— Rien n'est plus certain.
La vieillesse est le fruit du temps.
— Comment ne le serait-elle pas? N'a-t-elle pas avec le temps un rapport étroit?
— J'en conviens.
— Dire que le temps nous rend sages, n'est-ce pas dire que la vieillesse nous rend sages aussi ?
— Certainement.
—^ La vieillesse et le temps noua rendent-ils toujours sages?
-^ Non, sans doute.
— Donne-moi des exemples de cette vérité. — • Je n'en pourrais citer sur-le-champ.
— En voici quelques-uns tirés de Ménandre... Mais à quoi bon citer? Ne sais-tu pas qu'il y a dans ses comédies nombre de vieillards fâcheux, désagréables?
— Oui.
— Te souviens-tu, entre autres, de Smicriné, ce modèle accompli du bourru?
— Assurément.
— Mais si les cheveux blancs ne font pas toujours qu'un homme soit sage, le contraire n'a-t-il pas lieu quelquefois?
— Souvent même, si je ne me trompe.
— Souvent , je te l'accorde ; et Ménandre a dit à ce sujet. . .
— Quoi?
— Quelque chose de très-juste : Quand un vieillai-d donne conseil à un vieillard, c'est un trésor qui s'ajoute à un ti'ésor.
— Tel est mon sentiment,
— Ainsi le temps et la vieillesse ont des compensations?
— Nous l'avons prouvé.
Que dire des femmes ? Avons-nous changé d'avis , ou pensons-nous encore sur elles comme nous le faisions tout à l'heure ?
— Pour moi, je n'ai pas changé d'avis.
— Et tu as bien fait, si tu persistes à ne les point estimer.
— Je ne les estime point.
— Mais ne semblais-tu pas tantôt disposé à te laisser séduire par leur beauté, à les aimer, et à te marier quelque jour?
— Non pas à me laisser séduire, Callias, mais bien à les aimer et à me marier.
— Cependant il y a dans VArrépliore un personnage qui te conseille vivement de n'en rien faire.
— Que dit-il?
— C'est un homme prudent qui s'adresse à un jeune étourdi comme toi : Si vous faites sagement , vous ne changerez pas votre train de vie, et vous ne tàterez point de l'hymen. J'ai pris femme, moi, et voilà pourquoi je vous conseille de ne pas vous marier.
Méganippe, ou du moins l'étourdi lui répond : Mon parti en est pris, le dé en est jeté. Et le sage reprend ; Persévérez dans le célibat. Vous êtes présentement sain et sauf; vous vous lanceriez sur une vraie mer d'ennuis, sur une mer qui n'est ni celle de Lybie, ni celle d'Egée, 011, sur trente nacelles, il n'en périt pas trois, tandis que, de tous ceux qui se sont mariés, on ne cite pas un qui soit arrivé au port. Persistes-tu dans ta résolution ?
— J'y persiste.
— Tu ne crains pas de t'en repentir ?
— Nullement.
— II me reste alors à te donner des conseils pour t'aider à franchir ce détroit orageux du mariage, et ces conseils, Ménandre me les fournira.
Quiconque, fils de Polydore , pense, comme certains personnages des comédies de Ménandre, et comme toi, que le mariage est une chose convenable, nécessaire même, et s'encourage dans cette idée en se disant qu'on
peut mettre la main sur une femme vertueuse , celui-là doit moins considérer la dot que la personne. Or, dans la personne, il y a deux choses à examiner, ou la beauté, ou les bonnes mœurs. Dans le premier cas , c'est l'amour; dans le second, c'est l'estime qui décide du choix. Si ces deux qualités sont précieuses séparément, quelle valeur n'ont-elles pas lorsqu'elles sont réunies! car alors non seulement elles sont ajoutées l'une à l'autre, mais encore elles se prêtent une force et un éclat mutuels. La vertu, comme je l'ai dit plus haut, ennoblit la beauté ; la beauté, à son tour, donne du lustre à la vertu ; le charme est ainsi doublé, et Vénus et Minerve se donnant la main, il est possible de faire un mariage heureux. Mais prendre une femme parce qu'elle a de la fortune, c'est être victime de la colère des dieux , c'est se dévouer à un malheur certain au prix d'une félicité imaginaire. En effet , les biens qui entrent dans la maison avec une femme sont une propriété peu sûre et encore moins agréable. C'est donc, par Jupiter sauveur! à la personne seule qu'on doit regarder pour s'épargner des regrets. Ne pas s'arrêter à des vétilles (écoule bien ; car Ménandre n'a rien dit de plus vrai); ne pas s'enquérir quel a été le grand-père de la future , ou quelle a été sa grand'mère, tandis que la personne même qu'on épouse, avec laquelle on doit passer la vie, on n'examine, on ne regarde même pas qui elle est; mais on fait apporter la dot sur la table, pour qu'un expert vérifie si cet argent, que nous ne garderons peut-être pas cinq mois entiers , est de bon aloi ; et la personne qui doit rester, sa vie durant, assise à nos foyers, nous ne la vérifions pas, nous la recevons les yeux fermés, au risque de trouver en elle une sotte, une emportée, une acariâtre, une babillarde. VA\ bien! moi, ajoute le personnage qui parle, je vais promener ma (ille dans tous les (juarlicrs de la ville : vous qui la dé'^irez picndre , parlez ; voyez quel lléau
vous allez prendre chez vous. Toute femme est un tléau, c'est chose inévitable : heureux celui qui a reçu le moindre en partage !
