CHAPITRE VI
Ménandre et la Comédie greeqae,
oa D«terininati«n de Tépoque de la Comédie de Ménandre.
SOMMAIRE
Origine de la comédie grecque. — Sa forme aux différentes époques de son histoire. — Son fond : toute comédie originale est nécessairement l'image du temps où elle paraît. — Comédie d'Épicharme, écho des idées de son siècle. — Caractère de l'époque suivante. — L'ancienne comédie reproduit ce caractère. — Cratinus. — Eupolis. — Aristophane. — Athènes prend d'autres idées et d'autres mœurs. — La moyenne comédie s'en inspire. — Alexis. — Antiphane. — Aurore de la nouvelle comédie. — La société athénienne se modifie encore. — Comédie nouvelle, image de cette société — Diphile. — Sa manière. — Philémon. — Contraste frappant qu'il offre avec Ménandre. — La nouvelle comédie, c'est Ménandre.
Boileau raconte ainsi la naissance de la tragédie ch^^ les Grecs : ]
La tragédie, informe et grossière en naissant. N'était qu'un simple chœur où, chacun en dansant, Et du dieu des raisins entonnant les louanges, S'efforçait d'attirer de fertiles vendanges. Là, le vin et la joie éveillant les esprits, Du plus habile chantre un bouc était le prix.
Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie, Promena par les bourgs cette heureuse folie ; Et, d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau. Amusa les passants d'un spectacle nouveau. Etc.
Puis abordant la comédie :
Des succès fortunés du spectacle tragique Dans Athènes naquit la comédie antique (1).
En effet, la comédie eut le même berceau que la tragédie ; toutes deux sortirent de la farce dithyrambique qui se jouait et se chantait aux fêtes de Bacchus; et ce que Thespis avait été pour la tragédie, Susarion (2) le fut pour la comédie. Il convertit le chant bachique en une satire dialoguée et chantée, avec accompagnement de danses. L'épisode, la fable, s'introduisit ensuite dans la parade, et, l'élément dramatique se développant peu à peu , la première comédie fut jouée à l'époque d'Eschyle, au commencement du v« siècle. Les inventeurs de la fable comique furent, suivant Arisrote, Épicharme et Phormis, poètes siciliens. A Athènes, Cratès fut le premier qui renonça à la satire personnelle pour traiter des fables et des sujets généraux (3).
Ainsi donc, un chœur et un sujet dramatique, auxquels on doit joindre la part que s'était réservée le poète dans la parabase; en tout, trois éléments. Quel était le rôle de chacun de ces éléments dans l'ancienne comédie? C'est ce qu'il faut demander à Aristophane. Le chœur, qui avait succédé aux chanteurs licencieux du Comos, et qui, jadis, du haut de son tombereau n'avait débité lui-même que des satires injurieuses et obscènes, le chœur, une fois sur le théâtre, continua la tradition : c'est lui qui fut chargé de distribuer aux citoyens marquants, que le poêle n'aimait pas, l'invective et l'outrage, et cela en les appelant par leur nom. La parabase formait une sorte d'en tr 'acte qui coupait la pièce en
(1) Art Poétique, chanl iiï.' '' '" '"^' ' 'f^ ^i < »r'' î:-h
(2) Les uns le disent d'Athèucs, le» autres de Mc^gare. l3) Art Poétique, çhanl v^ -jj^ijaq* ne'hiin
deux, et pendant lequel, l'auteur se mettant en communication directe avec le public, lui expliquait le but qu'il se proposait dans sa pièce, se moquait de ses rivaux, s'exaltait lui-même et comme poëte et comme citoyen , et demandait le prix. C'était le chœur qui disait la parabase, et il la disait dans son costume de nuées, d'oiseaux, de grenouilles, de guêpes, dans le costume enfin dont il avait plu au poëte de l'habiller ; car l'action dramatique n'était pas soumise à un plan régulier. Le poëte faisait de son sujet ce que bon lui semblait. Il introduisait sur la scène tout ce qu'il voulait et sous la forme qu'il voulait ; il était libre de tout mêler et de tout confondre, le ciel et la terre, les hommes et les bêtes ; peu importait que sa pièce fût un chaos, pourvu qu'elle fût bien bouffonne et bien méchante ; car c'était là tout ce qu'on lui demandait. Est-il rien de plus fantastique, par exemple, que la pièce des Oiseaux?
« Deux citoyens, Pisthétérus et Evelpide, dégoûtés de la vie qu'on mène à Athènes, se décident à aller vivre parmi les oiseaux. Us s'adressent d'abord à la Huppe, jadis Térée, et lui conseillent de bâtir une ville. La Huppe convoque les oiseaux pour leur faire part de cette proposition. A la vue des deux étrangers, les oiseaux se croient trahis et se disposent à fondre sur eux. Mais la Huppe les arrête; on entre en pourparler, et Pisthétérus leur expose son plan. Il rappelle que l'empire du monde leur avait jadis appartenu ; il les exhorte à le reprendre sur Jupiter, et à bâtir une ville dans les airs. Son projet est adopté. Les deux Athéniens sont naturalisés; il leur pousse même des ailes, et les voilà métamorphosés en oiseaux. Sur-le-champ on se met à bâtir Néphélococcygie, ou la ville des Nuées et des Coucous. A peine offre-t-on le sacrifice de consécration, qu'une foule d'aventuriers accourent dans l'espoir de trouver quelque chose à gagner : un pauvre diable de
poêle, qui versifie en l'honneur de la ville nouvelle pour attraper un morceau de pain ou un habit; un devin avec ses oracles; Melon le géomètre, qui vient arpenter le terrain ; un inspecteur des provinces, un crieur de décrets.
« Mais on apprend qu'un dieu a paru dans les airs ; les sentinelles, disposées pour garder les passages, arrêtent Iris, la messagère céleste : elle répond qu'elle est envoyée par Jupiter vers les hommes pour leur enjoindre de sacrifier aux dieux de l'Olympe. Pisthétérus lui fait connaître qu'il n'y a plus d'autres divinités que les oiseaux, et que le passage à travers la ville nouvelle est interdit aux anciens dieux.
« Les hommes envoient une couronne d'or au fondateur de Néphélococcygie ; ils accourent pour y obtenir droit de bourgeoisie et se faire donner des ailes. On voit paraître successivement un jeune homme qui attend avec impatience la mort de son père; puis Cinésias, poëte dithyrambique, habitué à se perdre dans les nuées; un sycophante vient aussi demander des ailes, afin de poursuivre plus rapidement ses délations. Enfin, Prométlîée accourt furtivement annoncer la famine à laquelle les dieux sont réduits, par suite du blocus établi par les oiseaux qui interdisent les oiTrandes. Neptune, Hercule, et un autre dieu barbare, arrivent en qualité d'ambassadeurs pour traiter de la paix. Pisthétérus impose pour condition que Jupiter rendra le sceptre aux oiseaux, et qu'on lui donnera à lui-même la Souveraineté en mariage. Hercule se laisse bientôt gagner par la gourmandise; ses deux collègues souscrivent à leur tour au traité, et la pièce se termine par le mariage de Pisthc^ térus avec la Souveraineté (1). >
(1) Cet argumonl est emprunté à M. Artaud, autour d'une excellop»" traduction d'Aristophane. Les fragments d'Aristophane cités plus h appartiennent à cette traduction.
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Telle était la forme de l'ancienne comédie. Mais après que la bataille d'iEgos-Potamos eut livré Athènes aux Lacédémoniens (404), les trente tyrans, craignant l'opposition qu'auraient pu leur faire les poètes comiques, leur enlevèrent leurs plus redoutables privilèges ; ils défendirent de traduire aucun citoyen sur la scène ou de le désigner par son nom. C'est ce qu'expriment ces vers de Boileau :
Enfin de la licence on arrêta le cours ; Le magistrat des lois emprunta le secours j Et, rendant par édit les poètes plus sages. Défendit de marquer les noms et les visages (1).
La comédie n'étant plus libre, et perdant du même coup avec la liberté son caractère politique et religieux, les chœurs disparurent et avec eux la parabase. C'est aussi ce que témoigne Horace :
.... Sed in vitium libertas exidit, et vim Dignam lege régi : lex est accepta, chorusque Turpiter obticuit, sublato jure nocendi ;2).
Ainsi, à partir de 404, des trois éléments qui avaient concouru jusque-là à former la comédie, il n'en resta plus qu'un seul , la fable dramatique. Au point de vue de l'art, ce n'était pas un mal ; car le chœur et la parabase étaient deux accessoires parasites qui contrariaient la marche de l'action. Le chœur ne se transforma pas ; la parabase se réfugia dans le prologue qui, placé au commencement de la pièce, en pouvait être quelquefois une utile préparation ; de sorte que le poème comique, débarrassé des étreintes qui le gênaient auparavant, et forcé de se rapprocher du terrain de la vie privée, gagna en étendue, en précision et en unité. Toutefois, à voir le petit nombre de pièces de mœurs et de carac-
t Boileau, Art Poétique, chant m.
2 Horace, An Poet., v. 282 -28i.
1ère laites par les poètes de la comédie moyenne, on peut croire que , en général , leurs pièces étaient irrégulières, et qu'elles ne présentaient pas encore une forme extérieure parfaite, un ensemble bien lié avec intrigue et dénoûment, comme dans la tragédie. La tâche de fonder la comédie véritable était réservée aux poètes de la comédie nouvelle (1), et, parmi ceux-ci, à Ménandre et à Philémon. J'ai fait voir plus haut quelle était la forme de la comédie de Ménandre ; il me suffira de rappeler ici que l'intrigue de cette comédie reposait sur l'amour et les mille incidents auxquels il peut donner lieu , et que le dénoûment n'en était autre qu'un mariage, ib incl ,')'idil fer
On voit comment, aux différentes époques de son existence, la comédie grecque adopta ou subit des formes différentes, et par quoi, sous ce rapport, la comédie de Ménandre se sépare de ses aînées. Mais quel était le fond de ces diverses sortes de comédies? de quel ordre d'idées chacune s'inspira-t-elle? et comment, par la détermination de leur caractère, arriver à la déterminalion de l'époque de leur existence? C'est ce que je vais rechercher présentement. ■■j
Toute comédie, si elle est originale, qu'elle soit à Tétât d'enfance ou h l'état de maturité, est nécessairement un écho des idées du temps auquel elle appartient. Car, dès qu'elle n'imite pas, il faut qu'elle s'inspire de quelque chose, et de quoi s'inspirerait-elle, sinon de ce qu'elle a sous les yeux? Le poète comique est peintre, et, s'il ne peint pas d'après un modèle, il doit peindre d'après nature. Or la société est là, qui pose devant lui ; et c'est elle, avec le caractère dont elle est marquée actuellement, qu'il reproduit dans ses tableaux. La comédie
(1) La nouvelle comédie commence vers l'an 338. date de la bataille de Chéronéo, et se prolonge asseï avant pour compter soixanle-qualrepoëlrs-
grecque subit cette loi dès son origine. Épicharme, le fondateur de cette comédie, remplissait ses drames informes de satires personnelles contre les hommes et de bouffonneries contre les dieux. Mais quand il pensait, quelles idées y mettait-il? Précisément les idées qui avaient agité le siècle précédent, et qui retentissaient encore dans le sien. Ces idées étaient celles entre lesquelles s'étaient partagés Thaïes, Phérécyde et Anaximandre, Pythagore, Heraclite et Démocrite, Parménide et Zenon d'Élée, d'autres encore. Ces grands hommes, embrassant l'univers d'un regard immense, et confondant toutes les sciences en une seule, avaient tenté de résoudre les divers problèmes que soulève le spectacle de l'univers, par un principe unique : l'eau, l'air, le feu, les atomes, les nombres; et, du principe qu'ils avaient adopté, ils avaient fait découler toute une métaphysique. Épicharme ne resta pas indifférent à ces nobles questions. Il fut disciple de Pythagore (1) ; et comme, à cette époque, la morale n'était pas encore née, il resta étranger à la morale, et ne mit dans ses comédies que ce qu'on connaissait de son temps de la physique et de la métaphysique.
Dans un fragment que j*ai cité , Ménandre rapporte une opinion d'Epicharme sur les dieux, c S'il en faut croire Épicharme, dit-il, les dieux sont les vents, l'eau, la terre, le soleil , le feu , les astres , etc. (2). >
Diogène Laërce nous a conservé trois fragments de ce poète : le premier, sur la différence des choses sensibles et des choses intelligibles ; le second , sur la nature du bien ; le troisième , sur la nature des idées.
(1) Pythagore composa même un traité qui avait pour titre : Hélofhale, père d'Êpicharme de Cos. Diogène Laërce^ I.Tin, 1.)
(2) Inceit., irag. \, p. 233.. ' *i r ■ J :
Premier rrai^nieui.
A. Les dieux furent de tout temps, et ne cessèrent jamais d'être; or, ce qui est toujours est uniforme, étant par lui-même.
B. On dit pourtant que le Chaos est le premier des dieux qui ait été engendré.
A. Comment cela se peut- il? car il est impossible qu'une chose soit la première, si elle est engendrée. A ce compte, aucune ne sera la première ni même la seconde. Quant aux hommes en particulier, voici ce qui en sera : supposez un nombre pair ou impair, si on y ajoute ou si on en retranche , sera-ce le même nombre ? j^. Il ne me le paraît pas.
A. Ou, si on allonge ou si on diminue une mesure d'une coudée, sera-ce la même mesure qu'auparavant?
B. Non, certainement.
.j A. A présent, considérez les hommes, dont l'un croît et l'autre décroît ; ils changent tous d'un moment à l'autre. Or, ce qui change dans sa nature et ne demeure pas dans le même état, est différent de ce qu'il était. Vous et moi ne sommes point ce que nous étions hier, et ne serons pas demain ce que nous sommes aujourd'hui , ni dans aucun temps tels que nous aurons été dans un autre.
Le poëte philosophe voulait prouver que les choses sensibles sont dans un flux perpétuel , tandis que les choses intelligibles restent toujours les mêmes, et que telles sont les choses éternelles.
ftiecond fraifiuenl.
A. Le son d'un instrument n'est-il pas quelque chose de réel?
B. Oui , siins doute.
A. Est-ce que l'homme est pourtant un son ?
B. Non.
A. Qu'est doiK: celui qui joue de cet iustrument? n'est-ce point un homme?
B. Certainement.
A. Ne vous semble-t-il pas qu'il en est de même par rapport au bien ; que le bien est tel par lui-même , que celui qui le pratique devient bon , et qu'il en est de lui comme de ceux qui ont appris à jouer de quelque instrument , à danser, à manier la navette , ou quelque autre exercice pareil, c'est-à-dire qu'aucun d'eux n'est l'art même qu'il exerce, mais seulement artisan?
Troisième fragment.
Eumée, dit -il, la sagesse n'est pas particulière à l'homme seul : tout ce qui vit en a quelque connaissance. La poule ne produit pas des poulets vivants ; elle couve ses œufs et les anime par la chaleur. La nature seule connaît cette sagesse , et c'est elle qui l'enseigne à cet animal. 11 ajoute : Ne vous étonnez pas de ce que je dis que cette poule se plaît à voir ses poussins , et qu'elle les trouve beaux; un chien paraît beau à un chien, et il en est de même du boeuf, de l'âne et du porc (1).
Platon , qui avait une tendance pythagoricienne , emprunta beaucoup à Èpicharme (2), et Èpicharme, paraît-il , avait la conscience de son mérite comme philosophe, et pressentait les emprunts qu'on lui ferait un jour (3).
Bien différentes sont les idées qui formèrent la substance de l'ancienne comédie; c'est que bien différente était la situation dont s'inspiraient les poètes de cette
{V Diogène Laërcc, liv m.
,•2! Ibid., ibid.
^3: Ibid., ibid.
comédie. A partir de la bataille de Platée (479) , Athènes ne fut plus ce qu'elle avait été auparavant. Celte ville, qui jusque-là s'était cherchée elle-même , et avait essayé en vain de se constituer définitivement , retrempée dans la lutte qu'elle venait de soutenir contre la barbarie, mûrie rapidement à la forte école des Miltiade, des Aristide, des ThémistoclCj agrandie par Cimon, merveilleusement guidée par Périclès, était parvenue en peu d'années h l'apogée de sa puissance et de son génie. Exerçant, dans l'ordre politique, la suprématie en Grèce, elle voyait ses citoyens fiers de leur litre et jaloux d'en exercer les droits sous toutes les formes. Les arts et les lettres s'étaient comme donné rendez -vous dans son ^iûh à côté d'ictinus et de Phidias , on voyait Eschyle et Sophocle. Enfin la religion, soutenue par d'antiques et glorieuses légendes, embellie par les temples magnifiques qu'on lui élevait de tous côlés et par la pompe des cérémonies sacrées, régnait dans une foule d'âmes; tandis que la philosophie, exilée avec Anaxagore, buvait ensuite la ciguë avec Socrate. Cette époque fut donc une époque essentiellement politique, artistique et religieuse. Pendant les deux premiers tiers au moins de ce siècle, qui reçut le nom de siècle de Périclès , Athènes resta moralement et intellectuellement au repos ; elle était arrivée à un de ces moments solennels où les nations , se sentant dans leur maturité, se recueillent en elles-mêmes, satisfaites et paisibles; elle jouissait de ce qu'elle avait, et n'aspirait à rien de nouveau ; elle croyait à ses institutions, à sa religion, au beau idéal fixé par de grands artistes; en un mol, elle avait la foi.
Athènes ayant la foi, ses poêles comiques l'curenl aussi. Ce que nous savons de Cratinus (1), les débris
(1) Cratinus, fils de Calliinôdcs, vil les commencements de rancicniio cumédie, ses progrès et son apogée. On lui attribue vingt fiièces et neuf
qui nous restent d'Eupolis (1), et le théâtre d'Aristophane, l'attestent assez. Plaçons-nous d'abord au point de vue de la politique. Chacun de ces trois poètes avait un ennemi contre lequel il s'acharnait de préférence. Gratinus poursuivit Périclès avec fureur, et fit au contraire l'éloge de Cimon ; Eupolis déchira Hyperbolus (2); Aristophane maltraita Cléon ; mais tous avaient une foule d'ennemis secondaires sur lesquels ils frappaient aussi.
Dans sa pièce des Peuples (3) Gratinus déplorait les malheurs de la cité. Après la mort de Périclès , le gouvernement de l'État étant échu à des hommes indignes, le poète évoquait des enfers les grands hommes qui avaient rendu autrefois la république florissante, et il les représentait s'entretenant des affaires du jour. Il rejetait les malheurs principalement sur le compte des généraux, et entre autres sur Laespodias et Damasias. Il se plaignait aussi qu'on mît des enfants à la tète des
atiaireS : rà ftetpâxta TTpolrrziiisva roiç sivSpcuJiv (4:]. GCS eUiantS
triomphes. Il introduisit dans le drame deux innovations : il réduisit à trois le nombre des acteurs conversant sur la scène, et substitua à la plaisanterie pure la satire des vices et des ridicules. Il y allait sans ménagement et frappait avec la comédie comme avec un fouet. Ame ardente, génie fougueux, son style était grandiose comme celui d'Eschyle. Aristophane {Chevaliers, 523) le compare à un torrent qui entraîne tout dans son cours, et le juge digne de boire dans le Prytanée et d'assister, couvert de parfums, aux fêtes Dionysiaques. Il vécut jusqu'à quatre-vingt-dix-sept ans.
