‹ Études sur la comédie de MénandreChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pussions et cnractères dans la comédie de !llénandi*e.

SOMMAIRE

Ménandre élève de Théophraste. — Il apprend de lui l'art de peindre les passions et les caractères. — Différence entre les procédés d'Aristote, de Théophraste et de Ménandre. — Essai de reconstruction des passions et des caractères , dont les traits sont épars dans les fragments. — Une seule passion , l'Amour. — Sa source. — Sa nature. — Sa force. — Exemples de sa force. — Caractères : Les Amants. — Les Concubines et les Courtisanes. — Les Vieillards avares. — Les Vieillards et les Esclaves. — Les Marchands d'Esclaves. — Les Chefs de Maisons de prostitution. — Les Entremetteuses. — Les Parasites. — Les Parasites et les Soldats fanfarons. — Les Cuisiniers. — Les Boulangères. — ( Les Festins ]. — Les Nourrices. — Les Sages-Femmes. — Les Magiciennes. — Les Devins. — Les Médecins. — Les Philosophes. — Les Marchands. — Les Pêcheurs. — Les Laboureurs. — Les Soldats. — Les Juges et les Arbitres.

J'ai examiné la comédie de Ménandre dans sa forme et dans son fond. Pour la forme, j'ai montré que cette comédie n'avait pas été jetée dans un moule étroit et uniforme, et que, loin d'avoir été l'humble servante de l'Esclave , elle s'était déployée librement et comme dilatée sous le souffle heureux de l'Amour, son ressort et sa vie. Pour le fond , j'ai montré que les personnages tendaient, au moyen de l'habileté, à la satisfaction de leurs désirs et de leurs passions ; mais qu'au delà de ce but immédiat, il y en avait un plus éloigné, le bon-

heur, dans lequel le premier s'absorbait , et qui était le terme suprême de tous leurs efforts. Enfin , j'ai montré que cette comédie , par cela même qu'elle était la comédie véritable, pouvait se résoudre en une théorie du bonheur, c'est-à-dire du repos et de la tranquillité sur cette terre, récompense bien douce, uniquement prŒîiise à la vigilance, à la raison et à la vertu.

Jusqu'à présent Ménandre n'apparaît que comme le disciple d'Épicure, que comme l'élève et l'imitateur d'Euripide. Il me reste à le faire connaître dans ses rapports avec un troisième maître non moins illustre que les deux premiers, Théophraste. Car, au rapport (le Diogène Laërce, ce fut Théophraste qui forma Ménandre (1). Mais il ne faut pas prendre le mot foiina dans un sens trop étendu , sous peine d'anéantir l'influence incontestable d'Euripide et d'Épicure. Théophraste forma Ménandre; cela veut dire que l'habile disciple d'Aristote donna au poète, vSoit de vive voix, soit dans son Traité de la Comédie, d'excellents conseils sur l'art de construire une pièce avec ordre et intérêt; qu'en lui enseignant à connaître les hommes, il lui avait peut-être appris à mettre en scène leurs ridicules et leurs défauts (2) ; en un mot , que , comme Èpicure et Euripide furent les maîtres de morale de Ménandre, Théophraste fut son maître de logique, et qu'il éclaira son esprit, comme les deux premiers avaient formé son cœur.

Ménandre avait pu voir et entendre Aristote. Tout au moins dut-il lire et méditer l'Étliique de ce philosophe, et cet admirable deuxième livre de la Rhétorique, où les passions, les conditions, les âges, sont peints avec tant de justesse et d'exactitude. Peut-être

(1) Diogène Lacrcp, livre v. 2.

(2^ Rochofort, premier Mémoire sur Ménandre , p. 185.

sa moit prématurée l'empécha-t-elle de connaitie le livre (les Caractères, que Théophraste composa sur la Un (Je sa longue carrière, et dans lequel il continuait et perfectionnait l'œuvre d'Aristote ; mais alors on peut dire qu'il le connaissait par avance ; car il est certain que Théophraste, longtemps avant d'écrire ce livre, avait traité des caractères dans ses leçons et dans ses ouvrages. On dit même que, dans le débit de ses leçons, il se rapprochait en quelque sorte de l'action théâtrale, en accompagnant ses discours des mouvements et des gestes analogues aux objets dont il parlait ; à ce point qu'un jour, en parlant d'un gourmand , il tira la langue et se lécha les lèvres. Or Ménandre profita de tous les deux, de Théophraste surtout, moins spéculatif et plus pratique que son maître ; et si Théophraste avait été un progrès sur Aristote, Ménandre fut un progrès sur Théophraste ; car les caractères qu'Aristole avait définis , et que Théophraste s'était étudié à faire reconnaître , Ménandre leur donna la vie : il les fit agir et parler.

Malheureusement , l'état de mutilation des fragments est tel qu'il ne nous reste que la peintme d'une seule passion, celle de l'amour; et quant aux caractères, il n'y en a qu'un petit nombre de reconnaissables et qu'on puisse recomposer , en rassemblant leurs traits épars dans les différentes pièces où ils figuraient. Quoi qu'il en soit , je ne veux avoir recours , pour cette reconstruction j ni à Térence qui affaiblit les caractères de Ménandre, ni à Plante qui les exagère, quand il se mêle de les imiter (1). Deux ou trois vers, que dis-je? un trait , un mot de Ménandre suffiront souvent pour révéler l'intention du maître et donner la mesure exacte de ses personnages. La lâche est difficile, car Mé-

1^ Je donnerai, dans le chapitre Vil, intitule : « Génie de j[|iénandre, son inQuence, sa gloire, » les preuves de ce que j'avance ici.

nandre n'est plus qu'une ombre; mais cette ombre est grande encore, et elle saura se sauver elle-même.

L'Amour.

A quoi tient l'amour? « A quoi tient le pouvoir qui vous subjugue? A la beauté, dites-vous? Chanson que cela ! S'il en était ainsi , tous les hommes seraient épris du même objet : les yeux jugent partout de même. Mais, dites-vous encore , il y a dans la possession même un certain charme qui captive. D'où vient donc que tel , qui jouit d'une femme , la quitte et la méprise , quand tel autre succombe à la séduction ? C'est l'occasion qui fait tout le mal , et le trait qui vous déchire, c'est en vous-même qu'il réside (1). »

Une chose qui porte à l'amour, c'est la musique : « La musique est chez beaucoup de gens un actif stimulant de l'amour (2). »

L'amour est un être aveugle et qui nous aveugle nous-mêmes : « L'amour, de sa nature , est sourd aux conseils ; comme enfant et comme dieu , il se soustrait à l'empire de la raison (3). » — « L'amour est la seule chose qui résisté à la raison (4). » — « 11 n'est personne à qui l'amour n'offusque la raison, et l'homme le plus sensé; et l'homme le plus faible d'esprit sont également exposés à ce malheur (5). >

L'Amour est le plus puissant des dieux. « L'Amour n'est-il pas le plus grand des dieux? N'est-il pas de beaucoup le plus honoré, puisqu'il n'est personne, si serré, si

(1) Incert., fragm. xiv, p. 236.

(2) Le Trésor, fragm. ii, p. 138.

(3) Leg Cousins, fragm. i, p. 86.

