CHAPITRE II
But et moyen d'action des personnages dans la Comédie de Ménandre.
SOMMAIRE
Position de la question. — Domaine de la tragédie et domaine de la comédie. — Trois poètes, trois systèmes tragiques chez les Grecs. — Euripide, peintre du réel, rapproche la tragédie de la comédie. — Il est l'avant-coureur des poètes de la comédie nouvelle. — Ménandre, peintre du réel par excellence, l'admire et Timite. — Nécessité et possibilité de voir le disciple à travers le maître. — L'habileté, moyen d'action des personnages d'Euripide. Ex. : The'sée, Oreste, Me'dée. Le bonheur, but des personnages de ce poète. Ex. : Andromaque, Iphigénie, Hécube et Polyxène, Admète et son père, Alceste, Hercule. — Conclusion.
Le cadre des comédies de Ménandre est connu. Maintenant , quel était l'esprit des personnages qui le remplissaient ? Quel but se proposaient-ils , et comment arrivaient-ils à ce but? D'abord, il y avait le but particulier auquel tendait chaque personnage suivant ses goûts, son caractère et sa position , et qu'il atteignait par les moyens que lui suggérait sa passion ou les circonstances dans lesquelles il était placé. A ce but particulier de chaque personnage répondait le but particulier de chaque comédie ; car chacune des pièces de Ménandre prouvait, ou voulait prouver, une vérité morale, et donnait une leçon de conduite. Comment atteignait-elle ce but? W. Schlegel nous l'apprend : « La nouvelle comédie se soumet, dit-il, dans sa forme aux lois du sérieux ; elle
rejette tout ce qui serait contradictoire, tout ce qui pourrait annuler son but ; elle cherche à former un ensemble lié , elle a son intrigue et son dénoûment de même que la tragédie-, elle entrelace pareillement les incidents, comme causes et effets réciproques , sans les diriger, il est vrai, vers une idée relevée, mais en les prenant tels que l'expérience nous les donne » (1). Mais ce que je me propose de rechercher ici, ce n'est ni le but particulier de chaque personnage , ni le but particulier de chaque comédie ; cette recherche ne serait ni intéressante , ni utile; d'ailleurs elle n'est pas possible, puisque nous manquons des documents nécessaires. Une seule chose est intéressante et utile, une seule chose est possible : c'est de quitter le particulier et les détails, pour entrer dans les vues générales. Les personnages de Ménandre, en poursuivant tel ou tel but, en poursuivaient, à leur escient ou à leur insu , un autre plus éloigné, qui était leur vrai mobile, et par rapport auquel le premier n'était qu'un effet ; les différents moyens dont ils se servaient pour arriver à leur fin , rentraient aussi , plus ou moins , dans un genre unique ; et , quant aux comédies , le but particulier de chacune se rattachait à un but plus général, qui était le but général de la comédie de Ménandre. Or c'est à ce point de vue que je vais examiner la question. Présentement je m'occuperai des personnages , plus tard des comédies.
L'idéal est le domaine de la tragédie ; le réel celui de la comédie. L'idéal nous propose l'homme tel qu'il devrait être; le réel nous le montre tel qu'il est. L'idéal nous grandit ; le réel nous laisse nos véritables proportions : l'un est un rêve consolant et sublime; l'autre n'est que la vérité, la triste vérité. Il y a eu en Grèce trois grands poêles tragiques : Eschyle, Sophocle et Euripide.
'1) Court de liUcralure dramatique, leçon vu.
