CHAPITRE V
Matériel et sources de la comédie de llénaiidre.
SOMMAIRE
Matériel : Noms historiques ou de personnages réels prononcés dans les comédies de Ménandre. — Festins sur la scène. — Cérémonies magiques.
— Jugements. — Morts. — Combats. — Fêtes publiques. — Sacrifices sur la scène. — Accouchements. — Mariages. — Scène représentant un camp. — Les bords de la mer. — Une côte avec temple et rochers escarpés. — Appareil des tribunaux. — Appartement des courtisanes.
— Champ. — Place publique , etc. — Illusions que devaient éprouver les spectateurs. — Sources : Travers. — Passions. — Caractères. — Types. — Professions. — Rapports ou diflerence que les liens de la parenté rendent plus saillants entre deux frères , deux sœurs, etc. — Condition que nous font certains âges, certaines morts, certains actes de la vie. — Infirmités naturelles ou accidentelles. — Tribune et tribunaux. — Fêtes et personnes qui y figuraient. — Faits ordinaires. — Faits extraordinaires de la vie. — Imposteurs. — Esclaves. — Mort. — Pièces ayant pour titre des noms d'objets inanimés. — Pièces ayant pour litre des noms de peuples ou de tribus. — Prologue. — Formule finale.
Pour épuiser ce qui, dans mon sujet, a trait directement à Ménandre, je vais placer à côté de la partie animée et vivante de sa comédie la partie qu'on pourrait appeler matérielle et inanimée. On connaît les personnages, et l'on sait dans quel milieu philosophique et moral ils se mouvaient. Je vais maintenant i'aire connaître, autant qu'il se pourra, le milieu physique dans lequel on les voyait agir, c'est-à-dire relever tous les noms qu'ils ont entendus, toutes les circonstances où ils
se sont trouvés, tous les lieux qu'ils ont vus et foulés : ce sera faire l'inventaire du mobilier de ce théâtre. Je terminerai par quelques conjectures sur les sources où Ménandre puisait ses sujets, et sur l'idée générale qu'on peut se faire, sinon de chacune de ses comédies, au moins de chacun des groupes où on les doit ranger.
Les noms qui ont frappé leurs oreilles sont, parmi les parasites et les gourmands, ceux de Chéréphon (1), de Callimédon (2), de Philoxène, que Ménandre appelle Pternocopide , découpeur de jambons (3), et de Chérippe (4). Parmi les rois, les noms d'Alexandre (5) et de Denys , tyran d'Héraclée , que notre poète a qualifié de « gros porc (6), » bien que son habitude ne fût pas de descendre à la personnalité : 5v rixKTra. XoiSopoç, dit Athénée. Parmi les personnages autres que les rois, le nom de Ctésippe , fils \àe Chabrias (7) , ceux de Sapho (8) et de Philippide (9) ; parmi les philosophes , les noms de Gratès (10) et de Monime (1 1) ; parmi les courtisanes, le nomdeGlycère(12), auquelil faut joindre, pour être exact, ceux de Thaïs (13), d'Hymnis(14) etdePhanion (15). On
(1) La Bandelette, frag. vi, p. 148; Le Banquet, frag. ii, 162; La Colère, frag. II, p. 179,
(2) Le Banquet, frag. i, p. 161.
(3) La Bandelette, frag. v, p. 14S.
(4) L'Enfant supposé, frag. xi, p. 215.
(5) Le Flatteur, frag. i, p. 151 ; Incert., frag. xxxix, p. 246.
(6) Les Pêcheurs, frag. i, ii, m, p. 74.
(7) La Colère, frag. i, p. 178.
(8) La Leucadienne, frag. i, p. 158.
(9) La Colère, frag. iv, p. 180.
(10) Ut Sœurs jumelles, frag. i, u, p. 104.
(11) Le Palefrenier, frag. i, p. 142.
(12) Le Misogyne, frag. ix, p. 167; Incert., frag. xlvi, p. 248.
(13) Thaïs, p. 130.