— L'idée de ce père est ingénieuse, dit Méganippe, et j'avoue que j'aimerais à épouser la fille d'un homme aussi raisonnable.
— Tu trouves donc qu'il a bien parlé?
— Sans contredit.
— Tu n'épouseras jamais une femme pour ses richesses ou pour sa naissance?
— J'y suis résolu.
— Te rappelles-tu la pièce du Collier? y^r^n
— Oui, mais confusément. *; t^
— N'y a-t-il pas dans cette pièce deux personnages , dont l'un a épousé une femme riche, et l'autre une femme pauvre?
— Il me le semble.
— Ne sont-ils pas tous les deux très-malheureux , le premier parce qu'il s'est donné un tyran , et le second ^arce qu'il meurt de faim?
— Ils sont très-malheureux.
— Lequel cependant te semble le plus à plaindre?
— Celui qui, pauvre lui-même, a épousé une femme pauvre.
— Pourquoi?
— C'est que sa femme , bien que pauvre , a tous les défauts de la femme riche , sans avoir , comme elle , de quoi les racheter.
— Bien dit. Veux-tu entendre les plaintes de ce vieillard?
— Avec plaisir.
— 0 trois fois malheureux , s'écrie-t-il , quiconque , étant pauvre, se marie et devient père ! Qu'il faut qu'un homme ait manqué de raison de s'embar(|uer dans un ménage, sans ressources pour le présent, et sans avoir
de quoi parer aux accidents de l'avenir, à ces accidents si communs dans la vie humaine ! 11 est réduit à mener une vie obscure et misérable , étranger à tout ce qu'il y a de bien , accablé de tout ce qu'il y a de mal ! Telle est la fâcheuse expérience que j'ai faite; et puisse le malheur d'un seul servir de leçon à tous les autres !
— Voilà de tristes lamentations.
— Fort tristes, mais capables de donner à penser aux pauvres. Je désire qu'elles leur profitent, et qu'ils renoncent enfin au mariage. Sans Cérès et sans Bacchus, que devient Aphrodite? Un pauvre qui crie : 0 hymen ! ù hyménée! est, à mes yeux, le plus ridicule et le plus fou de tous les hommes.
— Je sais , dit Méganippe , quelles précautions sont à prendre avant le mariage ; mais, une fois marié, quelle conduite doit-on tenir?
— Le sujet que tu me proposes , répondit Callias , est important , et il me faudrait beaucoup de loisir pour le traiter. Je n'aborderai qu'un point. Des deux époux, l'un dominera-t-il sur l'autre, ou seront-ils tous les deux égaux ?
— L'un dominera sur l'autre.
— Est-ce tantôt l'un, tantôt l'autre qui doit commander, ou bien est-ce toujours le même ?
— C'est toujours le même.
— Et quel est celui-là ?
— L'homme, ô Callias!
— Ainsi l'homme aura l'empire partout et toujours?
— Assurément; car la nature l'a fait plus sage, plus beau, plus fort et plus vaillant (jue la femme.
— Une femme mariée se soumettra donc aux volontés de son époux?
— Oui, si elle m'en croit.
— Elle en croira du moins son intérêt; car la femme est un mauvais pilote, cl, dès qu'elle prétend gouverner.
le naufrage est cerUiin. D'ailleurs, comme Alénaiulre le dit encore fort bien, le philtre de la femme, c'est une humeur agréable ; c'est avec ce talisman qu'elle subjugue son mari ; en sorte qu'il lui est plus facile d'arriver à une part du pouvoir par la soumission et la douceur que par la révolte et la méchanceté. Car, ô Méganippe! un mari serait trop heureux de confier les rênes de son ménage aux mains d'une femme aimable et fidèle. Au fond, l'autorité, quelle qu'elle soit, est un pesant fardeau, et le sage ne commande pas plus, pour le plaisir de commander, dans un ménage que dans un État. Aussi Ménandre, qui détestait la tyrannie sous toutes ses formes, a-t-il condamné les tyrans domestiques. 11 a montré, dans un passage célèbre , qu'on ne gagnait rien à être soupçonneux , à rendre sa femme esclave , et à la tenir enfermée chez soi. Voici ce passage. C'est une femme qui parle : 11 faut ou ne se pas marier, ou, quand on se marie, s'en aller en silence avec une bonne dot et la femme, sans se tourmenter au sujet des amants. Surtout, il ne faut pas qu'un homme sage emprisonne jamais sa moitié dans les profondeurs de sa maison ; ce sexe curieux aime les plaisirs du dehors; permettez-lui de porter ses regards où bon lui semble, de tout voir, de se montrer en tout lieu ; sa curiosité satisfaite l'éloignera de mal faire : l'homme lui-même est amoureux de tout ce qu'on lui cache. Quant à l'époux qui enferme sa femme sous des verroux et des scellés, quelque prudemment qu'il semble en user, il ne fait que de vaine besogne, et, sage en apparence, il est fou en réalité ; car, si l'une de nous a logé son cœur au dehors, elle s'échappe plus prompte que la flèche ou la plume ; elle trompera jusqu'aux cent yeux d'Argus. A tous les maux qui en résulteront se joindra un grand ridicule : l'homme sera trompé , et la femme sera perdue à son tour.
11 me reste un conseil à te donner , fils de Polydore.
Si les dieux veulenl que tu te maiies (ce qu'ils ne voudront point, je l'espère), souviens-toi de ce que dit Ménandre dans sa Béotienne.
— Que dit-il?
