PYTHAGORE ET LE PYTHAGORISME
de Pythagore, par Delanauze et Fréret, t. *iv des Mémoires de C Académie des Inscriptions. — Hamberger, Exercilationes de vita et symbolis Pyihagorœ, in-4°, Willemberg, 1676. — Dacier, la Vie de Pythagore , les Symboles, etc., 2 vol. in-12, Paris, 1706. — Schrader, Dissertatio de Pythagora, in-8°, Leipzig, 1808. — Scbeffer, De natura et constitutione philosophiœ italtcœ, Wiltemberg, in-8% 1701. — WendH Commentatio de rerum principiü secundum Pythagoram , ln-8®, Leipzig, 1827. — Bocck, Doctrine de Philolails. in-8% Berlin, 1819. — Ritter, Histoire de la philosophie pythagoricienne, in-8°, Hambourg, 1826. — Brandis, Sur la théorie numérique des pythagoriciens et'des platoniciens, dans le Musée du Rhin, 5 e année. — Reinhold, Essai d' explication de la métaphysique pythagoricienne, in~8°, léna, 1827. — Trendeienberg, De plat o nids ideis et numeris, in-8°, Leipzig. 1826, — Ra~ vaisson, Essai sur la métaphysique d* Aristote, 2 vol. in-8®, Paris, 1857 et 1846.
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La philosophie de Platon a été relevée de nos jours du discrédit où le dix-huitième siècle l’avait fait tomber. De nombreux écrits, en France et en Allemagne, en ont éclairci plusieurs parties obscures et expliqué les plus fécondes vérités. Les travaux d’un écrivain illustre ont rendu populaires les Dialoguesde Platon (1), et jeté une lumiéreéclatanle sur l’esprit vrai de cette philosophie antique et sur quelques-uns de ses points essentiels. Depuis, de grandes études ont été entreprises sur les philosophies qui ont suivi Platon. Aristote et les Alexandrins ont à leur tour occupé les efforts d’une critique savante et profonde ; et l’intelligence de la doctrine
(1) Nous nous sommes servis partout, dans ce travail, de l’admirable traduction de M. Cousin, qui a conquis une si haute place dans l'estime de tous les hommes éclairés.
de Platon a dû gagner à l’étude de ce disciple si éminent et de ces continuateurs pleins de génie.
Toutefois il est permis de dire que la méthode dialectique de Platon, c’est-à-dire, la base de tout son système, n’a peut-être pas été présentée encore dans toute son étendue, sa rigueur, sa fidélité. Nous nous proposons de faire connaître exactement cette méthode, de la décrire dans toutes ses parties et sous toutes ses faces , non pas sous ce jour particulier qu’une école hostile, comme celle d’Aristote, ou trop souvent infidèle, comme celle de Plotin, a dû choisir de préférence, mais au grand jour de Platon lui-même et de scs dialogues les plus divers, le Phèdre et le Sophiste, la République et le Parménide , le Banquet, le Phédon et le Tiniée,
L’étude de la méthode dialectique dans ses origines historiques d’une part, et de l’autre dans ses conséquences métaphysiques, mais surtout en elle-même; la recherche de tous les éléments si complexes de cette méthode riche et simple, comme l’esprit humain, et
du lien qui les unit; en un mot, la restitution fidèle
de la dialectique platonicienne, d’après Platon, tel est l’objet de ce travail.
On entend généralement par dialectique l’art de raisonner ou plutôt l’art de discuter. C’est, en effet, le sens original du mot. La dialectique dont Zénon d’Élée fut, dit-on, l’inventeur, n'était qu’un grand art de discussion. Mais Platon et son école lui donnèrent un sens plus général et plus étendu : elle devint la méthode môme de la science ; et la science ne se borna plus à la réfutation, elle aborda directement les difficultés, elle aspira à la vérité en ellemême ; elle tenta de pénétrer jusqu’aux essences, jusqu’aux principes des choses.
