CHAPITRE PREMIER
Forme de la comédie de Illénandre*
SOMMAIRE
Opinion de Rochefort sur le rôle de l'Esclave dans la comédie de Ménandre.
— Opinion différente fondée sur plusieurs motifs : nature de la comédie de Ménandre ; immense renommée de son auteur ; exemple tiré de Molière ; analyse des sujets de quatre pièces grecques, le Fantôme, l'Amant hal, la Fille à qui on a coupé les cheveux, le Misogyne ; argument de l' Heaulontimorumenos de Te'rence et décomposition de cette comédie ; réflexions sur le caractère de l'Esclave dans l'un et dans l'autre poète.
— Conséquence de cette opinion. — Variété des plans dans Ménandre.
— Véritable point central de sa comédie d'après le témoignage des anciens. — Rapport de cette comédie avec la bonne comédie moderne.
Rochefort a adressé à l'Acadëmie des Inscriptions et Relies-Lettres deux Mémoires sur Ménandre (1), dans lesquels il se propose surtout de rechercher quelle était la forme probable des comédies de ce poète. S'appuyant, d'une part , sur les aveux de Térence, qui déclare avoir toujours doublé l'intrigue des pièces qu'il a empruntées à Ménandre; de l'autre, sur le jugement de César, qui appelle Térence < un demi-Ménandre » , dimidiatus Menander; il juge que, pour avoir le plan général d'une pièce de Ménandre , il sufiit de dédoubler la pièce correspondante de Térence. En outre, il suppose que Ménandre , élève de Théophraste , et qui avait pu voir Aris-
(i) VoL XLVI du Recueil.
lolc, avait applique à ses comédies une règle analogue à celle que ce grand philosophe donne pour la tragédie, c'est-à dire qu'il faisait rouler les principaux événements sur un personnage dont les alternatives de succès et de revers intéressaient le spectateur, et qui , chargé de développer le ridicule , le faisait rejaillir sur les personnages dont il servait ou dont il contrariait les passions. Ce personnage principal serait l'Esclave, qu'on retrouve dans toutes les pièces imitées de Ménandre : l'Jndrieîine, l'Eunuque , l' Heautontimorumenos , les Adelplies. Puis , Rochefort donne une analyse de l'Andrienne débarrassée de sa deuxième intrigue, où le rôle de l'Esclave (Dave) domine de beaucoup tous les autres (1); enfin, il part de là pour inférer que le soldat fanfaron de Plaute est une imitation de Ménandre, parce que les principaux événements de cette pièce roulent sur un esclave ( Palestrion) (2).
De ces deux grands faits posés par le savant critique, îe premier me semble hors de toute contestation; le second n'est pas aussi vrai peut-être , et je crains que Rochefort ne l'ait exagéré beaucoup en systématisant. Il n'est pas probable , en effet , que le premier rôle ait été dévolu à l'esclave dans toutes les pièces de Ménandre. Apollodore Carystius, qui fut presque son contemporain, est auteur d'une pièce, l'Hccijre (3), imitée par Térence, où le rôle de l'esclave (Parménon) est, pour ainsi dire, nul. Cette comédie tire tout son intérêt de la peinture des mœurs et du développement des idées et des sentiments ; et cependant Apollodore est loin d'avoir obtenu , comme moraliste et comme peintre, la réputation de Ménandre. Comment donc croire que celui qui
(1) I" Mémoire.
(2) 1I« Mémoire.
(3) Mcincckc, vol. IV, Kxup2i, p. 444. Tcrenct l'a imiiéc sans rien dite.
a été considéré par l'antiquité tout entière comme un grand philosophe, ait fait d'un personnage aussi méprisable que l'esclave , le centre , le pivot , le ressort indispensable de chacune de ses comédies? L'esclave nous amuse par son impudence et sa subtilité ; mais la vraie comédie cherche moins à faire rire qu'à donner des leçons de sagesse ; or, à supposer que Ménandre eût toujours donné le premier rang à ce personnage, il est clair que la partie morale aurait été chez lui toujours fort resserrée, étouffée quelquefois. Si les Dave, les Syrus, les Parménon, excitent souvent notre gaieté dans Térence, ne regrettons-nous jamais de les voir sur le premier plan , tandis que les personnages vraiment significatifs sont relégués dans l'ombre, ou du moins dans le demi-jour? Térence, qui a tant de beaux traits, en aurait bien davantage, s'il avait fait plus parler et plus agir les personnages significatifs , s'il leur avait donné plus d'air, plus d'espace et de liberté. Cet inconvénient nous frappe dans les comédies de Térence; mais il eût frappé bien autrement les anciens dans celles de Ménandre , qui n'avaient qu'une modeste intrigue. Figuronsnous cette intrigue envahie régulièrement par un Parménon ou tout autre valet , que restera-t-il aux autres personnages, et que deviendra la fameuse comédie de Ménandre ?