(1) Eupolis, fils de Sosipolis, athénien, débuta à l'âge de dix-sept ans, Olymp. Lxxxvii, 4. Il était très-ingénieux dans le choix et la disposition de ses sujets; et, ce qui lui est particulier, il évoquait dans ses parabases les morts, dont les autres jjoëtes n'évoquaient que les noms, et leur prêtait, sur la scène, des conversations politiques. Ces évocations donnaient à son style une élévation, tempérée d'ailleurs par une grâce et une douceur merveilleuses. Suivant Platonius, il écrivait avec plus d'élégance qu'Aristophane lui-même.
(2 Meineckc, vol. I, Marica, p. 137.
3 Les Peuples, p. 126.
(4) Ibid., p. 129.
étaient Télésippus, Démophon et Démostrale, fils d'Hippocrate. Dans ia pièce intitulée les Villes (1), Eupolis, s'attaquant encore aux généraux, les accusait de corruption.
La pièce des Baptes (2) était dirigée contre Alcibiade , alors général. Eupolis le représentait imitant, avec ses compagnons, dans un repas nocturne, la célébration des mystères de Cotytto, et se livrant à toutes sortes d'excès et de débauches. Au contraire, dans les Taxiarques (3), il vantait le courage et la patience du général Phormion, qui donnait sur le théâtre des leçons de vertu militaire à Bacchus.
Périclès mort, deux choses contrarient aussi Aristophane : l'ineptie et l'avilissement de ses successeurs , et l'aveuglement des Athéniens, que rien ne pouvait détourner de la guerre du Péloponnèse. Il épuise les plaisanteries contre un Hyperbolus, un Archédémus, un Céphalus, un Clisthène, un Callias, contre Alcibiade, contre Cléon surtout, démagogues qui sacrifiaient la prospérité de la république à leur ambition. Il traduit Cléon sur la scène , dans ses Chevaliers, et le met aux prises avec un charcutier, le plus vil des hommes. Tous deux font assaut , devant le peuple , d'artifices , de mensonges, de flagorneries; et Cléon n'est surpassé qu'à peine par son rival. Ce peuple , qui décerne le prix au plus impudent, est personnifié sous les traits d'un vieillard crédule et imbécile : satire sanglante de la démocratie athénienne déjà inclinée vers le mal, déjà corrompue par ses flatteurs. La vanité devait perdre cette démocratie qui se croyait toute-puissante et immortelle; et Aristophane le sentait bien. Aussi, comme il la met
(1) U» Villes, p. 140.
(2) Les Baples, p. 119.
(3) Lc$ Taxiarquef, p. liV
en garde contre ses indignes favoris ! comme il l'exhorte à la paix , tandis qu'ils la poussent follement à la guerre ! Les Acharniens ^ Lijsistrata, la Paix y sont trois efforts inutilement tentés par le poëte pour arrêter ses concitoyens sur une pente fatale. N'est-ce pas là ce travail d'Hercule dont parle Virgile?
Ter totum fervidus ira
Luslrat Aventini montem : 1er saxea tentât Limina nequidqaam ; 1er fessus valle resedit (1).
Et n'est-ce pas une preuve éclatante que le poëte , ennemi des idées et des passions nouvelles , avait foi dans la vieille politique de Cimon et de Périclès? Cette préférence marquée d'Aristophane pour l'ancienne constitution le rendait peu favorable aux plans de république idéale imaginés par Protagoras et par Platon. Aussi attaqua-t-il les idées de ce dernier dans l'Assemblée des femmes , chef-d'œuvre de bon sens , où le système de la communauté des femmes et des biens est merveilleusement réfuté. De là à la défense de l'antique religion, il n'y avait qu'un pas. Les sophistes commençaient à pulluler dans Athènes , et à y répandre des germes de dissolution. Socrate, loin de faire cause commune avec eux , ne cessait de les confondre et de les railler. Malheureusement , la subtilité ou , si l'on veut , la finesse de sa dialectique et la nouveauté de sa doctrine le rendirent suspect. Aristophane vit en lui un sophiste , un ennemi de la religion nationale , un athée même , et il le dénonça au mépris et à la colère du peuple dans sa pièce des Nuées.
€ Strepsiade, à Socrate : Mais dis-moi, je te prie, Jupiter olympien n'est-il pas dieu?
1) Virgile, iEnéide, 1. viii, v. 230-232.
SocRATE : Quel Jupiter? ïu le moques; il n'y a pas de Jupiter.
Strepsiade : Que dis-tu là?... Et qui fait pleuvoir? Apprends-moi cela avant tout.
SocRATE : Ce sont elles (les nuées), et je t'en donnerai des preuves certaines. Où as-tu jamais vu pleuvoir sans nuées? Si c'était lui , il faudrait qu'il fit pleuvoir par un ciel serein, en l'absence des nuées.
Strepsiade : Ah ! par Apollon , ta preuve est évidente, etc. »
Socrale explique ensuite que le tonnerre est produit par le choc des nuées poussées les unes contre les autres. Mais, demande Striepsiade, qui les pousse ainsi? n'est-ce pas Jupiter? zufi eWsioviit ^^)q îhu
e SocRATE : Point du tout; c'est le tourbillon éthéréen.
Strepsiade : Le tourbillon? J'ignorais vraiment qu'il n'y eût pas de Jupiter, et que le tourbillon régnât en sii place, etc. » Et plus loin : « Mais, dis-moi, d'où peut venir la foudre étincelante, qui tantôt frappe et consume, tantôt effleure sans ôter la vie ? C'est évidemment Jupiter qui la lance sur les parjures!
Socrate : Pauvre sot, vrai contemporain de Saturne, lu es bien de l'autre monde ! Et comment , s'il frappe les parjures, n'a-t-il pas déjà foudroyé Cimon, Cléonyme et Théorus? Ce sont pouriimt bien des parjures. Mais il frappe ses propres temples , le promontoire de Sunium et les chênes élevés! Et pourquoi? tav uu chêne n'est point un parjure
Socrate : Promets de ne reconnaître désormais d'autres dieux que nous : le Chaos, les Nuées et la Langue, ^ voilà les trois dieux. »
AilleiH's , Aristophane appelle Socrate « le Mélicn ,' »
quoiqu'il fût d'Athènes , le confondant ainsi à dessein avec Diagoras de Mélos , l'athée (1).
Mais comment accorder avec ce zèle pour la religion nationale l'habitude qu'avaient Aristophane et les poètes comiques de cet âge de travestir les dieux sur la scène? Ici je laisserai parler M. Raoul-Rochette : « On s'étonne, dit-il , de la hardiesse avec laquelle les dieux étaient bafoués sur une scène rehgieuse ; mais , outre que ce n'est pas une inconséquence si rare , même parmi nous , qui sommes si raisonnables , que de voir des esprits-forts superstitieux , celte licence même était une des conditions essentielles du drame comique. Du moment qu'on avait conçu la comédie comme l'idéal de la folie , le premier rôle y était nécessairement dévolu aux dieux ; et puisqu'on les mettait en scène , on leur devait , en conscience, les premiers honneurs du ridicule. La poltronnerie, la vanité puérile , la paresse , la gourmandise, tous ces éternels objets des caricatures de la scène , qui excitent le plus infailliblement le rire , même sur nos théâtres modernes , ressortaient bien davantage dans le cadre idéal où les transportait Aristophane. Un Bacchus poltron , un Hercule vorace, un Neptune matamore, un Mercure vaurien , produisaient plus d'effet , excitaient plus d'hilarité qu'un bourgeois affublé de ces défauts. D'ailleurs, en ceci, comme dans tout le reste, plus la caricature était forte , plus le personnage était grotesque , et moins la satire était offensante. Des dieux populaires, comme l'étaient ceux d'Athènes , et que ce peuple supposait sans doute indulgents à son exemple , pouvaient bien rire euxmêmes des burlesques travestissements et des joyeux propos qu'on leur prêtait (2). > J'ajouterai qu'il y a dans
(1) Aristophane n'est pas le seul poëte de l'ancienne comédie qui ait attaqué Socrale. Eupolis le déchira en peu de mots, mais plus violemment encore qu'Aristophane, et Amipsias le joua dans une de ses comédies.
(2) Tome XVf, préface, p. xsxti, xxxvii.
Aristophane tels passages empreints d'iin vif sentiment de piété. Tout le monde connaît le chant (hi chœur des initiés dans les Grenouilles; il défie les chœurs les plus religieux d'Eschyle et de Sophocle. Écoutons :
« lacchus, toi qu'on adore dans cette retraite, lacchus, ô lacchus ! viens , parmi les sectateurs de tes mystères , présider à leurs danses sur le gazon ; agite sur ton front la couronne de myrte, et d'un pied hardi figure cette danse libre, joyeuse , pleine de grâce , religieuse et chérie des initiés Ranime la flamme des
torches , en les agitant dans tes mains , lacchus , astre brillant de l'initiation nocturne ! La prairie est éclairée de mille feux ; le jarret des vieillards retrouve sa vigueur ; ils chassent les ennuis de l'âge , et oublient le poids des années pour prendre part à tes solennités. 0 toi , qui brilles d'une vive lumière, viens, à la tête d'une jeunesse agile, sur cette prairie fraîche et émaillée de fleurs ! . . • ••••••••••• .••••...j. .,,,«•
« Maintenant, dansez en rond en l'honneur de la déesse , vous qui êtes admis à cette religieuse solennité, et livrez-vous aux jeux dans ce riant bocage ; je vais me joindre aux filles et aux femmes dans l'enceinte où se célèbre la fête nocturne de la déesse , et je porterai le flambeau sacré. Allons, dans les prés fleuris et parsemés de roses, nous exercer, selon notre usage, à ces danses brillantes auxquelles président les Parques bienheureuses. Le soleil et la lune ne brillent que pour nous seuls , qui sommes les initiés, et qui, pendant notre vie, avons été bienfaisants envers les étrangers et nos concitoyens. »
Aristophane ne voulait pas plus d'innovation dans les arts, et dans l'art dramatique en particulier, que dans la politique et la religion. Avec quel acharnement il frappe sur Euripide, l'ami de Socrate, pour avoir introduit dans la tragédie l'élément philosophique! Il ne l'épargne ni sur les moyens un peu vulgaires qu'il employait pour
émouvoir le spectateur (1), ni sur sa haine bizarre contre les femmes (2). Mais c'est surtout dans les Grenouilles qu'il le livre au ridicule. Là , il le met en parallèle avec Eschyle , son poète favori , et s'attaque à son système de tragédie tout entier. Les deux rivaux , ayant Bacchus pour juge, sont en présence. Avant que le combat commence , Aristophane les juge ainsi :
Oui, bientôt, j'en suis sûr, le magnanime Eschyle Sentira s'allumer sa généreuse bile,
Ce poëte aux éclats puissants , En voyant son rival, au fluide langage, Aiguiser contre lui son babil, et de rage
Roulera des yeux menaçants.
Eschyle va lancer, fougueuses et coquettes,
Des phrases, vrais guerriers secouant leurs aigrettes.
Et de grands mots tous à cheval ; L'autre, armé de débris, de restes de matière. Tentera de noyer, sous des flots de poussière.
Les escadrons de son rival.
Eschyle alors, fronçant son sourcil redoutable. Pâle, les yeux ardents, hérissé, formidable.
Et poussant le cri du lion, Fera voler au loin des mots larges, énormes. Des blocs cyclopéens, superbement informes,
Vastes comme le Pélion.
L'autre, langue affilée, agile, sémillante. Aimant les vers léchés et la phrase brillante.
Discoureur subtil et pédant, Épluchera les vers d'un poëte sublime.
Et les émiettera, comme sous une lime,
Sous sa folle et jalouse dent /3).
Le combat s'engage. Euripide se vante d'avoir enseigné aux Athéniens une morale pratique , et de les avoir
(1) Dans les Acharniens.
(2) Toutes les Thesmosphories.
(3) Puisse cette traduction, qui est de moi, ne pas sembler trop indigne de l'original !
armés de ressources et de ruses pour toutes les circonstances de la vie usuelle. C'est précisément ce qu'Eschyle lui reproche. « Vois, dit-il à Bacchus, vois les hommes sortis de mes mains : je les lui livrai vigoureux et de haute taille; ils ne refusaient pas les charges publiques ; ils n'étaient pas flâneurs , intrigants , charlatans , comme de nos jours; ils ne respiraient que lances et javelots, casques aux blanches aigrettes , armets , bottines , boucliers recouverts de sept peaux. »
Euripide : Et comment, avec tout cela, faisais-tu des héros ?
Bacchus : Parle, Eschyle; modère un peu ton orgueil farouche.
Eschyle : Avec une tragédie toute remplie de l'esprit de Mars.
Bacchus : Laquelle ?
Eschyle : Les sept Chefs devant Thèbes : tous les spectateurs en sortaient avec la fureur de la guerre.
Puis Eschyle reproche à Euripide la platitude et l'uniformité de ses expositions. Euripide se moque des grands mots, des « phlattothrattophlattothrat » d'Eschyle, et celui-ci se rejette sur les chœurs de son rival. Alors Bacchus fait apporter des balances pour peser le génie poétique des deux concurrents. Trois fois l'épreuve est renouvelée , et trois fois c'est Eschyle qui l'emporte. Néanmoins Bacchus, poltron jusqu'à la fm, n'ose prononcer; mais, encouragé par Pluton (car la scène se passe aux Enfers), il décide en faveur d'Eschyle.
Comme Aristophane l'avait prévu , la guerre du Péloponnèse fut la perte d'Athènes. Prise en 404 par Ly sandre , épargnée à grand'peine , tyrannisée par les Trente, bouleversée par des factions rivales, elle cessa dès lors d'exister politiquement. Le sceptre de la Grèce lui avait été arraché pour jamais ; car , de Sparte , il devait jKisser
à Thèbes , et de Thèbes à la Macédoine. Dès lors , plus de patriotisme. Et quel patriotisme pouvaient avoir des hommes qui , pour la plupart, n'étaient pas Athéniens? « Dans Athènes , il n'y a plus d'Athéniens ! » s'écriait tristement Isocrate ; et il énumerait les pertes énormes en hommes, en argent et en vaisseaux que la fatale guerre du Péloponnèse, et d'autres aussi malheureuses, avaient fait subir à la république.
Avec le patriotisme, la religion se mourait. Ces nouveaux citoyens, ces aventuriers, ces métèques enrichis avaient apporté de nouvelles mœurs et de nouveaux dieux : « une déesse de la Thrace , Cotytto ; un dieu phrygien , Sabazios , Cybèle , Adonis. C'est une religion nouvelle qui envahit la cité , et qui a pour rites , au lieu des fêtes antiques , la licence effrénée des cultes orgiastiques de l'Orient (1). » La superstition succède à la religion, et l'intolérance, qui redouble, n'arrête pas l'incrédulité.
D'un autre côté , la philosophie proprement dite , la philosophie morale, était trop jeune encore pour remplacer la religion : elle manquait de maturité et par conséquent d'autorité. Les idées générales auxquelles elle avait donné naissance ne s'étaient pas encore assez répandues pour que la multitude pût l'apprécier et s'y attacher. C'était une science nouvelle que l'on ne connaissait pas , un langage nouveau auquel on n'était pas habitué, quelque chose d'étrange et qui semblait fait plutôt pour des rêveurs et des hommes fantasques que pour le commun des mortels. D'ailleurs, rien de pratique encore ; car Êpicure et Zenon , les fondateurs des deux grands systèmes qui se partagèrent, inégalement toutefois , l'antiquité jusqu'au triomphe du christianisme, ne commencèrent à enseigner que vers la fm de cette période. Il y avait bien Euripide ; mais , sur soixante-quinze
1 Voyez Duruy, Hitt. grecque, p. M2.
tmgédies , ce grand poêle n'avait remporié que cinq fois la couronne : il était trop en avant de son siècle.
L'art était en décadence; à l'art viril succédait l'art efféminé; les Eschyle, les Sophocle, les Euripide n'avaient pour héritiers que « de frêles rejetons , babillards, gazouillant comme des hirondelles, corrupteurs de l'art, qui tombaient de fatigue dès qu'ils avaient composé une pièce et obtenu une seule faveur de la muse tragique (1). » C'est que la foi n'y était plus; elle n'était plus nulle part : elle s'était éteinte du même coup dans les arts , dans la religion et dans la politique. La société athénienne se décomposait : adieu les beaux rêves , adieu les nobles illusions d'autrefois i un grossier sensualisme avait envahi tous les cœurs ; les descendants dégénérés de Périclès se consolaient des espérances envolées en amassant des richesses, et des jouissances de lame perdues en recherchant avidement les jouissances du corps.
Cette incrédulité universelle et ce sensualisme étaient fidèlement reproduits par la comédie moyenne. Laissant de côté la politique, qui lui était interdite, et qui d'ailleurs n'était plus qu'une vaine ombre , elle se moquait des poètes, elle se moquait des dieux, elle se moquait des philosophes, et, pour égayer la scène , elle y transportait les courtisanes effrontées , les jeunes gens déliauchés , les cuisiniers , et tout l'attirail des amours faciles et de la débauche. Le cœur ne battait plus; le ventre avait son tour.
Anliphane (2) a un Atliamast un Éo/e, une Alceste, une Andromède , un Antée, un Esculape, un Ganyinède, im Glaucus, un Deucalion; Alexis (3), une HésioriCy un
(1) Aristophane, le$ GrenouilUs.
(21 Anliphane, fils de Stéphanus ou de Démophon, ni' dans la xciii' olympiade, débuta à vingt ans, et mourut à soixante-quatorze ans. Il laissa deux cent soixante comédies, n'ayant obtenu le prix que treize fois.
(3) Alexis, de Thurium, mais devenu citoyen d'Athènes, vécut, dit-on,
Linus , un Oreste ; Anaxandride, un Achille, une Hélène, un Hercule, un Nérée, un Ulysse; Cratinus le jeune, des Géants, une Omphate, etc.; et toutes ces pièces étaient ou une satire contre les dieux, les demidieux et les héros qui figuraient dans l'ancienne religion, ou une parodie des poètes qui avaient recueilli et traité ces légendes , ou l'une et l'autre à la fois.
Mais c'est principalement aux philosophes que s'attaquèrent les poètes de la comédie moyenne. Voici un trait d'Alexis contre les pythagoriciens :
A. Les pythagoriciens, à ce qu'on nous assure, ne mangent ni poisson , ni rien qui ait une vie animale ; ils sont même les seuls qui ne boivent pas de vin. 11 est vrai qu'Épicharide mange des chiens , tout pythagoricien qu'il est, mais ceux qu'il a tués lui-même; car ce ne sont plus alors des créatures vivantes.
Ils se repaissent, dans leurs entretiens, de viande toute aussi creuse, de vrais discours pythagoriciens, de réflexions taillées avec un canif. Leur nourriture journalière est un pain sans mélange pour chacun d'eux , et un pot d'eau.
B. Voilà un régime de prison que tu me racontes-là.
A. C'est ainsi que vivent ces sages ; telles sont les misères qu'ils supportent. Cependant ils savent se procurer mutuellement quelques douceurs. Est-ce que tu ignores que Mélanippide , Phaon , Phyromaque et Phanos sont complaisants?