— Ménandre prétend que le bien et le mal sont mêlés en toutes choses, et qu'il est utile de fermer les yeux sur le mal , pour ne considérer que le bien. Il y a partout beaucoup d'inconvénients : c'est à nous de voir si les avantages ne sont pas plus nombreux. Souviens-toi aussi du Misogyne, de cet homme qui, après avoir eu la sottise de prendre femme, avait la sottise plus grande de s'en repentir. Quoi que fît son épouse , elle ne pouvait manquer de lui déplaire ; sans cesse irrité contre elle, il l'accablait d'outrages et la tourmentait si cruellement , que ses amis durent intervenir.
— J'avoue, leur dit-il, que je ne puis supporter la chose.
— C'est, lui répond l'un d'entre eux dans un langage que la sagesse elle-même avouerait, c'est que vous la prenez à gauche ; vous n'envisagez le mariage que par son mauvais côté , par celui qui vous chagrine , et vous ne faites attention à aucun de ses avantages. Or , dans tout l'univers , vous ne trouverez , Simyle , aucun bien qui n'ait aussi ses inconvénients. Une femme prodigue est à charge, dites-vous, et ne souffre pas que son mari vive comme il lui plaît. Mais elle apporte h l'homme un grand bien , des enfants ; si vous devenez malade , votre femme vous soigne avec zèle; malheureux, elle s'associe à vos disgrâces; mort, elle vous met dans la tombe, et vous rend les derniers devoirs. Voilà ce qu'il faut considérer , ce qu'il faut opposer aux inconvénients journaliers dont vous avez à vous plaindre; car de cette manière l'ensemble du mariage vous paraîtra tolérablc. Si, au contiaire , vous allez vous all^icher à faire le relevé' <les chagrins de l'hymen, sans mettre en balance ce qu'il
offre cravantageux , vous passerez votre vie à gémir. Mëganippe était heureux d'entendre des choses si vraies et si bien dites. La beauté du génie de Ménandre avait touché son cœur ; ses joues se colorèrent , et ses yeux devinrent humides de larmes.
— C'est bien, fils de Polydore, lui dit Callias; ton attendrissement me prouve que les paroles de mon ami ne seront pas perdues. C'en est fait, te voilà disciple de Ménandre. A toi de pratiquer ses immortelles leçons. Méganippe répondit qu'il y consacrerait sa vie tout entière. Et tandis qu'ils parlaient ainsi, Straton, la tête dans ses mains , portait alternativement ses regards de l'un à l'autre, et ne pouvait rien comprendre à leur émotion.
Callias reprit bientôt la parole. Nous savons maintenant, dit-il, toutes les ressources dont nous disposons contre les maux qui nous assiègent. Bien des hommes pourront, de cette manière, atteindre sinon jusqu'au bonheur, du moins jusqu'à la tranquillité. Mais si, par L'effet d'une âme ignorante et indocile, ou par l'influence de son mauvais destin, un honune tombait dans le malheur, quel serait son asile?
— L'amitié, sans doute?
— L'amitié, tu l'as dit, l'amitié dont Ménandre a été un modèle, et dont il a parlé admirablement. Qu'il est doux, a-t-il dit quelque part, le commerce d'un ami qui partage tous nos sentiments! Et dans le Joueur de cithare : Tu te plains de la pauvreté, mal le plus léger du monde , puisqu'un seul ami bienveillant peut en être le médecin. Ailleurs encore : Quand le corps est malade, c'est un médecin , quand l'âme est malade , c'est un ami qu'il nous faut ; le langage de l'amitié sait guérir la douleur. La parole d'un ami est douce aux affligés. Tu me demanderas peut-être qui l'on doit regarder comme son ami. Je te répondrai avec Ménandre : 0 mon enfant ,
regarde comme ton ami quiconque est homme de bien ; la nature n'a mis aucune différence entre nous, et c*est le caractère qui doit décider de l'amitié. Telle est l'amitié, telle est sa puissance et tels sont ses devoirs.
Mais combien peu d'amis résistent à l'épreuve de l'infortune! Les hommes sont en général ingrats : ils sont tout zèle, tout ardeur quand ils demandent un service; à peine le leur avez-vous rendu qu'ils l'ont déjà oublié. Or ce vice est commun chez les hommes de notre âge. La bonne foi a péri de nos jours, s'écrie Ménandre. Personne ne rougit plus-, et, s'adressant à l'impudence, dans sa Cariné : 0 la plus puissante des divinités. Impudence, s'il est permis de t'appeler ainsi! Mais cela n'est que trop légitime ; la force n'est-elle pas maintenant la seule déité qu'on encense ! 0 Impudence, à quel terme t'arréteras-tu? Jusqu'où pousseras-tu tes succès? Dans un autre endroit, il témoigne plus énergiquement encore son indignation. Nous sommes méchants tous tant que nous sommes, dit-il avec rudesse; et il n'excepte ni vieillard, ni enfant, ni femme, ni homme; il dit plus: Ce n'est pas individuellement ni en petit nombre , c'est en masse qu'on ourdit le crime. Aussi, est-ce avec raison qu'il fait tenir ce langage à l'un des personnages de son Inspirée : Si quelque dieu venait à moi et me disait : Craton, quand lu seras mort, tu revivi-as de nouveau, et tu seras h volonté chien, bélier, bouc, homme ou cheval ; car il faut que tu vives deux fois, ainsi l'ont réglé les destins; choisis donc ce que tu voudras. Il me semble que je répondrais à l'instant : Tout, plutôt que d'être homme. L'homme est de tous les animaux le seul dont le bonheur soit injuste aussi bien que le malheur. Le coursier généreux est mieux soigné qu'une rosse , un bon chien est traité avec bien plus d'égards (ju'un mauvais rcxpiot; le co(\ superbe a sii nourriture à pari et se lait < raindro de ses rivaux
limides : il n'y a que riiomme, si iionuéte, si noble, si généreux qu'il soit, à qui, dans le siècle où nous sommes, ces avantages soient inutiles. Le flatteur a la première part dans les prospérités du monde ; la seconde est au calomniateur, et la troisième au méchant. Oui, certes, il vaux mieux être âne , que de voir des gens qui ne vous valent pas vous écraser de leur opulence.