(14) nymnis, p. 209.
(15) Phanion, p. 217.
a vu piécédemment qu'il y avait des festins, et même des festins sur la scène (1). C'est peut-être au milieu de ces festins que nos personnages se proposaient, suivant la coutume des Grecs, des questions énigmatiques. Il reste dans les fragments plusieurs traces de ces énigmes. On lit dans la Messénienne : « Les jardiniers prirent leurs seaux arrondis, et firent de l'eau avec zèle. — Il faut dire puisèrent de l'eau, reprend quelqu'un, et il ne faut pas dire des seaux, mais des vases à puiser (2). » Et dans le Dépôt : « Vous avez agi non en amis, mais en amies. Les lettres de ces deux mots étant les mêmes [éraupâv, eTatpwv), le seus de la phrase n'est pas trèsclair (3). »
Nos personnages voyaient encore, on s'en souvient, des cérémonies magiques , comme dans la Tliessalienne.
Ils voyaient des jugements rendus, soit par des juges bénévoles ou arbitres, comme dans le Différend, soit rendus par les tribunaux, comme dans l Héritière orpheline et dans les Locriens, etc.
Us voyaient des morts, tantôt celle du soldat, qu'un fragment nous repi'ésente « couché sur son bouclier tout brisé (4) ; » tantôt celle des femmes qui boivent la ciguë; tantôt celle de la Leucadienne qui se jette dans la mer. Peut-être voyaient-ils aussi celle d'un des personnages du Poignard.
Us voyaient sans doute des combats , comme dans le Bouclier.
Ils voyaient des fêtes publiques, telles que les fêtes de
(1) Exemple : Le Banquet, le$ Femmes qui dinent ensemble. [-2) La ^îesséniennc, frag. i, p. 78. ;\, Le Dépôt, frag. i, p. 183.
{i} Le Uouclier, frag. i, p. 91.
Vénus (1), les fêtes de Vulcain (2), les Aiiéphories (3).
Ils voyaient des sacrifices célébrés sur la scène, puisqu'on lit dans la Leiicadîenne : « Allume le feu sur l'autel, gardienne du temple. C'est bien ainsi (4). » Et dans la Samienne : « Apporte-moi l'encens ; toi , Tryphé , allume le feu sur l'autel (5). »
Ils voyaient des accouchements, mais reculés de la vue des spectateurs, comme dans le Collier^ au rapport d'Aulu Celle (6), et dans la Poritithienne , où il est question de la sage-femme biberonne, reproduite par ïérence dans son Andrienne.
Ils voyaient enfin des mariages h toutes les pièces, soit que la noce se célébrât devant le public, soit qu'elle eût lieu en idée derrière la scène.
Les lieux que nos personnages foulèrent étaient des plus variés. Peut-être le théâtre représentait-il un camp dans les Soldats; un champ de bataille dans le Bouclier; les bords de la mer dans les Pêcheurs] la côte avec un temple et des rochers escarpés à Leucade, « où l'on dit que Sapho , la première , poussée d'une ardeur ef-
1; Les Aphrodisies, lèles en l'honneur <î' A<ppooi'Tn, Vénus, et qui s'observaient dans plusieurs parties de la Grèce. La plus remarquable était celle de Cypre. Celte fête était accompagnée de rites mystérieux.
2) Les fêtes de Vulcain , ou, suivant Robinson (t. II, vi, (J6) , les fêtes de l'Airain XaAxtra, dérivant de Xaixà, airain. Elles étaient instituées en mémoire de la découverte de l'airain , attribuée aux habitants d'Athènes. On les nommait encore nav<îyifjiGv, parce que tout le peuple s'assemblait imur y assister, ou AOxvaia, parce qu'elles étaient consacrées à Minerve.