Sans l’intelligence de cette méthode, Platon est inintelligible. C’est là qu’il faut porter la lumière et la clarté, parce que là est la force du système entier. Mais cette méthode à son tour ne devient claire que par l’étude de ses origines. Héraclile , Pythagore, Parménide, Socrate, nous expliquent Platon *
La philosophie est plus ancienne que la dialectique. La philosophie existe dès qu’un sage essaye de résoudre par la seule réflexion quelques-uns des pro-
blêmes que l’homme se pose nécessairement sur la nature des choses; mais la dialectique implique déjà un certain art de conduire ses pensées, un certain ordre logique ; c’est la raison obéissant à des lois régulières. Dans les premiers temps de la philosophie grecque, dans l’école d’Ionie, par exemple, les sens et l’imagination dominaient seuls : la dialectique était presque entièrement absente; les premières traces qui s’en font remarquer chez Diogène d’Apollonie, chez Anaxagore, méritent à peine d’être. signalées. Le caractère commun et dominant de celle école, à quelques exceptions près, est d’avoir les yeux constamment fixés sur la nature, et de ne concevoir que des causes analogues à celles qui frappent nos sens.
Un seul nom mérite qu’on s’y arrête : c’est celui d'Héraclile. Platon lui doit beaucoup quoiqu’il ait consacré à le discuter tout un dialogue, le Théétète. Tout en le combattant, il s’est pénétré de ses doctrines, et l'on peut dire que la philosophie d’Héraclite est le véritable point de départ de celle de Platon. « Platon, dit Aristote, s'était familiarisé dès sa jeu- » nesse, dans le commerce de Cratyle, avec cette » opinion d'Héraclile que tous les objets sensibles sont » dans un écoulement perpétuel, et qu’il n’y a point » de science possible de ces objets. Plus tard, il con- » serva la même opinion (1 ). » L’idée qui éclate en
(U Ariit., Mit., I, c. ti; Liptia, p. 18.
effet dans la philosophie d’Héraclite, c'est l'idée du mouvement universel. « Héraclite, dit Plutarque, a » retranché de toutes choses le repos et la stabilité; » car cela n’appartient qu’aux, morts (1). » «Tout » marche, a-t-il écrit lui-môme, et rien ne demeure » («sevra yiooit xai où$èv pu vu) (2). » Platon résume cette doctrine dans celte énergique formule : « Rien » n’est, mais tout devient (3). » Le sentiment de la mobilité absolue des choses avait pénétré profondément dans l’esprit et dans l’àme d’Uéraclite, et la tradition nous le montre triste et résigné devant ce flot éternel qui dévore toute existence.
Héraclite n’est pas un dialecticien. On ne peut guère dire qu’il ail plus de méthode que ses devanciers; comme eux il suppose, il imagine. Il s’exprime en poète, et souvent d’une manière énigmatique (4). La clarté, la rigueur, la régularité scientifique lui font défaut. Mais sa pensée est profonde, et un grand génie spéculatif y apparaît. Il a tiré de toute la philosophie grossière des Ioniens l’idée qu’elle enveloppait, à savoir, que tout est phénomène et apparence. Il marqua par là où la logique conduit ceux qui ne veulent admettre aucune autorité supérieure aux sens, et il eut le mérite de faire comprendre plus
(1) Plul. , De plac. philos., >, 23.... ’Eort tcüto twv vtxpüv.
(2) PLI., Crat., p. 402 A. Nous cilons l'édition vulgaire.
(3) Pial., Thèit., p. 152.
(4) ’O sxeTitvi;. Arist., De mundo, p. 5.
lard que le seul moyen de sauver la réalité des choses, et la vérité des pensées, était d'en appeler à des principes supérieurs, lois des esprits et causes des êtres.
En face de l'école d’Ionie, et dans une direction toute contraire, s’élevait, sous l’inspiration de Pythagore, une philosophie étrange et profonde. Tandis que l’Ionie, entraînée par une imagination mobile et un génie empirique, réduisait la nature à une succession d’apparences et de phénomènes, l’Italie formait le monde à l’image des principes mathématiques, et ramenait toutes choses à des nombres. Les pythagoriciens passèrent des mathématiques à la philosophie, et ne firent que transporter leurs principes d’une science à l’autre (1). Dans le pythagorisme, comme dans la philosophie d'Ionie, il n’y eut pas, à proprement parler, de méthode philosophique. La spéculation y était plus abstraite, plus indépendante des sens; mais l’imagination était encore toute-puissante. Sortie à peine de la poésie et de la religion, la philosophie pythagoricienne était asservie aux symboles, aux formules mystérieuses, à la parole du maître.