— Cependant , dit Méganippe , je ne puis consentir à croire que tout le monde soit méchant aujourd'hui. On découvrirait sans peine plus d'un homme vertueux et plus d'un ami fidèle.
— Assurément , répondit Callias , et j'en trouve la preuve dans Ménandre lui-même. Il introduit sur la scène un homme qui a été frappé par le malheur. Mais cet homme a des amis qui ne sont point vulgaires": loin de le repousser, ils lui ouvrent les bras, et le consolent ; alors il s'écrie tout ému : 0 Dercippe ! ô Mnésippe ! c'est un refuge bien doux , après les injures et les outrages, que le sein de nos amis! Quelle consolation, surtout dans le siècle où nous sommes , que de pouvoir pleurer sans apprêter à rire aux autres, et de ne voir personne autour de nous, qui ne ressente et ne partage nos chagrins !
— J'envie le bonhem' de ce personnage. Mais s'il n'eût point rencontré de tels amis, qu'est-ce que Ménandre lui aurait conseillé de faire? Quand l'asile de l'amitié se ferme, en est-il un autre où l'on puisse s'abriter encore?
— Si la disgrâce n'est pas irrémédiable et qu'on soit en état de la supporter, le mieux est de se dérober aux regards. Il est des hommes qui font parade de leur infortune ; pour moi, je conseille bien plutôt de la couvrir d'un voile. Le silence et la retraite ont un baume qui calme la douleur la plus cuisante.
— Mais, où faut -il qu'on se retire?
— A la campagne, si l'on s'en rapporte à l'excellent esclave du Collier.
— Que dit-il?
— Mon maître a pris le plus mauvais parti du monde. . .
— Son maître n'est-il pas le vieillard doublement malheureux dont nous avons parlé?
— C'est lui-même. . . . Mon maître a pris le plus mauvais parti du monde; car en restant aux champs il dérobait sa pauvreté à tous les yeux ; il s'enveloppait de sa solitude comme d'un manteau pour couvrir son indigence. Et il ajoute : Avoir la manie, quand on est pauvre, de vivre à la ville, c'est chercher matière à surcroît de désespoir. En effet, comme on voit là des gens qui nagent dans les délices et dans l'oisiveté, on a tout loisir de juger par comparaison combien l'on mène une vie misérable et dure. Ainsi donc une petite maison avec un ou deux esclaves et un coin de terre, une vie paisible loin du luxe éphémère et des clients importuns, tel est le premier asile que nous ouvrons au malheureux qui n'a plus d'amis.
— Mais je suppose que son infortune soit irréparable ; qu'il ait perdu jusqu'à cette petite maison, ces deux esclaves et ce coin de terre, quel sera son sort?
— Nous touchons au dernier trait de la philosophie de Ménandre. Peut-être, ô Méganippe, ce que je vais dire te surprendra-t-il.
— Que vas-tu dire, par Junon!
— Ménandre ne voit plus qu'une ressource pour l'homme dont il est question.
— Et cette ressource ?
— C'est la mort.
Le visage de Méganippe ne trahit aucun élonnemenl. Mais le Sicilien tressaillit comme si la foudre eût éclate près de lui ; il rompit le silence et déclara qu'il ne voulait point mourir. Callias lui ayant répondu que personne ne l'y invitait , il s'écria qu'il parlait au nom du
fl
^enre humain tout entier, et qu'on ne devait point s'ôter \ix vie.
— N'est-ce pas Philémon qui t'a appris cela?
— Peut-être.
— La vie est donc une excellente chose en elle^ raéme?
— Excellente , Callias , tellement que fussé-je un objet de haine et de risée, laid, sourd, aveugle, podagre et bossu, jamais, non jamais, je ne renoncerais volontairement à la lumière du soleil.