Eschyle s'est élevé jusqu'au grandiose ; Sophocle est resté dans l'idéal ; Euripide est descendu jusqu'au réel. Les deux premiers ont peint le beau ; le dernier a surtout enseigné l'utile ; et l'on sait combien Aristophane Ta plaisanté sur cette direction. Eschyle et Sophocle représentaient leurs personnages aux prises avec le destin , et ils leur donnaient pour arme la vertu. Euripide mit les siens en lutte avec le hasard ou avec leurs semblables , et leur donna pour arme l'habileté. Enfin , les uns ne faisaient agir leurs héros qu'en vue du devoir ; l'autre fit agir les siens en vue du bonheur. Mais le bonheur et l'habileté sont les deux pùles de la comédie; Euripide, qui en fit les deux pôles de son système tragique , fut donc par cela seul « l'avant-coureur de la nouvelle comédie; aussi les auteurs de cette classe l'ont souvent vanté, et la plupart se sont avoués ses disciples (1). »
La nouvelle comédie est tout entière dans la peinture du réel ; et Ménandre se fit en ce genre une brillante renommée. Manilius dit « qu'il montra la vie à la vie (2). » Aristophane le grammairien doute « si la vie a imité Ménandre, ou Ménandre la vie (3). » Malheureusement il ne nous reste de lui que des lambeaux , et ces lambeaux ne suffiraient pas pour nous donner une idée de la manière dont ses personnages marchaient au bonheur à l'aide de l'habileté. Nous pourrions, il est vrai, obtenir indirectement cette connaissance en consultant Molière, dont la comédie, nous l'avons vu, ne diffère pas beaucoup de celle de Ménandre. Mais, sans sortir de l'antiquité, nous avons un moyen de trouver à peu près ce que nous cherchons. Consultons Euripide : < Ménandre, ditQuintilien, Ta singulièrement admiré, comme
(1) W. Schlegcl, Cours de litléralure dramalique, leçon vu.
(2) Aslronomicon, 1. v, vers 469.
(3) Fabricius, Bibliolh. Grccq., Il, \iii, p. 455.
il le témoigne souvent , et même imité , quoique dans un genre différent (1). » On a signalé jusqu'à dix-neuf passages de Ménandre, empruntés textuellement à Euripide (2) ; c'est qu'en effet Ménandre , comme cela se pratiquait chez les anciens , ne se fit pas faute de copier ses modèles (3). » Mais la copie n'est jamais aussi étendue que l'imitation , qui , ne prenant la livrée de personne et restant toujours originale, a, pour ainsi dire, ses coudées franches. Ménandre a donc dû imiter Euripide bien plus qu'il ne Ta copié ; et nul doute que cette imitation n'ait porté aussi sur le caractère et la conduite générale des personnages.
Les pages qui vont suivre serviront à mettre cette idée en lumière ; bien que consacrées à Euripide , elles ne seront point perdues pour Ménandre ; mais elles permettront d'apercevoir distinctement, sous le point de vue que j'ai indiqué , le disciple à travers le maître.
Le système de l'activité libre , où l'homme , en pleine possession de son intelligence et de sa volonté , se fait à lui-même son propre sort , apparaît manifestement dans les Suppliantes. Les sept chefs sont morts sous les murs de Thèbes. Adraste, roi d'Argos , qui les y avait conduits , après avoir vainement redemandé leurs corps à Créon , vient supplier Thésée de parler ou d'agir en sa faveur. Mais Thésée n'accorde pas sa protection légèrement. Il fait subir au roi d'Argos un interrogatoire
(1) Inst. Oral., 1. X, c. i.
(2) Mcinccke, IV, Epimelrum, ii, p. 705.
(3) Un certain Cœcilius prétendit que le SuperstUieux de Ménandre n'était qu'une copie littérale de l'Augure d'Anliphane, mais celte assertion est trop ridicule pour avoir aucune valeur.
D'un autre côté, le grammairien Aristophane avait comjwsé un Traité des Emprunt» de Ménandre. Kniin , Latinus, d'autres disent Oalinus , avait écrit un ouvrage en six livres : « IIip» rwv o^x tûi'wy MévavJfou. w (Fabricius, loc, cit., p. 4SG.)
en règle , et le convainc d'avoir manqué de prudence. Adraste , qui ne s'en croit pas moins digne de pitié , renouvelle ses prières. Il ne connaît pas le Thésée d'Euripide. Le héros le tance vertement , et lui fait sentir toute rénormité de sa sottise ; puis il lui démontre qu'il ne peut aller à son secours , sans être imprudent lui-même ; et il termine ainsi : « Adieu , laisse-nous ; si tu t'es engagé toi-même dans une mauvaise voie , il n'est pas juste de nous engager dans ta mauvaise fortune (1). » Mais voici venir Elhra , la mère de Thésée. Elle prouve à son fils qu'il est de son devoir et de son intérêt de s'armer pour Adraste. Thésée reste persuadé qu' Adraste a eu tort ; mais , comme la prudence lui semble exiger maintenant qu'il marche contre Thèbes , il se décide à la guerre , de peur de commettre une faute.