C'est ici le cas de recourir à Molière. Ses pièces se divisent en deux genres principaux : les pièces d'intrigue et les pièces de caractère. Dans les premières , le principal rôle appartient aux valets ; je citerai pour exemple l'Étourdi , M. de Pourceaucjnac et les Fourberies de Scapin. Voilà trois comédies pleines de verve et de gaieté ; on y trouve même des scènes où se révèle le profond observateur et le grand peintre. Mais si Molière n'eût écrit que ces trois pièces ou des pièces semblables, aurait-il « remporté le prix de son art? * Serait-il
Molière ? Non ; ni Mascarillc, ni Sbrigani, ni Scapin, n'auraient pu , malgré tout leur esprit et toute leur adresse, placer sur son front cette couronne que nul ne lui dispute. La comédie de caractère, dont il est le créateur et le modèle, tel est le véritable titre de Molière à l'admiration des hommes ; c'est au Misanthrope , au Tartuffe , aux Femmes savantes qu'il doit sa royauté.
Ce qui est vrai de Molière l'est aussi de Ménandre. Si ce poète n'avait écrit que des pièces oii l'esclave eût accaparé tout l'intérêt, des pièces où le développement logique des passions et des caractères eût été comme étranglé par les incidents nés de la fantaisie du personnage principal , il ne serait pas Ménandre. VÈmSixaçôpevoç d'Apollodoro (1), que Térence a calqué dans son Pliormion (2) , et qui est considéré comme une belle pièce, n'a point sauvé son auteur de l'oubli. Donc il faut que Ménandre ait fait des comédies non seulement beaucoup plus belles, mais d'un autre genre.
D'ailleurs, jetons un coup d'œil sur son théâtre. Donat nous a laissé l'argument du Fantôme. « Le Fantôme y dit-il , est le titre d'une pièce de Ménandre , dans laquelle on voit ce qui suit : Un jeune homme avait une belle-mère. Celle-ci , ayant eu une fille d'un de ses voisins , rélevait en cachette et le plus secrètement possible chez ce voisin , dont la maison touchait à la sienne ; de cette façon, elle avait toujours sa fille avec elle, sans que personne le sût. Elle avait percé le mur qui séparait sa maison de celle du voisin, et feint de consacrer un autel dans le passage. Guirlandes et rameaux au vert feuillage , rien n'y manquait. La mère s'y rendait souvent pour y accomplir les cérémonies sacrées, et
(1) Mcincckc, vol. IV, p. 446.
(2) Phormion était un parasite réel, celui du toi Sclcucus, au rapport d'Athénée.
appelait sa fille auprès d'elle. Le jeune homme s'en aperçut ; mais , en voyant la jeune fille , qui était d'une beauté merveilleuse , il crut voir une divinité , et resta tout d'abord frappé de terreur ; de là le nom de Fantôme donné à la pièce. Ensuite, ayant connu peu à peu toute l'affaire, il devint éperdument amoureux de la jeune fille : ce fut au point qu'il fallut chercher un remède à sa passion dans le mariage. La mère et la fille donnent leur agrément, l'amant est au comble de ses vœux; le père consent , et la pièce finit par la célébration de l'hymen » (1).
Certes, s'il y a une place pour l'esclave dans cette pièce, ce n'est pas la première ; car quel rôle important y jouerait-il? Tout au plus pourrait-il amener son jeune maître à la découverte du passage pratiqué entre les deux maisons. Mais le texte de Donat s'oppose même à cette conjecture , car Donat dit clairement que c'est le jeune homme qui fait lui-même la découverte : « Quod quùm animadvertisset adolescens. » Il faut donc avouer que l'esclave , s'il y en avait un dans le Fantôme , n'y remplissait qu'un rôle tout à fait secondaire.