B. Quoi ! ces gens qui ne mangent que tous les cinq jours un cotyle de farine (1)? »
jusqu'à cent six ans. Il était né la première année de la Lxxxvne olymp. Il laissa deux cent quarante-cinq comédies. Oncle paternel de Ménandre, il contribua à son éducation en lui communiquant sa verve et sa gaîté. Il est le créateur du personnage du Parasite tel que les comiques le représentèrent depuis. On rapporte qu'il mourut au milieu d'un triomphe. 1 Mrinccke, vol. 111; les Tarenlivs. frap. i et ii, p. 483.
Voie i un autre irait du même contre Aristippe : « Mon maître a jadis étudié les lois du raisonnement , et il s'est occupé, étant tout jeune, de philosophie. Il y avait alors un certain Cyrénéen, Aristippe, dit-on, sophiste habile, primant tous ceux d'alors, et surpasvsant de beaucoup tous ceux d'autrefois dans l'art de la dissipation. Mon maître lui donne un talent et devient son disciple; il n'apprit pas un mot de philosophie, mais il attrapa d'emblée le talent d'assaisonner les mets (1). >
Encore un du même contre l'Académie :
« Voilà l'Académie et voilà Xénocrate. Que les dieux comblent de biens Démétrius et les Nomothètes, pour avoir jeté hors de l' Attique et envoyé aux corbeaux ceux qui enseignent à la jeunesse les lois du raisonnement, comme ils disent (2)! »
Antiphane a le passage suivant contre l'Académie :
A. Mon cher, devines-tu quel peut être ce vieillard-ci ?
B. A première vue , c'est un Grec ; chlamyde blanche , belle tunique brune , joli petit chapeau , bâton élégant , ordinaire modeste ; en un mot , il me semble que je vois l'Académie en personne (3).
Il raille ainsi Parménide , Xénophane et Platon :
A. « Qu'est-ce donc que régner? Est-ce pratiquer la vertu ?
B. C'est aller à l'école , c'est vivre dans le lycée au milieu des sophistes, pauvres gens, secs, affamés, mangeurs de figues, par Jupiter ! pour apprendre à dire que telle chose n'est pas, si elle devient; à savoir : ce qui
1) Mftinecke, vol. IIÏ ; Galatée, frag. i, p. 400.
(2) Ibid., ibid.; le Chevalier, frag. i, p. 421. Ce Dcmétrius est Dcmc- Irius de Phalère, et la loi contre les philosophes est celle qui fui proj)08ée par Sophocle de Sunium, fin de l'olympiade cxv. nu commencement d« l'olympiade cxvi.
. :i) Ibid., Antcr, framcnt unique, p 17.
devient actuellement n'était pas encore , et ce qui était auparavant n'est pas ce qui devient actuellement ; car ce qui n'est pas n'est rien , et ce qui n'est pas encore devenu, n'est pas, quand il est devenu, ce qui n'est pas encore devenu , puisqu'il est devenu , parce qu'il avait l'être; mais ce qui n'a pas l'être, comment deviendrait-il? Cela n'est pas possible ; donc , si une chose devient d'ellemême, elle n'aura pas l'être. Ce à quoi l'on répondra sans doute : Si le non-être devient un jour, ce n'est pas le non-être qu'il deviendra. Quel galimatias! Apollon lui-même n'y comprendrait rien (1) ! »
Platon surtout avait le privilège d'exciter la bonne humeur des poètes de cette comédie. Diogène Laërce a fait ainsi le relevé des li'aits qui lui furent lancés : « Théopempte , dans son Autochare , le raille en ces termes : Un ne fait pas un , et à peine , selon Platon , deux font-ils un. — Anaxandride , dans son Thésée , en parle ainsi : Lorsque , semblable à Platon , il avale goulûment des olives. — Timon fait un jeu de mots sur son nom , en disant ces paroles : Adroit comme Platon à forger des prodiges. — ïu viens à propos, dit Alexis dans sa Méropide ; mais moi , je vais et je viens en me promenant. Aussi morne que Platon , je ne trouve rien de sage , et je ne fais que me fatiguer les genoux. — Le même auteur dit , dans son Ampkion : Tu nous apprends des mystères en contant à la manière de Platon. Tu connais sans doute les oignons et le salpêtre? — Amphis, dans son Ampliicrate , lui décoche ce trait : S. Mais ce bien , que vous espérez d'obtenir pai* elle , m'est moins connu que celui de Platon. Ah! mon maître, qu'il est beau ! //. Prendsy donc garde. — Dans le Dexidémis, il dit encore : Platon , tu ne fais qu'avoir l'humeur sombre ; ton front est toujours aussi ridé que la coquille d'un escargot. — Cra-
t' Clcophanc, fragmoiil uuiqiic. p 64.
tinus le jeune , dans sa pièce intitulée la Supposition , i'altaque en ces termes : Vous êtes homme , et vous avez une âme , selon Platon ; je ne le sais pas bien , mais je le crois. — Pareillement Alexis , dans son Olympiodore : Mon corps était ce qu'il y avait en moi de mortel ; ce qu'il y avait en moi d'immortel s'est élevé dans l'air. Ne voilà-t-il pas les chimères qu'on apprend de Platon? — Et dans son Parasite : Ou de parler comme Platon qui s'entretient avec lui-même. — Anexilas se moque aussi de lui dans ses pièces intitulées Botrylion , Circé et les Femmes riches (1). »
On ne saurait croire quelle place la cuisine a tenue chez ces poètes , et combien , parmi les fragments qui nous restent d'eux , il y en a qui ont trait à cet art important. La plupart de ces fragments nous ont été conservés par Athénée : c'est tout dire. En voici quelquesuns sur ces coquins de marchands de marée et sur leurs poissons , qui ne valent pas mieux qu'eux : < Longtemps j'avais pensé que les Gorgones n'étaient qu'une fiction des poètes ; mais j'y crois depuis que je vais au marché. Là , pour peu que je regarde les marchands de marée , je deviens pierre à l'instant, à ce point que je suis obligé de leur tourner le dos pour leur parler; car, s'il m'arrive de voir le misérable poisson qu'ils font un prix si élevé, je reste cloué à ma place , immobile de stupeur (2). » Triste sort que le sort des poissons ; car < non-seulement on les prend et on les tue pour être bientôt ensevelis dans les entrailles de l'honmie , mais ils pourrissent deux ou trois jours sur l'étal des marchands de marée ; et , si un aveugle les achète , bientôt leur étrange odeur frappani ses narines, il les jette hors de chez lui (3). »
(1) Diogènc I.aërcc, 1. m.
2) Moinccko, vol. III; la Jeunes dent, d'Anliplianc, iVag i. p 01 .3^ /./•« AduUèren, du môme, fragment uriiqiir, p 87
S'agit-il de comparer la vie à quelque chose? on la compare à du vin : Cuisine (1) ! S'agil-il de se plaindre de ses misères? On énumère les contradictions, et surtout les contradictions gastronomiques de Thomme : Cuisine (2) î Signale-t-on à l'attention publique un pauvre qui vit splendidement, sans qu'on sache avec quelles ressources? On fait entrer des anguilles dans la dénonciation. Cuisine! Citons ce dernier passage : « Quiconque étant pauvre, dit Alexis, fait bonne chère et n'a de superflu que pour sa table est, à coup sûr, un homme qui va la nuit dépouiller les passants. Si donc quelqu'un a été détroussé, qu'il observe de bon malin celui qui va au marché au poisson, et, s'il voit qu'un homme pauvi-e, jeune et robuste , achète des anguilles à Micion , il peut l'arrêter hardiment et le traîner en prison (3). »
Mais voici des fragments où s'étale tout le matérialisme de l'époque : « S'imaginer qu'il y a dans la vie quelque bien qui soit assuré, c'est se tromper grossièrement.... On ne possède sûrement que ce que l'on dépense gaiement chaque jour pour son plaisir, et encore ne faut-il pas trop y compter; car un larron survenant peut emporter la table toute servie : la bouchée qu'on a déjà entre ses dents et qu'on avale, voilà le seul et unique bien qui soit assuré (4). » Alexis, digne rival d'Antiphane, écrivait à son tour : « Quels contes est-ce que tu nous débites-là? Et le Lycée, et l'Académie, et rOdéon, niaiseries de sophistes où je ne vois rien qui vaille. Buvons , mon cher Sicon , buvons à outrance et faisons joyeuse vie, tant qu'il y a moyen d'y fournir.
i; Incert., frag. x, p. 138, et frag. lwiii, p. 155, du même: Démé- Irius ou le Philélore, d'Alexis, frag. vi, p. 405.
(2) La Femme qui prend de la mandragore, du même, frag. i. p. W.
(3) L'fléritière orpheline, du même, frag. i. p. 41 ï.
(4) Le Soldat, d'Antiphane, frag. i, p. 115.
Vive le tapage, Manès! Rien de plus aimable que le ventre. Le ventre, c'est ton père; le ventre, c'est ta mère! Vertus, ambassades, commandements, vaine gloire et vain bruit du pays des songes! la mort te glacera au jour marqué par les dieux. Et que te reslera-t-il? Ce que tu auras bu et mangé, et rien de plus. Le reste est poussière, poussière de Périclès, de Codrus, de Cimon (1). »
On voit comme la comédie grecque a baissé le ton depuis que s'est abaissé le caractère athénien. Qu'est devenu le souffle lyrique et la verve enthousiaste de l'ancienne comédie? Où sont ces grandes pensées? où est ce grand style qui rappelait Eschyle et Pindare? Le nectar d'Aristophane s'est changé en une lie infecte , sa lyre d'or aux mâles accents n'est plus qu'un luth efféminé h l'usage des voluptueux, et sa muse, cette folle sublime, n'est pas reconnaissable sous les traits d'une courtisane gourmande et avinée. Mais, quoique tombée du ciel et tombée dans la fange, la comédie n'était point perdue. Il lui restait un coin de terre ferme dont elle s'empara et qu'elle sut cultiver. Ce terrain était celui de la vie domestique et familière : elle eut alors devant elle l'homme dans ce que ses idées et ses sentiments ont de plus général. L'élément religieux, l'élément politique et l'élément artistique , éléments particuliers, puisqu'on peut les concevoir différents chez différents peuples, ayant été mis à l'écart, elle étudia l'élément humain, c'est-à-dire cette partie de nous-mêmes qui naît avec nous, et qui vit et meurt avec nous, indépendauunent de tous les systèmes artistiques, politiques ou religieux. Les mêmes traits conviendront dans tous les lieux et dans tous les temps à la jeunesse, à l'âge mûr et à la vieillesse; le riche et le pauvre, l'homme obscur et le
(1) Lr Mnilre dr dfbnuffx, fngmont unique, p. 39i.
noble, le faible et le puissant, seront toujours et partout les mêmes. Quoi de plus semblable à un père qu'un autre père; à un amant qu'un autre amant? Tous les médecins, tous les marchands, tous les avares, tous les poltrons se ressemblent. Les poètes de la comédie moyenne ayant , en courant les aventures , découvert ce terrain, fonds commun de l'humanité, l'exploitèrent les premiers. Ils mirent à contribution les âges , les professions , les relations sociales ; ils peignirent les vices, les passions, les ridicules, le plus souvent les mœurs , quelquefois les caractères. Mais , non contents de signaler nos défauts , ils les jugèrent ; peintres d'abord, ils furent bientôt moralistes. Habitués à des observations générales, ils exprimèrent leurs conseils dans un style général comme les choses qu'ils observaient. Dès lors l'objet et le style de la vraie comédie furent trouvés. Toutefois ce n'était encore là qu'un germe, et il fallait les poètes de la nouvelle comédie pour le développer. En attendant, citons ici quelques fragments propres à faire paraître la comédie moyenne sous un jour nouveau et plus favorable.
Antiphane a ce passage contre les marchands : « Malheureux quiconque passe sa vie sur mer, car le navigateur se consume à chercher ; il vaut mieux faire cent stades par terre qu'un plèthre par eau. Tu te risques sur mer, quand il est tant de cordes pour te pendre (1)? > Il a dit ailleurs : « Celui qui ne fait rien d'injuste n'a pas besoin de loi (2). » Et encore : < Les profits honteux, pour un moment de plaisir qu'ils donnent, causent plus tard de bien longs ennuis (3). » Elle est de lui cette
i L'Èphésienne, frag. i, p. 52. « Salvis toi regtibus, » a dit Juvénal Sat. VI, V. 30 .
2 Incert., frag. xxxix, p. 148.
3 Ihid., frag. xl, p. 148.
pensée : « Si vous êtes mortel , mon cher, ayez l'esprit de votre condition (1). » Amphis a dit aussi : « La solitude n'est-elle pas un grand bien, un trésor? 0 mon père, un champ est un maître de vertu pour l'homme, et lui seul sait dérober aux yeux la pauvreté; mais la ville est un théâtre où l'infortune se révèle partout à tous les regards (2). »
On lit dans Alexis : t L'ivresse n'est-elle pas pour les hommes le plus grand de tous les fléaux et le plus nuisible (3)? » et ailleurs ; «C'est l'esprit qu'il faut avoiiriche; les richesses ne servent qu'à éblouir les yeux et qu'à couvrir la vie (4) ; » et ces vers qui sont les véritables originaux du fameux vers de Térence : « Si étant homme je ne viens pas au secours de l'homme malheureux, à qui paraîtrai-je sensé (5)? » Observons, en passant, que toutes ces idées ont été plus tard repioduites par Ménandre.
On fixe en l'an 338, époque de la bataille de Chéronée, la naissance de la nouvelle comédie, non qu'elle ait été créée celte année-là même, puisque Philémon, qui ouvre la série des poètes de cet âge, ne débuta qu'en 334 ; mais c'est que cette date importante marque une ère nouvelle. Les Athéniens ayant perdu leur indépendance, ce qui pouvait rester de l'élément politique disparut complètement pour céder la place à l'élément humain. Citoyens quand leur ville était libre, les Athéniens devinrent hommes quand elle fut soumise; la vie publique s'éteignit, et tout le monde passa dans la vie privée. En même temps, il y eut une sorte de recompo-
(1) Inccrt., frag. xi.ii, a, p. 148.
i2) Lei Chevreaux, frag. unique, p. 308.
(3) L'Annrau, frag. i, p. 403; le Tuteur, fragment unique, p. il6.
(4) Inccvt., Iraj,'. XLI, p. 5'21.
l5 Jm Milèsienne, frag. ii, p. 453
siiion dans la société. Les dieux, qu'on avait expulsés de l'Olympe, n'y remontèrent pas, il est vrai; mais, à leur place, on commença de mettre un Dieu unicjue, premier moteur, providence paternelle, plus sage et meilleure que la foule bizarre des anciens dieux. Ce dieu, dont la notion était alors un immense progrès, avait eu Socrate pour révélateur; car voici ce que Socrate avait dit autrefois à ses disciples : « Tant que votre esprit est uni à voire corps, il le gouverne à son gré; il faut donc croire aussi que la sagesse , qui vit dans tout ce qui existe, gouverne ce grand tout comme il lui plait. Quoi ! votre vue peut s'étendre jusqu'à plusieurs stades, et l'œil de Dieu ne pourra tout embrasser ! Votre esprit peut en même temps s'occuper des événements d'Athènes, de l'Egypte et de la Sicile, et l'esprit de Dieu ne pourra songer à tout en même temps!.... Reconnaissez que telle est la grandeur de la Divinité, qu'elle voit tout d'un seul regard, qu'elle entend tout, qu'elle est partout, qu'elle porte en même temps tous ses soins sur toutes ^ les parties de l'univers (1). » A côté de ce retour h une croyance religieuse s'établissait l'influence de la philosophie, qui, depuis la mort de Socrate, avait eu le temps de prendre racine dans la société, en dépit des efforts de la comédie moyenne. Cette époque est celle oii fleurirent les philosophes les plus positifs : Aristote, Théophraste, Épicure, Zenon; de sorte qu'en philosophie, comme dans le reste, on tendit à l'universel. La tendance à l'universel est, en effet, le caractère particulier de cet âge qui vit régner Alexandre. Certes, les circonstances étaient heureuses pour la comédie ; mais peutêtre ne se fût-elle pas élevée à la perfection qu'elle atteignit alors, sans un homme de génie qui sut profiter d'Aristote, d'Épicure et de Théophraste; qui sut com-
1 Xénoph., Memor., 1. I, rh. xix.
prendre et s'assimiler Euripide ; qui sut être enfin l'écho fidèle des idées de son siècle : cet homme de génie, c'est Ménandre. Son mérite fut double. 11 constitua la comédie en en traçant les limites et en lui donnant une forme définitive; il l'organisa en systématisant, d'après Épicure, les idées générales que la comédie moyenne voyait isolément, et que ses rivaux lièrent mal ou exagérèrent. La comédie nouvelle, c'est donc Ménandre, comme la comédie moderne, en France et même en Europe, c'est Molière. Philémon (1) et Diphile (2), les plus illustres contemporains de ce grand homme, pâlissent auprès de lui : ils ne sont qu'une image effacée de cette comédie, dont l'antiquité tout entière l'a proclamé le pur et brillant modèle.
Diphile semble avoir eu un faible pour la comédie moyenne; car d'abord on trouve chez lui un grand nombre de pièces à titre mythologique : les Dancûdes ,
;1) Philémon, fils de Damon, était de Syracuse suivant Suidas; de Soles, en Cilicie, suivant Strabon. Il appartenait, par son éducation littéraire, à la comédie moyenne ; le Fils supposé fut son coup d'essai dans la comédie nouvelle et premier* modèle du genre, si l'on ne compte pas le Cocalus d'Aristophane. Rival de Ménandre en amour et en poésie, les succès furent de son côté. Il fut banni d'Athènes. Jeté ensuite par la tempête sur les côtes d'Egypte, il tomba entre les mains de Maga, tyran de Cyrène et frère de Ptolémée, qu'il avait livré au ridicule dans une de ses comédies :
À. Voici une lettre, ô Maga, qui vous arrive de la part du roi.
B. Une lettre? infortuné, Maga ne les sait pas.
(Meinecke, IV, frag. t, p. 51.)
Maga se vengea de Philémon en lui faisant appuyer la pointe d'une «5|)ée nue sur le cou, et en lui envoyant des dés et une boule à jouer comme à un enfant. Les uns rapportent qu'il mourut d'un accès de rire; les autres dans la juie d'un triomphe; d'autres encore en travaillant chez lui. On le fait mourir à quatre-vingt-seize, quatre-vingt-dix-neuf et même cent ans.
(2) Diphile, de Sinope, mourut à Smyrne. Il fut l'amant de la fameuse courtisane Gnathénée, qu'il livra cependant au ridicule dans plusieurs pièces, irrité qu'il était de son incon.slance. Ce|>cndnnt lui-même ne fut pas très-constant ; car, au rapport d'Alciphron, Ep. i, 37, il aima encore d'au Ire» femmes, parmi lesquelles Myrrhine.