Toutefois, la philosophie de Pythagore est plus élevée que la philosophie d’Ionie. Elle n’arrête pas
(I) Ar., Met., I, v, p. 14.... Twv jAaôrijxxrcdv à‘}xu.cvci irpwT&v..., xat Ivrpaçivrt; iv aùroT; rècç tout wv twv 5v twv àpyà; wr,ôr,aav ttvfti
rcâvTwv.
sa vue aux phénomènes; elle la porte au contraire sur les lois de ces phénomènes, et l’unité, la permanence, la régularité, lui paraissent les caractères des principes véritables. Elle explique, il est vrai, ces principes d’une manière bizarre et arbitraire : elle transporte les mathématiques dans le monde de la vie, elle place le nombre à tous les degrés de l'être, elle le fait Dieu, elle le fait âme, elle le fait corps. Mais, malgré ces erreurs, un grand résultat a été obtenu : la philosophie rationnelle est née; elle s’est élevée jusqu’à l'idée de la substance et de la loi. Que la raison fasse un effort de plus, qu’elle se dépouille de toutes formes étrangères, et la dialectique apparaîtra.
Ni Héraclite en Ionie, ni Pythagorcdans la Grande- Grèce n'ont connu véritablement la dialectique, mais ils ont contribué à la faire naître par l’action puissante qu’ils imprimèrent à la pensée. Tous deux ont exercé sur Platon une influence considérable : Pythagore, par l'esprit même de sa doctrine; Héraclite, par la contradiction. C’est du sein d’Héraclite et de Pylhagore que la pensée platonicienne s’est fait jour. Nous devions signaler tout d’abord cette double inspiration que Platon a rencontrée dès son début dans la science.
La dialectique ne commence véritablement qu’avec l’école d’Elée. Affranchie des sens, affranchie des symboles mathématiques, la raison s’exerce à ré-
fléchir sur elle-même, à comprendre ses principes ; elle apprend à se conduire, et surtout à se défendre.
La première théorie de la connaissance se trouve dans Parménide; la différence de l’opinion et de la raison y est nettement exprimée. D’un côté est la vérité infaillible et qui ne trompe jamais (oMsir.ç eùrat- Ô£o; ccTpttùç tto;); de l’autre, les opinions des hommes qui ne méritent nulle confiance (pporoiv &<>£«$ r r>ç oOx evL xum; (1). Cette distinction même est pous-
sée jusqu’à l’exagération; car le monde de l’opinion et celui de la vérité sont pour Parménide deux inondes absolument à part. L’un des deux seul est réel, c’est le monde de la raison : dans celui-ci, ni le mouvement, ni la pluralité, ni rien de ce que nos sens nous montrent, n’existe d’aucune façon. Quant au monde de l’opinion, c’est un monde de fantômes; il n'est pas, il ne peut pas être., Ainsi, contradiction absolue entre les sens et la raison : la raison montre seule la vérité, l'opinion et les sens ne nous communiquent que le mensonge ; telle est, si l’on peut dire, la théorie psychologique de Parménide, théorie profonde, hardie, extrême; mais ce qu’il nous faut remarquer surtout, c’est qu’elle est le fondement de sa doctrine métaphysique.