Dans l'Amant liai (2) , le personnage principal , c'est Libanius qui nous l'apprend , était non pas un esclave , mais un soldat fanfaron. Cet homme, nommé Thrasonide, s'était attiré, par ses vaines et perpétuelles forfanteries, la haine d'une jeune captive qu'il aimait. Consumé par sa passion, l'infortuné sort au milieu de la nuit pour se lamenter à son aise, et calmer l'ardeur qui le dévore. Tantôt la colère l'anime, et tantôt la honte le retient. Il demande son épée et s'emporte contre Géta , son valet ,
(1) Meincckc, vol. IV, le Fantôme, p. 218.
(2) Meineckc, ibid. , l'Amant haï, p. 168. CeUc analyse est un résume des fragments de l'Amant hai cl des commenlairos <lonl ces fragments sont l'objet, p. 168-17i.
qui la lui refuse; puis il envoie des présents à sa maîtresse, dont le pardon peut seul lui rendre la vie ; il la conjure, il pleure. La jeune fdle s'apaise, mais elle fait sentir à Thrasonide qu'elle a peu de confiance en ses promesses et en ses serments réitérés. En effet, Thrasonide , au rapport d'Arrien, ne la voit pas plus tôt adoucie, qu'il reprend son orgueil. La pièce se passait probablement tout entière en alternatives de brouille et de réconciliation, jusqu'à ce qu'un jeune homme enlevât au soldat fanfaron sa captive , et l'épousât avec le consentement de son père (1). Or, quand les scènes de jalousie , de haine , de colère et de violences se partageaient l'attention des spectateurs, que devenait le rire, et que restait-il à Géta chargé de le provoquer (2) ?
La Fille à qui on a coupé les cheveux (3) nous offre un sujet à peu près semblable. Le soldat Polémon, homme jaloux et emporté, brûle pour une jeune fille; mais, soupçonnant sa fidélité, il entre en fureur, et, hors de lui, il accable la malheureuse d'injures , déchire ses vêtements, et, ce qui était le comble de l'outrage , lui coupe les cheveux. Bientôt il a honte de sa brutalité, et , dans sa douleur, il se jette aux genoux de sa maîtresse , tout en larmes, maudissant le crime qu'il a commis et demandant avec instance qu'on le lui pardonne.
Parlerai-je du Misogyne (4)? Ménandre avait représenté dans cette pièce un homme qui , après s'être marié, se repentait tellement de ce qu'il avait fait, qu'il s'em-
(i) C'est aussi ce que semble indiquer le fragmanl viii, p. 173.
(2) L'Amant haï est une des plus côlèbros comodics do notre auteur, témoin Alciphron, saint Irénëc, AgaUiias, Fronton, Martial, Lucien, Porphyre. (Meinecke, IV, p. 173.)
(3) La Fille à qui on a coupé les chn'cux (Meinecke, p. 185).
(4) Le Misogyne, ibid. , p. 1G3. Plirynichus appelle celte pièce la meilleure de toutes celles de Ménandre. Id., ibid.
portait à tout propos contre son épouse, et ne perdait aucune occasion de la tourmenter. Le but de l'auteur était de peindre les inconvénients du mariage ; et , sans aucun doute, il faisait rouler tous les événements sur Simyle (l'époux malheureux) , comme, dans la comédie précédente , il les faisait rouler sur Polémon.
Au reste, pour mieux montrer que Rochefort s*est abusé en donnant sa règle comme absolue , je vais analyser VHeautontimoriimenos de Térence : cette analyse et quelques fragments de Ménandre me permettront de reconstituer, très-approximativement du moins , la pièce grecque, dont le plan diffère essentiellement, comme on le verra , de celui de la pièce latine.
Nous voyons dans Térence deux pères , Ménédèmc et Chrêmes ; deux jeunes gens, Clinias etClitiphon; deux maîtresses, Antiphile et Bacchis; trois esclaves , dont un seul actif, Syrus; et la femme de Chrêmes, Sostrate.
Le vieux Ménédème, irrité contre son fils Clinias , qui aime et veut épouser une jeune fille pauvre, nommée Antiphile, ne lui épargne ni les reproches ni les duretés. Clinias, croyant que l'âge et l'affection de son père le rendent plus instruit sur ses intérêts , s'en va en Asie servir le roi. Mais, à peine est-il parti, que Ménédème, plein de regrets et imputant l'éloignement de ce fils chéri à ses brutalités , se punit en se retirant à la campagne et en s'imposant les plus durs travaux. C'est ce qu'il raconte lui-même à son voisin Chrêmes qui vient le voir un matin , et qui l'engage, mais en vain, à se donner un peu de relâche.