Hécate, les Ravisseurs d* Hélène, Hercule, Thésée, les Filles de Pélias, Sapho, et puis des fragments en gi*and nombre qui sentent le vin et la cuisine. En voici un qu'on peut comparer avec un passage analogue d'Alexis : <i A. Mon cher, voici une loi établie à Corinthe. Si nous voyons un homme dépenser habituellement beaucoup pour sa table, on lui demande où il prend de quoi vivre ainsi. S'il a un bien dont les revenus lui permettent ces dépenses, nous le laissons jouir paisiblement de sa fortune et mener ce joyeux train de vie; mais s'il dépense plus qu'il n'a vaillant, on lui défend de continner. N'obéit-il pas, on le condamne à une amende. Si enfin, n'ayant absolument rien, il vit splendidement, on le livre au maître des hautes-œuvres. B. Vraiment? A. Tu comprends bien, en effet, qu'il ne peut vivre ainsi sans quelque mauvaise manœuvre, mais qu'il faut qu'il aille détrousser les gens pendant la nuit, ou percer les murs, ou cpi'il soit de société avec ceux qui le font, ou bien délateur dans la place publique, ou faux témoin : or voilà l'engeance dont nous avons soin de nous purger. B. Fort bien, par Jupiter! mais qu'est-ce que cela me fait à moi? A. C'est que, mon cher, on te voit faire tous les jours un luxe de provisions vraiment incroyable. On ne peut plus, à cause de toi, trouver un seul poisson sur le marché ; tu forces les citoyens à ne manger que des légumes. On se bat pour du persil comme aux jeux islhmiques. Un lièvre entre- t-il en ville, aussitôt tu l'enlèves. Les perdrix, les grives, par Jupiter ! il n'est plus possible d'en voir voler une seule à cause de toi. Tu as fait monter énormément les prix des vins étrangers (1). » Le fragment suivant, tiré de la même pièce, correspond à un passage d'Antiphane que j'ai cité : € Je ne sache pas avoir jamais vu de poissons plus chers.
1) Meinecke, IV, le Marchand, frag. i, p. 388.
Neptune, si on l'en donnait seulement la dixième partie chaque jour à titre d'hommage, tu serais de beaucoup le plus riche des dieux. Cependant, lorsqu'un marchand de marée se mettait à me plaisanter, je donnais en gémissant ce qu'il me demandait. Comme Priam racheta Hector en offrant tout ce qu'il avait apporté, je donnais pour un congre tout ce que j'avais sur moi (1). » En voici un autre tant soit peu bachique : « Verse-moi à boire, et, par Jupiter! donne-moi du vin bien pur, ô enfant ! car tout vin mélangé d'eau est un poison pour l'âme (2). » Et ce qui prouve que tel était bien le caractère du génie de Diphile, c'est que Plante, un adorateur de la comédie moyenne, l'a trois fois imité : dans son Câble, dans ses Mourants ensemble, pièce perdue, et dans sa Casina.
Philémon aussi a un pied dans la comédie moyenne, et cela s'explique, puisque, élevé dans les principes de cette comédie, il avait d'abord travaillé pour elle ; mais il n'en est pas moins en cela même inférieur à Ménandre, qui ne se partage pas, et dont toutes les pièces appartiennent à la nouvelle comédie.
Ménandre est en tout d'accord avec lui-même. Disciple d'Épicure, quand il se sépare de lui, ce n'est point pour se jeter dans l'extrême opposé. 11 corrige son maître sans le renier brusquement, et il fond toutes ses idées dans une admirable douceur mêlée de gravité, dans une admirable gravité mêlée de douceur ; chez lui, tout est en équilibre, tout est harmonieux. Philémon, au contraire, est inégal; il flotte entre deux influences diverses, celle d'Euripide et celle d'un esprit sévère et morose tel que Timon, par exemple. Tantôt il sourit à la vie, il est plein d'espérance et de gravité; tantôt il est
fi] Le Marchand, frag. ii, p. 390.
(2' Les PédérasteM, p. 402.
— ni —
triste, sombre, iiiisaiilhrope< tin jour, dans sa passion pour Euripide, il s'écrie : « S'il était vrai, comme on le dit, que les morts conservassent encore la faculté de sentir, je crois que je me pendrais pour voir Euripide (1) ; » et il trace cette profession de foi épicurienne : « Les philosophes n'ont pas encore trouvé ce que c'est que le bien. Pour moi, qui vis aux. champs en remuant la terre, je l'ai trouvé ce bien ; c'est la paix. 0 l'aimable et bienfaisante déesse! Hymen, fêtes, parents, enfants, amis, richesse, santé, bonne chère et bon vin, plaisirs de toute espèce, c'est elle qui nous donne tout. Et sans tout cela, qu'est-ce que la vie sinon une mort véritable (2) ? » Ailleurs , il dit encore : « La santé , voilà le premier de mes souhaits; le bonheur, le second. J'y ajouterais pour troisième vœu d'être toujours gai et content; et enfin, de ne devoir rien à personne (3). » Un autre jour, dans un accès d'humeur noire, il écrit ces passages décourageants : « L'homme est bien certainement, à tout considérer, le plus malheureux des animaux; car, avec ces besoins immodérés dont sa vie est remplie, il manque toujours de tout, et il travaille sans cesse. Pour les autres animaux, la terre leur fournit d'elle-même, et sans être sollicitée, la nourriture journalière; et nous, ce n'est qu'avec peine et comme à regret qu'elle consent à recevoir, à litre de dette, la semence que nous lui confions : encore trouve-t-elle mille prétextes, la sécheresse, la grêle, la pluie, que sais-je encore? pour nous priver des intérêts. Mais c'est peutêtre aussi parce que, seuls entre toutes les créatures qui la couvrent, nous la tourmentons ainsi qu'elle nous traite avec celle rigueur (4). » Et plus loin : « 0 trois
(1] Incert., frag. il, o, p. 48.
(2) Le Roux, p. 22.
3 Incerl., frafç. Lxviii, p. 56. — 4 Ibid., Irag. iv, p. 33.
fois heureux! et trois fois encore fortunés les animaux qui n'ont point à s'inquiéter de tfmt de choses, qui n'ont aucun compte à rendre, et qui ne connaissent pas de mal étranger à leur nature; mais qui, chacun dans leur espèce , obéissent à leur instinct comme à leur loi suprême. Pour nous, hommes que nous sommes, nous menons une vie misérable, etc. (1). » Ou bien : «Oh! quelle mauvaise chose c'est que la nature des hommes , sans exception ! car autrement ils n'auraient pas eu besoin du frein des lois. Du reste, en quoi l'homme dillêret-il des autres bêtes féroces? Rien qu'en une seule petite chose : c'est que celles-ci marchent courbées, et que il'homme est une bête qui marche droit (2). «
Ménandre n'a qu'un style comme il n'a qu'un genre d'esprit, et ce style est élégant, simple, gracieux. Philémon a deux styles comme il a deux genres d'esprit : l'un a tous les caractères du style de Ménandre, l'autre est dogmatique et prétentieux. Ce n'est pas que Ménandre eût horreur du raisonnement ; le raisonnement a bien son avantage. Dans les Imbriens, Ménandre fait dire à <iin de ses personnages : « Il n'est rien, mon père, de meilleur dans la nature de l'homme que le raisonnement. "iV'est-ce pas, en effet, à l'aide du raisonnement qu'on 'parvient à mettre de l'ordre dans ses affaires? Avec du raisonnement, on a tout; on peut être, au besoin, bon magistrat, bon général d'armée, bon législateur, suitout bon conseiller. En un mot, qui raisonne bien, possède tout (3). » Et d'ailleurs Euripide lui avait appris, par son exemple, à faire raisonner ses personnages. Toutefois Euripide avait poussé la chose à l'excès. Il n'est pas rare de voir chez lui deux héros discuter subtile-
(1) Incert., frag. viii, p. 36.
(2) Le Quéleur, p. 3.
l3) Fragment i, ii, f». 141 •
meiUel longuement, comme deux avocats, ilaiis les circonstances les plus graves ou les plus touchantes. Cet excès, Ménandre sut I*ëviter. Il mit à sa place ce qui était déplacé dans Euripide, et les raisonnements furent relégués par lui dans les pièces et dans les parties de pièces où il devait y avoir différend, procès, et par conséquent plaidoyer. Alors seulement il se montrait novateur, et les pièces et parties de pièces de ce genre étaient, selon Quintilien (1), des morceaux achevés d'éloquence. Il n'en fut pas de même de Philémon. Imitateur maladroit d'Euripide, il mit comme lui de la rhétorique où il n'en fallait pas. Mais tandis que la rhétorique d'Euripide est toujours agréable et facile, la sienne est triste et pédantesque. Je prends un exemple
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De là à l'affectation et\i?-ïftâïvaT^'%(Mll if^'^k¥S}t qu'une courte distance; Philémon la franchit :^, aaiyoi -ijjl> > sgiiëul ziifiyi'i xu9b
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M») 7rpo<T?rotrjT«t, Xoi^opêtrat W^»p«*» -(3^ . ,
Je pourrais citer encore un grand nombre de phi-ases de celte espèce qui ressemblent à des épigrammes oy
(1) Instit. Orat.y x, i.
(2) Incert., frag. \, p. 37. ^ ,y vil ,
3) L'Homme qui épouse une héritière orpheline, frsg.'-i} p. 9.
— ^76 — à dos jeux de mois ; je me bornerai à en citer deux :
Ex Toù TraôeFv ytyvwsxe xat rô avinraQsîv' Kai aoi vàp â).3lOî (7ua7ra9>îa£Tai Traôwv fi ).
iamuï <îJi' ' "^Hifri r.r ^
ÎTOO TCn*^" y^'P f«6>3paT' £Ùropaî rà ;çpvg^aTa (2).
Enclin à mettre le raisonnement partout, Philomon devait mettre aussi partout l'appareil du raisonnement, les ixu, les pÈv, les ^è, les xai, les yàp, les ou«, et toutes ces conjonctions qui relient et resserrent la phrase. C'est ce qu'on voit, en effet, chez lui; sa phrase, dans ces endroits-là , est compassée et symétrique ; elle a je ne sais quoi de dur, de sec, d'avare et d'étriqué. Au contraire, Ménandre laisse volontiers sa phrase sans conjonction; il se plaît dans la molle abondance de son maître Euripide , et il permet aux mots de se jouer à leur aise, et de flotter comme les longs plis de sa robe
traînante :
Veslitu adfluens, Veniebal gressu delicato et languido (3; .
Cette remarque a été faite autrefois par Démétrius de Phalère, dans son Traité de l'Élocution. Il attribue même à cette différence de manière dans le style des deux rivaux l'usage différent qu'on faisait de leurs œuvres; car on lisait Philémon et l'on représentait Ménandre (4). Voici l'exemple que l'ancien maître d'Athènes,
(1) Jncert., frag. li, b, p. 52.
(2) Jbid., frag. ui, a, p. 53. Parmi les fragments incertaius attribués à Mënandrc, il y en a trois entre autres qui ont ce cachet de mauvais goût; ce seul les CLXi, p. 270, clxxi et clxxxi, p. 275. En outre, comme ils sont douteux, je ne les ai pas traduits, convaincu qu'ils appartiennent, non à Ménandre, mais à Philémon.
(3) Phèdre, liv. v, fable 1.
(♦) De Eloculione, p. 173. i;*ii*W »«u »*»k*^»
deyenu giaiumaiiieu, cite à ce sujet : ^m up
Eo£Çapr/v, srjxrov, ExrpE^'d, ytAe^l).
. it;7 'jiii '•!) r^.^] îfî-r'iiiCKyf Ces exemples ne manquent pas : ^ol
A07;fj}y, àopriiv, iuirta (2). i >/i Jfil , 9l^11B*8 flO'I OUp
. , . . ^. , . . up 9'juob nokl
ilç or.-jripoç, navra j:xsAAuy, er(TOX9upo^, ouoAovew
n«p«rpeV<Te« (3). '*^l ^^ ^"^'^ 'lOfiqZS b UO ,911-1
Ce parallèle entre Ménandre et Philémon, les deux princes de la comédie nouvelle, serait incomplet, si je n*y ajoutais quelques traits tirés de leur biographie ; car leur destinée fut aussi différente que l'était leur génie. Ménandre aimait la courtisane Glycère; mais celle-ci, qui probablement trouvait pénible d'avoir pour amant un homme loudie, le quitta et devint la maîtresse de Philémon. Ménandre la maltraita dans un de ses drames; Philémon la célébra dans un des siens. , „:„,„ i,,r^\^^,,u
Ménandre, malheureux comme lavait ete Euripide^, ne fut couronné que huit fois. Lui, l'auteur de cent neuf chets-d œuvre! ^oïinKiJof ^h n^onoo nu JibndJflt) no
iiilYfi ifl^*'"* coroiialo plausère thealra Menandrojb O'iJeîfi'l dlbllfifl
ii;l30 i <^^'''^^^ ^P' ^')f%À0J èaqiloè Philémon, plus heurettX^et surtout pluS Intli^W, remporta de nombreuses victoires. « Namque eumctiam vicisse sœpemimerd pièdet dicere (4). >» JNéanmoins Ménandre avait tellement conscience de sa supériorité,
\<\ rio> (■'^noi .Diufi -iumir
(1) Incerl., frag. ccixx, p. 284.
^2) Le Misogyne, frag. xi, p. 167. uv/ .f .oJloO uIuA ;l
(3) Trasyléon, frag. «v, p. 189. ion .JfiwJano lul m-ùiiiiiUl. êsJ (£•
(4) Apulée, les Florides, liv. in. .4il i^e,ThitMotf nTeStpas/le *seol contemporain de Ménandre qui l'ail emiwrlc sur lui. LyjKéo, de Saraos, disciple de Théophrasse, à-^rcKt^u^xro yai iyixy,7i. dit Suidas. H ne reste plus de ce Lyncée qu'un fragment, tiré de son reniaurr, el qui a trait à la cuisine. (Meinecke, p. 433.)
qu'un jour, rencontrant son rival, il ne craignit pas de lui dire : «De grâce, Philémon, et sans t' offenser, ne rougis-tu pas de me vaincre (1)? » Philémon vécut de • longues années, puisqu'on le fait mourir au plus tôt à quatre-vingt-seize ans; et vSa mort, à quelque version que l'on s'arrête, fut heureuse. N'est-ce pas une mort bien douce que de rendre l'âme au milieu d'un éclat de rire, ou d'expirer dans la joie d'un triomphe, ou d'avoir les yeux fermés par la main des Muscs, en travaillant chez sol? Ménandre , moins bien partagé, mourut, c6mmc on le sait, prématurément et d'une mort mal- Hfenreuse, puisqu'il \)vv\i, à cinquante-deux ans, dans les f**iiix nu Pu'co 'Enfin, comme i^^^<'|^pè^&'-nanm^ du bûcteï*'(ï^léocle cl ii() Polyiilcife se Répara en deux pour que la lutte de ces irréconciliables ennemis se prolongeât au delà de la mort, la rivalité de Ménandre et de Philémon leur survécut : mais cette fois ce fut à l'avantage de Ménandre^iJi^iV ^<iî^i^e tous les grands hommes, il n'obtint tjii^âpV^ ■ sk iiibi^ les honneurs qu'il méritait (2). Alors on entendit un concert de louanges : on proclama Mé-^ nandre l'astre de la nouvelle comédie, astre qui avait éclipsé tous les autres par l'éclat de ses rayons, « fulgore guodam suœ dariiatis tenebras obduxit (3) ; » et Philémon, qui lui avait été préféré par le mauvais goût de son siècle, fut mis h sa vraie place, c'est-à-dire au-des* sous, bien au-dessous de son rival (4)^-11'») jiiivj* sibimn
Proximus huic, longo set! proximus intcrvallo (S' ■
(1) Aulu Gcllc, 1. XVII. TUt .(1 AT ijmJ .sjtyçotm ïA ♦;
2) Ia's Alliéiiions lui érigèronl, non Itthtdn PhéOii«Jr.hl^^^>«i»tibIiqiic un U)inb«ai|niY«Ùiu «lu «'.notapliv (l'iMiripide, cLfAttiMil^, statut' diti^ \> Uiétllfe parmi «cilrs d'i-^s^ltylrvU.iv.ui iyi(t<\{^.(iciSoi>Micul> n •i-^ta) QuIhliiidini'fnlWl. Or<Mi..»> éWnlswmi .-««Riri'prMiT 9h fH ,
(6) Virgile, Entide, v, 320. '^•* ^ ''**'
jibncaëM Jincq ûo yiipoqô'I èuy Jib mi jfloifibflsJ ^ ali'up J9 ç 138-197 iflu'I B Jneifibfloi iBq ,9idqo8oIidq fl9 lôibaBxslA iBq ^supiiiloq as : 89îô') )n9rn;59h a p i t n p y if|oi§îl9T n9 ; 9)oJ8iiA
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Génie de Méuaudre , son influence, sa sioii^P^^'ino9 fil aacb l92i97inu'i caiiÊyi igauc lui ^J9ft9 nd
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Génie : Tendançç,àJ*qiû.?çr5eI; caractère de l'époque à laquelle parut iile-
nandre. — Mènandre re'alise l'universel dans la comédie. — Deux points errone's dans sa morale. — Tout le reste impérissable. — Rapports de l'universel et du pratique. — Mènandre pratique autant qu 'universel -ilL. Quatre points sur lesquels il se sépare d'Épicure. — Passages apocryphes attribués à Mènandre. — Induction à en tirer. — In[htence : État de la société romaine, à l'époque de Plaute et de Tèrence, comparé avec l'état de la société athénienne à l'époque de Mènandre. — Ce qu'aurait été la comédie latine si elle eût pu être originale. — Pourquoi elle fut réduite à vivre d'imitations. — Comment se partagèrent les imitateurs. — Plaute, imitateur de la comédie moyenne : VAsùiaire. — La Casina. — Le Marchand. — Les Bacchis. — Le Trésor. — Deux extrêmes opposés dans ce poëte. — L À^d■v^airé, — Térence, imitateur de la comédie nouvelle. — Deux systèmes d'imitation, L, Lavinius et Térence. — Examen de ces deuv systèmes. — Conséquences fâcheuses du système adopté par Tèrence. — Tèrence et Plaute mis en parallèle avec Mènandre, ou le Thrason de Térence et le PvTgopolynice de Plaute rapprochés du type du Soldat fanliiron de Mènandre. — Résultat de ce rapprochement. — Jugement de César sur Tèrence. — Jugement d'Aulu Celle sur Cècilins et la comédie latine. — Jugement d'Horace. — Comiques latins plagiaires plutôt que disciples des comiques grecs. -^ Ce qu'il fallait pour que Mènandre eût des héritiers. — Horace et Lucien. — Disciples de Ménaudre comme moralistes; pourquoi et de quelle façon. — Ses disciples encore comme artistes et conune poètes. — Gloire : l'Antiquité unanime pour combler Mènandre d'éloges. — Persistance de sa renommée. — Rapports de son théâtre avec celui de Molière. — Rapports de sa per^ûne avct mie d^ ccgi^arid honmio — Molière nouveau Mcrtandrr'.'— Ses'Atrtfc^'éiiecfesëifs ftarrai nbOs. ' '•>
J'ai dit qu'à l'époque où parut Ménandre, les esprits tendaient à l'universel , et qu'ils y tendaient de tous les côtés : en politique, par Alexandre; en philosophie, par Aristote ; en religion, par un commencement de croyance au Dieu unique et infini de Socrale. J'ai dit encore que Ménanâre avait été l'écho fidèle des idées de son temps. En effet , lui aussi réalisa l'universel dans la comédie. Peintre de la nature humaine, qui est la même partout et toujours , il n'écrivit pas pour son pays et son siècle en particulier , mais pour tous les siècles et tous les pays. Quelque nombreux, quelque divers que soient ses personnasres , au fëiia.'/0^ii*èn a qu'un seul, l'homme, cet homme qui est a la lois si changeant et si invariable , si capricieux et si régulier. Sa morale conçue dans le même esprit , n'est pas une règle qui , jugée bonne aujourd'hui , sera usée demain ; ce n'est pas un système comme chaque siècle en voit naître , comme chaque homme peut s'en forger un et qui passe avec le siècle et son inventeur; c'est, sauf deux points où les préjugés du temps l'ont emporté sur une raison supérieurp,, la règle par excellence, la règle immuable, et, pour répéter le mot , la règle universelle.