(.1) Les Arréphories se célébraient à Athènes en l'honneur de Minerve et d'Ersa, l'une des fdies de Ct-crops. On faisait dériver Àppmfopiu, àwi toù àppnw (pieïiv, de certains mystères célébrés par quatre jeunes filles de distinction , dont la plus jeune ne pouvait avoir plus de sept ans , et la plus âgée plus de onze, cl que l'on appelait App^^ûpot. Leur vêtement était blanc et enrichi d'or. (Robins., t. II, liv. vi, p. 12.^
,4) La Lcucadiennc, frag. iv. p. 160.
(5' fji Snmiennc, p. 20().
(6) Le Collier, frag, m, p. 1!)1
frénée à la poursuite de l'orgueilleux Phaon, se précipita d'une roche escarpée? Mais puisque telle est ta volonté, ô puissant Apollon, ne prononçons que des paroles de bon augure devant ton temple , situé sur le rivage de Leucade (1). » Peut-être il représentait, au moins vers le dénoûment, et à l'aide d'un changement de décoration, tout l'appareil des tribunaux dans les Locriens et dans l'Héritière ; une salle de festin dans le Banquet et les Femmes qui dînent ensemble; l'élégant appartement d'une courtisane dans Tliàis, Phanion, etc. ; et nul doute que Ménandre n'eût consacré à la peinture de ces salles et des meubles, des statues, des vases, en un mot, des riches objets artistiques qu'elles pouvaient renfermer, ce talent d'antiquaire dont parle Pline le Naturaliste , quand il appelle notre auteur « diligentissimus Inxuriœ interpres (2). » Je suppose que le théâtre représentait , dans le Laboureur, un champ avec des instruments d'agriculture; dans les Aphrodisies, l'Arréphore, etc., une place publique, où l'on voyait passer les processions , et s'accomplir au moins quelques-unes des cérémonies usitées dans ces fêtes.
Cela suffit pour donner une idée de l'illusion que devait faire aux spectateurs une action qui, loin d'être toujours confinée sur une place déserte ou dans une chambre étroite, se répandait librement au dehors quand il le fallait, et se passait là où elle devait se passer. Dans Térence et dans nos auteurs modernes, la nature semble disparaître et la vie de la société s'arrêter, quand l'action de la comédie commence. Cette sépara tion de la vie réelle et de l'imitation de la vie, ou n'existait pas, ou existait à un bien moindre degré dans Ménandre. Le fait qu'il mettait en scène, au moment
(I) Im I^evcadienne, frag. i, p. 158 (2 Incert., frag. ccciliv, p. 306.
OÙ il le représentait, n'était pas complètement isolé du reste de l'univers; il avait par quelque endroit des racines dans la nature ou dans la société. Les horizons larges et variés qu'on avait sous les yeux n'étouffiiient pas l'imagination; on voyait trop d'espace; on sentait trop d'air pour qu'un seul fait pût tout remplir et tout absorber; on savait qu'en même temps que l'action donnée par l'auteur se passait sur la scène, telle autre se passait ou pouvait se passer dans le cercle, ou au-ilelà du cercle embrassé par la vue. De la sorte, les événements de la comédie cessaient de paraître une imitation pour se confondre avec les événements réels, dont la pensée du spectateur semait un terrain vaste et libre; car toute la différence qu'on saisissait entre les uns et les autres, c'est, chose habituelle dans la vie, qu'on voyait les premiers tandis qu'on ne voyait pas les seconds. Une chose devait encore ajouter à l'illusion : c'est que l'action avait lieu tantôt de jour , comme c'était le plus ordinaire, tantôt de nuit, comme dans le Banquet; et même tantôt de jour, tantôt de nuit dans une même pièce. C'est ainsi que, dans l'Amant liai, on voyait Thrasonide, en proie, à la fièvre d'un amour malheureux et ne pouvant dormir, sortir pendant une nuit obscure, afin de se soulager en marchant à grands pas ; et le bruit qu'il faisait, réveillant son valet Géta, celui-ci apparaiss;mt à la fenêtre, s'écriait : « Infortuné, pourquoi ne dormez -vous pas? vous me tuez avec votre promenade (1)! » Quoi de plus vrai, quoi de plus naturel?