Cependant , après trois mois d'absence , Clinias est revenu d'Asie. Il aime toujours Antiphile , et ne désire rien tant que de la revoir et de l'épouser. De son côté, Clitiphon , fils de Chrêmes et ami de Clinias , aime éperdument la courtisane Bacchis ; mais il lui faudrait de l'argent pour la posséder. Syrus , valet de Chrêmes et
confident des deux jeunes gens , est chargé par eux de conduire leur barque à bon port.
Voilà le valet devenu le premier personnage de la pièce. Il imagine de faire passer Bacchis pour la maîtresse de Clinias, et de donner Antiphile comme la suivante de Bacchis. De la sorte , dans le banquet qui va avoir lieu chez Chrêmes , Clitiphon pourra jouir de la vue de sa maîtresse longuement et à l'insu de son père : l'argent viendra plus lard. Pour Antiphile, elle n'assistera pas au banquet, et on la conduira chez Sostrate.
Le repas a lieu, et le lendemain, au point du jour, Chrêmes va chez son voisin lui apprendre que Clinias est arrivé, et qu'il a une maîtresse bien coûteuse : « J'ai donné , dit-il , un souper à elle et à sa suite : un second me ruinerait (1). » Mais, dans sa joie de voir son fils de retour, Ménédème , qui passe d'un excès à l'autre , ne veut rien refuser à Clinias. Alors Chrêmes lui conseille de donner par les mains d'un autre , dans la crainte de voir son fils abuser de ses bonnes dispositions , et de se laisser duper par un valet. Ménédème y consent, et presse même Chrêmes de stimuler le zèle de Syrus.
Syrus , encouragé par son maître , propose d'abord cette ruse : vous savez qu' Antiphile est la servante de Bacchis. Or Bacchis demande mille drachmes à Clinias pour lui remettre cette fille. J'irai donc trouver Ménédème , et je lui dirai qu Antiphile « a été enlevée de la Carie, qu'elle est riche et de bonne maison ; que , s'il la rachète , il y a beaucoup à gagner (2). » Ménédème aurait donné les mille drachmes ; mais Syrus n'a pas le temps d'aller lui parler; car Sostrate découvre, au moyen d'un anneau, qu'Antiphile est sa fille, et Chrêmes la reconnaît.
(1) Acte m, se. 1.
(2) Acte III, se. IV.
C'est un contretemps pour Syrus* Que faire? Il lui importe avant tout que Chrêmes ne s'aperçoive pas que Bacchis est la maîtresse de son fils. Pour cela Syrus la fait passer, avec toute sa suite, chez Ménédème, qui la reçoit volontiers comme la maîtresse de son fils. Puis , il fait comprendre à Chrêmes qu'il ne peut pas , comme père , refuser de rendre l'argent qu'Antiphile doit à Bacchis. Chrêmes délivre en effet cet argent , et Clitiphon le porte à Bacchis , qui lui accorde aussitôt ses faveurs. En outre , pour tromper Ménédème , le fourhe engage Chrêmes à donner, ou du moins à faire semblant de donner sa fille à Clinias , certain que Ménédème accordera ce qu'on voudra pour les frais de la noce.
Chrêmes , qui se croit très fin , arrive bientôt chez Ménédème dans l'espoir de rire à ses dépens. Mais le bonhomme le surprend bien , en lui annonçant que Clinias , au lieu de lui demander des robes , des bijoux , des esclaves pour la future , ne lui a demandé qu'une chose, de terminer le mariage le jour même. Mais ce qui met Chrêmes hors de lui , c'est d'apprendre que Bacchis est la maîtresse de Clitiphon , et que son argent a servi aux plaisirs de son fils. Lui qui naguère blâmait Ménédème de la sévérité qu'il avait montrée envers Clinias , tonne contre Clitiphon. Pour l'arracher à Bacchis , il feint de donner tout son bien en dot à Antiphile, tandis qu'en réalité il ne lui donne que deux talents. En vain Syrus tâche de tirer son jeune maître d'affaire ; il faut que Clitiphon renonce à Bacchis et promette d'épouser la fille d'Archonide.