Oui , Ménandre s'est trompé, quand, à l'exemple d'Eutipide , il a maudit les femmes et s'est efforcé d'abolir le mariage; oui, il s'est trompé quand il a conseillé aux malheureux , aux infirmes , aux vieillards de se tuer pour jÇchapper à une existence (ju'il déclarait honiiusc , mais, ces traits mis à part, quels sont ceux qu'où peut condamner ? Je vais plus loin : quels sont ceux dont on peut sans danger méconnaître l'imporlimce? En vain Ménandre est mort deptiis'dettX'tttille'hïiS'; 'fees conseils vivent encore, ils vivront tôtijôut's,' pleins do jeunesse et de vé*rité. Ovide a djl^ dans dos vers ^ue j'ai chés plus haut : <; Tant q^e Tpisc^laye, r.^j^lS le pà;ç dur , la en-
iremeuousft, lU cpjui^fmnc imrcsMniq .yiyrqBl, Ménandre,
lu vivras (1). > Mais Ovide, en plaçant ces vers dans son poëme des Amours , a moins voulu faire l'éloge de Ménandreque s'autoriser de son exemple. Autrement, n'aurait-il pas mieux fait de dire : « Tant que les hommes vivront et qu'ils auront besoin d'une règle de conduite, tu vivras, Ménandre! » car l'esclave, l'entremetteuse et la courtisane ont à peu près disparu du monde et de la scène ; mais ce qui n'en a pas disparu , ce qui n'en disparaîtra jamais, ce sont ces mille exhortations à la modération dans la bonne fortune et au courage dans l'adversité, à la modestie, à la patience, à la prudence, à la tempérance, au travail, à la justice, à la bonté, à la piété, toutes vertus que notre intérêt bien entendu, sans compter le devoir, nous invite à pratiquer.
L'universel et le pratique sont deux choses intimement liées ; et l'on doit remarquer que les hommes les plus universels ont été aussi les hommes les plus positifs. Aristote, ce génie universel , n'était pas un rêveur ; Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon, qui essayè- Tent de réaliser la monarchie universelle, étaient des hommes positifs. A quoi tient donc le rapport étroit qui unit ces deux idées? Au désir sans doute que l'homme qui a conçu l'universel éprouve de réaliser ce qui est un, c'est-à-dire ce qui est partout possible et applicable. Mais ce qui est partout possible et applicable, n'est-ce pas ce qui est pratique? Or ce rapport entre la pratique et l'universel est sensible dans la comédie, comme dans tout le reste ; et Ménandre, peintre de l'universel, fut un moraliste éminemment pratique. Entre tous les caractères de son génie, celui-là m'a paru le plus frappant. On est saisi d'admiration et presque de reconnaissance en le voyant s'écarter des tracas d'Ëpicure au moment où le sentier va se perdre dans l'abîme, pour rentrer de
t Armorum, liv. I, Êleg. xv, 17, 18.
lui-même dans la voie du bon sens et de la vérité. îl est beau, bien beau à lui d'avoir conseillé aux hommes, au lieu d'une indifférence lâche et égoïste, la concorde, la sympathie, l'union ; il est beau h lui de les avoir engagés à former une alliance fraternelle , où les riches s'entendraient pour secourir les pauvres , où les bons s'armeraient contre les méchants. Et non seulement cela est beau, mais cela est pratique ; car on peut le faire , et^ si on le faisait, que de paix, que d'union, que d'aisance dans les familles ! que de tranquillité dans les États ! que de crimes de moins ! que de vertus de plus ! Comme le bonheur, que la justice semble avoir emporté avec elle en quittant cette terre (1), redescendrait vers nous et se répandrait au loin !
Sensible au bien des particuliers , Ménandre ne pouvait rester insensible au bien de l'État. L'amour de la patrie, l'amour du sol qui nous a vus naître et qui nous a nourris, était, à ses yeux, une obligation sacrée. Non seulement il disait, mais il pensait, comme le patriotique Eschyle, qu'on ne peut être heureux qu'au sein de sa patrie. H le pensait ; car, sollicité par le roi Plolémée, fils de Lagus , qui lui envoya même des vaisseaux pour le conduire à sa cour, il préféra le séjour d'Athènes , tout ingrate qu'elle était , à l'asile brillant que lui offrait un prince généreux. « J'aime mieux être couronné dos lierres de Bacchus, au théâtre, que des diadèmes de Plolémée, » lui fait dire Alciphron (2). Est-il rien au mohde de plus pratique qu'un tel sentiment? Que serait devenue la glorieuse Athènes, si, à l'époque de l'invasion des Bar-»bares, elle n'avait pas été soutenue par les bi^s de ses enfants! Et quand, libre à IcxtérietiT et dominatrice de !/i Grèce, elle quitta le glaive pour le atyi>e et pot<f= le tisèdu;
! ',>t:U 1 i!H-).j >-- );/ -rdltl'»^ >l H' >
(1) Virgile, Géorgiq., ch. ii. V7% : « Jufh'fùi rrreffr»' //•»•»/« »
(2) Alciphron, liv ii, III
aurait-elle brillé de cet éclat qui étonne encore le monde , si ses enfants n'avaient été jaloux d'embellir et d'illustrer leur mère ? La force et la grandeur des États est dans le patriotisme des citoyens. Il est donc utile, indispensable d'encourager cette vertu ; et c'est ce que Ménandre avait compris. Plus tard, Bossuet devait dire à son tour : « Une des choses qu'il faut imprimer le plus fortement dans l'esprit des hommes est l'estime et l'amour de leur pairie (1).. . Mo ?î'>i>
Toutefois il est un point de la doctrine épicurienne qui n'est pas en contradiction avec le sentiment patriotique , et que Ménandre se garda bien de rejeter : c'est l'amour de la paix et la haine de la guerre. La guerre! nulle cité n'en avait plus souffert qu'Athènes : aussi ses [)lus grands poètes semblent-ils avoir conspiré pour la ttétrir : de Sophocle à Euripide , d'Euripide à Aristophane, de Ménandre à Apollodore Carystius, ce n'est contre elle qu'une longue imprécation (2).
(1) Dans Feugcre, Morceaux choisis des classiques français, 1. 1, p. 180.
(2) Voici le passage de Sophocle et celui d'Apollodore :
Sophocle fait dire à un chœur de Salarainiens : « Quelle sera la dernière de ces années laborieuses? Quand le temps cessera-l-il de ramener pour nous les fatigues toujours renaissantes des combats, devant cette Troie superbe, ruine et opprobre des Grecs? Ah ! que n'a-t-il disparu dans les airs ou sous les sombres demeures, celui qui enseigna aux Grecs l'usage funeste des armes ! O travaux sans cesse renaissants ! celui-là fut le fléau des hommes. Il m'a ravi l'usage des couronnes et des coupes profondes, les doux accents de la flûte, hélas ! et les plaisirs nocturnes des amours, etc. » \Ajax furieux, trad. de M. Artaud, p. 53.)
Apollodore se lamente en ces termes : « 0 hommes ! pourquoi, tous tant que vous êtes, renoncez-vons à vivre doucement jwur ne songer qu'à vous nuire en vous faisant mutuellement la guerre? Vn génie, au nom des dieux, préside donc maintenant à notre vie, grossier, sans la moindre instruction, ignorant tout à fait ce qui est mal ou ce qui est bien, et nous ballottant en quelque sorte au hasard et au gré de son caprice? Je le }>ense ainsi. Car aimerait-il mieux, s'il était vraiment Grec, nous voir nous écotTher de nos propres mains et tomber morts, que de nous voir gais, riants, buvants, jouant de la flûte comnle H présent ? parle, ma chère, réfute ce génie grossier qui nous domine. . . .
Ménandre abandonne ensuite Épicure sur la question du travail. Son bon sens pratique l'avertissait sûrement que le travail alimente la fortune des États et celle des particuliers , et qu'il est pour les uns et pour les autres une source de gloire. Il savait aussi , cet Athénien , que le travail avait contribué à la grandeur d'Athènes; car ces temples, ces portiques, ces théâtres, ces statues, ces mille vaisseaux ne s'étaient pas faits tout seuls; mais il avait fallu, pour les construire, du temps, des efforts, des sacrifices de toute espèce, du travail enfin; et, dans un autre genre, les chefs-d'œuvre des peintres, ceux des poètes tragiques et comiques, ceux des philosophes étaient le fruit d'études pénibles et de laborieuses méditations. Il savait que l'homme n'est pas fait seulement pour boire et pour manger , comme dans une cité purement épicurienne, ni pour porter les armes , comme dans la ville de Sparte ; mais qu'il y a entre ces deux extrêmes un juste milieu , celui dans lequel Athènes, celte patrie de l'harmonie, de la justesse et de la raison, avait vécu au temps de sa splendeur.
Mais il ne s'éloigne jamais plus d'Épicure que lorsqu'il s'agit de la divinité. Ëpicure avait relégué Dieu hors du monde ; il en avait foit un être indiflërent et égoïste , complètement inutile au monde. «« Ce qui est bienheureux et immortel, avait-il dit, ne s'embarrasse de rien, il ne fatigue point les autres ; la colère est indigue de. sa
( i.'in li .anai
Vivre ainsi, n'esl-cc pas véritablement vivre de la vie qu'on attribue aux dieux? Combien la condition des villes serait-elle plus agréable qu'aujourd'hui si nous adoptions un autre genre de vie! Tous les Athéniens, jusqu'à trente ans, sortiraient de la ville pour aller boire; les chevaliers iraient s'enivrer à Corinthe, dix jours durant, couronnés de fleurs et parfumés dès avant le jour ; les vendeurs de choux accourraient de Mégarc ; les alliés viendraient chez nous prendre des bains; on mêlerait le vin d'EulK'o. O vrai plaisir! ô vie véritable! mais nous sonini(< i'«i(l:i\c<; il'im «énir iuiioranl. » [Le Fai*cur dctablrttn, p. \\\
grandeur, et les bienfaits ne sont point du caractère de sa majesté, parce que toutes ces choses ne sont que le propre de la faiblesse (I). > Mais un dieu pareil n'est pas un dieu : c'est un mensonge , une dérision , ou plutôt, ce n'est rien. Dès lors, voilà les hommes livrés à eux-mêmes, les passions déchaînées et la société détruite. Rien de moins pratique qu'une telle doctrine. Eh quoi ! il faut un gouvernement à un Ëtat , il faut un pilote à un vaisseau , et le monde se passerait d'un maître ! Ménandre a mi l'erreur, et il a su l'éviter. Comprenant que la notion d'une force providentielle est le premier besoin des hommes et le fondement de toute société, comprenant que la comédie est à la fois le miroir et le conseil de la vie humaine, il a pris le dieu de Socrate, et il l'a placé au centre de son théâtre, comme Socrate le plaçait au centre du monde. De là ce dieu surveillait les personnages , encourageant les uns, effrayant les autres, et venant, par son indispensable présence, au secours de celte faible humanité, que la vue même de son intérêt a tant de peine à porter au bien.
Telle était même la hauteur des sentiments avec laquelle il s'exprimait sur la divinité , que des Pères de l'Église ont cru pouvoir lui attribuer deux fragments marqués d'une empreinte évidemment chrétienne. Ces fragments ont été rejetés comme apocryphes par tous les bons critiques, Brunck, Bock, Meinecke, Raoul-Rochette, Diibner ; mais je les citerai , parce qu'ils servirent à rehausser le mérite de mon auteur : « Si quelqu'un, ô Pamphile ! en faisant un sacrifice aux dieux, traîne à leurs autels un grand nombre de taureaux ou de chevreaux , ou , par Jupiter ! d'animaux plus rares encore, ft vêtu lui-même d'une chlamyde d'or ou de pourpre, et les ■fadoigts ornés de cachets d'ivoire et d'émeraudes ; et s'il
(1) Épicure, Masime i, dans Diogène Laërce, liv. x
pense, avec cet appareil , se concilier la faveur de la divinité, il se trompe et manque de sens. Qu'il sache que le premier devoir de l'homme est d'être bienfaisant envers ses semblables, de ne point tendre d'embûches à la pudeur de la fille ou de la femme d'autrui, de ne rien dérober , de s'abstenir de tout meurtre pour cause d'intérêt; en un mot, ô Pamphile! de ne pas même convoiter la moindre aiguillée de fil appartenant à un autre ; car il y a un Dieu qui vous voit sans cesse , et qui est toujours présent à tout ce que vous faites. )>
Saint Clément d'Alexandrie déclare ce passage emprunté en partie à Isaïe, i, xi et xvi, en partie à Jérémie, xxm, 23-24 , et il trouve dans le Psatmiste, iv, 6, l'original du passage suivant : « 0 mon cher maître ! gardezvous de rien convoiter du bien d'autrui, pas même une aiguille; car il est un Dieu qui se complaît aux bonnes œuvres , et qui réprouve les mauvaises. C'est aussi lui qui comble de ses dons l'homme laborieux qui remue la terre jour et nuit. Offrez donc sans cesse vos vœux à ce Dieu, et pratiquez la justice. Efforcez-vous de briller par vos sentiments plus que par vos habits. Gardez-vous aussi de fuir effrayé quand le tonnerre éclate à vos côtés, si votre conscience ne vous reproche lien ; car Dieu vous voit et vous protège (1). »
Certes, il est très-honorable pour Ménandre qu'on ait mis ces deux beîuix passages sous son nom ; cela prouve quelle idée juste il avait donnée de Dieu dans ses comédies , et combien il avait l'esprit h la fois élevé et pratique; car, encore un coup , rien n'est plus universellement utile que la notion d'un dieu actif et vigilant, toujours prêt à punir ou à récompenser, et par conséquent rien n'est plus pratique.
Ce caractère du génie de Ménandre se retrouve-t-il
(1) Saint (ÎIcmont, Sirnma v.
dans ses imitateurs? Plau te, et Térence lui-niéuie, ontils saisi et reproduit cet esprit dans leurs ouvrages? Et d'abord pouvaient-ils le faire? Je ne le crois pas. La société romaine, à l'époque de Plante et de Térence , n'était pas dans les mêmes conditions que la société athénienne, à l'époque de Ménandre. La société athénienne était alors une société mûre, pleine d'expérience et de raison ; la société romaine avait toute l'inexpérience et toute l'ignorance de la jeunesse ; la première vivait par la pensée, la seconde par les armes. La première, après avoir été d'abord essentiellement politique et religieuse, avait insensiblement dépouillé ces deux caractères, et n'était plus ni religieuse ni politique. La seconde possédait ces deux caractères au plus haut degré. Il n'y avait que des hommes à Athènes ; à Rome , il n'y avait que des citoyens. La philosophie régnait dans Athènes, la foi dans Rome. Les idées générales abondaient d'un côté , et de l'autre elles manquaient. Les Athéniens, éclairés par tant de philosophes et de sages poètes, savaient ce que c'est que l'homme ; les Romains , qui n'avaient encore eu d'autre école que les camps, ne le savaient pas. Or, comme toute comédie originale est nécessairement l'image du temps qui la voit naître, la comédie latine, s'il lui eût été donné d'être originale, aurait été politique et religieuse, à l'instar de l'ancienne comédie. Mais il y avait à Rome une aristocratie qui ne permettait pas qu'on attaquât ses membres sur la scène , et un peuple d'une piété austère qui ne voulait pas qu'on travestît ses dieux (1). La co-
(1) Mal en prit à Névius d'avoir traduit sur la scène, le premier Scipion l'Africain et les deux Métellus. Jeté d'abord en prison par les Iriumviri capitales, il fut ensuite exilé à Utique où il mourut. Aulu Celle ( liv. 6, c. 8) nous a conserve les vers dirigés contre Scipion :
Etiara qui res magnas manu sape gessit gloriose, Cujus facta viva nunc \igent, qui apud gentes solus Prestat, eum suus pater cum pallio uno ab amicâ abduxit.
médie latine , ne pouvant être orijJiinale , entra dans la voie de l'imitation. Elle se trouva en présence de la comédie grecque, qui avait déjà fourni trois carrières. I^equel de ces trois genres de comédie choisir? L'ancienne comédie, avec ses idées jeunes et peu étendues, lui aurait bien convenu, sans doute, mais la gravité des mœurs romaines s'opposait à ce choix. Ainsi dévoyée, même dans l'imitation, la comédie latine imita au hasard. On se partagea entre la moyenne et la nouvelle comédie ; quelques-uns même s'inspirèrent des deux à la fois , et Plante paraît être de ce nombre. Néanmoins il cultiva plus particulièrement le genre de la comédie moyenne ; et dès lors je laisse à penser combien il doit y avoir peu d'idées générales chez lui. Térence imita exclusivement la comédie nouvelle. Mais , quoique bien supérieur à Plante , qu'il est loin d'être un philosophe accompli , ei qu'il est inférieur à Ménandre !
Que Plante appartienne à la comédie moyenne , c'est ce qu'il est aisé de faire voir par quelques citations. Il s'agit dans l'Asinaire d'un jeune homme, nommé Argyrippe, qui a besoin de vingt mines pour obtenir, pendant un an , la courtisane Philénie ; car Cléérète , mère de cette dernière, ne veut pas la laisser à moins. Liban et Léonide, valets d'Argyrippe, sont mis en campagne. Et d'abord voici ces deux coquins peints par eux-mêmes :
Léonide : Grenier à coups de fouet !
Liban : Qu'y a-t-il, pilier de prison?
Léonide : Croupier de geôle !
liiBAN : 0 passe-temps des verges (1) !
Et ailleurs :
I^ÉONiDE : J'essaierais en vain de louer dignement un
(1) L'Asinaire, acie ii, se. 2.
mérite tel que le vôtre, ainsi que vos exploits dans l'intérieur de la maison et au dehors. Je puis seulement et je dois en rappeler quelques-uns pour votre honneur. Par exemple , quand vous avez trompé cet homme qui s'était fié à vous ; quand vous avez manqué de fidélité envers votre maître; quand, à bon escient et en termes solennels, vous avez fait de si bonne grâce un parjure; quand vous avez percé une muraille pour voler ; quand vous avez été surpris en flagrant délit ; quand, étant attaché pour être battu , vous avez souvent défendu éloquemment votre cause contre huit licteurs, tous robustes, habiles et hardis fouetteurs.
Liban : Il n'y arien de tout cela qui ne soit très- vrai, Léonide , et ma modestie est obligée d'en convenir ; mais on peut aussi, à juste titre, vous glorifier d'autres prouesses. Par exemple, quand vous avez trompé cet honnête homme ; quand vous avez été pris sur le fait à voler , et battu de verges en conséquence ; quand vous vous êtes parjuré et avez commis un sacrilège ; quand vous avez fait à votre maître du pis que vous avez pu ; quand vous avez nié bravement le dépôt qui vous avait été confié ; quand vous avez été moins fidèle à votre ami qu'à votre maîtresse , que vous lui avez soufflée ; quand vous avez souvent, par la dureté de vos épaules, soutenu les assauts de huit licteurs armés de bonnes verges, au point qu'ils ont été las avant vous : n'ai-je pas bien répondu? ce panégyrique convient-il à mon collègue?