(4) Incert., fragm. cxcvi , p. 2T7. Molière, dans le Misanthrope :

Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. (Act. I, se. 0

(5) L'Andrienne, fragm. i, p 81.

austère qu'il soit , qui ne sacriûe à ce dieu une partie de son bien? Nous donc, pour qui la vie a des douceurs, et qui sommes jeunes encore, c'est notre affaire de lui payer tribut; quant à ceux qui commencent l'épreuve de la vieillesse, ils payent les intérêts du temps (1). » — « 11 faut que l'Amour soit le plus puissant des dieux, puisqu'il force les hommes , qui ont juré par tous les immortels, de se parjurer pour lui (2). » — « Ma maîtresse, nulle puissance ne l'emporte sur l'Amour : Jupiter même, qui règne sur les dieux habitants de l'Olympe, n'est qu'un esclave de l'Amour (3). »

Non, rien n'est plus fort que l'amour. « Par Minerve! mes amis , s'écrie un personnage , je ne trouve rien de comparable à ce qui m'arrive ; car enfin , cherchons quelque chose qui détruise rapidement. Un orage ? Mais pendant qu il se forme, qu'il s'avance, qu'il éclate, qu'il renverse, un siècle se passe. Une tempête sur mer? Mais elle laisse le temps de dire : Par Jupiter sauveur ! tiens bien les cordages ! et d'attendre une seconde et une troisième vague ; si même l'on fait naufrage , on se sauve sur un débris; mais moi je n'ai touché, je n'ai embrassé qu'une fois, et me voilà au fond de l'abîme (4) ! »

C'est l'amour qui fait du violent Thrasonide l'esclave d'une faible jeune fille (5) , et qui l'enchaîne dans un respect invincible pour celle dont il brûle de jouir, et qu'il n'ose cependant toucher (6). C'est l'amour furieux, l'amour plein de flamme et de désirs , qui égare Polé-

1 Le Trésor, fragm. i, p. 137.

(2; Les Femmes qui dtnent ensemble, fragm. iv, p. 203.

(3) Le Uéros, fragm. i, p. 128.

(4) Incert., fragm. vu, p. 231.

(5) L'Amant haï, fragm. m, p. 169.

(6; Ibid., fragm. v, p. 170.

mon et lui fait porter la main sur la maîtresse qui l'a dédaigné; et c'est l'amour repentant qui attendrit le cœur de ce dur soldat, le pousse à genoux, lui arrache des cris avec des larmes , et lui fait demander son paidon comme un humble enfant (1). Enfin, c'est l'amour qui porte la Leucadienne à se donner la mort. D'abord , « elle tarde parce qu'elle se possède encore ; c'est toujours par des larmes qu'une femme débute dans la souffrance (2). » Mais succombant à son affliction, elle monte sur le rocher déjà célèbre par l'aventure de Sapho , et se précipite dans la mer (3).

Cette peinture de l'amour sera une préparation ii celle des amants.

Le» Amant».

< Si quelqu'un, dit Ménandre, se figure qu'un amant soit sensé, chez qui soupçonnera-t-il donc de la démence (4)? » — « Si vous ôtez la hardiesse à un amant, c'en est fait; il faut le reléguer parmi ceux qui ne sentent rien (5). » — « Rien n'est facile à persuader comme

(1) La Fille à qui on a coupé les cheveux, fragm. iv, v, p. 185.

(2) Incert., fragm. x\\, p. 237. Le Scholiastc d'Euripide, sur le 61^ vers des Phéniciennes : « Comment, dit-il, Jocaste pouvait-elle vivre après de si grands malheurs ? C'est que toute femme recule devant la mort. » (Meinecke, ibid.)

(3) La Leucadienne , p. 158, 159. Je ne crois pas que celte Leucadienne soit Sapho elle-même , parce qu'une pièce dont Sapho serait l'héroïne ferait exception dans le thëâtre de Mënandre , où l'on ne trouve pas une seule comédie historique ni mythologique; et parce que, s'il avait voulu célébrer les amours et la fin tragique de Sapho , il aurait intitule sa pièce non pas xtvxa^îa, mais Sancpù, comme fit plus tird Diphile. (Meineckc, p. 409. ) D'ailleurs, Meinccke doute fort que l'argument de Servius , qui seul autoriserait à voir Sapho dans cette Leucadienne, soit tiré de la pièce de Ménandre : Nùm verà omnia ista quas de Phaone tradil Servius ex Menandri fabula adumbrata sint dubilare licel.

(4' Les fêles de Venus ou Aphrodisies, fragm. i, p. 93. (5; Le Tré$or, fragm. m, p. 138.

un homme qui aime (1). » — « Aucun amant ne peut souffrir d'être dédaigné (2). »

Celui-ci «aime, dit-on, beaucoup la musique, et il apprend toujours des airs voluptueux (3). » — « Une courtisane, richement vêtue, ne le quittait pas d'un instant (4). » — « Après être resté quelque temps, il accourt en disant : Je t'ai acheté des colombes (5) ; » et il ajoute : « J'ai là une robe qui n'a rien de viril, mais je vais chez des femmes (6). » Mais « au nom des dieux, Onésime, est-ce que le fils de ton maître, qui aimait la musicienne Abrotonie, ne l'a pas épousée dernièrement? — Sans doute (7). »

Pour vous, a ô Moschion, lorsqu'aux petites Panathénées la mère de la jeune fille vous vit conduisant sur un char la procession à travers la place publique (8), » ne montrâtes-vous pas un violent amour? — « J'aimais, je l'avoue, et maintenant j'aime encore (9) ; » et, s'il le faut, «j'en jure par cet Apollon et par les portes que voici (10). » — « 0 nuit! disiez-vous; car, de toutes les divinités, tu es celle qui favorise le plus les plaisirs de Vénus (11). » Vous frémissiez d'impatience, « tant il est cruel d'attendre (12) ! » — Il est vrai ; mais aujourd'hui

^1) Le Naulonnier, fragm. iv, p. 175.

(2) Incert., fragm. ccxv, p. 282.

(3) Le Joueur de cithare, fragm. vi, p. 150.

(4) Incert., fragm. ccxxvui, p. 284.

(5) La Concubine, fragm. m, p. 182.

(6) Incert., fragm. clxxxix, p. 276.

(7) Ibid., fragm. cccxii, p. 300.

(8) L'Enfant supposé, fragm. i, p. 211.

(9) Incert., fragm. dxu, p. 333.

(10) Incert., fragm. ccxii, p. 281.

(11) Incert., fragment cxax, p. 278. C'est à propos de ce vers que Plutarque appelle Ménandre «vijp ipuriibi; [les Symposiaq. \

(12) Le Joueur de cithare, fragm. vu, p. 150.

je suis au comble de mes vœux , et « si , comme je le crois, les dieux sont immortels, parce que leurs plaisirs sont inaltérables, leur immortalité m'est acquise, si rien ne vient troubler mon bonheur présent (1). » Ainsi donc, « si c'est lui qui a violé la jeune fille (2) , » il a réparé sa faute en l'épousant, et il est heureux. 11 est heureux, puisqu'il possède celle qu'il aime, et que, de plus, il est dans la fleur de la jeunesse. Mais « il n'y a rien de plus à plaindre qu'un vieillard amoureux, si ce n'est un autre vieillard amoureux; car celui qui veut jouir des douceurs que l'âge lui refuse, comment ne serait-il pas à plaindre (3). »

Les Concabines et les Courtisanes.

La pièce qui a pour titre la Concubine ne présente aucun fragment propre à caractériser ce personnage. Mais en voici un tiré du Faux Hercule, et qui est assez précieux : « Ces deux sœurs ont perdu leur mère; et elles sont soutenues par la concubine de leur père, qui avait rempli auprès de leur mère les fonctions de servante (4). » Les fragments et les pièces sur les courtisanes ne manquent pas. Tenez, « voici une prostituée qui éclate de rire (5). » — « Une autre sortait du bain,

(1) Vers de l'Andricnne de Tércncc (act. V, se. \], traduits liltôralement, suivant Donat, de l'Eunuque de Mênandre. Voyez l'Eunuque, frag. vil, p. 125.