Telle est la pièce de Térence. Pour avoir celle de Ménandre, commençons par dédoubler l'intrigue ; nous n'aurons plus dès lors qu'un seul père , un seul amant , une seule maîtresse ; nous aurons encore Chrêmes , le voisin, sa femme Sostrate et un esclave, Syrus. Des deux amours, celui de Clitiphon et de Bacchis, et celui
(le Clinias et d'Antiphile , il ne restera que le second. Or une chose est à remarquer , c'est que Syrus n'est pour rien dans le mariage de Clinias : Antiphile , grâce à un anneau , est reconnue pour la fllle de Chrêmes , ce qui , naturellement et sans l'aide d'aucun fourbe , amènerait son union avec le iils de Ménédème. Tous les efforts de Syrus ont pour but de servir Clitiphon : d'abord il le fait jouir de la présence de Bacchis ; ensuite il lui procure de l'argent pour la posséder. Si donc on supprime toute la partie qui concerne Clitiphon et Bacchis, il ne restera, je le crains bien, que fort peu d'importance et qu'un fort petit rôle à l'adroit Syrus. Mais examinons les choses de plus près.
La scène par laquelle s'ouvre le premier acte dans Térence est empruntée à Ménandre. Nous trouvons , en effet, dans le premier fragment ces paroles : « Par Minerve ! c'est de la folie , à l'âge où vous êtes ; car vous avez à peu près soixante ans (1). » Mais il n'est pas probable que cette scène fût la première dans Ménandre, puisqu'on lit au fragment vi les deux vers suivants : « Un homme libre doit habiter sa patrie , ou cesser de prétendre être un mortel heureux (2). »
A qui peuvent s'adresser ces paroles , si ce n'est à Clinias, et qui peut les lui adresser, si ce n'est le voisin Chrêmes? Mais alors Clinias n'est pas encore parti au début de la pièce; et s'il n'est pas parti, l'auteur doit nous indiquer les motifs qui le déterminent à partir. Or l'acte V de Térence contient deux scènes où Chrêmes reproche à Clitiphon ses amours (3). Il y a tant de rapport entre le ton de ces deux scènes et celui des trois premiers actes, où l'esprit de Ménandre se fait plus particulière-
(1) Mcincckc, IV, p. 110. Voir aussi le fragment ii, p. 111.
(2) Ibid., p. 111.
(3) Scènes II et vu.
ment sentir, qu'elles ne peuvent être qu'une imitation. Nul doute que , dans Ménandre , Ménédème ne grondât son fils avec la même dureté que Chrêmes montre envers le sien. Les reproches du vieillard portant sur l'amour que Clinias témoignait à Antiphile , il est vraisemblable que le spectateur était d'abord mis au courant de cet amour à l'aide d'un récit , ou même en était rendu témoin. Ainsi : exposition de l'amour des deux jeunes gens; reproches de Ménédème à Clinias ; résolution prise par Clinias de quitter sa patrie; conseil que lui donnait Chrêmes de ne la point quitter ; départ du jeune homme ; regrets de Ménédème qui se punissait par un travail pénible ; conversation entre Chrêmes et lui ; puis retour de Clinias : telle devait être la première partie de la pièce de Ménandre.
Dans la seconde partie , Têrence nous montre Clinias redoutant d'aller chez son père , et demandant l'hospilalitê à Chrêmes ; Syrus le rassurant sur la conduite d'Antiphile pendant son absence; Antiphile et lui se saluant et s'embrassant [teneonete, Antiphila (1)?) sur le seuil ^ de la maison de Chrêmes ; il nous montre encore Chrêmes allant , après le repas qui s'est donné chez lui , rendre visite à Ménédème et lui annoncer le retour de son fils ; Ménédème joyeux , tout prêt à se ruiner pour Bacchis et consentant à se laisser duper ; et, pour terminer le troisième acte , Antiphile reconnue. Or tout fait supposer que cette marche était aussi , à quelques différences près, celle qu'avait adoptée Ménandre. En effet , il est naturel que Clinias, qui ne connaît pas les dispositions de son père , et le croit toujours irrité , ne veuille point paraître tout d'abord devant lui. Il n'est pas moins naturel qu'il envoie Syrus chercher Antiphile, et que, Syrus arrivant le premier, il l'interroge sur sa maîtresse.
(1) Acte II, scène m.