V Electre me semble une application plus sensible encore de ce système. Dans V Electre de Sophocle et dans les Clioéphores d'Eschyle, Oreste est placé sous l'influence immédiate de la divinité. Apollon lui a dit : Va , et tue ta mère et le tyran son époux. Il y va tout droit, avec la naïve assurance du fanatisme. Il se mçntre en plein jour dans la ville de Mycènes , à la porte même du palais , au risque d'être reconnu et tué. Mais quand un dieu a parlé et qu'on a la conscience d'être l'instrument de sa volonté , quand on a la foi , à quoi bon tant de précautions? Quels que soient les obstacles suscités par les hommes , ce dieu ne saura-t-il pas faire triompher ses oracles?
L'Oreste d'Euripide est un homme d'une époque plus avancée. Il n'obéit que pour la forme aux ordres d'Apollon ; car , au fond , c'est son amour pour son père et sa haine contre Egisthe , sentiments purement humains , qui le guident dans son entreprise. 11 a si peu la foi , qu'il ne
(1) Les Suppliantes, p. 424, traducl. de M. Artaud.
tue sa mère que par faiblesse et par entraînement. Le raisonnement remplace, chez lui, la croyance, et la froide habileté l'ardente énergie du fanatisme.
D'abord , il arrive de nuit, et se tient sur la frontière, afin de pouvoir se mettre en sûreté. Ensuite , son premier soin est de chercher sa sœur , afin de la prendre pour auxiliaire. Il la trouve: mais il n'est pas pressé de se faire reconnaître : ce qui lui importe bien davantage pour le moment , c'est de s'assurer du caractère d'Electre, de son état, de ses dispositions à l'égard de son frère, et de la sonder sur le meurtre qu'il médite. Certain du concours d'Electre et delà discrétion des femmes qui sont avec elle, Oreste veut maintenant connaître son époux par lui-même. Il veut voir aussi le vieux gouverneur de son père, qui peut le reconnaître sans danger; car quelle apparence y a-t-il que cet homme, qui a élevé l'enfance d'Agamemnon, veuille trahir sou fils? La reconnaissance a lieu en effet ; et Oreste, qui met tout à profit, l'interroge aussitôt sur ses ressources. Le vieillard lui répond de manière à lui laisser peu d'espérance; mais il lui annonce qu'il vient d'apercevoir Egislhe se rendant à un sacrifice en dehors de la ville. C'est une chance favorable qui se présente. Oreste ne la laisse pas échapper. Il demande le lieu où le sacrifice doit s'accomplir, en l'honneur de quelle divinité il est oifert, le nombre des hommes qui entourent Egisthe , s'il en est parmi eux qui puissent le reconnaître, comment il pourra s'approcher de son ennemi; enfin, où est sa mère, et pourquoi elle n'est point venue avec Egisthe. Ainsi, toutes les précautions imaginables pour réussir, Oreste les a prises; Egisthe, au contraire, n'en a pris aucune, puisqu'au lieu d'une troupe d'Argicns dévoués, il n'a autour de lui que des esclaves. 11 meurt victime de son imprudence, et la palme reste à l'adresse et à l'habilelé.
Il ne sem pas inutile de citer un troisième exemple. Qui croirait que Médée, la plus tragique peut-être des pièces d'Euripide, renferme tous les éléments d'une bonne comédie? Et pourtant tous ces éléments y sont, et à ce point que , si nous n'entendions par intervalle des cris déchirants qui nous brisent le cœur, nous ne saurions dire à quel genre de pièce nous avons affaire. Quel est le sujet de cette tragédie? C'est la vengeance que Médée veut tirer de Jason, ou, si l'on veut, c'est une lutte entre Jason qui a trahi Médée, et qui, connaissant son caractère, doit s'attendre à sa vengeance, et Médée qui veut le punir de sa trahison. Or Jason ne s'attend à rien : c'est un bon père de famille qui, n'étant pas méchant lui-même, ne peut supposer les autres méchants. Exilé de la Thessalie, et se voyant sans amis, sans ressources, il cherche les moyens de vivre avec honneur et de «pourvoir au sort (1) » de ses enfants. Un bon parti se présente : c'est Créiise, fille du roi de Corinthe ; Jason n'a point d'amour pour elle ni de haine contre Médée; mais il quitte Médée et s'unit à Créiise, parce que l'intérêt de ses enfants l'exige. Il aurait dû alors faire partir Médée ou, du moins, se tenir en garde contre elle; mais, je le répète, il ne s'attend à rien. Au contraire, il intervient pour qu'elle reste à Corinthe, et, dans le courant de la pièce, il fait tout ce qu'elle veut, et croit tout ce qu'elle dit.