La raison, ainsi réduite à ses propres forces, est obligée de se borner au principe le plus général et le
(I) Parménide, éd. Brandis, v. 29-30 sqq.
plus vague de tous, celui qui est bien en effet le premier principe de la raison, mais qui devient tout à fait stérile, quand on se condamne à le répéter sous toutes les formes, sans le vivifier par l’expérience. Ce principe est celui-ci : ce qui est, est; ce qui n’est pas, n’est pas. Ce que Parménide exprime ainsi : L’être est, le non-être n’est pas (1). C’est, au fond, le principe de l’identité ou le principe de l’être. Parménide s’y renferme. La profondeur de cette métaphysique consiste à exclure de la science (ont ce qui est embarrassant, tout ce qui complique le problème. En supprimant toute multiplicité et tout mouvement, la raison réduisait la question de l’être àdes termes bien simples, puisqu’elle n’avait qu’à prononcer une chose : L’être est, pour achever la science.
En se condamnant à ne pas dépasser l’idée vague de l’être indéterminé , la dialectique de Parménide ne pouvait qu’accumuler les négations. Analysez l’idée de l’être, vous n’en ferez sortir jamais que l’être
seul, et toute la série de vos raisonnements ne sera
qu’une série d’identités. Voulez-vous, au contraire, le déterminer en excluant de lui tout ce qu’il n’est pas, qu’ajouteront toutes vos négations à la notion première? A la rigueur, dans votre système, les né-
( 1 ) Ibid., y. Al.
'H uiv, £rwç fro rt x*t «; eux tort puf) -iwai.
gâtions mômes sont impossibles; puisque nier c’est comprendre ce que l’on nie, et que l’on ne peut comprendre, d’après Parménide lui-même, ce qui n’existe d’aucune façon (1).
Malgré la stérilité de ces conclusions, PEléatisme de Parménide est un grand progrès dialectique. La pensée a déployé une force d’abstraction bien supérieure à tout ce qui avait été tenté auparavant; elle a pénétré jusqu’au fond d’elle-même, pour y trouver ce principe de l’être, que nulle école n’avait encore dégagé d’une manière aussi hardie ; et pour s’être attaché avec tant de rigueur à ce principe, il a fallu, chez Parménide, une confiance inébranlable eu la puissance delà raison. Or, la raison, chez les Eléates, ce n’est pas la raison mathématique, c'est la raison elle-même, partant des principes les plus généraux qu’elle puisse concevoir, dont les principes mathématiques eux-mêmes ne sont que des applications. En même temps, et par une conséquence naturelle, la raison, en s'affranchissant elle-même, a dégagé l’être des formes grossières dont on l’enveloppait jusqu'alors, soit qu’on en fît un principe matériel , soit qu’on en fît un nombre ou un rapport de nombres. Si elle est allée trop loin tout d’abord dans son
(1) Parménide, r. 45.
Ou T» àv p&aiç TO (ATI «GV, OÙ *)f«p i<f IXTÔV
O-jrt «ppâaaiç.
explication tic l’absolu, en le reléguant dans la région inaccessible de l’in déterminé; si, pour échapper aux déterminations toutes physiques que le génie sensuel ' de la Grèce avait imaginées, les Eléates se sont rejetés jusqu’à une sorte de panthéisme inconnu à ► l'Orient, reconnaissons là les abus explicables d’un principe qui se fait jour; distinguons surtout le panthéisme mystique de l’Orient, qui a sa source dans * une sorte d’exaltation de l’imagination et du sentiment, du panthéisme tout rationnel et logique de Parménide. C’est la notion de l'être conçue dans sa rigueur, dans son absolue simplicité, qui est le fond de leléatisme. Il part d’une idée de la raison, à laquelle il sacrifie tout, jusqu’à la raison elle-même.
Zénon d’Elée, disciple de Parménide , passe dans l’antiquité pour l’inventeur de la dialectique (1), et il l’est en elfet, si la dialectique est simplement l’art de discuter. La dialectique de Zénon est un instrument de défense, une arme. Le système de l’unité, si étrange et si absurde pour l’opinion vulgaire, si peu d’accord surtout avec l’esprit mobile et empirique des Athéniens, Ioniens d origine, prêtait aisément au ridicule par les conséquences absurdes qu’il entraînait.
La tactique de Zénon fut de renvoyer à ses adversaires le ridicule et l’absurdité. Au lieu de défendre
(IJ Diog. Laert., ix, 25.