— N'as-tu pas honte, ô Straton, de parler ainsi? La vie î mais c'est la chose du monde la plus indifférente : c'est un vase qui peut tout contenir : des parfums précieux et des poisons mortels. Si la Fortune y laisse tom-^ ber le bonheur, qu'on mette ce vase en lieu sûr et qu'on le garde avec soin; mais si c'est le malheur, et un malheur incurable, par les dieux! que le vase soit brisé. Quoi ! l'homme poursuivi par un destin contraire, s'il est sans abri, sans défense, si le ciel et la terre semblent l'abandonner, ne fera pas bien de mourir? Et quand il aurait la faiblesse de se laisser vivre, serait-il certain de vivre longtemps ? Au moment où il viendrait de com-^ mettre cette lâcheté, la mort peut-être s'emparerait de lui , et le précipiterait dans l'abîme sans fond où tous sont allés, où nous irons tous. Oui, merveilleux Straton, tout homme, qu'il le veuille ou non, doit mourir. Si tu veux même que je le dise toute ma pensée, le bonheur n'est pas de vivre vieux, mais de mourir jeune, et puisque tu t'es inspiré de Philémon, souffre que je cite Ménandre. Dans son Enfant supposé, il fait tenir le langage suivant à un de ses personnages : Je dis que celui-là est bien heureux, Parménon, qui après avoir contemplé sans douleur le beau spectacle de l'univers, le soleil, ce flambeau universel, les astres, l'eau, les nuages, le feu, s'en retourne promptement là d'où il est venu. Qu'il vive
un siècle ou un très-petit nombre d'années, ce spectacle sera toujours le même , il n'en verra jamais de plus magnifique. Regardez la vie comme un voyage, et ce monde comme une foire où l'on ne trouve que cohue, marchés, filous, jeux et divertissements. Si vous partez des premiers, vous en aurez meilleur gîte, vous en serez d'ailleurs mieux pourvu pour le voyage et haï le moins possible. Mais celui qui tarde se fatigue et perd ses ressources; il vieillit pour son malheur, tombe dans l'indigence, ne sait plus que devenir, rencontre des ennemis, des pièges, et s'en va péniblement parce qu'il a trop vécu. S'il en est ainsi , Straton et Méganippe , loin de redouter la mort, il convient de la regarder comme une chose désirable et presque comme un bienfait. Quand donc vous verrez un homme maltraité par la fortune, délaissé par ses amis et ses parents, chercher dans la tombe un suprême refuge, ne vous étonnez pas, ne le blâmez pas, car il a le droit de se dérober à la souffrance, d'autant plus que la mort, en le guérissant de ses maux, lui donne encore le bien par excellence : le repos éternel.
— Je crois , dit Méganippe , que Platon n'est pas de l'avis de Ménandre. J'ai entendu dire qu'il défendait à l'homme de sortir de la vie avant l'heure marquée par le destin, comme un soldat qui ne doit quitter son poste que sur l'ordre de son général.
— Telle est, en effet, la doctrine de Platon, répondit Callias, et je la trouve plus belle que la nôtre-, mais elle me paraît, dans la pratique, au-dessus des forces de l'humanité. Car si certains hommes, nés avec une rare vertu et un grand couiage, sont capables de supporter jusqu'au dernier jour les maux les plus affreux, combien d'autres qui n'auront ni la vertu ni le courage nécessaires pour accomplir ce travail d'Hercule! Ce qui est possible au mortel privilégié, éclairé de toutes les lumières de la science, fortifié de toutes les leçons de la
philosophie, ne l'est. pas à tant d'infortunés qui gémissent sous le poids de l'ignorance et de la misère. Platon écrit pour les forts, et l'humanité est faible. Ses intentions sont droites, ses idées sublimes; mais il s'élève trop haut pour le vulgaire. J'ose dire qu'il y a quelque chose en lui de trop aristocratique.
— Ne pourrais-tu, demanda Méganippe, m'exposer à grands traits sa morale, pour que, la comparant avec celle de Ménandre, je puisse mieux juger de ce que je dois croire et pratiquer?
— Rien de plus facile, ô Méganippe ! Écoute-moi seulement. Platon veut qu'on acquière avant tout la beauté de l'âme; et, pour cela, il détourne nos regards de la contemplation des choses corporelles, et nous apprend à les fixer sur l'idéal et à nous y conformer Que serait l'homme sans cela , sinon un être retenu à la terre par de grossières attaches , vivant par les sens , et ne cherchant à posséder que ce qui passe et ce qui périt? Il cherche à éveiller en nous des instincts nouveaux. Il dit que le corps n'est pas tout l'homme, mais seulement le vase qui le contient, et qu'il ne faut point confondre cette argile méprisable, ce vil amas de poussière, avec le parfum précieux qu'il renferme. Il nous enseigne que la vie est une épreuve imposée à l'àme par la Divinité; que cette épreuve consiste pour elle à lutter contre l'oppression du corps, son compagnon de voyage et son tyran, et que celle qui, trop lâche pour oser s'affranchir, consentira à devenir esclave, ne participera point après la mort à l'éternelle félicité....
Méganippe l'interrompit : Cette beauté idéale dont Platon nous parle , dit-il , comment l'homme peut-il l'apercevoir? Sa vue est si faible , et cette beauté est si loin de lui !
— Je vais essayer de te le faire comprendre, dit Callias. L'âme , d'après Platon , n'a point commencé
d'être avec le corps : elle existait avant lui ; et alors elle n'était mêlée à aucune substance qui lui fût étrangère, mais reposait libre et pure dans le sein de Dieu. Là, vivant au milieu de l'infini, douée de facultés infinies elle-même, elle contemplait sans voile les idées absolues, types premiers de toutes choses. Elle voyait d'une vue immédiate les principes éternels du beau, du bien, du vrai; elle en pénétrait l'essence et les saisissait dans leur profondeur. Toute heureuse et toute connaissante, elle se confondait avec Dieu , et jouissait , comme lui , d'une félicité sans bornes. Mais Dieu l'a détachée de son sein, et, pour l'éprouver, l'a jetée dans cette prison étroite, odieuse, insupportable qu'on appelle le corps. Dès qu'elle y est entrée, l'âme, comme si elle était étouffée, s'y éteint tout à coup; elle perd l'étendue de ses facultés et jusqu'au souvenir de son ancien état. Cependant la vue des choses de cet univers, qui sont les vagues empreintes des types primordiaux, réveille en elle ce souvenir. Elle se rappelle alors , mais d'une manière incertaine, les éclatantes visions qu'elle avait jadis; et comme, entre toutes les idées, celle du beau est la plus aimable, Tàme y porte de préférence ses regards et son amour. C'est ainsi, mon cher Méganippe, que l'âme aperçoit la beauté idéale. Elle ne l'imagine pas, elle ne la crée pas, mais elle s'en souvient; et son devoir est de tendre vers elle et de s'en rapprocher sans cesse.
