IMPIÉTÉ. AMOUR DU MONDE
des moyens pour arriver au bien suprême, obtiennent à ses yeux une valeur absolue et deviennent des buts ‘souverains auxquels il faut tout sacrifier; le monde prend la place de Dieu. L'amour du monde, la disposition par laquelle l’homme voue aux créatures une affection déplacée et exagérée et cherche à atteindre le bonheur complet et l’accomplissement de sa destinée en dehors du royaume de Dieu, se produit naturellement partout où l’amour de Dieu n’existe pas, et constitue la forme positive du péché.
Le péché, disons-nous, a deux formes, une forme négative, l’impiété; une forme positive, l'amour du monde (concupiscentia , èmiduuia) !: D'un côté, il est l'absence de la vraie disposition morale, l’affaissement des divines aspirations de l'âme, l'incapacité de la volonté à se mettre en accord avec les plus importantes obligations morales. Mais le péché n’est pas seulement un manque, une privation. À la place du principe du bien surgit aussitôt, et par la nécessité des choses, le principe du mal. L’affection du monde sensible succède à amour de Dieu et du monde idéal dans ce cœur humain, qui a horreur du vide, et la volonté ne perd lamour du bien que pour se porter au mal avec toute la violence dont elle est capable. Le péché n’est donc pas seulement le non-accomplissement des obligations morales, il est une infraction réelle et positive faite à la loi morale. La volonté, cessant de poursuivre le but nor-
1 Conf. Aug., art. IL: Peccatum, hoc est sine metu Dei, sine fiducia erga Deum et cum concupiscentia. — Apol. Conf. (éd. Rechenberg, p. 54): Ægra natura quia non potest Deum timere et diligere queærit et amat carnalia. — Melanchthonis Loci (Corpus Ref., XXI, p. 98): Fieri nequit quin sese maxime amet creatura, quam non absorpsit amor Dei.
mal de la destinée humaine, pose arbitrairement d’autres buts à ses désirs et cherche ailleurs sa satisfaction ; le péché, qui est, en commençant, la faiblesse de la volonté, en devient aussitôt la perversion !. L'homme ne se soustrait pas seulement à Dieu, il se révolte contre lui et produit ainsi un véritable dérangement dans l'ordre moral.
Ce dérangement se manifeste tout d’abord par un grave désordre dans l’organisme humain Îui-même. Les instincts étant multiples, le moi qui veut les satisfaire tous est obligé de se diviser et de se briser. La volonté quitte le centre de l'âme, le sanctuaire de l'amour de Dieu, d’où elle pouvait surveiller l'ordre harmonieux des obligations morales et exercer sur toutes les parties de l'âme une action uniforme, pour se donner aux instincts, pour se porter à Îa périphérie de l’âme, sur les parties de l’être moral qui sont tournées vers le monde extérieur, et se perdre ainsi dans un chaos de désirs souvent contradictoires. Si, par contre, la volonté met toute son énergie à la satisfaction d’un seul instinct, elle fait souffrir les autres et provoque de leur part une redoutable réaction. Ainsi le péché brise l'unité morale de l’homme. — Dans cette disposition , l’homme donne aux choses finies une valeur infinie; ainsi il se trompe lui-même, et le contentement qu'il trouve n’est qu’apparent. Le péché est la misère de l’homme, et le fait trop constaté, que tout bien-être, produit par le monde contingent, tourne
1 Peccatum non est privatio pura sed quidam habitus corruptus. Apol., p. 55. C’est là une des thèses des réformateurs attaquée le plus. vivement par leurs adversaires catholiques. Comp. Chemnitz, Examen Conc.
Trid., éd. Preuss, .p. 99-144. Form. Concord., p. 640 et sui. Calv., Instit. T1 re: ;
LES PÉCHÉS. 27 tôt ou tard en malaise, esta preuve la plus palpable de la destinée supérieure de l'homme.
Par suite du développement excessif des instincts, l’homme cherche naturellement à augmenter la mesure légitime de jouissances attachées à la possession d'un bien moral, et parce que la conscience, qu'il ne considère plus comme mobile unique et comme expression de la volonté divine, a perdu pour lui de son prestige, il ne craindra pas de jouir au détriment d'autrui. L'amour du monde devient nécessairement égoisme.
L'amour du monde nait sous l’impulsion des instincis, et la variété des instincts produit la variété des Mauvaises dispositions. L'instinct est on individuel ou commun à un nombre plus ou moins grand d'individus, tel que l'instinct de la vie de famille, l'instinct patriotique etc. L'instinct individuel, le besoin qui pousse l’homme à rechercher son propre bien-être, se trouveen présence de deux sources de jouissances, les fonctions physiques et les fonctions morales de lêtre humain, et chacune des deux lui porte une triple satisfaction: l'homme jouit de se sentir vivre et d'assister au mouvement calme et régulier de ses fonctions, 1l jouit de les préserver de la fatigue, 1l jouit enfin de pouvoir en élargir le domaine et augmenter l'influence. De là trois instincts qui se rapportent à la vie physique,
“ L«Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité. et cette impuissance, sinon.qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que parun objet infini et immuable, c'est-à-dire par Dieu même.» Pascal (éd. Havet), VI, 1.
instinct de la nutrition, Vinstinct du repos corporel, l'instinct de la vie sexuelle. Et trois insüncts qui se rapportent à la vie morale: c’est d’abord l'instinct social proprement dit, le besoin qu'éprouve l’homme de mettre en œuvre ses fonctions spirituelles sans cependant les fatiguer, l’amour des spectacles, du jeu, des distractions , le besoin de se distinguer, de se montrer, de se manifester à autrui, pour se sentir lui-même et se mirer dans l'impression qu'il produit, ou la recherche de la société et de la conversation. Vient ensuite l'instinct du repos intellectuel, amour de la tranquillité et du délassement. Enfin l'instinct qui pousse l’homme à conserver et à agrandir sa puissance sur lui-même, sur la nature, sur l'esprit et la volonté d’autrui, soit le quadruple énstinct de l'indépendance, de la propriété, de l'honneur, et de l'autorité. — Faut-il répéter que ces instincts ne constituent pas eux-mêmes le péché, qu'ils n’ont aucune qualité morale, que leur influence sur la volonté est dans une certaine mesure utile et nécessaire1? Le péché a lieu quand la volonté leur accorde une influence prépondérante à l'influence de la conscience, et fait d’eux le mobile unique de ses déterminations?. Aux trois instincts physiques que nous avons énumérés correspondent alors autant de mauvaises dispositions: l’intempérance , la paresse physique et la luxure. L'instinct social produit l'esprit mondain; Vinstinct du repos intellectuel produit la paresse intellectuelle; enfin le besoin qu’éprouve l’homme d’aug-
1 Nulla natura, in quantum natura est, malum est. August. contra Jul. I, 8. — Déjà Aristote avait dit: TIé0n oux sioiv où0” af âperat, oÙ0 af xaxlar. Æth. Nic. II, c. 5.
2 Discernendæ sunt appetitioné naturales a concupiscentia. Chemnitz, Loci, de pecc. orig., e. VI.