KO DK I.A DIALECTIQUE
Parménide parties raisons dogmatiques, il le défend en réduisant à l'absurde ceux qui l’attaquent. « La » vérité est, dit-il dans le Parménide de Platon, que » cet écrit est fait pour venir à l’appui du système » de Parménide contre ceux qui voudraient le tour- » nercn ridicule, en montrant que si tout est un, il » s’ensuivrait une foule de conséquences absurdes et » contradictoires. Mon ouvrage répond donc aux ob- » jections des partisans de la pluralité, et leur ren- » voie leurs objections et au delà, en essayant de » démontrer- qu'à tout bien considérer, la supposi- » tion qu'il y a de la pluralité conduit à des consé- » quences encore plus ridicules que la supposition » que tout est un (1). »
Proclus expose avec beaucoup de précision, dans son Commentaire sur le Parménide de Platon, la différence de méthode de Parménide et de lànon (2).
« Parménide, dit-il, établissait l’existence de l’un- » être; Zénon, lui, démontrait que la pluralité n’est » pas, et, entre autres raisons, l’une des principales » se lirait des conséquences de l’hypothèse de la plu- * ralité, conséquences contradictoires : par exemple, » que le semblable devient le même que le dissem- » Mable. D’un côté, Parménide s’attachait à la dia-
(1) Pial., \ ‘arm., p. 128.
(2) Proclus, Comm. in Pnrtn., <•<!. Cousin, I, iv, p. lit.
DK PI-ATON.
SI
» lcctic|iic rationnelle (vospaç) conformément au ca- » ractère de Son esprit, et se bornait à des proposi- » tions rationnelles (voépat;); Zenon, au contraire, » s'avançait d’une façon plus logique (Xoyu'.ompcoî) « à la chasse de l'être : il pratiquait une sorte de dia- » lectique secondaire (x*t « tui Schipocv 5 «xXsx.tixv,v) u dont le rôle esrt de reconnaître quelles sont celles » des hypothèses qui se détruisent elles-mômes, » comme par exemple celle qui dit qu'aucun dis— » cours n’est vrai, et que toute supposition est fausse; » quelles sont celles qui sont détruites par d’autres » propositions, soit dans leurs conséquences, soit » comme principes contraires aiix principes posés » (par exemple, un géomètre détruit une hypothèse, » soit lorsqu’elle est contraire aux axiomes, soit en » détruisant les conséquences de l’hypothèse); quelles m sont celles qui se détruisent par les conséquences » qu’elles amènent, soit qu’elles unissent les contra- » dictoires, par exemple : le semblable est le même •> que le dissemblable, ou seulement les contraires , » comme : le cheval est la même chose que l’homme. » C’est d’après cette sorte de dialectique qui a besoin « de longs discours, de longues déductions et de » combats, que Zénon écrivait ses ouvrages. Par- » ménide ne se servant que de l’esprit lui-même (tû » vù gôvw), contemplait en elle-même l’unité de l’être, » n’employait que la dialectique rationnelle (vosoà;)
Si DE LA DIALECTIQUE
» dont la force est tout entière dans de pures intui- »> lions (tv èiri&Aat;).
Il exprime encore les mêmes idées dans quelques autres endroits.
» Parménide procède par la position d’un prin- » cipe dogmatique (xaxà xr,v xoù rpomgévwrÔeot'v); Zé- » non, par la destruction du principe opposé (xaxà » rÀvxoù3tvTuisi[*evouàvatpeciv)... Parménideestoomme » l’esprit pur (ô vôoç) dont l’objet est de contempler » l’ètre (toîv); Zénon, comme la science qui doit voir » aussi ce qui est opposé et d’un côté approuver >> le vrai, de l’autre confondre le faux (1). »
Après avoir séparé ainsi Parménide et Zénon, Proclus les rapproche. « Cette diversité dans le mode d’en- » seignement n’était guère qu’un voile sous lequel il >> était facile de reconnaître l’accord et l’unité (2). »
Tous ces passages nous montrent le vrai caractère de la dialectique de Zénon. D’abord celte dialectique n’est pas, comme fut plus lard celle de Socrate, une méthode de découverte, née du besoin de trouver la vérité mal cherchée jusqu'alors. Zénon n’est pas un réformateur de la philosophie, lui ouvrant de nouvelles voies par une méthode nouvelle. Il a déjà sa philosophie, et c’est de la nécessité où il est de défendre celte philosophie que naît sa méthode. Elle a
(I) Proi-lus, Mil., p. H5.