Léonide : Vous avez dit tout ce qui se pouvait dire de mieux pour moi, pour vous , pour notre gloire à tous deux (1).
Quand ils ont les vingt mines, ils ne les livrent à leur jeune maître qu'après lui avoir fait subir mille humilia-
it) L'Àsinaire, acte m, se. 2.
tioiis. Us exigent tous deux un baiser de Philénie, et, pour punir Argyrippe, qui réclame, Léonide le condamne à lui embrasser les genoux, et Liban, lui montant sur les épaules, le fait trotter sur la scène comme un cheval. Enfin, ils lui donnent l'argent en lui annonçant que c'est Déménète , son père , qui le lui procure. Le vieux libertin , qui aimait Philénie de son côté , avait en effet volé sa femme, et, profitant de l'embarras de son fils, il lui imposait la condition de lui céder la jeune fille pour une nuit. Argyrippe accepte sans façon , et la partie de débauche commence :
Argyrippe : Faites donner du vin , mon père ; il y a longtemps que j'ai bu le premier coup, ce me semble.
Déménète : Verse du vin là-haut, esclave : (à Philénie) et toi, en attendant, donne moi un baiser.... Oh! que cette haleine est bien plus douce que celle de ma femme !
Philénie : Dites-moi, mon cœur, est-ce que l'haleine de votre femme sent mauvais?
''îDéménète : Fi donc ! j'aimerais mieux boire l'eau d'un égout que d'embrasser ma femme.
Argyrippe : Eh bien! mon père , vous ne dites rien? Mais pourtant vous aimez ma mère?
Déménète : Moi ? je l'aime beaucoup à présent qu'elle n'est pas ici.
Argyrippe : Et quand elle est présente ?
Déménète : Je voudrais qu'elle fût morte.
Argyrippe : Mon père, prenez les dés, et jetez -les ; nous les jetterons après vous.
Déménète : Volontiers. Je souhaite Philénie pour moi,
et pour ma femme , la mort Ah ! j'ai amené le coup
de Vénus (1); quel bonheur! Esclaves , applaudissez, et
i) Colui qui amenait le coup de Venus était le roi du festin; c'était lui qui portait les santés.
versez-moi une bonne rasade en réjouissance d'un si beau jet de dés.
Mais Anémone , femme de Déménète , avertie par un troisième soupirant de Philénie, entre dans la salle.
Artémone {à Déménète) : Levez-vous, bel amoureux! venez à la maison.
Déménète : Quel malheur me menace !
Artémone : Tu ne te trompes pas, je t'en réponds. En
bas du lit, traître ! et à la maison ! Tu m'as donc volé
une robe pour la donner à une fille de mauvaise vie ?
Argyrippe : Pardonnez-moi ; il a seulement promis de vous la voler.
Déménète : Hé! tais-toi, mon fils.
Argyrippe : Ma mère, je l'en dissuadais.
Artémone : l^e beau garçon de fils ! (à son mari) N'est-il pas indigne qu'un père apprenne de pareilles mœurs à ses enfants? N'as-tu pas de honte?
Déménète : Ma foi ! si j'ai honte de quelque chose, ma femme, c'est de vous.
Artémone : Voyez ce libertin en cheveux blancs, qu'il
faut que sa femme vienne arracher d'un mauvais lieu !
Allons! à la maison (1) î
La conclusion est digne de la pièce. Voici les paroles que Plante met dans la bouche du chœur : « Si ce vieillard , en cachette de sa femme , cherche à se divertir et à se donner du bon temps, il ne fait rien là de nouveau ni d'extraordinaire , rien que beaucoup d'autres n'aient coutume de faire. 11 n'y a personne de si austère , de si dur à lui-même et d'une vertu si rude , qui ne soit bien aise de se réjouir et de contenter un peu ses sens quand l'occasion s'en présente (2). »
(1) L'Asinaire, acte v, se. 2. — 2 /Wrf., ibid., se. 3.
Casina, pièce imitée ou peut-être même traduite de Dipliile, n'est ^uère moins immorale que la précédente. I^à encore il s'agit d'un père qui fait concurrence à son fils : « Le père et le fils préparent en secret leur plan de gueri-e pour conquérir la belle Casina. Le père détermine un de ses fermiers h la demander en mariage, espérant que, si le manant l'obtenait, il pourrait aisément se divertir avec elle h l'insu de sa femme. Par le même calcul, son fils veut la faire épouser à son écuyer, comptant bien ensuite jouir en toute propriété de celle qu'il aime. La femme du vieillard découvre ses intrigues galantes, et, pour s'en venger, conspire contre lui avec son fils. Mais le bonhomme, qui s'aperçoit que son fils est épris de la même beauté que lui, l'envoie en pays étranger pour se débarrasser d'un rival importun. La mère, qui a pénétré ses vues, sert les inclinations du jeune homme en son absence (1). » Le jeune homme ne paraît donc pas, et c'est là un trait de délicatesse dont il faut savoir gré au poète latin, ou plutôt à Diphile. On convient que Casina sera tirée au sort entre le fermier du vieillard et l'écuyer de son fils. Elle échoit au fermier, et par conséquent au vieillard. Mais en vain : l'écuyer prend le costume et les traits de Casina, et mystifie les deux amoureux de la manière la plus indécente.
Dans le Marchand, le vieux Démiphon dispute à son fils la main de la belle Pasicompsa. Dans Sticlms, Antiphon demande à son gendre Pamphilippe une maîtresse, et même deux, et même quatre, avec de l'argent, sous prétexte qu'ayant donné sa fille à ce jeune homme, il a droit lui-même a une compagne, et qu'ayant doté sa fille, il a droit à l'entretien de sa maîtresse. Dans les Bacchisy Nicobulc, père de Mnésiloquc, et Philoxène, père de Pistoclère, après avoir reproché à leurs fils la passion
(1) Caiina, prologue.
qui les aveugle, se laissent séduire à leur tour, « loul cassés, tout moribonds qu'ils sont (1), » et vont s'asseoir à la table où les deux jeunes gens célébraient déjà Torgie. L'orgie! on la célèbre souvent dans Plante, tantôt les maîtres , tantôt les valets. On a vu les maîtres à l'œuvre; si on veut y voir les valets, qu'on ouvre Stichus et le Persan; le cinquième acte de ces deux pièces est consacré tout entier à la peinture de leurs nobles et gracieux ébats. ^
Voilà bien la partie bachique de la comédie moyennel On trouve même dans les Bacchis un essai de parodie de quelque poëte tragique. C'est l'esclave du vieux Nicobule qui, lui ayant arraché deux cents phîlippes d'or pour sauver les amours de Mnésiloque, son fils, compare cet exploit brillant à la ruine de Troie. « . . . . Ce vieillard stupide est un Ilion pour moi ; le militaire est Ménélas; moi, je suis Agamemnon et Ulysse tout ensemble : Mnésiloque est un Paris qui sera la ruine d^ la maison paternelle. C'est lui qui a enlevé cette Hélène pour laquelle je fais le siège de Troie, etc. (2). » On sait que la parodie est un élément de la comédie moyenne. L'élément philosophique se rencontre aussi chez Plante^ mais disséminé, mais rare, comme il Tétait dans cett^ comédie; et là où il existe, il revêt un caractère triste et austère , comme dans les Bacchis et le Trésor, pièces imitées de Philémon. Les deux influences contraires , entre lesquelles se partageait Philémon , se montrent là d'une manière bien sensible; et le contraste est d'autant plus frappant qu'il ne s'agit plus ici de Philémon, mais de Plante. Plante tout à l'heure avait l'air d'un homme en délire, il se roulait dans la boue; le voici maintenant sublime de gravité, et planant par sa sagesse au-dessus même des stoïciens. >^ ^^ •^'^'^ ^
(1) Let Uacchi$, prologue, 81, 8-5. — ,2) /fr/rf., at^lp l,y»>^ Vf-} t
Le vieillakd Philïon, à Lysitèle, son fils : Celui qui, dès son enfance, lutte avec lui-même pour savoir s'il doit prendre pour guide le mouvement naturel de son cœur, ou la voix de ses parents et de sa famille, est perdu s'il cède à son penchant : il satisfera sa passion et non sa conscience. Mais s'il dompte son cœur, il est, pour le reste de sa vie , tout-puissant sur lui-même. Si donc lu soumets ton cœur et ne te laisses pas dompter par lui, c'est un beau triomphe. Il vaut mieux pour ton bonheur être le maître de tes passions que d'en être maîtrisé. Ceux qui savent se commander à eux-mêmes restent vertueux.
Lysitèle : Ces principes ont toujours garanti ma jeunesse. Fuir toutes les réunions dangereuses, ne point courir la nuit, respecter le bien d'autrui, ne point vous causer de chagrin, ô mon père, telle a été ma conduite, mon étude constante , et je n'ai cherché d'autre gloire que celle de suivre vos conseils.
Philton : As-tu sujet de t'en plaindre? Tu as bien fait pour ton intérêt et pour le mien. Cela t'importe plus qu'à moi, dont. la carrière est bientôt finie. Celui-là seul est homme de bien qui craint toujours de ne pas l'être assez; celui qui est toujours satisfait de lui-même n'est pas homme de bien, ni vraiment vertueux. Entassez les bonnes actions les unes sur les autres pour qu'elles se consolident. Celui qui se méprise lui-même a le zèle de la vertu (I).
Nous sommes bien loin de l'Asinaire. Quelle distance d'Argyrippc et Déménète à Lysitèle et Philton î D'un excès Piaule est tombé dans l'autre. Quoi ! Uuil de folie et puis tant de sagesse! Quoi! tant de débauche cl puis tant de vertu ! Quoi ! les enfers et le ciel coup sur coup !
A) Le Trétor, acte n, se. 2.
D'où vieiiiieiit ces incertitudes et ces brusques revirements? 0 main si douce et si sûre de Ménandre, qu'êtesvous devenue? Oii êtes- vous main d'artiste, si habile à mettre partout l'harmonie et la proportion? Pour le dire, je crains bien que Piaule n'ait été qu'un imitateur, et qu'un imitateur parfois malheureux de la moyenne comédie.
Mais, dira-t-on, Plante ne s'est-il point montré, dans l'Juhilaire, grand peintre, grand moraliste? LAulidaire est, en effet, la meilleure comédie de Piaule, celle qui a le moins perdu à l'épreuve du temps. Les inconvénients de l'avarice y sont peints avec des traits qui ne périront pas. Cependant le tableau est dépourvu de ce (jui en ierait véritablement la moralité, je veux dire de ces fortes couleurs sous lesquelles l'avarice nous appai-aîirait hideuse et repoussante. Euciion, sans cesse inquiet et agité , soupçonne tout le monde ; il égorge un malheureux coq qui s'était avisé de gratter la terre autour de son trésor; et, ne croyant plus la précieuse marmite en sûreté , il la transporte d'alK)rd sous l'autel de la Bonne Foi, ensuite sous celui du dieu Sylvain : rien de' plus divertissant. Mais il ne suffisait pas de nous divertir aux dépens du bonhomme, il fallait encore le faire haïr en le montrant coupable. Le sujet non seulement s'y prétait, mais l'exigeait. Qu'est-ce qu'un avare qui n'est pas odieux? Ce n'est pas un avare véritable. Molière ne s'y est point trompé. Il a fait d'Harpagon l'homme le plus infortuné et le plus odieux qui fût jamais : infortuné, car il n'a pas un seul instant de calme et de confiance; si on lui dérobe son argent, et qu'il ne le retrouve pas, il n'a plus qu'à se pendre : odieux, parce qu'il viole l'honnêteté en exerçant la plus épouvantable usure; parce qu'il foule aux pieds le sentiment paternel en voulant marier sa fdie, malgré elle, à un vieillard, et en disputant, lui vieillard , la jeune Marianne à son fils .
dans un but d'intérêt; parce qu'enfin il détruit la piété fdiale et jusqu'au respect dans le cœur de ses enfants. Voilà un tableau complet de l'avarice : ses crimes y sont représentés avec ses misères, et l'on y sent d'un bout à l'autre le frémissement d'une âme indignée qui empêche de le contempler de sang-froid : l'impression qu'on en reçoit est profonde et partant salutaire. Mais Plante, en peignant l'avarice comme un défaut plutôt que comme un vice, comme un inconvénient plutôt que comme un danger, comme un embarras personnel plutôt que comme une peste sociale; Plaute, en ne traitant de son sujet que la partie comique et bouffonne, a fait preuve d'irréflexion, ou, pour mieux dire, il a montré une fois de plus qu'il avait moins de science et de raison que d'esprit, et qu'il se prop,9sai,tjjiQins..de nous corriger que de nous faire rire. ôihffH /*in/;^>>'
Contrairement à Plaute, son prédécesseur, Térence, se fit l'imitateur exclusif de la nouvelle comédie. Des six pièces qui nous restent de lui, quatre sont empruntées à Ménandre et deux à Apollodore. A l'époque où il écrivit, deux partis , semble-t-il , divisaient les poètes comiques de Rome. Le premier avait adopté pour système, non la traduction pure et simple, mais l'imitation des comiques grecs ; et cette imitation consistait à faire une pièce latine avec deux ou trois pièces grecques, ou même davantage, si cela convenait. Le second avait une théorie toute différente : il prétendait que mêler aiusi les sujets et les styles, c'étiiit faire un horrible mélange, et il voulait que Ja comédie latine se bornât à traduire de son mieux la comédie grecque». Dans le premier parti avaient Ugurié ^évius, Plaute, Ennius (1), et ïérence y •>i(li;liir.yiioqô ?.nlq kI Jiitmox) n > ■'»]•>] xinod'l oluir li l'i
(1) QiiiiitiisEnni08,iie & Rudios, ville de Calabre, detixcent (rditcMUMiT ans avant J.-C, eî'(iésCondant, suivant filirn, d'un foî de "iWcssapic, enseigna le grec à Galon. Il obtint, par son gcnie, le titre do citoyen romain et
entra. On ne connaît guère d'autres représentants du second parti que Livius Andronicus et Luscius Lavinius, qui traduisit le Fantôme et te Trésor de Ménandre (1). De ces deux théories laquelle était préférable à l'autre? Assurément , il aurait été fort triste pour la comédie latine de ne vivre que de traductions, et particulièrement de traduction à la manière de L. Lavinius, qui mettait en mauvais latin l'excellent grec de son modèle (2). On conçoit qu'un poète, qui se sentait des ailes et du génie comme Térence, s'indignât et de ce système de servilité, et de la manière dont on l'appliquait. Mais, au fond, ce système valait mieux que le système opposé ; car , à la place d'un traducteur comme L. Lavinius, mettez un traducteur comme Térence : tout le monde y eût gagné ; et Ménandre, qui n'aurait pas été défiguré (3), et Térence, qui n'aurait pas reçu le titre peu flatteur de demi-Ménandre (4), et nous qui , au lieu d'une image effacée de la comédie de Ménandre , en aurions une fidèle et brillante empreinte. Il y a deux manières d'imiter : l'une , consiste à s'inspirer de son modèle et à reproduire son but, ses intentions, ses idées; elle suppose dans l'imitateur une maturité d'esprit aussi grande que dans l'original. C'est ainsi que Ménandre a imité Euripide; c'est ainsi que, parmi nous, Racine a imité les anciens. L'autre manière consiste à faire précisément ce que faisait Térence, et elle ne peut se rencontrer que chez des hommes de beaucoup inférieurs à ceux qu'ils imitent. Celui-là
plut tellement à Scipion , que celui-ci voulut être déposé avec lui dans le même tombeau. II mourut en 169.
(1) Térence, prologue de l'Eunuque.
(2) Ibid., ibid.
(3) Térence, prologue de l'Andrierme et de l Héaulonlimorumenos .
(4) Tu quoque, ta in sunimis, 6 dimidiate Menander, Poneris, et raeritô puri sermonis amator, etc.
(Jugement de i. César sur Térence. Dans Suétone, Vie de Térence.)
seul imilcia dij^aiemeiil Raphaël qui , voulant faire une vierge, étudiera toutes les vierges de ce grand peintre pour savoir dans quel système général elles sont conçues, et qui, en choisissant une entre toutes, ne la reproduira qu'après avoir démêlé en quoi elle rentre dans le système général de l'artiste, et par quels traits particuliers elle s'en distingue. Mais que dire de celui qui, se proposant le même objet, prendrait les yeux, de telle vierge, le nez de telle autre, la bouche d'une troisième, et ne reculerait même pas devant une excursion dans le champ de Rubens ou de Murillo? Ne serait-ce pas, comme le disait L. Lavinius, une véritable conlaminalio (1)? ne serait-ce pas le concordia diseors de Lucain (2)? et ne pourrait-on pas répéter avec Horace :
Humano capiti cervicem piclor cqiiinam Jungere si vclit, et varias inducere plumas, Undiquc collalis luerabris, ut lurpiler atruin Desinat in piscem inulier formosa supernè; Spectatum admissi risum Icnealis amici (3)?
C'est là, ou à peu près, le cas de Térence. L'àme de la comédie de Ménandre lui échappait, il n'en avait saisi que la matière. A qui la faute? A son temps, aux lieux où il vivait, aux circonstances dans lesquelles il se trouvait placé. La vie humaine, telle qu'il la voyait, n'était pas celle qu'avait vue autrefois Ménandre. Ménandre, qui avait respiré dès sa naissance les idées générales , avait semé à pleines mains dans ses pièces l'élément philosophique; Térence, vivant dans un siècle où les idées générales n'étaient point abondantes, ne sut que faire de toute cette philosophie dont il n'avait pas la clef. La bannir entièrement , cela n'était pas possible , et d'ailleurs il ne l'oûl
if Tërcncc, prologue de l'AndriennCy el de l'Uéaulonlimorumenox
;2 Phnrsale.\ i. 98.
;i Arg poet., 1-b.
pas voulu. Il s'en servit donc , mais en h subordonnant à rélément comique; car, lorsqu'on ne connaît pas l'homme parfaitement, lorsqu'on n'a pas pénétré le fond de tant de cœurs cachés , comment remplir cinq longs actes? Il n'y a plus que la ressource des épisodes et des incidents : on complique l'intrigue, une intrigue simple ne suffisant plus ; en l'absence des idées, on accumule les faits , et l'on se jette dans le romanesque , faute de bien connaître la réalité.