Où Ménandre puisait-il ses sujets? On peut répondre tout d'abord, et sans crainte de se tromper, que, comme un grand poote comique qu'il était, il a dû peindre certains travers, certaines passions, certains caractères, certains types. En effet, la Colère, sa première pièce,
(I) L'Aman^ hai, frng. x, p. 17*2.
était vraisemblablement une satire contre ceux qui ont le défaut de s'emporter ; l'Inspirée , lu Prêtresse avaient pour but, en signalant l'excès de superstition auquel le poëte croyait certaines femmes sujettes, d'en montrer les graves inconvénients ; le Banquet rappelait sans nul doute aux spectateurs que les dieux savent punir l'hypocrisie ou, si l'on veut, l'impiété, et il est probable que les convives impies recevaient, au milieu de l'ivresse du festin , le châtiment de leur faute ; le Prêtre de Cybèle ne peul avoir été qu'une sortie contre certains prêtres imposteurs ou fanatiques ; on connaît l'Héautontimorumenos ou le Bourreau de lui-même; l'Homme qui s'afflige lui-même devait être un personnage du même genre, violent, excessif, ou un pessimiste, un atrabilaire, un misanthrope, peut-être même un malade imaginaire. La cupidité et l'avarice étaient attaquées un peu partout; mais la cupidité semble l'avoir été plus particulièrement dans le Trésor, et l'avarice dans le Vase.
On sait qu'il y avait de l'amour dans toutes les pièces de Ménandre, et que toutes en étaient pénétrées, animées et comme vivifiées. Cependant je ne vois guère que cinq pièces où le poëte se soit proposé de peindre l'amour pour l'amour : ce sont l'Amant liai , la Fille à qui on a coupé les cheveux, la Fille battue , peut-être la Femme qui aime en même temps (luvÉpwffa), et les Aphrodisies. Mais, dans les trois premières , Ménandre a donné à cette passion toute la fureur qu'elle peut avoir dans les tragédies les plus pathétiques. S'il y a une différence entre la Phèdre d'Euripide et ces trois comédies de Ménandre, c'est uniquement celle qu'exigeait la diversité des genres. L'amour porte au crime dans l'auteur tragique ; il ne porte qu'à des violences dans l'auteur comique ; mais , au fond , c'est la même énergie, c'est le même délire. Quant à la Femme qui aime en même temps, on peut soupçonner, au titre,
que l'amour y était mêlé de jalousie. Cela semble ressortir aussi du vers suivant :
a Lâche cet homme, pourquoi le frappes-tu, scélérate? (1).
On peut ranger parmi les pièces de caractère , l'Incrédule, le Superstitieux y le Calomniateur , le Misogyne, le Poltron f le Bourru, le Flatteur.
Le type du fanfaron se trouve dans les Pêcheurs, l'Amanl liai, la Fille à qui on a coupé les cheveux; il régnait exclusivement dans le Sicyonien , Thrasyléon et le Faux Hercule : le héros qu'on voyait dans la pièce de ce nom n'était peut-être lui-même qu'une espèce de fanfaron.
Ces quatre sources ne sont pas les seules auxquelles Ménandre ait eu recours. En voici plusieurs autres qui lui ont fourni des pièces nombreuses. D'abord, ce sont les professions , soit que Ménandre leur ait demandé directement des sujets , soit qu'il ne les ait fait intervenir dans l'action que d'une manière indirecte et détournée. A cette classe de comédie appartiennent : Le Palefrenier, le Cocher, les Pilotes, le Nautomiier, l'Enràleury les Soldats, le Laboureur, le Joueur de cithare, la Boulangère, la Nourrice, les Pêcheurs, la Concubine , et les trois pièces qui ont pour titre un nom de courtisane. Mais, d'après ce que nous savons du Nautonnier , cette pièce n'avait pas pour but de renseigner le spectateur sur la vie des marins , mais de lui montrer combien l'on est fou d'aller courir les mers , soit par caprice , soit par dégoût de la maison paternelle, soit par amour du gain. J'assignerais volontiers le même but aux Pilotes; car on y trouve deux vigoureuses sorties, l'une (2) contre la richesse, l'autre (3) contre le prétendu bonheur des riches ; je l'assi-
(1) La Femme qui aime en tnfime temp», frag. i, p. 2UV
(2) Les r ilotes, frag. i, p. IWi.