(2} Ibid., p. 110.
donc une origine toute particulière, elle n’est qu’une
conséquence, et comme une nécessité de circonstance; nous l’avons dit, elle est une arme, un moyen de combat; mais, comme telle, elle est une conquête. Avant Zénon, les doctrines philosophiques en Grèce ne paraissent pas s’ètre prises corps à corps ; on ne vqit pas que l’école de Pythagore ait discuté l'école
d’Ionie, qu’Anaxagore ait pris à partie le système de Thalès ou d’Héraclile. Chaque philosophe exprimait ses propres idées; il y mêlait ou n’y mêlait point celles des au très. Quelquefois il se prononçait sur telle ou telle doctrine, mais jamais il ne s'y attaquait directement. A proprement parler, la discussion philosophique ne commence pas en Grèce avant Zénon.
L’art de discuter, inauguré par Zénon avec un grand éclat, convenait merveilleusement à l’esprit vif, ardent et subtil de la Grèce. Il reçut le nom de dialectique , soit parce que Zénon discutait en interrogeant et en répondant, c'estrà-dire par dialogues (&ta>.oyQiç) (1), soit que Ton voulût exprimer par là le caractère discursif (&ià) de cette dialectique qui marche de conséquences en conséquences (il âxotauQiai;), et en ajoutant les propositions les unes aux autres (çuvÔçVu ^oycov).
(1) Ce que nous pouvons supposer d'un passage de Simplicius, qui nous transmet une argumentation de Zénon contre Protagoras, sous la forme du dialogue. Ou dit de plus qu'il composa des dialogues philosophiques. h iog. Lacrt., m u 57. Arist., Efsophist., 10.
Si \)E LA IHALECTtyJl'L '
Deux choses doivent être remarquées dans la dialectirjue de Zénon.
En premier lieu, elle part toujours d’hypothèses dont elle déduit les conséquences, par exemple : « Si » la pluralité existe, les choses sont à la fois finies » et infinies... (et Igt'C) (1). Si le lieu existe,
» il est lui-même dans un lieu à l'infini (et fort
» tg7?oç) (2). » Dans le Parménide de Platon, Socrate prie Zénon de lui relire la première hypothèse de son premier chapitre (r/jv 7cpwT7jv OtcoOsciv toS rpcorou >o*you) (3), et tout ce dialogue, »qui bien certainement est rempli de l’esprit éléatique, est aussi sous la forme d’hypothèses. Nous retrouverons des traces -de cette forme hypothétique dans la dialectique de Platon.
Le second caractère de la dialectique de Zénon est de pousser les doctrines qu’il combat, à la contradiction. Cette contradiction, il la démontre de différentes façons. Tantôt il établit que la proposition est contradictoire en elle-même; tantôt qu’elle produit des conséquences, ou contradictoires en elles-mêmes, ou en contradiction avec leur principe ; tantôt qu’elle donne lieu à deux conséquences contradictoires entre elles, par exemple : « Si la pluralité existe, les choses sont » infinies; si la pluralité existe, les choses ne sont pas
(1) Simpl., Phys., fol. 50 6.
(2) Ibid. y fol. 13U 6.
(5) Plat., Parm.y |>. 127.
DE PLATON, 5ÏI
» infinies. » Mais que l’on ne voie pas là, comme on l’a cru quelquefois, des antinomies absolues, imputées à la raison, comme sa condition légitime el nécessaire; ce sont des antinomies qui dérivent d’une hypothèse fausse, et qui en démontrent la fausseté. C’est par cet art de pousser à la contradiction (pi svavTio^oyi'a;), que Zénon jetait ses adversaires dans l’embarras et
dans le doute (et; arco^'av) (1).