Réponse de l'esclave. « Elle était pendue à sa toile et tout entière à son travail ; auprès d'elle une petite servante, qui filait aussi, pauvrement vêtue (1). » Antiphile arrivait, et alors s'échangeaient les douces paroles conservées par Térence. Peut-être aussi ce vers : « Le caractère de l'homme se connaît à sa conversation (2) » était-il adressé par Clinias à la jeune fille qui le frappait par son langage naïf et sincère (3). Ensuite avait lieu le repas, comme le témoigne ce passage : < Après le banquet, je servis les amandes, et nous attaquâmes en même temps les grenades (4). » Chrêmes de là se rendait chez Ménédème, et l'excellent père pouvait bien s'écrier, dans sa joie, qu'il mettait toute sa fortune à la disposition de son fils ; ce qui faisait dire à Chrêmes : « Tout père est excessif dans ses sentiments (5). » Mais ne voyant à Clinias qu'une maîtresse discrète et modeste , il n'avait pas besoin de se mettre immédiatement en dépense et de provoquer les fourberies de Syrus. Chrêmes rentrait chez lui, quand Sostrate, sa femme, l'arrêtait pour lui apprendre qu' Antiphile leur appartenait et qu'elle était leur fille. Alors, sans doute, on prévenait Ménédème, on convenait de la dot, on célébrait le mariage, et la pièce était terminée.
Que cette reconstruction de L'Héautonlimorumenos soit irréprochable, je n'ose m'en flatter. Un travail de ce genre n'est jamais qu'une conjecture. Mais si , tout en condamnant quelques détails, on avouait que la vérité a été saisie dans ses traits généraux , Syrus serait bien mal partagé; et, en dépit de l'illusion qu'il nous fait
(1) Meinccke, IV, fragment m, p. 111.
(2) Mcineckc, ibid., fragment iv, p. 111.
(3) Dans Térence, c'est Bacchis qui adresse ce vers, ou l'équivalent de ce vers, à Antiphile, acte II, scène m, vers 4.
(4) Mcineckc, t6<J., fragment vu, p. 112.
(5) Ibid., fragment v, p. 111.
dans la pièce latine, où il joue un rôle si actif, il faudrait convenir qu'il n'était guère, dans la pièce grecque, qu'un accessoire indift'érent.
L'esclave de Térence a un double caractère. D'abord il est, comme nous l'avons vu, le centre de l'action; ensuite, il a partout les mêmes mœurs et la même allure : fourbe, voleur, impudent, il n'a qu'une chose en tète, c'est de tromper le vieillard auquel il appartient pour servir son jeune maître. Il est certain que Ménandre a fourni ce type à son imitateur ; mais il serait téméraire de croire que tous les esclaves sont, chez lui, marqués du même sceau, et qu'ils sont tous des drôles comme dans Térence. On n'a qu'à lire les fragments du (?o//ier(l) pour se convaincre du contraire. Aulu-Gelle raconte une scène de cette pièce : « La fille d'un homme sans fortune a été déshonorée par son amant pendant une fête nocturne; le père n'en sait rien, la fille passe pour vierge : cependant elle est devenue enceinte ; l'heure de sa délivrance approche. Un esclave honnête et probe, qui ignore le déshonneur de la fille de son maître et sa position, s'arrêlant devant la maison, entend les gémissements et les plaintes de la malheureuse dans les douleurs de l'enfantement. La crainte, la colère, le soupçon.
(l) Meinecke, rv, p. 189, le Collier. Poinsinet de Sivry conjecture ingénieusement que le titre de cette pièce est un titre métaphorique, signifiant l'esclavage conjugal, comme oij dit en France le collier de misère. Ce que Ménandre appelle collier, dit-il , Corneille l'appelle chaîne dans ces vers énergiques de sa première jeunesse :
Cette chaîne qui dure autant que notre vie, Et qui devrait donner plus de peur que d'envie, Par un destin funeste, attache trop souvent Le contraire au contraire et le mort au vivant.
(Poisinet de Sivry, trad. d'Aristophane, t. iv, p, 324, 3â5.)
Pour moi, je crois que ce titre est pris dans le sens propre, et signifie simplement un collier donné par un vieillard à sa jeune servante, ce qui la fait chasser de la maison et jette la discorde dans le ménage.
la pitié, la douleur s'emparent de lui, etc. (i) » Plus loin, ce même esclave déplore le sort de son maître en des termes qui montrent toute l'affection qu'il lui porte (2). Ailleurs un esclave prononçait les paroles suivantes : « Ma patrie, mon asile, ma loi, ma règle du juste et de l'injuste, c'est mon maître : ce n'est qu'auprès de lui seul que je puis subsister (3). » Voilà encore un esclave probe et honnête, et qui n'a rien à démêler avec les valets fripons de Térence.