(2) Les Àdelphes, fragm. vi, p. 70.

(3) Les fêles de Vulcain, fragm. m, p. 220.

(4) La Concubine, na»a//i, p. 182; le Faux Hercule, fragm. m. p. 224.

(5) ïncerl., fragm. ccxciv, p. 295. Les concubines étaient ordinaironient des captives ou des esclaves acfietêcs à prix d'argent, et soumises aux ordres de l'épouse. Les femmes grecques, loin de voir en elles des rivales, ne regardaient leur grand nombre que comme un accroissement de puissance. Les courtisanes étaient des femmes étrangères, Çiv*i, de condition libre, exerçant librement leur métier dans certaines limites et dans certains lieux. (Robinsnn. Ànliq. grecques, II, xi.)

et portait une robe transparente (1) » toute parfumée de « telinum (2). » — « Tu m'as acheté de très-beaux bracelets (3), » dit-elle à son amant. Puis : « L'objet que tu m'as donné est d'or; j'aimerais mieux qu'il fût incrusté de pierres précieuses, il serait vraiment beau alors (4). » — « Que n'étaient-ce des émeraudes et des cornalines (5) ! » ou « une sardoine-onyx (6) ! » Écoutez les plaintes de cette femme qui a une courtisane pour rivale : « 0 Pamphile! dit-elle, il n'est pas aisé à une femme libre de lutter contre une prostituée ; elle a plus de méchanceté, elle sait plus de ruses, elle ne rougit de rien, elle flatte davantage (7). » Écoutez encore ces paroles : « Jamais une courtisane ne s'est souciée de bien faire, puisqu'elle ne gagne sa vie qu'en faisant le mal (8). » Ainsi une concubine peut faire le bien, témoin celle qui nourrit les deux filles de sa maîtresse; mais une courtisane ne le fait jamais. Or Ménandre avait signalé au mépris public quelques-unes d'entre elles : Hymnis (9), Phanion (10), Glycère (11) et la fameuse Thaïs. Cette dernière fut re-

(I) Incert., fragm. ccxli, p. 287.

i2) Ibid., fragm. cccxuu, p. 306. Ce parfum, très en usage du temps de Ménandre, était composé d'huile, de glaïeul, de mélilot, de miel, de marum et de marjolaine.

;3j Le Dépôt, fragm. viii, p. 184. Ces bracelets étaient en forme de serpent; aussi le grec dit-il : è<pui.

(4) L'Enfant, fragm. m, p. 181.

(5) Ibid., fragm. iv, p. 181.

i6) Incert., fragm. cccxlvii, p. 307.

(7) Ibid., fragm. xxxvi, p 245.

8) Ibid., fragm. cvii, p. 260.

(9) Hymnis, p. 200. Nom d'une courtisane inconnue.

(10) Phanion, p. 217, qu'on dit avoir été maîtresse de Ménandre.

(II) Glycère est mentionnée deux fois : 1» dans le Misogyne, fragm. n, p. 167; 2° Incert., fragm. xlvi, p. 248. Ces fragments sont indifférents.

Voici le premier :

« Bonjour Glycère. — Bonjour, il y a longtemps que je ne t'ai vue. »

prcsenlce comme le type même de la courtisane, d'après le témoignage de Martial (1). Properce nous dit que Ménandre en fit la maîtresse de tout le peuple athénien (2); et dans ses allusions à cette pièce, il nous donne la mesure de ce qui s'y passait. Il fait dire à une vieille corruptrice , à une Macelte du temps : « Prenez pour modèle cette opulente Thaïs que l'élégant] Ménandre introduit dans ses comédies, se jouant d'une troupe de valets fripons. Affectez les goûts de votre amant; s'il chante, ne manquez pas de l'accompagner, et que votre voix exprime jusqu'à son ivresse. Que votre portier ne sommeille jamais pour le prodigue , et que les prières de quiconque n'a rien à donner le trouvent sourd et toujours endormi , fût-il sur la serrure. Quoique peu fait pour l'amour, un soldat enrichi n'est pas indigne de vos faveurs ; qu'un marin les obtienne, s'il vient les payer, ainsi que l'esclave stigmatisé qu'une fustigation publique et l'écriteau diffamant ont donné en spectacle. Ne voyez que l'or; ne voyez pas la main qui l'apporte (3). » D'après cela, toutes les classes de la société, et tout ce qu'il y avait de pire dans chacune d'elles , venait successivement frapper à la porte de Thaïs, qui n'admettait les gens qu'à prix d'or, leur extorquait jusqu'à la dernière obole à force de séductions,

Voici le second :

« Glycèrc, pourquoi pleures -lu? faut-il, ô ma bicn-aimcc, jurer par Jupiter Olympien, ou par Minerve, que j'ai déjà pris tant de fois à témoin de mes sentiments? »

Ménandre, en traduisant Glycère sur la scène, se vengeait de ce qu'elle l'avait trahi pour son rival Philémon.

(1) Hxc primùm juvcnuin lascivos lusit amores,

Nec Glycere, vcrè Thaïs arnica fuit. (Epicr. xiv, 187.)

(2) Turba Mcnandr» fucrat iicc Tliaidos olim

Tailla, iii quâ poptilus lusil Erichlhoiiius. (Eleg,. 1 u. .. > i

(3) Êleg.,\ w, 5, 42.

et les chassait impitoyablement dès qu'elle les avait dépouillés. On ne peut douter qu'il en ftit ainsi, en rapprochant du passage de Properce les vers suivants, où Ménandre indique sommairement son but : « 0 Muse , inspire-moi ! Il s'agit de peindre une de ces femmes insensibles et dures, qui réunissent cependant aux charmes de la beauté tout l'art de la plus persuasive éloquence; une femme qui outrage ses amants ou leur ferme sa porte ; qui demande sans cesse, ne considère personne, et ne s'occupe qu'à feindre (1). »

Les Vieillards avares.

Il semble que Ménandre ait infligé à un grand nombre de ses vieillards le défaut de l'avarice. « Je pensais, dit un personnage, que si le vieillard recevait de l'argent , il achèterait immédiatement une concubine (2) ; » mais il ne l'a pas fait ; « il est ladre et trop dur (3). » Voici maintenant quatre pièces où figurent des vieillards d'une avarice sordide. Dans l'Anneau, nous lisons ce passage : « Là-dessus , le méchant vieillard répéta qu'il lui en coûtait beaucoup de marier sa fille, quoiqu'il ait dans sa maison jusqu'à cinquante servantes (4). > II voudrait ne pas doter sa fille , et il paraît qu'il y réus-

(1) Thaïs, fragm. i, p. 131. Thaïs se rendit d'abord célèbre à Athènes, où elle eut autant d'amants que d'admirateurs. Puis elle alla en Asie auprès d'Alexandre qu'elle sut captiver. Elle assistait, dit-on, à l'orgie au sortir de laquelle le roi mit le feu à Persépolis. Plus tard elle devint la maîtresse de Ptolémce, qui la mit même au nombre de ses femmes quand il fut roi d'Egypte. Cette courtisane n'a pu être la maîtresse de Ménandre, puisque celui-ci, né en 34-2, n'avait que douze ans lors de l'incendie vrai ou supposé de Persépolis, arrivé en 330. Il est possible que Ménandre ait aimé une Thaïs, mais ce n'est pas celle-là.

(2) L'Incrédule, fragm. i, p. 87.

i3) Incert , fragm. ccxxxvii, p. 286.