— La récompense d'un si grand ouvrage, dit Méganippe, c'est un bonheur souverain; mais quel sera ce bonheur?
— Ceux qui auront dégagé de l'obscurcissement des gens cette pure lumière ; qui auront, par beaucoup d'efforts, rendu net ce souvenir en le séparant du mélange terrestre; ceux enfin qui, méprisant les frivoles amusements du vulgaire, auront passé leur vie dans l'étude delà philosophie; ceux-là, mon cher Méganippe, seront
jugés seuls dignes de retourner dans le sein de Dieu; car seuls ils seront sortis victorieux de Tépreuve, et leur àme ira contempler de nouveau face à face cette éternelle beauté, l'objet de son amour. Tel sera ce bonheur.
— Cette doctrine, dit Méganippe, est vraiment admirable. Mais, comme tu le disais tout à l'heure, Platon s'élève si haut qu'il faudrait avoir des ailes pour arriver jusqu'à lui.
— Et il n'est point donné à tout le monde d'avoir des ailes. Le laboureur, qui de sa main calleuse trace tm sillon pénible ; l'artisan , penché sur son métier depuis l'aube jusqu'à la nuit ; le pauvre esclave, courbé sous le joug d'un maître rigoureux , ne comprennent rien à ces belles imaginations. Je crois même , et peut-être es-tu de mon avis
— Parle d'abord ; je te dirai ensuite si je pense comme toi.
— Je crois que les hommes qui comprennent le mieux , les idées de Platon ne les regardent que comme de
nobles rêves, admirables en théorie, mais qui n'engagent à rien dans la pratique.
— Cependant, ô Callias, vois quelle force les noms de Platon et de Socrate doivent donner à une philosophie. Ne suffit-il pas que l'on dise : C'est Socrate, c'est Platon qui ont parlé ainsi, pour que tout le monde s'incline, et que leurs idées prennent force de loi?
— Si tu connaissais mieux le cœur humain, tu n'aurais point celle confiance dans l'autorité des grands noms. Tu saurais que la parole d'un homme, quel qu'il soit, n'a d'empire sur nous qu'autant qu'elle s'accorde avec nos propres sentiments. On a l'air de la suivre; mais, en réalité, c'est soi-même que l'on approuve et que l'on suit. Qu'est devenue l'école de Socrate? Mille écoles se sont fondées sur ses ruines. Qu'est devenue
l'unité (le sa doctrine? Elle a été biisée, et les sectes rivales qui en sont sorties se subdiviseront elles-mêmes à l'infini, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de tout cela qu'un peu de poussière. Penses-tu que Platon ait été bien fidèle à l'enseignement de Socrate? Ignores-tu que, sous les yeux mêmes de Socrate, Criton et ses amis se sont montrés rebelles aux leçons de leur maître? Ils ne concevaient point comment ce sage, quoique innocent, préférait la prison à la liberté, et la mort des criminels aux douceurs de l'existence. Pourtant Socrate leur avait souvent dit qu'il valait mieux soufi'rir l'injustice que de la commettre , et que le juste mis en croix était plus heureux que l'impie riche, puissant et honoré. Mais cette morale, plus qu'humaine, ne leur semblait qu'un beau texte à dissertation, qu'une matière habilement choisie par Socrate pour faire briller les grâces de son esprit et produire les forces de sa dialectique. Ils ne soupçonnaient pas que jamais il voulût mettre sa conduite d'accord avec ses maximes» et jouer le rôle du juste indignement immolé. Dans ce moment suprême, il dut leur paraître bien orgueilleux ou bien insensé, et eux durent lui paraître bien grossiers et bien incrédules.
— Les blâmes-tu, Callias?
— Nullement ; car , à mes yeux comme aux leurs , Socrate fait exception dans la nature humaine; et, pour eux, je ne saurais les trouver coupables d'avoir pensé qu'à tout prendre la vie a quelques charmes, et d'avoir eu l'instinct du bonheur.
— J'ai remarqué, dit Méganippe, que Platon et Socrate, dans leur doctrine, rejettent le bonheur au delà de cette vie, et y mettent, en outre, des conditions dilïiciles à remplir, il me semble cependant que nous avons droit au bonheur de noire vivant. Po«n(|U(>i vivonsnous, si ce n'est pour être heureux?
— ïii as raison, excellent Méganippe, quoique tu te trompes sur un point.
— Lequel?
— Tu as l'air de croire que le sage de Platon n'est pas heureux dès cette vie?
— 1! est heureux sans doute; car le bonheur accompagne toujours la sagesse. Mais si ce sage est introuvable, l'homme heureux de Platon est introuvable aussi.
— Hélas! j'ai bien peur qu'il n'en soit ainsi. Lorsqu'on dit aux hommes : Ne vivez que de la vie de l'âme, on s'expose à ce qu'ils vous répondent : Eh ! n'avonsnous pas un corps? qu'en ferons-nous donc? Il faudrait tacher d'unir l'âme et le corps au lieu de les séparer violemment, et d'établir entre l'idéal et le réel un juste équilibre. De la sorte, le bonheur, résultant de l'harmonie qui régnerait entre les différentes parties de notre nature, serait plus facile h atteindre, plus complet, et en même temps plus solide. C'est là en deux mots toute la morale d'Aristote. Mais je crois que tu souris
. — En effet, Callias.