Que conclure de ce qui précède ? Que Ménandre n'avait pas conçu le personnage de l'esclave de la même manière que Térence, puisqu'il est démontré qu'il ne lui donnait pas toujours le même rôle ni le même caractère. Cette première conséquence en amène une autre, décisive pour la question qui nous occupe : c'est qu'il ne suffit pas , comme l'avançait Rochefort, de dédoubler une comédie de Térence, et de mettre ensuite le valet au milieu , pour avoir, à l'instant même , une comédie de Ménandre , et qu'il s'en faut de beaucoup que le système de l'un ait été invariablement le système de l'autre.
Non , ce n'est pas à cette mécanique du valet , occupant dans l'ouvrage un point immuable , qu'il faut demander le secret que nous cherchons. Quant à moi , je me fais une trop haute idée du génie de Ménandre, pour croire qu'il ait pu s'imposer une telle servitude, se couper les ailes, et s'étendre lui-même sur ce lit de Procuste. Non, il n'a pu écrire sur ce triste plan, je ne dis pas le nombre immense de comédies qu'on lui attribue, mais le quart seulement de ces comédies (4). Un poète
(1) Aulu-Gclle, édil. et Iraducl. Panckouckc, livre II, c. xxiii.
(2) Meinccke, fragments v, vi, p. 193, 194.
(3) /Wd., IV, fragments inccrt. lvi, p. 250.
(4) II débuta, au sortir do sa dix-liuilième année, sous l'archonte Diodes, ou mieux Sosiclèscl produisit cent huit ou cent neuf comëdics. Apol-
qui jetterait toutes ses pièces dans le même moule, et dans un moule aussi étroit , n'aurait pas à s'occuper du plan, qui se ferait de lui-même. Eh bien ! tout au contraire, Ménandre trouvait de la difficulté à construire une comédie, et il déclarait, comme plus tard Racine, qu'une fois son plan achevé , bien qu'il n'eût pas écrit un seul vers, il se croyait arrivé au terme de son ouvrage (1). Ses plans étaient donc variés, et le principal rôle dévolu à tel ou tel personnage , suivant le tableau qu'il voulait tracer. Tantôt c'était un mari malheureux (2), tantôt un amant brutal (3) , tantôt un superstitieux (4) , un poltron (5), une courtisane (6), tantôt même un esclave (7). De cette manière, chacun se trouvait à sa place ; les rôles importants n'étant plus sous la pression obligée de l'esclave, l'action marchait plus librement, et la moralité s'en dégageait mieux.
Néanmoins toutes ses comédies avaient un fond commun, mais un fond souple, élastique, et, déplus, in-
lodore, dans ses Chroniques, n'en comptait que cent cinq. Aulu-Gelle {Nuils attiq,, liv. XVII) nous a conservé les vers de ce grammairien sur Ménandre :
Hpà; roîîiv txarov irivrî ypi'^ai Spiftcizai
£^At1C£, -TTtVTlQXOVTa X7.1 OUOtV «TÛV.
(1) Un ami de Ménandre lui disait un jour : Les fêtes de Bacchus approchent, et vous n'avez pas fait encore votre comédie? Ma pièce est faite, lai répondit Ménandre, j'en ai le sujet et la distribution; il ne me reste plus qu'à la mettre en vers.
(Plutarque, OEuv. raor., l€$ Athéniens illustrés par les lettres , trad. Ricard.)
(2) Le Misogyne, Meinecke, iv, p. 163.
(3) L'Amant haï, ibid., p. 168. — La Fille à qui on a coupé les che^ veux, ibid., p. 18o.
(4) Le Superslilieux, ibid., p. 100.
(5) Le Poltron, ibid., p. 223.
(6) Thaïs, ibid., p. 130. — Phanim, ibid., p 217.