J'ai dit que Térence avait reçu le titre de demi-Ménandre. Pourquoi? C'est que Térence, ne trouvant pas en lui-même les matériaux nécessaires pour remplir les cadres donnés par Ménandre, les remplit à l'aide d'incidents qu'il puise dans deux pièces, ou qu'il crée en doublant l'intrigue. Son Andrienne est faite avec VAndrienne et la Périnthienne deMéuandre; son Eunuque avec l'Eunuque et le Flatteur du même ; l'intrigue de l'Héautontimorumenos est doublée ; les Adelphes sont une imitation des Adelphes de Ménandre et des Mourants ensemble de Di- -phile. Qu'arrive-l-il de là ? c'est que les personnages de Térence, ayant deux fois moins à penser et deux fois moins à agir que ceux de Ménandre , sont deux fois plus faibles et deux fois moins intéressants. Ménandre avait consacré une pièce tout entière à la peinture d'un flatteur parasite, consommé dans son art , qui bafouait et dépouillait un fanfaron. Ces personnages devaient presque toujours être en scène , et Ménandre avait dû donner à leur caractère de larges développements. Térence , qui a introduit ces deux personnages dans son Eunuque^ ne les fait paraître que rarement, et voici à quoi se réduisent leui-s rôles : Gnathon, le parasite, dit à Thrason quelques mots flatteurs sur les bontés que Thaïs a pour lui. Thrason rappelle avec orgueil la faveur dont il jouissait auprès du roi. Gnathon approuve. Thrason raconte un bon mot qu'il lança, dit-il , contre un courtisan du roi , qui gou-
vernaii les éléphaiils des Indes. Giialhon approuve. ïhiason raconte un autre bon mot lancé contre un Rhodien. Gnathon approuve. — Gnathon rit longtemps après du bon mot lancé contre le Rhodien. — Sicge de la maison de Thaïs par Thrason, qui parlemente, au lieu de combattre, et puis s'en va, sans avoir rien obtenu. — Gnathon livre à Phédrie Thrason, pour le bafouer et le ruiner, à condition que lui-même aura une place à table.
Les scènes où tout cela se dit et se passe sont trèscourtes. On voit que Térence n'a pris dans Ménandic que quelques traits adoucis, et c'est en courant qu'il les jette ; il a l'air de craindre que ces personnages ne prennent plus d'espace et de temps qu'il ne faudrait; cai' son eunuque est là qui réclame son attention, et il a hâte de courir vers lui.
Térence n'atteint pas le but, et Plante le dépasse* il déclare bien que son Soldat Fanfaron est imité d'une pièce grecque intitulée àà«çwv (1), laquelle ne se retrouve point parmi celles de Ménandre. Néanmoins je crois, avec Rochefort (2), qu'il s'est inspiré de Ménandre dans cette comédie. L'action en est régulière, bien menée, et le bon esclave Scélèdre et le petit vieillard épicurien, Périplectomène, ennemi du mariage et ami de son bienêtre, sont des figures très-probablement empruntées h Ménandre.
Voici comment débute Pyrgopolynice , le soldat fanfaron :
Pyrgopolinice (à sa mile) : Ayez soin que l'éclat de mon bouclier soit plus brillant que les i-ayons du soleil, quand le ciel est pur; lorsque l'instant de m'en servir sera venu, qu'il éblouisse les yeux des ennemis au milieu de la bataille. {Prenant son épée. ) Je veux consoler,
iA li'rimni ri/ii ail'Mi
■ (1) Le Soldat fanfaron, aclc il, se. 1. 1^) Rocbcfort, deuxième M«'inoiic «ur M^iiaiidn-
dédommager voile chère épée de l'oisiveté qui la ronge : depuis trop longtemps la malheureuse brûle de faire un hachis de l'armée ennemie. Mais où est donc Artotrogue ?
Artotrogue : Le voici, près d'un guerrier courageux, chéri de la fortune, dont la taille est d'un roi , ou plutôt d'un demi-dieu. Mars lui-même n'oserait comparer ses exploits aux vôtres.
PvuGOPOLiNicE : Et celui donc à qui j'ai sauvé la vie dans les champs des Gurgustidoniens, où Bombomachide Cluninstaridysarchide , petit-fils de Neptune , commandait en personne ! ! !
Artotrogue : Il m'en souvient. Vous parlez sans doute de cet homme à l'armure d'or, dont votre souffle a dissipé les légions , comme le vent chasse les feuilles ou le duvet des roseaux?.... Et quand, d'un coup de poing, vous rompîtes le bras de cet éléphant, dans les Indes !
Pyrgopolinice : Comment, le bras?
Artotrogue : J'ai voulu dire la cuisse.
Pyrgopolinice : Encore, je n'y mettais pas toutes mes forces.
Artotrogue : Vraiment , si vous les eussiez déployées tout entières , votre bras aurait transpercé la peau , les entrailles et le crâne de l'éléphant.
P\'RG0P0Li?iicE : Laissons là ces misères.
Artotrogue : Il me souvient que vous tuâtes cent cinquante hommes en Cilicie , plus cent Sycolatronides , trente Sardes, et soixante Macédoniens en un seul jour.
Pyrgopolinice : Combien tout cela fait-il d'hommes?
Artotrogue : Sept mille.
Artotrogue : Et que ne fîtes-vous pas en Cappadoce ,
OÙ VOUS eussiez massacré cinq cents hommes d'un seul coup , si le tranchant de votre glaive ne se fût ëmoussé(l)?
Exemples d'un autre genre :
Palestrion (à Pyrgopolinice , son maître) : Quelle célébrité vous avez parmi les femmes !
Pyrgopolinice : Je m'y résigne, puisque Vénus le veut.
La courtisane Acrotéleutie : Celui que je brûle de
voir n'y est pas Je le sentirais, s'il y était.
Pyrgopolinice : Elle devine. En faveur de son amour pour moi, Vénus lui a accordé le don de deviner.
Pyrgopolinice : Je ne sais si je te l'ai dit, je suis le petit-fils de Vénus (2).
Ce caractère est indignement chargé : qu' ne l'avouerait, comme Rochefort (3), et qui ne serait frappé de l'impuissance des deux principaux représentants de la comédie latine à se tenir dans la voie de Ménandre , l'un péchant par excès de timidité, l'autre par excès d'audace, et tous les deux manquant, à des degrés divers, de science, d'expérience et de maturité? Ménandre est un Athénien , Piaule un Béotien , et Térence , comme le jugeait César, un demi-Athénien seulement.
A côté du jugement de César, plaçons le jugement d'Aulu Celle qui , à propos d'un autre imitateur de Ménandre , Cécilius (4) , enveloppe dans la même condamnation toute la comédie latine.
(1) Le Soldat fanfaron, acte i, se. 1.
(2) Ibid., acte iv, se. vi.
(3) Roclicfort, deuxième Mémoire.
(♦) Cëeiliiis (Hail Tinulois d'origine. Il lut d'alrard esriave et en piil 1.
« Nous lisons souvent, dit Aulu Gelie, les comédies de nos anciens poètes, imitées la plupart de Ménandre, de Posidippe, d'Apollodore, d'Alexis et de plusieurs autres comiques grecs. Tandis que nous sommes occupés à cette lecture, ces comédies, loin de nous déplaire, sont d'un style si fin, si gracieux, qu'il nous semble qu'on ne peut rien faire de mieux. Cependant les comparons -nous aux comédies grecques dont elles sont l'imitation ; faisons-nous un rapprochement attentif et détaillé entre la copie et l'original, aussitôt l'admiration se refroidit, disparaît, le génie latin s'efface pour faire place aux saillies et à l'élégance du génie grec, qu'il ne peut imiter. Tout dernièrement encore j'en ai fait une expérience frappante. Je lisais le Collier de Cécilius , comédie qui me plaisait fort , ainsi qu'aux auditeurs ; l'envie me prit de lire en même temps le Collier de Ménandre , qui est la pièce originale. A peine avions-nous commencé cette lecture, grands dieux! que l'imitation nous parut froide et lourde ! que Cécilius fût jugé inférieur à son modèle ! Certes, il n'y a pas une plus grande différence entre les armes de Diomède et celles de Glaucus (1).
« Nous arrivâmes à cette scène oii un vieillard se plaint de sa femme, fort laide, mais très-riche, qui vient de le contraindre à vendre une esclave jeune et jolie , entendue au service , qu'elle soupçonnait d'être la maîtresse de son mari. Je ne dirai pas combien ces deux auteurs diffèrent dans cette scène; il suffit, pour qu'on en juge,
nom de Statius. Il vécut dans la plus grande familiarité avec Ennius, et connut également Térence qu'il aida généreusement à ses débuts. Il mourut l'an 168 avant J.-C. après avoir composé quarante-cinq comédies. Cicéron, qui avait un faible pour tous ces vieux poètes, l'a jugé très-favorablement. Il prétend que sa comédie, intitulée les Synephèbes, était aussi agréable que celle de Ménandre sur le même sujet. [De finibus bon. et mal. 1. 1, c. 2.) (1) Les armes de Diomède étaient d'airain et ne valaient que neuf bœufs; celles de Glaucus étaient d'or et valaient cent bceufs. {Uiad, vi, 236.'
de mettre les deux morceaux sous les yeux du lecteur (1). Ceci lias :
Le vieillard : « On est malheureux quand on ne peut cacher son chagrin.
Le mari : « Comment le pourrais-je avec une femme de ce caractère et de cette tournure ? Quand je me tairais , mon malheur en serait-il moins évident? Hormis la dot, elle a tout ce qu'un mari ne souhaite nullement. Puisséje au moins servir de leçon au sage ! Je suis esclave , quoique libre; je suis prisonnier , sans qu'on ait pris la ville. Elle m'enlève tout ce qui me plaît. Direz-vous que c'est pour mon bonheur? Tandis que je soupire après la mort , je suis moi-même un mort au milieu des vivants. Elle prétend que j'entretiens un commerce secret avec mon esclave , que je la trahis : aussi , plaintes , prières , instances, menaces, elle a tout employé pour me décider à la vendre. Je parierais que maintenant elle va dire à ses amies et à ses parents : c Qui de vous, dans sa jeunesse, a obtenu de son mari ce que moi, vieille femme, je viens d'obtenir du mien ? Je l'ai contraint à chasser sa maîtresse. » Là-dessus, les langues ne manqueront pas de s'exercer. Malheureux! que de propos vont courir sur moi!
« Sans parler de l'infériorité de la pièce latine pour le style et pour la pensée , je dirai que je suis étonné que Cécilius, rencontrant dans son modèle des traits d'un comique parfait, plein de vérité et d'à-propos , traits qu'il pouvait reproduire , n'ait pas essayé de profiter de ces occasions ; il a négligé ces beautés comme indignes de plaire ; il a rempli sa pièce de je ne sais quelle plate bouffonnerie. Ainsi, il laisse de côté, on ne sait pourquoi, un passage de Ménandre où le tableau de la vie humaine est
(1) Voir les passages correspondants de Ménandre, p. 168et 169 de VEttai.
reproduit avec une simplicité, une vérité, un charme parfaits. Et illiid Menandri , de vitâ liomhium média sumptum , simplex et verurn et delectabile , nescio quo pacto , omisit. C'est lorsque le vieux mari , tout en s'entretenant avec un autre vieillard son voisin, maudit l'orgueil de sa riche épouse.
« Cécilius, voulant faire rire, tient un langage qui ne convient ni au personnage, ni à la situation. Voici comment il gâte ce passage :
Le vieillard : «Dites-moi, je vous prie, votre femme vous ferait-elle enrager?
Le mari : « Eh ! pouvez-vous me le demander ?
Le vieillard : « Mais encore ?
Le mari : « Ne m'en parlez pas , cela me fait mal ; aussitôt que je rentre chez moi, à peine suis-je assis, qu'elle vient m'embrasser et m'infecter de son haleine fétide.
Le vieillard : c Elle sait bien ce qu'elle fait; elle veut vous obliger à rendre tout le vin que vous avez bu hors de chez vous.
€ Suit une troisième comparaison, après laquelle Aulu Celle conclut ainsi : « Oui, je le répète, lorsque je lis ces vers de Cécilius , sans chercher à les comparer , je n'y vois ni faiblesse, ni froideur; mais lorsque j'étabUs un parallèle avec le poëte grec , je suis d'avis que Cécilius n'aurait pas dû imiter un modèle qu'il ne pouvait atteindre (1). »
L'opinion d'Horace sur cette matière n'est point en désaccord avec celle de César et d'Aulu Celle. Il impose aux poètes dramatiques deux conditions : la première est d'être nourri des écrits socratiques :
T -ufp i'< (1) AuluGelle, Nuits attiq., 1. ii. Traduct. Panckoucke.)
•'I. .< :: gcribendi reclè sapcrc est et principium et fons ; iùbblU 9**" ''**' Socraticae potcrunt ostcndere chartee (1).
^^"La seconde est de connaître à fond la nature humaine : -no
-10 t j Respicere exemplar vilse morumque jubebo
Doctum imitatorern, et veras hinc ducere voces (2' .
Or ces deux conditions , les comiques latins les réuïiissaient-ils à ses yeux? Après avoir dit que les Latins réussirent assez bien dans les imitations qu'ils firent de Sophocle , de Thespis et d'Eschyle , parce que le génie latin , naturellement fier et sublime , a l'accent tragique (3) , il ajoute : « On s'imagine , parce que la comédie prend ses sujets dans la vie commune, que c'est une carrière bien moins épineuse; mais Thalie a d'autant plus d'obstacles à vaincre, qu'elle a moins d'indulgence à espérer. Voyez comme Plante soutient faiblement le rôle d'un jeune homme amoureux, d'un père intéressé, ou d'un astucieux entremetteur? Et Dossenus (4), comme il abuse de ses éternels parasites! comme il arpente lourdement la scène avec son brodequin qui grimace (5) ! » Dans la même épître (6), Horace raille l'engouement des Romains pour leurs vieux poètes comiques : « Ennius (7), dit-il, le sage, le fort, le second Homère, au dire de nos censeurs, paraît se soucier médiocrement de justifier Tor- «^M ^ii'< '•>''''' ,
^■"(l) Horace, Art Poétique, v. 309, 310. . "(2) îd.,ibid.,v. 317. 318.
' (4) Fabius Dosscnuft Mundus composa des comédies atcllancs. Il ne reste ^e trois vers de lui.
(5) Horace, EpU. i, 1. 2. v. 170-17*.
(7) Ennius, pythagoricien comme Epicharmc, dont il avait traduit un ouvrage, et entêté de la métempsycose, prétendait avoir été un sage dans Pythagore, un homme de guerre dans Euphorbe, et croyait que l'àmc d'Uomèrc avait passé en lui.
gueil de ses rêves pytliagoricîens. On ne lit pas Nëvius, mais on le sait par cœur : il est d'hier, tant c'est chose sacrée que tout vieux poëte! On s'évertue à comparer leur mérite respectif. Afranius (1) semble avoir emprunté la toge de Ménandre. Plaute suit à pas précipités la marche du rapide Épicharme. Cécilius est plein de dignité, Térence plein d'art. Voilà des modèles! voilà ceux que la reine du monde applaudit dans ces vastes théâtres où se presse une foule attentive ! voilà les seuls , les véritables poètes que Rome ait produits jusqu'à nos temps depuis le siècle de Li vins (2) ! » Il dit ailleurs : « Pour vous, aimez les modèles grecs-, feuilletez-les la nuit, feuiiletez-les le jour. Il est vrai que nos père^ ont fort goûté les vers et les saillies de Plante; mais, à mon sens, leur admiration a été excès d'indulgence , pour ne pas dire sottise (3). » Et plus loin : « Aux Grecs appartient le génie , aux Grecs la muse a donné la charmante éloquence (4). »
Cédons à cette triple autorité.
Abaissons le génie latin devant la hauteur du génie grec, et proclamons que les poètes comiques de Rome ont bien pu être les imitateurs de Ménandre, mais qu'ils
;1) Lncius Afranius florissait environ cent ans avant J.-C. Il composa des comédies de l'espèce de celles dites togatœ, et s'attacha surtout à peindre les coutumes de son temps et de son pays. Il avoue lui-même in Compilai.) avoir beaucoup emprunté à Mwiandre et à d'autres poètes grecs. On a les titres de quarante-cinq de ses pièces. Quintilien {Inst. Oral, x, 1 lui reproche de les avoir souillées par d'infâmes amours.
i2) Livius Andronicus, le plus ancien poëte dramatique chez les Romains, était grec et né à Tarente. Il débuta cinquante-deux ans après la mort de Ménandre, au dire d'Aulu Gelle [N, AU., I. \\\\ . Esclave de M. Livius Salinator, il instruisit ses enfants; et son mérite lui valut bientôt la liberté. II prit alors, de son patron, le nom de Livius. Il écrivit bon nombre de tragédies et quelques comédies, le tout imité des Grecs. Il mourut l'an 220 avant J.-C.
(3) An Poétique, \. 268-272.
(4 Ibid., V. 323
ne sont pas ses hériliers (1). Où donc passa son héritage? Quelles heureuses mains le recueillirent? Quels hommes, laissant là l'imitation stérile des formes dramatiques, allèrent droit à sa pensée, la comprirent, s'en emparèrent, la répandirent dans leurs ouvrages, et furent non plus de naïfs plagiaires , mais des disciples intelligents ?
Le talent n'avait point manqué aux comiques latins; mais, je le répète, les circonstances ne leur étaient pas favorables. Ils avaient paru trop lot pour leur gloire. Il fallait, pour que Ménandre exerçât dans Rome une sérieuse influence, que le temps eût amené celte ville à l'état où se trouvait Athènes quand lui-même écrivit. Nul rapprochement fécond ne saurait exister entre l'imitateur et son modèle, quand tous deux appartiennent non seulement à des nations de génie diflerent, mais à
(1) Cicéron, Ausone, Vell. Paterculus, Quinlilicn, à l'exemple de César, ne louent guère, dans Térence, que les grâces du langage. Cicéron :
Tu quoquc qui solus Iccto sermone, Tcrenti. Conversum. expressumque latinâ voce Menandrum In niedio populi sedatis vocibus effers, Quidquid corne loquens atque omnia dulcia promens.
( Donat, Vie de Térence.) Ausone :
Tu quoque, qui Latium lecto sermone, Terenti, Corais, et adsti'icto percurris pulpita socco. Ad nova vix raemorcin diverbia coge sencctam.
{Idyl. IV. V. 58-60.) Vell. Paterculus :
Dulces lutini leporis facctix per Cxcilium, Tercntiumque et Afranium sub paii alatc nituerunt. (Uist. Rom., I. i, ch. 17, n» 1.)
Quinlilien :
Quîe tamen (Terentii scripta) in hoc génère elegantissima et plus adhuc habitura gratiae si intrà versus trimetros stetissent. — Et malgré cela, il s'écrie que la comédie latine est i» peine une ombre légère de la comédie grecque « Vix levem conscquimur umbram, > parce que le latin ne lui paraît pus susceptible de cette " vcncrcm solis conccssiim Atlicis. . {Imt. Oral. x. 1.)
des époques différentes de l'art; et s'ils se rapproclieiit, malgré l'antipathie qui devrait les tenir éternellement séparés, il ne sort jamais de cette union que des fruits avortés. La volonté ne suffit pas aux hommes, même aux grands hommes, pour réussir dans une entreprise; il faut encore que leur entreprise vienne à son heure; car si elle est prématurée, ou ils échouent, ou ils ne réussissent (ju'à demi. Ainsi Térence ne réussit qu'à demi, parce que sa tentative était prématurée. Il luttait contre l'impossible, en voulant reproduire la vie humaine, non d'après la vie humaine elle-même, mais d'après un modèle dont le sens lui échappait en partie.