(4) L'Anneau, fragm. i, p. 99.

sit, d'après ce qu'on vient lui annoncer plus lard : « Nous avons trouvé, lui dit-on, un prétendu, œcosite, qui ne demande pas de dot (1). » Sans dot! grâce sans doute aux beaux yeux de la jeune fille et aux désirs impatients du jeune homme. On se rappelle la comédie qui a pour titre le Bourru (2) ; Ménandre donnait au vieillard, qui y jouait le principal rôle, l'avarice en même temps que la brutalité. Trait de génie ! parce que la véritable brutalité procédant de la misanthropie, il est impossible qu'un homme qui n'aime pas ses semblables leur veuille du bien , et par conséquent les aide de son argent. Mais je ne sais si ce trait appartient en propre à Ménandre , ou s'il l'avait emprunté à Théophraste ; car Théophraste dit en parlant du brutal : < La première chose qu'il dit à un ami qui fait une collecte , c'est qu'il ne lui prêtera point d'argent : il va le trouver ensuite et le lui donne de mauvaise grâce, ajoutant qu'il le compte perdu. » Ce philosophe allait même plus loin, puisqu'il faisait du brutal un impie : « Le brutal, dit-il , est capable aussi de ne point prier les dieux (3). »

Le Trésor de Ménandre est perdu comme ses autres pièces , mais nous en connaissons le sujet , parce qu'il a été traduit par Luscius Lavinius, et que nous avons l'argument de la pièce latine. Voici cet argument : « Un

(t) L'Anmau, fragm. ii, p. 99. Nest-ce pas là le fameux « Sans dot! » d'Harpagon ! — L'œcosite était un magistrat qui exerçait ses fonctions gratnitement, mais s'en faisait un titre plus tard à des fonctions lucratives.

(2) L« Bourru, p. 106

(3) Les Caractères, de la Brutalité, ch. xv. Shaftsbury a dit de même, dans sa lettre sur l'Enthousiasme, qu'il n'y avait que la mauvaise humeur qui pouvait faire tomber dans l'alhéisme ; el Leihnilz admirait beaucoup celle pensée de l'auteur anglais, (llochcforl, Mcm. sur Thèoph., vol. d(fjà cité, p. 179.) Cependant toute misanthropie ne mène pas h l'avarice où à l'impiëté. Il faut ilislinguer entre le Smicriné de Mt'nandrc et VAIcin;te de Molière. La misanthropie du premier est celle du vice; la misanthropie du second est celle de la vertu.

jeune homme, qui avait dissipé follement son patrimoine , envoie un de ses esclaves au tombeau que son père s'était fait construire à grands frais de son vivant , et dans lequel , suivant les volontés du vieillard , on ne devait pénétrer que dans dix ans pour lui servir un repas funèbre. Mais un vieil avare avait acheté du jeune homme le champ où se trouvait le tombeau paternel. L'esclave ayant ouvert le tombeau avec l'aide de ce vieillard, y trouve un trésor avec une lettre. Le vieillard prétend que le trésor est à lui, qu'il l'a enfoui en cet endroit pendant une invasion, et il refuse de le rendre. Le jeune homme prend un juge , et le vieillard , qui réclame le trésor, parlant le premier, dit, etc. (i). > Maintenant , de ce vieillard il est rapporté que « il vécut pendant sept mois sans nourriture , avec une seule goutte d'eau (2) ; » sobriété vraiment digne d'un avare ! Il nous reste encore un autre avare, celui qui enfouit dans la terre un vase plein d'or. Qu'arriva-t-il à cet Euclion (3) ? Qu'arriva-t-il à cet Harpagon (4) ? Que son vase fut déterré, et son or volé. Alors « il jura de tuer celui qui l'avait déterré, dès qu'il le verrait (5). « Mais d'ici là que de tourments !

Les Vieillards et les EsclaTes.

Ce que j'ai dit plus haut sur le rôle des esclaves dans les comédies de Ménandre ne tendait pas à les exclure, mais seulement à les mettre à leur juste place Je ne doute pas qu'ils aient joué dans certaines pièces

(1) Ij! Trésor, p. 136.

(2) Ibid., fragm. iv, p. 138.

(3] C'est l'avare de Piaule, qui confie son or à une marmite.

'4) Harpagon confie le sien à une cassette, cette cassette aux beaux yeux.

(51 le Vase, fragm. ui, p. 208.

un rôle important, et même qu'il y en ail eu quelquesunes dont ils étaient les héros. Je sais que Galien rapporte « que l'excellent Ménandre introduisait dans ses comédies des Daves et des Gétas, qui pensaient n'avoir rien fait de bon s'ils ne trompaient trois fois leur maître (1). » Au nombre de ces esclaves devait être celui du Deux fois Trompeur (2) ; il est probable que ce fourbe, après avoir fait vœu de tromper trois fois son maître , n'y réussissait que deux , et était surpris à la troisième.

Écoutez ces deux esclaves qui s'entretiennent. L'un dit à l'autre : « Si tu as quelque moyen, dis -le moi, sinon , voici ce que j'ai trouvé : faisons semblant de nous haïr (3). » Il s'agit de « tromper deux vieillards absurdes (4). » — « Je t'attends au marché à l'huile (5). » Mais l'autre , plus sage , lui répond : « Quiconque sert un maître sans cœur et sans cervelle , et le trompe , ne commet pas un acte bien méritoire d'ajouter ainsi à l'extravagance d'un fou (6). » Néanmoins le premier persévère , et il vient nous apprendre que « son vieillard morveux a été mouché (7). » — « Ce vieillard dur et sévère (8) , » voici , dit-il , sa manière de parler : « Allons, triple animal, ranime les charbons (9). » — « Tu as ouvert la cruche , scélérat , tu sens le vin à dix pas (10). » — « On te mettra uncoUier autour du cou (1 1). »

{V Incerl.. fragm. dxiii, p. 333.

(2) Le Deua: fois Trompeur, p. 105.

(3) Incerl., fragm. cxli, p. 266.

(4) Les Pécheurs, fragm. xi, p. 77.

(5) Incerl., fragm. cccxxxu, p. 305.

(6) Jji Périnthienne, fragm. i, p. 187

(7) L'Enfanl supposé, frag. xiii, p. 215; c'est-à-dire qu'il a éJéCromp»'.

(8) Incerl., fragm. ccxxix. p. 28*.

'9) L'Arréphore, fragm. vu, p. 90.

(lOi L(i Tkcssaliennc, fragm. m, p. 13.'] (11) La Cariné, fragm. m. 145.

Une fois, il l'a fait, mais « je me suis délivré et me suis enfui seul (1). » Alors « je vous ai piqué une course comme jamais personne (2) , » allant , « comme on dit , plus vite qu'au pas (3). » On vint l'annoncer à mon maître , au bourru , car c'est lui , et , ne pouvant le croire, il se le faisait répéter : « Que dis-tu? — Que l'esclave est parti et s'est enfui à toutes jambes à Éleuthera (4). » Mais je l'aperçois; silence !

Le Vieillard : Oii est ton camarade ? — L'Esclave : « L'esclave est entré au logis portant des poissons (5). »

— Le Vieillard : « Drôle, je te trouve encore à la porte avec ton fardeau par terre? Nous avons reçu chez nous une bouche inutile, un malheureux, un propre à rien (6). » Oui , c'est « un paresseux , un nonchalant , une bouche inutile , un homme , il l'avoue lui-même , qui ne gagne pas ce qu'il mange (7). » — L'Esclave : « J'observe le temps passablement pluvieux (8). » — Le Vieillard : « As-tu déjà bu de l'ellébore, Sosie? — L'Esclave : Sans doute. — Le Vieillard: Bois-en donc encore; car tu es terriblement fou (9). » — « Tu vas te faire balayer (10). » Et le Vieillard, détachant la courroie qui retenait sa fiole de parfum, en ôte la fiole, et se met à frapper Sosie, en disant « qu'il trouble toute la ville avec ses cris (11). »

— L'Esclave ; « Il me prend vraiment pour une table

(11 La Thessalienne, fragm. iv, p. 134.