Médée cherche à se venger ; mais ce désir de la vengeance ne va point jusqu'à la passion. Elle punira Jason, à la condition qu'il ne lui en coûtera rien à elle-même. Loin d'avoir mis de côté la prudence, elle n'a jamais été plus réfléchie ni plus avisée. D'abord il s'agit de savoir quelle espèce de vengeance elle tirera du perfide; le
(1) Médée, p. 171. Voy. aussi p. 157, 158.
choix fait, il s'agit de se ménager une retraite. « Eh bien ! soit : je les suppose morts. Quelle ville voudra me recevoir? sur quelle terre, auprès de quel hôte trouverai-je un asile sûr et inviolable? Non , ce plan est impraticable. Attendons encore un peu ; s'il s'offre à moi quelque abri sûr, j'userai de ruse.... (1) > Cet abri vient s'offrir quelques instants plus tard. Egée, roi d'Athènes, arrive à Corinthe. Médée lui raconte ses infortunes, et, le voyant ému , s'efforce de lui arracher une promesse d'hospitalité. Egée promet. Mais cela ne suffit pas ; Médée veut un serment, et le roi d'Athènes le prononce, en avouant « qu'elle fait preuve d'une grande prévoyance (2). » Sûre de l'impunité, Médée ne songe plus qu'à exécuter son crime. Elle avait eu précédemment une discussion violente avec Jason ; pour étouffer les soupçons qui avaient pu naître dans son esprit, elle feint de revenir à des idées plus sages , et d'entrer dans les sentiments bourgeois du héros. C'est alors qu'elle envoie à Creuse la fameuse parure qui la brûle avec son père, et qu'elle égorge ses enfants de sa propre main.
Certes, le destin et les dieux n'influent en rien sur la conduite de l'action. Jason et Médée sont livrés à euxmêmes, comme on l'est dans la vie , où la divinité n'intervient que rarement d'une manière sensible , et où l'homme , aux prises avec ses passions , avec la fortune, ou avec ses semblables , ne doit compter que sur sa propre habileté pour se tirer d'embarras. Jason se conduit comme un véritable Géronte : faible , crédule , imprévoyant, il est la proie d'une femme méchante, mais habile, qui ne livre rien au hasard, et à qui rien ne coûte pour l'emporter sur lui (3).
(1) Médée, p. 152.
(2) Ibid., i>. 165.
(3) I.M paroles finales prononcées par le chœur, « Jupiter dans TOljinpe
J'ai monlrc qu'un des traits distinctifs des personnages d'Euripide , c'est l'habileté : on va voir maintenant que le but auquel ils tendent est le bonheur. Regardez Andromaque. Ce n'est plus la femme que nous nous figurons en lisant Homère, Yirgile et Racine. Homère lui avait donné la noblesse , Yirgile y ajouta la piété ; Racine , enchérissant encore , fit d'elle une chrétienne, une sainte. Euripide, lui , la représente sous les traits d'une femme vulgaire. Il lui ôte ce culte persévérant du passé qui la consacre dans nos cœurs comme l'épouse fidèle d'Hector et la mère non moins fidèle d'Astyanax. H la montre comme se résignant à la position que la fortune lui a faite , et s'ar rangeant pour vivre le plus doucement possible : la chute d'ilion l'a li\Tée à Pyrrhus, elle s'en console; Pyrrhus l'a rendue mère de Molossus, elle aime Molossus comme elle eût aimé Astyanax ; enfin, elle pratique une plate mais utile indifférence; et, n'était Ménélas , qui vient la troubler dans ses petits arrangements , il ne manquerait rien a son bonheur.