:i) /*/*/., frag. Il, p. 157.
gnerais encore , mais jusqu'à un certain point , aux Pêcheurs (1). Si , à la pièce des Soldats, l'on joint celle du Bouclier et celle de l'Enrôleur , ce sera juste une trilogie sur celte profession : l'enrôlement du soldat , ses ridicules , les dangers qu'il court et sa mort malheureuse. Ménandre n'aimait pas le métier de soldat , le fragment n du Dépôt vient encore l'attester (2). Ses pièces sur les courtisanes avaient pour but , comme on se le rappelle , dé mettre le public en garde contre ces femmes avides et impitoyables.
Des occasions , sinon des sujets de pièces , s'offraient encore à Ménandre dans les rapports ou les différences que les liens de la parenté rendent plus saisissantes entre deux frères , deux sœurs , deux cousines , deux jeunes gens du même âge. Les Cousins , les Frères ou Adelphes, les Frères qui s'aiment , les Jeunes Gens du même âge , ou les Sijnéphèbes , les Sœurs jumelles , l'Enfant supposé, doivent être rangés dans cette catégorie. Quant aux Fils du même père , il est évident que l'intention de Ménandre a été de signaler les inconvénients d'un second mariage, et de montrer que « il n'y a pas de pire fléau qu'une belle-mère (3). »
La condition que nous font certains âges , certaines morts, certains actes de la vie, lui présentait aussi des ressources. C'est sur une donnée de ce genre qu'il a composé l'Enfant, la Veuve, l' Rentière orjylieline, les Fiancés.
Il a profité de certains vices du corps , naturels ou accidentels , et il a écrit l'Androgijne et l'Eunuque.
La tribune et les tribunaux lui ont fourni leur conlin-
1) Les Pécheurs, frag. viii, p. 76.
2) Le Déi}6t,(r»g.u. p. 183.
(3) Sent. 127, p. 3i3
geiil ; (ar ii a fait, d'une pari, le Nomolhèlc (1), de l'iui- Ire , l'Homme qui se porte caution , l'Accusation anticipée, et le Différend remis au jugement d'arbitres. On voit néanmoins que celte dernière pièce appartient à une classe un peu différente.
Il a demandé des sujets , soit aux fêtes elles-mêmes , comme les Aphrodisies et les Fêtes de Vidcain, soit à des personnages qui y figuraient, comme pour l'Arréphore (2) et la Canépliore (3) .
Le Dépôt, le Banquet , les Femmes qui dînent ensemble , relèvent , au moins d'une manière accessoire , de certains faits ordinaires de la vie ; le Fantôme et l'Incendiée^ de certains faits extraordinaires; car je ne doute pas qu'il ne s'agisse dans cettedernière comédie d'une femme qui , s'étant trop approchée du feu , se voit sur le point d'être brûlée, et n'échappe au danger que par le dévouement d'un jeune homme qu'elle épouse dans la suite : témoin ce vers qu'on a relégué parmi les fragments des pièces incertaines :
« Tu dois avoir déjà cliaud, assise si près du feu 4' ? »
Que pouvait être le Trophonius , sinon la satire des pi'étendus révélateurs des choses futures, théomanciens , enthousiastes, extatiques?
Le Deux fois Trompeur n'était-il pas le tableau des mœurs perverses des esclaves, et les Fendus ne i*ap-
(1) Le nomothèle élail un magistral choisi ordinairement par le sort parmi les juges du tribunal des Ileliasles. Il y en avait mille. I.enr emploi (.'tait d'examiner les lois anciennes, et, au eas où ils en trouveraient une inutile, ou contraire au bien de l'I^^Uit, d'en provoquer l'abolilion par un acte formel du peuple. lUobiiison, I, vu, 119}
[2) On a vu qu'une Arré|)lu)re «'lail une jeune fille de sept à onie ans figurant dans les fêles dites des Arréphories.