(2) Incert., fragm. ccxï, p. 283.

(3) Ibid., fragm. ccxxi, p. 283.

(4) Le Bourru, fragm. vi, p. 109.

(5) La Périnlhienne, fragm. vi, p. 188.

(6) Les Vendus, fragm. i, p. 196.

(7) Thrasyléon, fragm. iv, p. 139.

iS' Incert., fragm. cccvi, p. 299.

(9) L'Arréphore, fragm. v, p. 90.

(101 Incert., fragm. cccxxviii, p. 303.

(11) La Veuve, fragm. ii, p. 221 .

de cuisine (1), » moi, un Thraoe! — Le Vieillard : « Tu es un Thrace fort noble, acheté avec du sel (2). » (Il continue de frapper.) — L'Esclave : « Je m'assiérai ici, embrassant ce Loxias (3) ; » et il murmure : « Il me semble déjà, par les dieux, que je suis enfermé tout nu dans le cercle fatal pour en faire le tour et puis être vendu (4). » — « Si je sors de là, je n'ai plus rien à craindre jamais (5). »

Les Marchands d'EsclaTes.

Les marchands d'esclaves n'ont laissé qu'une trace dans les fragments. C'est le vers : « 11 l'emmena , et la fit vendre par le crieur (6). »

Les Chefs de maisons de prostitntion.

Il n'en reste qu'un vers cité par Plutarque qui l'encadre de cette façon : « On voit, dit-il, dans Ménandre un homme tenant une maison de proslilulion, qui, cherchant à corrompre des jeunes gens, introduit pendant leur repas des courtisanes belles et bien parées. Mais chacun des jeunes gens

« Se mit à manger ses dragées en baissant la tête »

afin de ne pas voir les courtisanes et d'échapper au péril (7). »

(1) La Messénienne, fragm. m, p. 79. Tal)Ie sur laquelle on préparait les viandes.

(2) Incerl., fragm. ccxiv, p. 281. On sail, par Zénobius, que les marchands allaient dans les lieux éloignés de la mer échanger du sel contre des esclaves.

3) Incerl., fragm. ccvii, p. 280. Autel que l'on plaçait à la {lorte des maisons. Celait une colonne terminée en pointe et consacrée tantôt à Apollon, tantôt à Bacchus, tantôt à tous les deux.

(4) L'Éphésien, fragm. i, p. 125.

(5) L'Andrienne, fragm. ix, p. 83.

(6) Incerl., fragm. ccxvii, p. 301. — (7! Ibid., fragm. ccvi, p. 280.

Les Entrenietteases.

Connues seulement par ces vers d'Ovide :

Dura fallax servus, durus pater, improba lena Vivent, dum meretrix blanda, Menander erit.

ElEG., 1. I, XV.)

Les Parasites.

Dans le Joueur de cithare on lit ces paroles, adressées sans doute au musicien lui-même : «Vous ne prenez point pour auditeurs des gens qui mangent chez eux (1). » Ce pauvre Chéréphon, « il n'avait ni feu, ni pierre, ni quoi que ce soit (2). » Mais quel « goinfre (3) ! » Le Parasite flatte ; et , si on lui demande dans quel but , il répond hardiment : C'est « afin de ne pas manger chez moi, mais chez vous (4). » Puis il se dit en se rengorgeant : « Je sais mener par le bout du nez (S). » — « Maintenant , quand je vois un parasite entrer dans le gynécée, et le Jupiter domestique ne pas tenir fermées les portes de l'office, mais y laisser venir des courtisanes (6), » je m'attends à quelque événement. Mais, qu'aperçois-je ? N'est-ce pas le parasite du Sicyonien? Pourquoi n'est-il pas habillé de noir comme tous les parasites? Que veut dire cette robe blanche? Cette robe blanche veut dire qu'il se marie (7).

Les Parasites et les Soldats fanfarons.

Le Fanfaron : « Mon cher Struthia , étant en Cappa-

1) Le Joueur de cithare, fragm.v, p. 150.

;2) Le Banquet, fragm. m, p. 163.

3) Les Vendus, fragm. iv, p. 197.

^4) Incert., fragm. ccxxxiii, p. 285.

5) Ibid., fragm. cccxxvii, p. .303.

(6i Le faux Hercule, fragm. ii, p. 223.

(7. Le Sicyonien, p. 200.

doce, j'ai vidé, à trois reprises et toute pleine, une coupe d'or de la contenance de dix colyles. — Le Parasite : Vous avez bu plus que le roi Alexandre. — Le Fanfaron : Je n'ai pas bu moins, non, par Minerve! — Le Parasite : C'est déjà beaucoup (1). » — Le Fanfaron : Je ne suis pas au-dessous de ce roi. « Chose digne, en effet, d'Alexandre! Si je cherche quelqu'un, il se présente aussitôt à moi de lui-même; et, s'il me faut traverser la mer, les flots s'aplanissent devant moi (2). » Le fanfaron raconte à son parasite un prétendu bon mot qu'il a lancé contre un Cypriote. Une heure après, le parasite part d'un éclat de rire. — Qu'y a-t-il? demande l'autre. — « Ce bon mot contre le Cypriote, répond-il, me fera mourir de rire (3). » — « Je trépignerai de rire aujourd'hui (4). »

Le fanfaron prétend à tous les genres de succès. II boit plus que tout le monde ; il a plus d'esprit que tout le monde; il est plus aimé des femmes que tout le monde. Le parasite n'a garde d'oublier ce dernier point. Il dit donc au fanfaron qu'il exploite ; « Vous avez eu Chrysis, Coroné, Anticyre, Ischas, et Nannaria, cette si jolie femme (5). » Le fanfaron est plus riche aussi que tout le monde. « Je suis revenu de Cypre puissamment riche, dit-il; car je servais là sous un roi (6); » et il ajoute : « Nous n'avons pas une opulence médiocre. Voici de l'or de Quinda, des robes de Perse; nous avons dans la maison des étoffes de pourpre, des vases ciselés, mes amis, des coupes, d'autres vases avec des cise-

(1) Le Flatteur, fragm. i, p. 152.

(2) Iwcert., fragra. xxxix, p. 246.

(3) Le Flatteur, fragm. ii, p. 153.

(4) Incert., fragm. ccxmii, a, p. 288.

(5) Le Flatteur, fragm. iv, p. 154.

(6) L'Amant hat, fragm. ii, p. 169.

lures et des hircicerfs, des coupes de Perse à deux anses (1). »

Le fanfaron a servi sous tous les généraux, et il est plus brave que tout le monde. < J'ai été , dit-il , avec Callas , et avec Agallias , et avec Menœtas , et ensuite avec Perdiccas, et, par Jupiter ! il y a trois ans, avecCinésias (2). » Il dit avoir été blessé. — Le Parasite : « Mais comment avez-vous été blessé? — Le Fanfaron : J'ai reçu un javelot lancé par une machine de guerre. — Le Parasite : Comment, au nom des dieux? — Le Fanfaron : En escaladant un rempart à l'aide d'une échelle. Je parle sérieusement ; mais les voilà qui se mettent à rire encore une fois (3). » Le parasite ne se met pas à rire. Fatigué de toutes ces rodomontades, il s'écrie : « 11 m'égorge ! j'en maigris, malgré les bons dîners qu'il me fait faire. J'en ai assez de ses bons mots, de ses talents et de ses exploits. Qu'il est fanfaron , le malheureux (4) ! »

Quel est le sort du fanfaron? Tant qu'il possède ces richesses , que tout à l'heure il énumérait si pompeusement, il a autour de lui mille flatteurs, parmi lesquels le parasite tient le premier rang. Mais , dès qu'il n'a plus rien à donner , c'est une désertion générale. Tel est le Bias du Flatteur. En amour il n'est pas plus heureux ; car, ayant acheté une concubine qu'il aimait, il l'avait donnée à celui-ci , non pour la posséder , mais pom* l'élever dans la solitude avec le même soin qu'une fille libre (5). »

(1) Les Pêcheurs, fragm. iv, p. 74. Quinda, place forlc de Ciiicie>qui fui plus tard Dioccsarée.