La dialectique de Parménide et celle de Zénon ont un fond commun, une forme différente. L’une, avonsnous dit, est fondée sur le principe d’identité, et n’en peut pas sortir; l’autre, sur le principe de contradiction, qui n’est qu’une face du premier. La dialectique de Parménide et de Zénon est ainsi profondément rationnelle, mais, trop étrangère à l’expérience, elle est stérile et s’exerce dans le vide. Cette dialectique toute négative va porter ses fruits.
La sophistique est l’abus de la dialectique. La dialectique de Zénon était fondée sur le principe de contradiction. La dialectique de Protagoras détruit le principe de contradiction lui-môme ; elle détruit donc la raison, et par conséquent la dialectique qui n’est que l’usage logique et rigoureux delà raison. La raison, impuissante encore, tourne dans un cercle, et à peine née se dévore ellc-môme.
Ainsi les premiers efforts de la dialectique n’avaient
(I) Plut., in Per ici.
point abouti; elle avait montré sa force, mais sans l’appliquer d'une manière durable. A peine inventée, elle était devenue l’arme d une science misérable et fausse , habile seulement à renverser. Une réforme était nécessaire. Ce n’était pas assez de discuter contre les sophistes avec l’arme même dont ils se servaient. La dialectique devait chercher dans la 'conscience de l’homme, dans les principes éternels de la raison une force nouvelle : ce fut le caractère de la réforme socratique.
Ce qui caractérise Socrate, c’est d’avoir senti le besoin d’une méthode. Socrate n’est pas un rêveur comme Parménide, ni un disputeur comme Zénon ; c’est, un esprit positif et critique ; il comprend que les recherches spéculatives ne peuvent aboutir que si elles sont poursuivies régulièrement et avec suite. Or, la règle de toutes nos recherches, quelle peut-elle être, sinon la règle même, la loi naturelle de notre raison ? C’est à découvrir cette loi que Socrate s’est appliqué (1).
Socrate marque une ère tout à fait nouvelle en phi* losophie, dont le trait le plus éclatant est le retour de l’esprit sur lui-même, 1 analyse de ses forces , de ses formes, de ses procédés; ère signalée parla méthode
(I) Voy. sur Socrate l’excellent article de M. Stapfer dans la Biographie universelle, et le chapitre de Kittcr dans son Histoire de la philosophie ancienne .
même de Socrate , la dialectique de Platon , l'analy* tique d'Aristote.
Et d’abord Socrate se sépare de toutes les. philosophies antérieures par son indifférence pour les questions métaphysiques, cosmogoniques qu’elles avaient essayé de résoudre. 11 ne pouvait comprendre que l’on ne vît pas avec la dernière évidence, qu’il est impossible à T homme de rien savoir sur toutes ces matières (1).
Le seul objet de la science, son point de départ légitime et nécessaire, c’est l’homme. « Est-ce donc » parce qu’ils croient en savoir assez sur l’homme, di- » sait-il, qu’ils s'occupent des choses divines (2)?... » «,Je n’ai pas tant de loisir, dit-il dans le Phèdre; >* pourquoi? C’est que j’en suis encore à accomplir ce » précepte de l’oracle de Delphes : •< Connais-toi toi- » même. » Et quand on en est là, je trouve bienplai- » sant qu'on ait du temps de reste pour les choses » étrangères. »
Rien n'est plus logique, comme on voit, que cette marche de la pensée. Elle a commencé par se jeter au hasard dans les difficultés innombrables de la science des choses. Asservie d’abord à la sensation, elle s'en est vite affranchie. Livrée à elle seule, au lieu
(I) Xcn., Memorab., I. i, c. 1. ’K0aûux£& Si il uri oxvcfôv cwtu; ierrtv in ruûrx où oovsctcv »<rriv xv0p«7:ctç t’jstïv.