— Pourquoi?
— C'est que le bonheur d^Aristote me paraît encore fort compliqué, et je doute que la masse des hommes....
— Eh bien?
— Puisse profiter des conseils de ce grand philosophe.
— J'en doute pareillement; et, à mon avis, ces deux morales, malgré leur noblesse et leur profondeur, ne valent pas la simple, populaire et, si l'on veut, vulgaire morale de Ménandre. Celle-là, du moins, tout le monde la comprend, tout le monde la peut pratiquer. Elle promet le bonheur dès cette vie , et sur-le-champ , à quiconque voudra être raisonnable ou vertueux ; elle montre que l'honnête et l'utile sont inséparables, et qu'il est impossible de faire le bien sans en être immédiatement
l'ëcompensé, de i'àii'c le mal sans en être immédialement puni. L'homme a deux grandes passions, l'amour et l'intérêt. Or, ni Socrate, ni Platon, ni Aristole, ni Zenon, ni Diogène ne peuvent se vanter d'avoir pris l'homme par l'amour : ils l'ont pris par le raisonnement, comme isi à tout raisonnement l'on ne pouvait pas opposer un i'aisonnement contiaire. Mais Épicure et Ménandre l'ont pris par l'intérêt , et voilà pourquoi leur morale , en dépit des clameurs qui s^élèvent contre elle, fera fortune parmi les nations.
— Ces clameurs, dit Méganippe, sont bien ridicules.
— Oui , fils de Polyâore ; car enfin Ménandre n'impose à personne d'agir par intérêt : c'est un avis qu'il donne et non un commandement. Il s'adresse à cette multitude de faibles qui ont besoin, pour ainsi dire, de toucher d'avance l'intérêt d'une bonne action, et non à ce petit nombre d'hommes généreux qui aiment le dé^ vouement et s'en font une loi. 0 vous, dirons-nous aux détracteurs de Ménandre, ô vous qui n'approuvez point sa morale, vous êtes sans doute à même de vous en passer. Soyez donc sublimes, puisque vous pouvez l'être. Mais, par Jupiter ! n'ôtez pas à l'aveugle son bâton, à l'homme égaré dans les ténèbres son flambeau, au boi^ teux son appui. Qu'en dis-tu, Straton?
— Rien, CalliaS, rien. Je ne sais trop où vous en êtes de la conversation. Je ne me sens pas à mon aise; le sang me tourmente ; je l'ai à la tête depuis la sottise que j'ai faite tout à l'iieure de dormir au soleil. Il me semble que vous tourne^ , et que le portique tourne aussi. Je vois deux soleils et deux Athènes devant moi . Grands dieux ! . . . Et l'infortuné tomba. Sa tête porta contre la dalle, et quelques gouttes de sang, qui s'en échappèrent, rejaillirent sur la blanche robe de Ciallias. Un cri sortit de la bouche ^le Méganippe. Il allait s'é'lancer avec l'ardeur de son âge nu secours du Sicilien 5 mais Çallias le retint.
— Cela n'est pas nécessaire, dit-il : l'étranger d'Enna est mort. Vois ce que c'est que la vie. Est-il rien de plus i'ragile ? et n'est-il pas bizarre que ce soit justement celui de nous trois qui craignait le plus de la perdre qui l'ait perdue le premier? Mais , ô fils de Polydore ! que crois-tu que son âme soit devenue? Est-elle errante sur les bords du Styx , d'où elle passera dans les Champs- Elysées, comme le disent les poètes? ou bien, comme le veut Platon, est-elle retournée dans le sein de Dieu ?
— En vérité, Callias, je ne puis te répondre.
— Laquelle des deux conditions te semblerait préférable?
— Pour moi , j'aimerais mieux la seconde ; car les Champs-Elysées ont la réputation d'être un séjour fort triste. Achille déclare à Ulysse, dans V Odyssée , qu*il aimerait mieux être un vil mercenaire parmi les vivants que de régner sur tous les morts. En effet, quel bonheur y a-t-il à être une vaine image, un vain fantôme ? Quand on a été corps , devenir ombre , n'est-ce pas une décadence, et partimt un supplice?
— A merveille ! Mais qui t'assure que Platon dit la vérité? Si la félicité qu'il promet est plus agréable, prends garde qu'elle ne soit aussi plus chimérique. Les poètes sont l'écho des antiques traditions, de ces traditions qui naquirent à l'époque où les dieux communiquaient volontiers avec l'homme , encore voisin de sa création et non corrompu. Leur parole a donc une certaine autorité. Mais la parole de Platon , et celle des philosophes en «général, quelle autorité ont-elles dans ces matières?
— Aucune, sans doute.
— A moins qu'un Dieu ne soit venu tout exprès leui* dévoiler les mystères du ciel î
— Je ne saurais le cioire.
— Dans la théorie de Platon, l'àmo rt*est-elle pas immatérielle ?
— Assurément.
— Quel est ton avis là-dessus?
— Je n'en ai pas encore.
— C'est donc une grave question ?
— Très-grave. Mais, Callias...
— Que veux tu?
— Il me semble que Straton a fait un mouvement.
— Tu te trompes, mon cher.
— Cependant. . .
— Regarde, il est bien mort.
— As-tu vu ou senti, ou entendu son âme au moment où elle s'exhalait ?
— Non, mon cher Méganippe.
— Alors , ou Straton n'est pas mort , ou l'àme n'est point matérielle.
— Explique-toi.