2) L'Amant haï, fragm. i, p. 168.

{3 Incert., fragm. iixvii, p. 245 Ce fanfaron ne rappelle-l-il pas le marquis de Mascarille avec son coup de mousquet derrière la tète, el Ip vicomte de Jodelel, blessé à la jambe d'un coup de grenade, en emportant une lune tout entière.

(4) Incert., fragm. xxxviii, p. 2i(i.

5' Le Sicyonicn, fragm. m, p. 201.

Cette jeune fille dit de sa brutalité : « Vous voulez qu'un soldat soit poli ; c'est un miracle que Dieu même ne saurait faire (1) ; » et de son orgueil : « C'est un fanfaron , un ennemi des dieux (2). » Elle refuse de l'aimer. Lui, dans sa fureur, la maltraite, puis il se repent de ses torts et en fait l'aveu : « Malheureux que je suis , dit-il , quelle femme j'ai offensée là (3) ! » Oui , « je suis un fanfaron , un jaloux (4) ! » Mais il est trop lard ; la jeune fille a amassé contre lui trop de haine; et d'ailleurs elle sait qu'il est incorrigible ; elle le quitte pour un jeune homme qui a louché son cœur. Tels sont le Thrasonide de V Amant liai , le Polémon de la Fille à qui on a coupé les cheveux, le Stratophane du Sicyonien; Thrasyléon, dans la pièce de ce nom , et sans doute aussi le faux Hercule.

Ce dernier, assez semblable à l'âne d'Ésope , qui , pour faire peur aux autres animaux , s'était affublé de la peau d'un lion (5) , s'habille en Hercule. Il tient à la main une massue , non de bois plein , elle serait trop pesante pour sa faiblesse, mais de bois creux; et c'est appuyé sur cette arme redoutable , qu'il adresse à son cuisinier ces paroles subKmes : « Cuisinier , tu es bien insupportable! Voilà trois fois que tu me demandes combien de tables nous aurons. Que nous ne tuions qu'un petit porc, que nous ayons huit tables ou une seule , que t'importe cela? Fais ton affaire, Simias. Tu n'as pas à préparer de

(1) Incerl., fragm. cxcii, p. 2T7.

i2) Ibid., fragm. cccix, p. 300.

(3) La FiUe à qui on a coupé les cheveux, fragm. iv, p. 185.

(4) Ibid., ibid., fragm. v. De mèipe encore, dans Molit're, le soin qu'a pris Arnolphe de recueillir cl d'élever Agnès; la peine qu'il se donne ensuite pour obtenir son pardon, ses protestations passionnées, ses serments, ne lui servent de rien : îl s'est fait haïr, tout est dit; c'est pour Horace qu'il a travaillé.

(5) Ësopc, l'Ane il le Renard, fable v.

caiidaules (1) , ni de ces mets où entrent le miel , la farine et les œufs ; car maintenant tout cela n'est plus de ton ressort. Le cuisinier, lui , fait les tartes, met au feu les gâteaux , fait bouillir le gruau , puis sert les salaisons et finalement le thrium (2) et les raisins ; tandis qu'en face de lui la boulangère fait cuire les grives pour le dessert. Oui , tel est le dessert qu'on apporte au convive qui , se cou\Tant une seconde fois de parfums et se couronnant une seconde fois, mange des grives en guise de dragées (3). »

Les Cnisiiiiers.

< Apprenant qu'en vertu d'une nouvelle loi tous les cuisiniers qui ont à faire un repas de noces se font inscrire chez les g} néconomes , pour que ces magistrats sachent si l'on a invité quelque part plus de convives que la loi ne le permet , il partit (4). » Cet autre eut avec son maître la conversation suivante. Le Maître : « J'ai un hôte à dîner. — Le Clisimer : « Quel homme est-ce? de quel pays est-il? Il importe au cuisinier de le savoir. Ainsi, par exemple , ces hôtes qui nous viennent des iles , habitués à vivre de poissons de toute espèce et toujours frais, ne peuvent pas sentir nos poissons salés ; ils daignent à peine y toucher ; mais, en revanche, ils sont fous de mets poivrés et fortement épicés. L'Arcadien, qui ne connaît pas la mer , n'aime rien tant , au contraire , que les plats de poissons. Vienne le riche Ionien, je lui sers des sauces épaisses (5) , du candaule , et toutes sortes de mets aphro-

1) Le candaule était un mets composé de farine, de fromage, de lait et de miel.

(2) eprov, feuille de figuier. Le thrium était un plat servi dans des feuilles de figuier.

(3) I^ faux Hercule, fragm. i, p. 222.

(4) La Bandelette, fragm. i. p. 147.

(5' TTTOjràsi:;, sautcs épuissifs avec de la farine.

disiaqiies (1). » Là-dessus, il sortit, et « il prit du poisson pour le dîner (2). » En rentrant , il dit à son maître : « Tout à l'heure un marchand de marée m'a demandé quatre drachmes pour du goujon. — C'est très-cher (3), » répondit l'autre. Alors le cuisinier se mit à donner ses ordres. Il dit , en autres , à une servante : « Ensuite , ma chère , tu me donneras le jaune de quatre œufs (4). » L'œuf que tu m'as donné tout à l'heure « était un œuf anémique (5). » Mais « voici un congé de vin mêlé .: prends et bois (6). » — « Je suis venu avec des poules. Il envoie des poules (7) » de « la basse-cour (8). » Puis, il dit : Vous préparerez « de la friture (9), » — « un goujon, des élacatines, une queue de chien (10), » — « des petits trépieds et des dragées (11). d — « Je salerai le poisson, s'il le faut (12). » Malheureusement, « je n'ai ni sel, ni vinaigre, ni origan (13). » Entendant du bruit, il soupçonna que c'étaient les convives qui venaient : « Et làdessus , ils viennent un à un pour boire ensemble. Il a complété le nombre des convives (14). » Vous autres, hâtez-vous donc , et « avertissez-moi quand tout sera prêt ,

(1) Le Trophonius, fragm. i, p. 205.

(2) VÈphésien, fragm. ii, p. 125.

(3) Ibid.j ibid., fragm. m.

(4) L'Andricnne, fragm. ii, p. 81.

^5) L'Anneau, fragm. m, p. 99. Un œuf anémique, c'esl-à-dirc un œuf que le coq n'avail pas fécondé.

(6) Le Héros, fragm. vi, p. 129.

(7) Le$ Sœurs jumelles, fragm. m, p. 104.

(8) Thaïs, fragm. v, p. 132.

(9) Le Palefrenier, fragm. m, p. 143.

(10) Le Flatteur, fragm. v, p. 154.

(11) Le Palefrenier, fragm. ii, p. 143

(12) Le Différend remis au jugement d'aibilres, fragm vi, p. 121

(13) Incerl., fragm. cdlix, p. 322.