Cet inconvénient disparut lorsque les siècles eurent passé sur Rome. L'esprit de Romulus, esprit de guerre et de destruction, s'apaisa; le t glaive illyrien (1) » s'émoussa peu à peu ; et l'esprit de Numa , esprit de paix et de conservation, se fit jour dans la cité. «La Grèce vaincue dompta son farouche vainqueur (2) , » en répondant à l'invasion armée par l'invasion des arts et de la philosophie. Rome , longtemps habituée à ne voir qu'elle-même dans l'univers, commença à y voir autre chose. Ses regards se portèrent au delà de son enceinte, et lui firent apercevoir l'homme en dehors du citoyen romain. Dès lors, les idées générales abondèrent chez elle; les mœurs de la patrie, les dieux de la patrie, tout ce qui avait marqué les ancêtres d'un cachet particulier, disparut. Le génie romain, usé et poli par un long contact, finit par se confondre avec le génie grec; et quand tout fut devenu commun entre les deux peuples, quand l'élément humain fut le seul élément qu'on admît, et la raison le seul flambeau dont on s'éclairât des deux parts, Rome, aussi mûre que l'avait été
■ 1) Horaco, yoricus ensis. Ode xvi, 1. I, 2) Ep. t, I II, 156
Athènes à l'époque de la comédie nouvelle, put donner à Ménandre des disciples et des héritiers.
Je n'en nommerai que deux, Horace et Lucien.
Ni l'un ni l'autre n'ont fait de comédies ; mais la comédie humaine, dont celle de Ménandre n'était que la copie , qui l'a mieux comprise et mieux représentée qu'eux? Ils parlent peu de Ménandre; ils ne s'en déclarent pas les imitateurs; mais qui, tout en gardant le silence, a mieux trahi qu'eux le secret des sources où il a puisé? Horace est un doux et sage épicurien comme Ménandre; et sa morale, bienveillante comme celle de Ménandre, est, comme elle, populaire et pratique. Nouveau Ménandre, Horace n'a point en vue telle époque ou tel pays plutôt que tel autre, mais toutes les époques et tous les pays. Son livre s'adresse à tous les hommes , et il n'est personne qui ne puisse en profiter, tant ses conseils sont aisés à suivre. Il avait raison de se promettre l'immortalité; car l'immortalité, celle au moins qui dépend des hommes , est acquise d'avance à tout interprète fidèle de cette chose si chère aux hommes, la raison générale (1).
Horace doime à l'homme trois ennemis : le temps,
la fortune et la sottise. Pour arriver au bonheur, il s'agit
de les vaincre, ou, si l'on est vaincu par eux, de savoir
profiter de sa défaite. Là est tout le secret. Le temps
et la fortune sont à coup sûr des ennemis invincibles.
Comment empêcher le temps de nous entraîner dans
sa course? comment empêcher la fortune de se jouer de
nous? Vaincus d'avance, il ne nous reste plus que le
ipart; de la résignation. Le temps nous entraîne, eh bien !
\tn\dy)'^. iif> hiol. tn;-Mlim;ft iit>M ol n.vîii;i ttl Jm , rimi
(t) Exegi monumentum xrc percnnius,
Regaliquc situ pyraniiduni ultius,
Qiiod non imbor cd.ix, nul îiquilo impotcns
Possit dirucre, mit innnmerabilis . «n ■ f
Annnrum scrirs et fnp:i tcniporuiii (OM.|lyXi h lU.^
laissons-nous entraîner. «Posthume, cher Posthume, les années s'écoulent, et nos prières ne peuvent retarder les rides , et la vieillesse qui nous presse , et l'inflexible mort (1). > Eh bien ! semons de fleurs le sentier où nous glissons; et toi, ne garde pas ton cécube sous cent clefs, mais fais-le ruisseler sur les dalles de marbre (2). « Ne t'inquiète pas du lendemain, cher Thaliarque; mets à profit chaque jour que le destin t'accorde (3). » — « Celui-là seul est heureux et maître de lui-même qui chaque soir peut se dire : J'ai vécu ! Demain, que Jupiter charge le ciel de noirs nuages, ou qu'il l'éclairé d'un soleil pur, le passé n'est plus à lui; il ne peut changer ni détruire ce qu'une fois l'heure fugitive a emporté (4). »
« La fortune se complaît dans le mal, et, obstinée à ses jeux bizarres, elle va , portant son incertaine faveur, aujourd'hui chez moi, demain chez un autre. Je l'accueille à mon foyer; si elle déploie ses ailes rapides, je lui rends ses dons, et, m'enveloppant de ma vertu, j'épouse sans dot une honnête pauvreté (5). »
La sottise est à l'âme ce que la maladie est au corps ; et de même que contre la maladie on invoque le secours du médecin , il faut invoquer contre la sottise le secours de la sagesse. De tous les vices, le plus commun et le plus redoutable, c'est la cupidité ; car chacun s'imaginant que le bonheur est dans la richesse, tout le monde veut s'enrichir ; et cependant « les trésors des rois , les licteurs consulaires n'écartent point les troubles malheureux de l'àme et les soucis qui voltigent autour des lambris dot ac>7f, liir/of i>»rk
(1) Ode xiT. 1. II.
(2; Ibid., ibid.
(3) Ibid., IX, 1. I. iii j,^
(4) Ibid., XXIX, 1. m. II { , (i, Ibid.^ ibid. !' fî., n
lés (1). » Le bonheur, ou du moins le repos, est dans la « médiocrité, plus précieuse que Tor, auream mediocritatem (2). » Mais, direz-vous, « je ne suis pas avare,* soit. Les autres vices les avez-vous chassés de même ? votre cœur est-il exempt de vaine ambition ? est-il inaccessible à la crainte de la mort, à la colère? et les songes, les terreurs fantastiques, les prestiges de la magie, les sorcières, les spectres nocturnes, les talismans des enchanteurs thessaliens, avez-vous la force d'en rire? Rendez-vous grâce aux dieux de la vie qu'ils vous ont donnée? Savezvous pardonner à vos amis ? L'approche de la vieillesse augmente-t-elle en vous la douceur et la bonté? Vous êtes délivré d'une épine : la belle avance, si mille autres vous déchirent encore ! Ne pouvez-vous vivre en homme de bien? Alors, place aux meilleurs (3) ! »
Lucien, venu longtemps après Horace et à une époque où la société antique se décomposait comme un fruit trop mûr, a moins affirmé que nié. C'est qu'alors rien ne restait debout , pas même la raison ; l'élément humain dépérissait comme tout le reste : il avait fait son temps. Incapable de conduire seul la société , il disparaissait, la laissant flotter à l'aventure. Ces hommes, qui avaient succédé aux citoyens, n'étaient plus maintenant des hommes; c'étaient, pour la plupart, des brutes ne connaissant d'autre loi que celle de leurs grossiers instincts. On ne raisonnait point, on sentait; on ne luttait point, on jouissait. Personne ne se gouvernait plus ; l'anarchie était dans tous les esprits et dans tous les cœurs. Le monde, si beau encore au siècle d'Auguste, ce monde, qu'Horace voyait avec indulgence, et dont il avait voulu être le législateur, n'était plus réformable, ou du moins
(1) Ode XVI, I. II.
(2) Ibid., \, I. II
(3) tpîtrc II, I. M. V. 30O-21S
la sagesse humaine ne pouvait le sauver : il y fallait une main divine. Les dieux de l'Olympe n'excitaient pas seulement l'incrédulité, mais le rire et le mépris. Les turpitudes des épicuriens, les prétentions des stoïciens, les contradictions de tous les systèmes avaient ruiné la philosophie, qui s'en allait en poussière. Partout le vice, l'erreur , la folie : l'empire romain n'était plus qu'une vaste négation. Lucien nia tout : les dieux , la philosophie , l'art , et fit la critique des mœurs contemporaines. Retranché dans son bon sens, et craignant d'être envahi lui-même par l'erreur universelle , il ne donna son adhésion qu'aux vérités les plus grosses et les plus palpables. Ces vérités, les seules qu'il crut devoir admettre, sont des vérités générales et du nombre de celles que Ménandre et Horace avaient affirmées ; lui , ne les affirma pas; il les vengea; ce fut un Ménandre sceptique, mais ce fut encore un Ménandre.
Si Horace et Lucien sont les disciples de Ménandre en tant que moralistes , ils le sont aussi en tant qu'artistes et que poètes ; ils ont l'un et l'autre la maturité de la forme comme celle du génie ; ils ont ce nombre , ce poids , cette harmonie , cet heureux équilibre de toutes les facultés qu'on remarque dans Ménandre, et dont Hoi-ace, qui le recommande sous toutes les formes, semble avoir fait sa devise :
Est modus in rébus, sunt certi denique fines (1).
Ils savent, ainsi que Ménandre, ce qu'ils veulent et où ils vont ; leur allure est libre et hardie, et leur pas dégagé, parce qu'ils ont un but. Ils possèdent, comme leur maître , l'antiquité tout entière ; ils la portent avec eux , la reproduisent, et nous en font respirer le parfum. Ils ont, comme lui, le sentiment du beau, tel que l'avaient conçu
1) Sal. 1, 1. J, 106.
Phidias et Sophocle, et tel qu'il existe chez les plus grands génies de la Grèce. Ils ont, comme lui, cette volupté un peu extérieure que n'eut point Térence, poëte à demi voilé , dont le sourire mêlé de larmes annonce déjà l'émotion virgilienne. Enfin , ils ont , comme lui , l'ardeur amoureuse (1), le mordant, la verve, la colère; mais leur sensibilité est toujours dominée par la raison, et, dans la passion même, ils conservent toute leur sérénité. On pourrait tracer leur portrait avec les réflexions qu'inspiraient à W. Schlegel la statue deMénandre et celle de Posidippe (2). « Ces deux statues , dit il , me paraissent exprimer avec une perfection frappante le caractère de la comédie grecque. Revêtus d'un costume très-simple , tenant un rouleau dans leur main et assis sur des sièges à dossier, ils ont l'air tranquille et assuré que donne la conscience d'un talent à l'épreuve. Déjà dans cette maturité de l'âge, si favorable à l'observation calme et impartiale, mais sans indice de faiblesse, pleins de fermeté et de vigueur , ils paraissent jouir de la santé du corps , qui est l'emblème de celle de l'àme. Aucun enthousiasme exalté ne se peint sur leur physionomie; mais on n'y voit rien non plus de méchant ou de licencieux ; seulement le front légèrement sillonné, non par le chagrin , mais par l'habitude de la réflexion., montre une sîigesse sérieuse , tandis que le regard furtif et la bouche, qui semble prête à s'entr'ouvrir pour sourire, nous font dc^ couvrir la trace d'une légère ironie (3). »
(1; Mcinocke dit, à propos des Dialogi Merelricii do I.ucio.rj : Isloruin dialogorum auclor non solùm argumenta ilenandrcarum fabularum juisxim cxpressit, sed etiam cadcm, quibus poeta usus csf, notnina rcîtnuit. (IV, p.%).
(â) Poëtc de U comédie nouvelle, puBlcrieur à Méoandrr. Schlegel nomme IMiiléniun au lieu de PosidipiM'; mais le nom de Posidippe est écril sur le socle de la slalue.
(3 Cour g de Litlêralurc dramatique , t. I, leeon t«.
Ménandre, le père et le priace de la nouvelle comédie, le type idéal sur lequel essayèrent de se former les comiques latins, le chef d'une école de sages et gracieux philosophes , est une des gloires les plus éclatantes de l'antiquité. La seule voix qui se soit élevée contre lui est celle des grammairiens ; et encore les néologismes qu'ils lui reprochent sont-ils en petit nombre. Partout ailleurs il n'a recueilli que des éloges. On a vu plus haut qu'Aristophane le grammairien doutait « si la vie avait imité Ménandre, ou Ménandre la vie. » Aulu Celle et Manilius regardaient Ménandre comme un peintre d'une grande fidélité. Quintilien dit à son tour : « Lu avec soin , Ménandre peut, selon moi , procurer lui seul tout le fruit que se proposent mes préceptes, tant il a bien représenté la vie humaine sous toutes ses faces , tant il a de fécondité dans l'invention et de facilité dans l'élocution , tant il montre d'art dans la peinture des choses , des personnes et des passions Cependant je crois que c'est
particulièrement aux déclamateurs que la lecture de Ménandre peut être utile, parce que leurs sujets les obligent à jouer un plus grand nombre de rôles, à faire le personnage d'un père , d'un fils , d'un soldat , d'un villageois , d'un riche, d'un pauvre, d'un furieux, d'un suppliant, d'un homme doux ou brutal ; et, dans tous ces caractères, Ménandre observe admirablement la convenance (1). » Plutarque déclare , dans sa comparaison d'Aristophane et de Ménandre, que Ménandre a porté au plus haut degré le talent de faire parler ses personnages suivant leur caractère et leur condition. Il ajoute que « ses pièces sont toujours assaisonnées d'un sel pur et divin qui semble sorti de la même mer qui donna naissance à Vénus. > Aussi, dit-il, « la nouvelle comédie est si généralement reçue dans les repas, qu'on s'y passerait plutôt de
1) Quinlilièn, Imt. Oral., \. 1.
vin que de Ménandre. Les actions y sont présentées sous une diction simple , mais élégante , que les gens sobres ne peuvent mépriser , et qui ne déplaît pas à ceux qui ont une pointe de vin (1). » 11 donne la préférence à Ménandre sur Aristophane, et l'on ne peut qu'applaudir à ce jugement. Mais fallait-il donc tant déprécier Aristophane, qui n'a d'autre tort, en définitive, que d'être venu trop tôt? et Ménandre avait-il besoin , pour être grand , qu'on abaissât indignement devant lui son illustre devancier? Dans une épigramme de f Anthologie , il est dit que les abeilles ont cueilli pour Ménandre les fleurs variées des Muses , que les Grâces lui ont donné le talent et la fécondité dramatiques, et que sa gloire, qui rejaillit sur Athènes, s'élève jusqu'aux cieux (2). Pline le Naturaliste dit que Ménandre était né avec un talent sans égal pour la littérature (3). Sénèque lui donne le titre de premier des poètes, et cite une de ses sentences comme un oracle (4). Aristophane le grammairien le place immédiatement après Homère (5). Stobée recueille ses Peiiy sées morales; Marc Aurèle s'en inspire. Cicéron, Dion
(t) Les Symposiaques, liv. vu.
(2) Aùrotî 50t ffTOfKXTSffïiv âvvipt nj/avro [xiltuvai
IlocxiJla MovTKWV avGioc Spe^ifut^ai' AvtkI zaî XxptTiç ffot tJupiQïïVTO, Mi'»«v<î(>f ,
2rwp.ùilov «iffrox^*!* 'îf'«P«'<ï"' »v6tj|*«va«. Zwci; «î{ atûva' tô Si xii'oj /îtÎw AOyjvatf
Toi/, fjt^tv, oùpavUtv àfCTOfiivoy itipitav.
{Anlhot, de Brunck, l. IV, p. 235, du.)
(3) II. N. MX, 2.
(4) De Brevilale vila, 2.
(R) Oi paww; (arr.vot x«t ôipOaiyov; «i, Mivav^pi,
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Anthnl. do Briinrk. l. IV, p. 235, Dtklii,)
Chrysoslônie , Denys d'Halycarnasse , Ariien , Âmmien Marcellin le citent avec honneur; Ovide, Tibulle, Properce, Athénée, Alciphron, Philostrate, Apulée suivent ses traces. Saint Clément d'Alexandrie, saint Justin, saint Irénée , saint Grégoire de Nazianze, saint Eusèbe, ne peuvent croire, tant ses pensées sont belles, qu'il ait puisé à des sources purement humaines, et ils ne dédaignent pas eux-mêmes de l'invoquer. Enfin , tandis que son théâtre faisait encore les délices de Rome sous les Césars (1) , son nom pénétrait jusqu'aux extrémités de l'empire romiiin , et avec un tel éclat , qu'on ne l'avait point oublié après mille révolutions diverses et des siècles de barbarie : témoin l'historien arabe Aboulfaradje, qui, répétant ce nom, défiguré, mais agrandi par la tradition, célèbre, dans son ouvrage, Mayander, l'inventeur de la comédie (2).
Son théâtre a péri. Qu'ai-je dit? il subsiste encore, puisque nous avons celui de Molière. En effet, non seulement le drame de Molière se rapproche beaucoup pour la forme de celui de Ménandre ; mais le fond en est le même; quelques accessoires seuls ont été changés; la scène , au lieu d'être à Athènes, est à Paris ; les noms des personnages sont différents , et la peinture des mœurs françaises a remplacé celle des mœurs grecques. Mais qu'importe le lieu de la scène? qu'importe le nom des personnages , et qu'importe que la nature humaine soit vue à travers les mœurs grecques ou à travers les mœurs françaises? C'est toujours la nature humaine, qui peut bien prendre différentes formes et revêtir différents costumes, mais qui, sous cette apparence mobile, garde une éternelle immobilité. La partie locale nuisait si peu à la
(1) C'est ce qu'on est en droit de conjecturer d'après un passage de Quintilicn, xi, 3.
2 Fabricius, ii, 455.
partie universelle des tableaux de Ménandrc, que l'univers l'admirait ; de même la gloire du comique français , loin de se concentrer en France, s'est répandue chez toutes les nations. L'étude du cœur humain, voilà le roc sur lequel tous deux ont fondé leur théâtre; et comme le cœur humain ne saurait changer, on peut dire que le théâtre de Ménandre revit dans celui de Molière.
Bien plus , la personne de Molière semble être la reproduction exacte de celle de Ménandre. La nature leur avait donné à tous deux une âme ardente et passionnée ; et tous deux prodiguèrent les trésors de leur tendresse à des femmes qui n'y surent pas répondre : Ménandre fut trahi parGlycère, et Molière par la Béjart. Leur éducation fut la même , puisqu'ils se formèrent , le premier à l'école d'Èpicure, le second à celle de l'épicurien Gassendi. Supérieurs dans leur art à tous leurs rivaux , ils furent en butte aux traits de l'envie et presque méconnus des contemporains : la mort seule put assurer leur triomphe, et celte mort arriva prématurément pour chacun d'eux. Ménandre, comme on le sait, mourut à cinquante-deux ans ; Molière avait cinquante et un ans quand il expira sur la scène (1). Ainsi, même caractère, mêmes études, même vocation ; communauté de malheur et de gloire. Que de rapports entre ces deux génies ! Ne dirait-on pas véritablement que la nature s'est copiée ellemême , et que , jalouse de renouveler un de ses chefsd'œuvre, elle a fait revivre Ménandre, après deux mille ans, sous les traits de Molière?
Mais si Molière est , parmi nous , celui qui ressemble le plus à Ménandre , il n'est pas son seul successeur. Le
(1) Age fatal I car c'est à cinquante-deux ans que mourut Virgile (22 septembre, dix^ncuf ans avant J.-O.)- Un autre grand peintre de la vie humaine, H. de Balzac, s'est éteint aussi à cinquanloot un ans 'iit- le 16 mars 1799, mort le 19 août 1850.
tlambeau que Ménandre avait pris des mains d'Euripide et d'Èpicure, et qu'il avait transmis à Horace et à Lucien ; ce flambeau , longtemps éteint sous les ruines du monde civilisé, avait été, même avant Molière, rallumé par Montaigne. Molière le donna à La Fontaine , et de La Fontaine il passa à Voltaire , qui en fit , suivant son humeur, tantôt une torche menaçante, et tantôt un astre bienfaisant. Depuis, d'autres l'on tenu , d'autres le tiennent aujourd'hui, et d'autres le tiendront plus tard ; car rhumanité ne peut pas rester sans cette lumière, qui est la sienne propre et qu'elle aime ; mais il faut qu'il y ait toujours des hommes qui se passent le flambeau de main main sans interruption,
Et quasi cursores doctrinœ lampada tradant.