Prenons ïphigénie. Ce caractère, que Racine éleva ^lus tard à une hauteur tout idéale, n'a rien dans Euripide qui nous frappe ni qui nous étonne. Ce n'est plus cette vierge héroïque qui , pleine d'une mâle et sublime résignation , accepte immédiatement le sacrifice auquel les dieux la condamnent ; c'est une jeune fille qui a toutes les raisons du monde pour aimer la vie, qui l'aime et descend aux plus touchantes prières pour qu'on la lui laisse. Fille du roi des rois , héritière d'une immense fortune , venue en Aulide avec l'espérance flatteuse d'épouser le fils de Pelée, il lui était trop dur de quitter tant de biens ; elle s'efforce de les retenir ; et ce n'est qu'après avoir vu l'inutilité de ses efforts qu'elle prend son parti
est le dispensateur des deslirufcs, etc., » ne résument nullement l'esprit de celle trnçédie où l'élément humain est le seul qu'on rencontre.
du sacrifice , et qu'elle se résigne à mourir. Cette marche est bien celle que suit la nature : tant qu'il nous reste une lueur d'espoir , si le bien qu'on veut nous arracher est grand et désirable , nous cherchons à le défendre , et nous ne le livrons que quand l'espoir a complètement disparu. Nous faisons de nécessité vertu; mais ce n'est pas là de l'héroïsme.
Hécube et Polyxène ne tiennent pas à la vie , et avec raison. Qu'importe à Hécube, qui a perdu Priam, Hector, tant de fils et tant de filles , qui a vu Troie livrée aux flammes , qui est esclave des Grecs , et qui gémit sous le poids de la vieillesse; que lui importe, dis- je, de vivre quelques jours de plus ? Au contraire , la vie lui est à charge , et elle demande la mort à grands cris. La jeune Polyxène , réclamée pour un sacrifice pareil à celui d'Iphigénie , n'a qu'un chagrin , c'est de quitter sa mère, à qui elle aurait pu servir d'appui et de consolation; mais , du reste , ne vaut-il pas mieux pour elle, la fille des rois, de mourir pure sur le tombeau d'Achille, que de vivre l'esclave et la concubine des Grecs? La mère souhaite le trépas , la fille y court avec joie ; c'est qu'elles n'ont rien à regretter.
La dernière heure d'Admète a sonné ; mais ce prince n'a aucune envie de mourir; et cela se comprend de la part d'un homme comblé de tous les dons de la nature et de la société. Admète voudrait que quelqu'un se dévouât pour lui. Il trouverait tout naturel que son père ou sa mère voulût mourir à sa place; mais il ne comprend pas que la vieillesse n'est point une raison suffisante, quand elle est douce et fortunée, pour engager à désirer la mort. Sa femme, Alceste, jeune, belle, et mère de deux enfants qu'elle adore , consent à se sacrifier. Voilà du dévouement , voilà de l'héroïsme ; mais encore , combien en coûte-l-il à Alceste de s'immoler, et avec quel regret de la vie embrasse-t-elle la mort ?
Hercule, le héros connu pour son grand cœur autant que pour sa force prodigieuse , après avoir, dans un accès de fureur envoyé par Junon, immolé sa femme et ses trois enfants, est en proie à une douleur qui n'a rien de grand ni de viril. Il est touchant , mais il n'est pas sublime. Un père de famille, qui aurait perdu ses enfants et sa femme coup sur coup, sans même être, comme Hercule , la cause involontaire de leur mort , arriverait facilement, dans l'expression de son désespoir, à des accents aussi pathétiques que les siens. Sans un ami qui survient à propos pour le soutenir et le consoler. Hercule serait incapable de supporter son malheur : sur dix pères de famille, combien y en a-t-il qui le supporteraient?
Il est inutile de prolonger davantage cet examen; je crois avoir assez prouvé ce que j'avançais, à savoir que les personnages d'Euripide, le plus souvent du moins , ne sont pas des héros , mais simplement des hommes , et que l'élément bourgeois domine dans leur caractère. Généralement, le fond de la pièce sur lequel ils se meuvent est comique , et dès lors eux-mêmes ne se proposent point un autre but que les personnages de comédie. Ils veulent être heureux ; en effet , ils aiment la vie , ils aiment la puissance , ils aiment les richesses ; ils aiment la tranquillité, le plaisir ; ils recherchent tous ces biens-là, et fuient tous les maux contraires avec ardeur. S'ils réussissent dans cette poursuite, ils veulent rester sur terre , et y rester le plus longtemps possible ; s'ils y échouent, personne n'est plus pressé qu'eux d'en sortir. L'habileté pour moyen , le bonheur pour but , voilà donc la vie des personnages d'Euripide; c'était aussi celle des personnages de Ménandre.