(14) L'Incendiée, fragm. v, vi, p. 115.

net et bien rangé (1 ). » Mais quelle fumée : « Par le grand Jupiter! la fumée va me rendre aveugle (2). » Quelqu'un l'avant contrarié vivement , il lui dit avec arrogance : « Personne n'a jamais offensé impunément un cuisinier, tant notre art est saint et vénérable (3) ! » Ensuite, au milieu d'une société digne de lui , on l'entendit vociférer de la sorte : « Les libations ! Holà ! donne-moi les entrailles ! Où regardes-tu? Les libations ! Apporte, Sosie. Les libations ! Bien , verse. Prions tous les dieux et toutes les

déesses de l'Olympe Prends cette langue de nous

donner le salut , la santé , en un mot , toutes sortes de biens , et de faire que les biens présents nous profitent à tous. Demandons-leur cela (4). »

Les Boulangères.

Il y a une pièce intitulée la Boulangère. Voici le fragment de cette pièce qui a trait à la boulangère elle-même. — « Qu'y a-t-il , ma fille ? car, par Jupiter ! tu as le pas d'une servante empressée. — Oui, car nous avons passé toute la nuit à faire des gâteaux , et cependant notre ouvrage n'est pas avancé du tout (S). » C'est que le festin qu'elle prépare est un festin de noce. Peut-être aussi étaitelle gênée dans son travail par quelque affreux glouton , comme le Chérippe de l' Enfant supposé , à qui une autre boulangère adresse ces paroles : « Tu ne me laisses pas, Chérippe, faire cuire un seul gâteau (6). »

',!) Le Fantôme, fragm. i, p. 218.

(2) Les Philadelphes, fragm. iv, p. 220. ^3) Le Bourru, fragm. iv, p. 108.

(4) Le Flalleur, fragm. m, p. 153.

,5) La Boulangère, fragm. i, p. 103.

;6) L'Enfant supposé, fragm. \i, p. 215.

Les festins.

Les festins de noce , s'il s'en passait quelques-uns sur la scène , ne devaient être animés que d'une douce et sage gaieté. En voici d'un autre genre où l'on boit, où l'on crie , où la gaieté est folle et tumultueuse. « Ceux des amis qui ont déjà eu de l'eau pour leurs mains attendent (1). * Mais le festin commence : « Maintenant, dit un des convives à son ami, bois, donne-toi du plaisir, comme j'ai fait moi-même (2). » Il dit cela en « vidant le premier une coupe de trois cotyles (3). > — « Il y en avait un qui criait de remplir vingt coupes dans le but de faire chanceler et tomber les convives (4). » — « Et vite, il fait circuler de nouveau la première coupe de vin pur (5). » — « A moitié ivre , il but à longs traits la coupe de bois (6). » Ceuxlà , « suivant la coutume , criaient : Du vin ! la grande coupe ! Mais quelqu'un les prévint , les malheureux ! et vida la coupe la plus grande (7). » Dans les Femmes qui dînent ensemble , une femme , sans doute , se levant , dit : « Si l'on me donnait encore à boire ! Mais la barbare s'est enfuie emportant le vin avec la table (8). » Quel « tapage (9) ! » Mais , grâce aux dieux, le festin est terminé. J'entends dire : « Ensuite, enlevez promptement les tables ; et toi , apporte des parfums , des couronnes , et fais des libations (10). » — « Il est doux, esclave, ce par-

(1) Le Vase, fragm. iv, p. 208.

{2) La Concubine, fragm. iv, p. 182.

(3) U Prêtre de Cybèle, fragm. ii, p. 163.

(4) Les Àdelphes, fragm. xi, p. 72.

(5) L'Inspirée, fragm. m, p. 136.

(6) Ibid., ibid., fragm. iv.

(7) Les fêles de Vulcain, fragm. ii, p. 221 .

(8) Les Femmes qui dînent ensemble, fragm. ii, p. 203

(9) Ilymnis, fragm. vi, p. 210.

10) La Uandektlc, fragm u, p. 147.

fum. — Comment ne le serait-il pas? C'est du nard (1). » Alors on fait passer des graines de myrte blanc cultivé , qui embaument la bouche, même de la veille (2). Ceux qui ont mangé de l'ail en font disparaître l'odeur en pressant de la racine de bette grillée. Puis s'établissent les conversations. L'un dit; < A le bien considérer, l'ivresse dépend moins de la quantité de vin qu'on absorbe que du tempérament de celui qui boit (3). > L'autre : « Bien importun est l'homme ivre qui , feignant de savoir ce qu'il ignore, tire son éloquence du vin , non de son propre fonds (4). )' Un troisième : «C'estune rude chose que d'être jeté tout au milieu d'un repas de famille, où, le gobelet en main , le papa prend d'abord la parole pour débiter quelques vieux sermons ; puis ensuite la maman , puis la grand'mère , balbutiant à chaque mot , et le bisaïeul à la voix grave et au langage suranné , et la vieille femme qui t'appelle mon cher enfant; et il faut répondre à tout cela parj un sourire (5). » Ce dernier eût fait bonne figure aux festins bachiques qui ont lieu dans le Banquet y dans les Femmes qui dînent ensemble , dans la Bandelette, et peut-être aussi dans l'Inspirée.

Les IVourrices.

Ménandre nous présente trois caractères de nourrice différents. D'abord, la nourrice bavarde : « Si vous touchez seulement cette Myrtile, ou si vous l'appelez nourrice, elle babille sans fin. L'airain de Dodone résonne, dit-on, tout le jour, si on le touche en passant ;

(1) La Bandelette, fragm. m, p. 148.

(2^ Les Femmes qui dînent ensembîe, fragm. vm, p. 204.

(3, Incert., fragm. txxxii, p. 236.

(4) Ibid., fragm. lxxsiii, p. 256.

.5' Ibid., fragm. xvii, p. 237.

mais on l'arrêterait plutôt que cette fille une fois qu'elle est lancée, car elle bavarde même la nuit (1). » Puis la nourrice négligente. Elle ne sait pas où est l'enfant qu'on lui a confié; elle le demande à tout venant : « Quelqu'un de vous , mes amis , a-t-il appelé l'enfant , ou l'a-t-il remis à un autre (2) ? » Enfin , la nourrice biberonne, à qui l'on est obligé de dire : « Pas un mot du vin, nourrice, pas un mot; du reste, si l'on est content de toi, on t'en donnera ta bonne part, le 16 de boédromion (3). »

Les Sages-femines*

Voici une sage-femme qui a aussi pour le vin une estime singulière : «t Cette vieille femme n'a pas encore fait passer une seule coupe; elle boit elle-même à la ronde (4). »

Les Magiciennes.

N'est-ce pas une magicienne qui parle : « Les enchanteurs viennent de te délivrer, mon cher. Complète ta délivrance en prenant ce breuvage magique (5). » Tout au moins trouverons -nous des magiciennes dans la Thessalienne. Pline le Naturaliste nous apprend, en effet, qu'on voyait dans celte pièce des femmes qui, par des cérémonies bizarres et compliquées, faisaient descendre la lune (6). »

(1) L'Arréphore, fragm. m, p. 89.

(2) La Nourrice, fragm. i, p. 204.

(3) Le faux Hercule, fragm. iv, p. 224. Chabrias ayant rom|K>rlé une victoire à la hauteur de Naxos, le 16 de IxK'dromion (août^, établit une distribution de vin pour chaque anniversaire de cette journée.

^4) La Périnlhienne, fragm. v, p. 188.

(5) Le Héros, fr;igm. iv, p. 129.

[6) La Theitialienne, p. 132.

Les Devins.

a Un œdipe de Thrie (1) ! » Tel est le sarcasme que lance Ménandre contre un de ces malheureux, qui avaient choisi le bourg de Thrie pour leur séjour. Mais il est difficile de dire si le devin paraissait sur la scène.