(7) Le deux fois trompeur, p. 105.
téressant par lui-même : c'était l'amoui'. « Toutes les comédies de Ménandre, dit Plutarque, ont un ressort commun, qui en est comme l'âme et l'esprit; je veux parler de l'amour. Il a été un des plus fidèles adorateurs de ce dieu, et singulièrement initié à ses mystères (1). Il a parlé de cette passion plus philosophiquement qu'aucun autre poëte. Il peint d'une manière naturelle , mais admirable, le caractère des amants » (2). Ovide rend le même témoignage :
Fabula jucundi nulla esl sine amore Menandri, Et solct hic pueris virginibus que legi (3).
Ce n'est pas tout. Nous avons une inscription grecque qui nous apprend que « les drames de Ménandre étaient tous terminés par un mariage » (4). Et Plutarque affirme
(1) Suidas rapporte qu'il était très-passionné pour les femmes, «rpl yvvaTxaj îxfiiavtTTaTOî , (M. Raoul-Rochcttc , Vie de Ménandre, p. 9, note). Dans Alciphron, Glycère écrit à Bacchis pour la prier de ne pas lui enlever Ménandre, son amant, qui se rend à Corinthc, moins peut-être pour voir les jeux Isthmiques, que pour se trouver auprès de Bacchis; car il est, dit-elle, d'un tempérament très-amoureux. (Alciph. , liv. II, lettre 2; Leipsig, 1798.)
On trouve dans l'Anthologie, Tinscription suivante :
E^pfSv fxèy 9rY)crai ffùv Épotrc <fiAu as., Mt'vxvSpi, Cl 7vÇùy Ètc'Aii; Bpyiot. rtpTcvà. Gioû' ^TiXof S' (I tfoûiav atit Otàv, inno-rt xat vOv 2y)y popyjjy xartcïwy avrîxa ttàif et «piXit.
{Anth. de Brunck, IV, p. 235, DLXI.)
(2) Plutarque, Œuvres morales, de l'Amour et de ses effets, fragment. (Traduction de Ricard.)
(3) Ovide, Tristes, liv. II , vers 369, 370. On peut citer Philoslratc à ce sujet :
Âoxit; Si poi /i^iTi ei»wiaxio' nt iTvat' îràvTû>« >àp xi» rZ Epurt ?Our; , »mÎtc Arrix>î' T«î yô.p ir«vvvxf^«î x«i ràj iopr^ç, xal rà. M/yavIpow ipiptu-m owx iv «otc
(Episl. 42, p. 933.) Voir aussi V Anthologie de Brunck, III, p. 174.
(4) Cctle inscription se trouve sur un marbre du rausiM' de Turin. Elle
positivement la même chose : « On ne voit point, dit-il, dans les comédies de Ménandie, des amours infâmes ; la séduction des jeunes personnes s'y termine ordinairement par le mariage. S'il y introduit des courtisanes impudentes et effrontées, les jeunes gens sont affranchis de ces liens honteux, ou par dés remontrances sévères, ou par leurs propres remords. Si elles ont des sentiments honnêtes , et qu'elles paient d'un retour sincère la tendresse de leurs amants , ou elles retrouvent un père légitime qui les reconnaît, ou l'on prescrit à leur amour un délai suffisant pour le changer en une liaison plus honnête » (1). Ainsi, en résumé, deux jeunes gens qui s'aiment, et dont l'affection mutuelle est contrariée par certains obstacles ; l'aplanissement des difficultés et l'union des amoureux , voilà le plan général des pièces de Ménandre , le cadre dans lequel presque toutes entraient.
Cette forme donnée par Ménandre à la comédie est aussi celle que lui donna Molière (2) , premier trait de ressemblance entre ces deux génies. Je signalerai les autres , et ils sont nombreux , à mesure que l'occasion s'en présentera.
est donnée par Brunck, et, suivant Meursius, c'est la même qui fut gravée sur le tombeau du poëte :
iaticàv iwpov {pairos ôpâ$, Scip^va Beirpoiv,
Ta» Si Méiwvôpov, àtl zpâra. izuxa^oa.tvov.
OZit/.' àp' oLyQpâitovç tÀapèy ^iov t^têîxcc^f»,
liSùvai «rztivir,» Spâ-iiam. irôtii yôtptw.
[Ànthol. de Brunck, tome II, p. 235, DLXII.)
(1) Plutarqiie, OEuv. mor. , les Symposiaques, liv. V. (Même traduct.)
(2) La comédie de mœurs et de caractère, telle qu'elle fut conçue et exécutée par Ménandre, devait très-peu différer de la bonne comédie moderne. (M. R. llochette, Vie de Ménandre, p. xiv.)