(f) Ibid., ibid . - ,
58 DK LA DIALECTIQUE
de s'assujettir à de lentes et nécessaires épreuves, elle s’élança (out d’abord jusqu’au principe de lêtre; elle supprima tout intermédiaire, franchit sans y regarder les échelons de la réalité, et tomba dans le vide. Instruite par la nécessité à combattre, elle combattit tout ce qu’elle rencontra, s’en prit à elle-même, et triompha de sa propre ruine. Mais tant d’épreuves
malheureuses la rendent enfin plus prudente. Elle sent la nécessité de se régler par l’étude de ses lois naturelles. Elle cherche la voie la meilleure pour arriver à la vérité et à l’être. Le résultat de ces recherches , c’est la dialectique de Platon ; mais l’entreprise appartient d’abord à Socrate.
• L’œuvre de Socrate avait deux parties : 1° renverser l’autorité des sophistes; 2° réformer la philosophie. Mais ces deux parties tiennent inséparablement l’une a l’autre; car il fallait détruire la sophistique avant d’espérer de fonder une philosophie véritable; et c'était seulement à l’aide de la véritable méthode philosophique qu’il était possible de renverser les sophistes.
On a quelquefois confondu Socrate avec les sophistes. Socrate, en effet, tient aux sophistes. Un philosophe se rapproche toujours par quelque endroit de ceux qui l’entourent, de ceux mêmes qu’il combat . La sophistique était la philosophie dominante au temps de Socrate; tous les esprits en étaient impré-
gnés, Socrate comme les autres. D’ailleurs pour combattre les sophistes ne fallait-il pas être en état de se servir de leurs armes ?
Il y a donc de la sophistique dans Socrate; mais là n’est pas sa force véritable. Sa force, elle est dans le plus admirable bon sens, dans la raison la plus simple et la plus line, pénétrante et prudente , pleine de grâce et de solidité. La méthode de Socrate dutbeau-i coup de son succès au personnage môme dont la parole mordante et aimable confondait ceux-ci, attirait ceux-là, dont l'éloquence bizarre, sans modèle, sans imitateurs, transportait, enivrait ceux qui avaient le bonheur de l’entendre (1).
La vie de Socrate ne fut qu’une lutte, lutte contre les sophistes, contre les politiques, contre la fausse sagesse du vulgaire, ou la sagesse présomptueuse des philosophes. Mais pour lutter ainsi contre tous, car qui ménageaitril ? pour réduire surtout ces hommes qui avaient approfondi tous les artifices de la discussion , pour triompher de ces esprits légers et corrompus qui surprenaient la jeunesse et la foule par l’habileté et l’élégance de leur langage, un art nouveau était nécessaire. Les discours sérieux ne suffisaient pas. Il eùlété dangereux de se livrer soi-môme
(I) Conv., 215. *Ejru$àv St ocO ri ; àxvir, r, tmv owv cUXov Xi-
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DE l,A DIALECTIQUE à leur artificieuse dialectique. Il fallait une supériorité de pensées qui se dissimulât, dont ils subissent l'autorité sans la comprendre ; il fallait les surpasser par la ruse, par l’esprit, par la raillerie.
De là l’sipuveia socratique ou raillerie dissimulée. Socrate y excellait et est resté maître en ce genre. Il savait à merveille exalter la vanité des sophistes et par sa feinte modestie les engager dans de compromettantes discussions. Il arrivait auprès d’eux, comme pour se faire instruire, et il les interrogeait de la manière la plus naturelle; mais par un artdont il avait le secret, tout en ayant Pair d’ interroger toujours, il s’emparait peu à peu de la discussion et la menait où il lui plaisait ; il les faisait tomber ainsi dans de grossières contradictions, ou bien il finissait l’entretien par quelques observations triviales dont s’ir- #
ritait l’élégance affectée des sophistes, et il les livrait surpris et déconcertés aux risées de la foule.
L’fiipùïvei'a n’était pas seulement fart d’un esprit fin et railleur : c’était une méthode régulière et vraiment scientifique dissimulée seulement par la grâce do la forme. Cette méthode repose sur cette idée que l’erreur contient en elle -même sa réfutation , et porte, comme dit Platon, l’ennemi avec soi. Zénon recherchait et mettait à découvert les absurdités de ses adversaires, Socrate obligeait les siens à trouver par eux-mêmes et à confesser leurs contradictions.