— Si l'âme était une harmonie, on l'entendrait soupirer au sortir du corps; si c'était une flamme, on la verrait luire; si c'était un souffle, on le sentirait passer. Rien de tout cela n'ayant eu lieu , il se peut que Straton vive encore.
— Laissons-là Straton , dit Callias , et suivons notre pensée. Ce que tu dis semble bien prouver que l'àme est immatérielle, chose qui d'ailleurs n'est pas impossible; car j'ignore comment la matière pourrait penser, quelque subtile et déliée qu'on la suppose ; mais (jue de choses semblent prouver aussi qu'elle est matérielle! Prends un homme quelconcpie. Son âme naît avec son corps ; elle est débile avec lui dans l'enfance ; ardente avec lui dans la jeunesse; forte avec lui dans l'âge mûr; cadiKjue avec lui dans la vieillesse. Si le corps chancelle sous la boisson, l'àme chancelle pareillement; s'il est blessé, 1 ïime souffre de sa blessure ; s'il dort, l'àme dort de son sommeil. Ne faut-il pas ajouter : s'il meurt, l'àmo périt de sa mort ?
— Est-ce ton opinion ou celle d'Épicure?
— C'est celle d'Épicure.
— Mais la tienne?
— Je suis comme toi, je n'en ai pas encore. D'un côté, il me répugne de croire que ce qui raisonne, sent et veut en moi , n'est qu'une agrégation d'atomes , c'est-à-dire une pure matière ; de l'autre , je ne puis comprendre ce que c'est qu'une chose qui n'est pas matérielle. Le comprends-tu, toi?
— En aucune façon.
— Comprends-tu ce qui ne serait ni la malièi'e , ni le vide? Comprends-tu ce qui se formerait dans le corps de l'enfant sans le concours du père et de la mère? Comprends-tu ce qui , à l'instant de la mort , quoique plus subtil que la flamme , quoique plus léger que le souffle du zéphir, traverserait sans se dissoudre l'air immense , les vents indomptés et les nuées orageuses? Comprendstu, par exemple, que l'àme de Ménandre, quand l'infortuné poëte se noya dans le Pirée , ait pu surmonter le poids énorme des flots qui grondaient au-dessus d'elle , et qu'elle ne se soit pas divisée en mille parcelles errantes qui viennent gémir et chanter sur la plage? Tout cela est bien mystérieux, ô mon ami! Straton, malgré sa simplicité , en sait maintenant sur ce sujet plus que toi et moi, plus que Platon et tous les philosophes ensemble. Ah ! s'il pouvait revenir et nous apprendre quelque chose de certain sur ces régions inconnues !
— Les dieux t'exaucent , dit Méganippe ; car le voilà qui revient.
— Cela n'est pas possible! Si, pourtant, si, il reprend ses sens, il ouvre les yeux et semble même balbutier quelques mots. Aidons-le à se relever, mon cher Méganippe.
Quand Straton fut assis , et qu'on eut acquis la certitude que son mal n'avait rien de sérieux, Callias lui demanda ce qu'il avait vu durant son évanouissement.
— Rien, Caliias, rien, dit-il, si ce n'est peut-être Philémon qui paraissait me sourire à travers un nuage.
Caliias soupira.
— Pauvre malheureux , dit-il tout bas , la nature t'avait délivré d'un fardeau pénible, pourquoi te l'a-t-elle rendu? Puis il devint triste. Il s'assit lui-même sur le banc , la tète dans ses mains, pensif et silencieux. Méganippe, inquiet, s'approcha doucement de son ami. 'i
— Qu'as-tu? lui demanda-t-il. ^*}
— Je ne sais, dit Caliias ; il se passe en moi quelque chose d'étrange et que je n'avais jamais ressenti, au moins à un tel degré. Il se leva et se promena quelque temps avec agitation. Il s'arrêta bientôt , et , passant la main sur son front : « 0 Méganippe, dit-il, les questions que nous traitions tout à l'heure sont bien hautes pour notre faiblesse; ce sont des abîmes qu'on ne peut contempler sans avoir le vertige, où l'on ne peut descendre sans s'égarer. Yois-tu le ciel. Méganippe, vois-tu ces radieuses et vastes profondeuis ? c'est de là que nous est venue jadis la vérité. Si une vérité nouvelle doit briller dans le monde, c'est de là qu'elle viendra encore.
Calhas s'assit une seconde fois , et resta plongé dans ses pensées jusqu'au moment où, recouvrant sa sérénité première, il s'écria : Eh bien, par les dieux! Mé"ganippe , et toi , Straton , que faisons-nous? Méganippe a besoin du cuisinier, et Straton du médecin. Ne voyezvous pas d'ailleurs que le soleil est arrivé au milieu de sa course, et qu'il inonde la ville de ses rayons brûlants? La chaleur commence à être insupportable, et puis les disciples de Zenon font un bruit (jui couvre presque^ entièrement notre voix. Retirons-nous, et laissons ces hommes insensibles braver à leur aise les feux du jour. Pour nous, mes jardins, (pi'on apervoit d'ici, nous attendent. Allons-y ; nous y trouverons de l'ombre et de la fraîcheur. Ce soir un banquet nous n'unira lous les (rois.
je l'espère. Je veux te voir couronné de roses , ô Méganippe ! et t'entendre répéter , au bruit des coupes , ce vers de Ménandre, qui résume toute la sagesse humaine : < Guerre éternelle à la douleur ! » Demain , nous offrirons à Jupiter le sacriflce que je lui ai promis.
Les trois amis quittèrent alors lePœcile, et se dirigèrent vers la demeure de Callias.
Fm.