;3) Une Canépliore était une jeune fille qui, dans les fêles publiques, |H>rlait, dans «les corbeilles, les offrandes destinées aux dieux (V Fragment ccxxxv, p tWi.
pelaienl-ils pas les divers accidents de leur condition?
Un certain nombre de pièces portent pour titre des noms d'objets inanimés, telles sont l' Anneau, le Collier, le Poignard, le Bouclier, la Bandelette. On voit d'ici quel rôle ces objets devaient jouer dans l'action. Cet anneau était sans doute un anneau nuptial , ou une bague qui , au dénoûment, servait à opérer une reconnaissance. Ce collier , ornement dont le mari de Crobyle faisait présent à sa servante , amenait l'expulsion de cette dernière , et mettait le feu dans le ménage. Ce poignard pouvait bien être l'instrument d'un crime ; ce bouclier , que le soldat n'abandonnait pas dans la mort (1), était son inséparable compagnon et comme le symbole de l'état militaire , etc.
La mort , nous l'avons vu , tenait aussi sa place dans le théâtre de Ménandre. On la retrouve dans les Femmes qui boivent la ciguë, la Leucadienne, le Poignard, le Bouclier; ce qui représente deux morts volontaires et deux morts involontaires , et quatre genres de mort différents : la mort par empoisonnement, la mort des noyés, la mort pas assassinat, et la mort sur le champ de bataille.
Il est une dernière série de pièces ; ce sont celles qui ont pour titre des noms de peuples ou de tribus. Il y en a dix- neuf, savoir : L'Éphésien, le Dardanien, leSicyonien, le Cretois ou l' Androgijne , le Carthaginois , les Imùriens, les Locriens, les Halœens, la Messénienne, l'Andrienne, la Périnthienne , la Béotienne, la Samienne, la Leucadienne, la Cnidienne , la Thessalienne , la Cariné ou la Joueuse de flûte carienne, l' Olijnthienne , l'Esclave lacédémonienne.
Nous connaissons le sujet de la Leucadienne , de la Thessalienne , de l'Andrienne, et , partant, de la Périn-
(1) Le Bouclier, frag. i, p. 91
tlnenne (1) , du Sicyonien. Dans la Lcucailieime , il s'agit (l'une femme qui se précipite dans la mer ; dans la Thessalienne , d'une femme qui accomplit , soit pour ellemême , soit pour le compte d'un amour étranger , des cérémonies magiques ; dans l' Andrienne, d'une jeune fille qui , jetée par un naufrage sur les côtes d'Andros et ramenée à Athènes , y est reconnue enfin par son père ; dans le Sicyonien^ le premier rôle appartient à un fanfaron. Or, par quoi Leucade était-elle célèbre? Par la mort de Saplîo et le saut dit de Leucade. Quelle était la réputation des femmes de Thessalie? d'être magiciennes. Qu'est-ce qu'Andros? une île, c'est-à-dire un écueil pour les navires ; et Périnthe ? une ville de Thrace , lointaine et barbare. Le titre de Aeuxa(î<a , donné à une pièce, emportait donc l'idée ou de Sapho elle-même se jetant dans les flots , ou d'une femme imitant Sapho. Le litre de e«TTâ>^ impliquait aussi l'idée de femmes magiciennes; et les titres d'Àvcîpta et de neptvôta faisaient penser à un naufrage ou a un enlèvement qui donnerait lieu à plusieurs péripéties, et amènerait finalement une reconnaissance. Ne peut-on pas conclure de tout cela que les pièces ayant un nom de peuple pour titre étaient destinées, ou à retracer l'image de quelque fait célèbre accompli chez ce peuple , ou à rappeler et à railler même , dans son représentant , ses habitudes , son langage , son costume, son caractère? ou bien, si cela n'était j^as le but principal de ces comédies , ne peut-on supposer que ce dessein y entrait pour quelque chose? Si on l'admet, notre fanfaron sicyonien , au lieu de rentrer dans la classe des fanfarons ordinaires, prend une physionomie particulière; il devient le type des vantards de Sicyone, et il
(1) Le sujet de CCS deux pièces clail le incme, au dire de Térence : Mciiander fecit Andriam et PorinUiiam :
Qui ulranivis rccK- novil ambas novorit. {Andrieime, prolog- v. 9-li.)