Les Médecins.

Les médecins y paraissaient-ils? C'est encore une question. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que les personnages avaient quelquefois besoin de leurs services, comme celui de qui l'on dit : < Le vieillard a attrapé une tumeur dans l'aine, et la fièvre l'a pris (2). » Un autre fait cet aveu : « Toute ma peau était comme engourdie (3). » N'était-ce pas un médecin qui disait, en parlant du septième jour de la maladie : c Voici le jour critique (4)? » Et n'était-ce pas après la visite d'un médecin fanfaron qu'un malade s'écriait : « Comme les médecins aiment à dire, en se redressant, de ce qui n'est rien , c'est grave ! et de ce qui est quelque chose , c'est effrayant (5) ! » Peut-être ce malade négligeait-il les prescriptions de l'esculape, et, se trouvant un peu bas, s'entendait-il dire : « Voilà ce qui vous a perdu, insolent (6)! » A quoi il répondait : Non, « ce qui m'a perdu, c'est d'avoir eu affaire à trop de médecins (7), » et à des

(1) Incert., Iragm. cccxxix, p. 304.

(2 Le Laboureur, fragm. vu, p. ^8.

3 Phanion, fragm. i, p. 217.

(4) Incert., fragm. cc.\c\i, p. 296.

5 Phanion, fragm. m, p. 217.

(6) Incert., fragm. ccclxii, p. 307. Passage consené par Galion, qui conseille au.x médecins de s'en servir contre ceux qui riraient de leur art. i7 Sent. 699, p. 360.

médecins bavanls; car, « un médecin bavard est une maladie ajoutée à la maladie (1). »

Les Philosophes.

Les philosophes n'étaient que mentionnés. Les passages qui les concernent ne tombent que sur les cyniques et sur un point de la doctrine de Socrate. D'abord, voici un trait qui peut être adressé à tous les philosophes en général : « Ceux qui portent leurs sourcils le plus haut soutiennent que la solitude est mère de l'invention (2). » Maintenant, voici pour les cyniques : « Tu te promèneras avec moi, couverte d'un manteau en guenilles, comme jadis la femme de Cratès le cynique (3), » qui « leur donna (à ses disciples) sa fille à l'essai pendant trente jours (4). » Voici enfin pour les disciples de Socrate : « Le connais-toi toi-même est utile en toutes circonstances (5). » Bien. Mais retournons la médaille, et nous lirons : « Le connais-toi toi-même n'est pas bien dit pour une foule de raisons; il serait beaucoup plus utile de dire : Connais les autres (6). » — « 0 mon cher Philon, il y avait un sage du nom de Monime, de tous les hommes le plus obscur, porteur de trois besaces.

(i) Sent. 265, p. 347. Ceci fait songera l'Amour Médecin où l'on voit d'une part, M. Tomes qui veut guérir Lucinde par la saignc^e, et M. Desfonandrès qui veut la guérir par rëmctique; de l'autre, M. Macroton qui passe un temps infini à dire deux mots, et M. Bahis qui bredouille d'une manière inintelligible ; en sorte que le pauvre Sganarelle s'écrie, après leur visite : « Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étais auparavant. [L'Amour Médecin, act. II, se. iv, v, vi.,

(2 L'Andrienne, fragm. iv, p. 8"i.

(3) Les Sœurs jumelles, fragm. i, p. 104.

(4) Ibid., fragm. n, p. 104

(5) Senl. 730, p. 361.

6) Trasylénn, fragm i, p. 139.

— îii —

Mais sous ce costume cynique, jamais il ne prononça une seule parole dans le genre de : Connais-toi toimême, ou autres maximes emphatiques. Ce mendiant, ce gueux dédaignait de parler ainsi : Car tout ce qui n'était qu'opinion était orgueil à ses yeux (1). » En un mot, le : c Connais-toi toi-même ne signifie rien autre chose que : Connais tes moyens et ce qu'il te convient de faire (2). »

Les Marchands.

Un marchand, racontant sans doute qu'il a eu aftaire à des pirates , dit : « A peine nous eurent-ils vus doubler le promontoire, qu'ils s'élancèrent sur leurs vaisseaux et mirent à la voile (3). » — < Cette ville de Byzance, dit un autre, grise tous les marchands ; nous avons bu toute la nuit à cause de toi, et beaucoup trop de vin pur, j'imagine. Aussi je me lève de table avec quatre têtes (4). » Quelle est la condition du marchand? De s'enrichir vite ou de périr. C'est aussi ce que pense Ménandre : « Quand, poussé par la soif du gain, dit-il, on brave les dangers de la mer, ou Ton meurt, ou l'on s'enrichit 5). » Mais le sage, qui se contente de peu, préférera toujours ne pas voir les monstres de labîme, ni la mer orageuse, ni les rochers Acrocérauniens ,

1 Le Palefrenier, fragm. i, p. 142.

2 Les Femmes qui boivent la ciguë, fragm. ii, p. 136. J'ai peur que le plus bel axiome de la morale antique « Connais-toi toi-même » n'ait été le plus souvent stérile. Car combien peu ont la force de se connaître! Combien peu sont capables du désintéressement et de la force d'esprit que demande cet examen redoutable? Combien, qui de bonne foi s'ignorent, qui sont pris aux pièges de leurs propres fautes, et qui confondent le mal avec le bien! (Nisard., Hi$l. de la Lin. fr., tom. III, p. 283.";

(3) Les Pêcheurs, fragm. w, p. 76.

(4) L'Arréphore, fragm. ii, p. 88.

(5) Ineert., fragm. xcvii, b, p. 259.

fameux par lanl de naufrages (1); il dira : « Plutôt être pauvre sur terre que d'être riche et de naviguer (2) ! »

Le» Pécheurs.

Dans les Pêcheurs on lit : « Je vais déployer ceci (mon filet) sans attendre davantage (3); » et ailleurs : « Voici ce vieux pêcheur à qui nous avons acheté, il y a trois jours, une corbeille de poissons (4). >

Les Labonrenrs.

La pièce du Laboureur indique assez qu'on voyait de ces personnages dans le théâtre de Ménandre.

Les Soldats.

Les Soldats, le Bouclier, voilà les titres de deux comédies. Je présume que, dans la première, Ménandre peignait les travers et les ridicules du soldat ; et, d'après les fragments I et III de la seconde, fragments cités plus haut, je conjecture qu'il y montrait les inconvénients et les périls de cette condition.

Les Juges et les Arbitres.

Il y avait des arbitres dans le Différend remis au jugement d'arbitres; des juges dans le Trésor, du moins si Ton s'en rapporte à l'argument de la traduction la-

(1) Horace:

Qui monstra natantia,

Qui vidit mare turgidum, et

Infâmes scopulos Acroccraunia. (Od. 1. 1, 3, v. 18-fO.)

(2) Sent. 664, p. 359.

(3) Lef Pécheurs, fragm. xiv, p. 77.

(4) Incerl., fragm. i.xix, p. 253.

Une de L. Lavinius, dans le Misogyne (1); et, au dire de Quintilien , dans V Héritière orpheline et dans les Locriens (2); enfin, des arbitres ou des juges dans l'Homme qui se porte caution et dans l'Accusation anticipée.

Voilà tout ce qu'il est possible de recueillir dans les fragments sur le nom et la nature des principaux personnages et des principaux caractères tracés par Ménandre. Je rappelle ici que l'amour est la seule des passions qu'il a peintes dont quelques traits se soient conservés.

(1) Le Trésor, p. 136.

i2^ Quintilien, Inst. Oral., x. i.

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