nous apparaît comme leur caricature et leur vivante parodie. On doit en dire autant du Carthaginois. Ménandre, dans cette pièce , introduisait vraisemblablement sur la scène un Carthaginois qui , pour une raison ou pour une autre venait à Athènes et y apportait son vêtement , ses manières et son langage barbare : « Il chante la lityerse après le dîner (1). y> — « J'ai offert de l'encens à Borée, dit-il , et cependant je n'ai pas pris un seul poisson : je mangerai donc de la purée (2). » Chanter la lityerse après le dîner , manger de la purée , c'était une habitude de Carthage , et l'on riait , je pense , et l'on se moquait du Carthaginois ; et lui , reconnaissant qu'il était ridicule , répondait : « Il est difficile de guérir en un jour un travers qui a vieilli avec nous (3) ; » mais « l'expérience forme le Carthaginois , quelque ignorant qu'il puisse être (4). » La comédie de Plante, intitulée le Petit Carthaginois, nous montre , au milieu de détails épisodiques et romanesques , un Carthaginois d'un beau caractère , mais ridicule par ses façons étrangères et son langage - dur et inintelligible. L'idée première de ce rôle appartient sans contestation à Ménandre (5) , ce qui achève de déterminer l'opinion qu'il faut se faire de ce dernier genre de pièces.
Les pièces de Ménandre s'ouvraient par un prologue dans lequel l'auteur s'adressait directement aux spectateurs , et qui était un souvenii- affaibli de la parabase de l'ancienne comédie, ou une imitation des expositions
(1) Le Carthaginois, frag. iv, p. 146.
(2) Ibid., frag. i, p. 145.
(3) Ibid., frag. m, p. 146.
(4) Ibid., frag. vi, p. 146.
(5) C'est ce qui ressort de l'aveu de Piaule lui-même :
Carchedonius vocatur haec comœdia ;
Latine Piaulas : Palruus Pultiphagonides. (Prol., 53, 54.)
d'Euripide 7 et elles se terminaient par une formule quelconque.
Voici un i'ragment de prologue conservé par Harpocration : « Supposez que nous sommes ici à Phylé , bourg de l'Attique , et que Nymphée , d'où je viens , appartient
aux Phylésiens (1). » Lucien nous apprend qu'un de
ces prologues était débité par le dieu Elenchos , ami de la Vérité et de la Franchise et personnifiant l'Argument (2). C'est ainsi que, plus tard , Afranius fit débiter un prologue par la Sagesse personnifiée.
Nous avons une formule finale qui est un vœu à la manière d'Euripide : « Que la Victoire , cette vierge noble et rieuse , me soit toujours propice (3) ! » Euripide avait dit dans Oreste , entre autres : « 0 victoire glorieuse , préside à ma vie, et ne cesse pas de me couronner! » Nous en avons une autre qui se rapproche beaucoup de celle qu'adoptèrent Plante et Térence. Valete et plaudite , voilà la formule latine. Ménandre a dit : Èçâpavreç èninpoTriaari. « Icvcz Ics maius et applaudissez (4) ! »
(t) Le Bourru, frag. i. p. 106.
(2) Incert., frag. cccli, p. 307.
(3) Ibid., frag. ccxviii, p. 282. Cette Victoire est Minerve qui avait dans l'Acropole un temple de la victoire, en mémoire des exploits de Thésée en Crète.
(4! Ibid., frag. ccciv, p. 298.