UNIVERSALITÉ DU PÉCHÉ
Le Pélagianisme est un rationalisme, c’est-à-dire un système qui d’un principe général ou d’une observation partielle tire des conséquences sans se demander s’il ne se met pas en contradiction avec d’autres principes ou avec d’autres faits. Ainsi des prémisses de Pélage il suit nécessairement qu'il y eut et qu'il y aura toujours des hommes se décidant pour le bien dans tout le cours de leur vie; car une faculté dont on ne se sert jamais existe-t-elle réellement, et si l’on dit que l’homme peut faire le bien, mais qu'il ne le fait jamais, n'est-ce pas lui concéder un pouvoir purement chimérique? Aussi Pélage affirme que l’homme peut être sans péché!; la théorie l'exige, mais les faits donnent à la théorie le démenti le plus formel.
Tous les hommes sont pécheurs. C’est une conviction si profondément enracinée dans notre cœur qu'aucun système ne peut l’en arracher. Les philosophes de tous les temps lénoncent comme une vérité incontestable?; elle domine ous nos jugements, toutes nos relations sociales, et l’homme est tellement persuadé que cette règle ne souffre aucune exception que proclamer la sainteté absolue de Jésus revient aux yeux de tous à lui accorder une origine et un caractère extra-humains. Nous n'avons pas encore à rechercher d’où provient ce sentiment si universel; l'observation que chaque homme peut faire de ce qui se passe autour de lui ne suffit pas pour l'expliquer, mais ne le contredit
1P, ex. : « Dico hominem posse esse sine peccato et mandata Dei posse custodire» (ap. Aug., De natura et gratia, c.7); cfr. Ep. ad Demetr. (éd. Semler, p. 22 et suiv.).
2 Une nombreuse collection de passages tirés des auteurs grecs et latins se trouve dans Schneider, Christ. Klünge, p. 135 et suiv.
pas non plus!. Que voyons-nous en effet? Un grand nombre d'hommes d’abord, placés aux plus bas comme aux plus hauts degrés de l'échelle sociale, qui vivent dans une indifférence absolue et habituelle à l'égard des injonctions de la conscience et ne consultent dans leurs déterminations que leurs instincts et les nécessités de la vie. L’immense majorité mêle les mobiles moraux et les mobiles immoraux. Chez les uns c'est la sensualité qui domine la volonté, la sensualité tantôt grossière quand elle se joint à l'ignorance et à la pauvrelé, tantôt fine et sublile quand chez des hommes d'une éducation plus élevée et d’un organisme plus irritable peu de chose suffit pour produire la jouissance, ou que par des plaisirs plus exquis 1l s’agit de prévenir le dégoût. D’autres recherchent des biens plus élevés, la richesse, la domination, la gloire, également prêts à faire les efforts les plus généreux ou à commettre les crimes les plus odieux pour arriver au but de leurs désirs. Si nous portons nos regards sur ceux que l’humanité vénère comme ses héros et ses saints, nous sommes peinés mais non surpris de voir à côté de tant de grandeurs d’inconcevables faiblesses, au milieu de tant d’éclats des obscurités que le contraste ne rend que plus fâcheuses. Le caractère le plus pur à ses taches, le cœur le plus noble ses défaillances, la vie la plus admirable des pages que l’on déplore. — Mais quel est donc au milieu de cette énorme variété de vices le défaut universel? quel est le péché commun à tous les degrés de la corruption? Ge n’est ni la sensualité n1 l’égoïsme, car il y a des hommes qui sont
1Comp. M. Colani, Études sur les faits moraux relatifs au salut (Revue, t, IV), p. 280 et suiv.
UNIVERSALITÉ DU PÉCHÉ. 30 des modèles de pureté et des héros d’abnégation; c’est, pensons-nous, la faiblesse de l'élément religieux. L'idée de Dieu existe dans l'humanité, c’est même en dehors de la sphère morale une idée des plus puissantes. Elle a produit de grands mouvements nationaux ; idée-mère de la philosophie, elle à donné lieu à un prodigieux épanouissement de la pensée humaine; ressort caché de l’âme, elle a provoqué des élans admirables, — mais elle n’a jamais su produire dans l'humanité naturelle un dévouement libre et complet à Dieu, la vraie vie religieuse. Sa puissance expire au seuil de la conscience; le germe de la religion, si vivace ailleurs, reste sans action sur la vie intérieure de la volonté; l’amour de Dieu, qui devrait occuper la place centrale dans le cœur, l’effleure à peine, l’émeut rarement et n’a jamais vraiment prise sur ses déterminations. Les observateurs les plus indulgents de la vie humaine nous l’accordent: l'amour et la crainte de Dieu sont des affections étrangères à l’âme humaine. Nous rencontrons à leur place une aversion déclarée ou dissimulée contre les choses de la religion, une indifférence absolue, une crainte servile et superstitieuse, un mysticisme maladif, un respect stérile, tout au plus une aspiration vague et impuissante, qui par sa mélancolie même, caractère inséparable des plus sublimes manifestations religieuses de l’humanité naturelle, prouve qu'il y a là dans les dispositions morales de l’homme un vide regrettable. — Chez tous les hommes aussi nous constatons le sentiment que nous avons appelé l’amour du monde. La vie terrestre et le monde actuel est, qu'ils l’ignorent ou qu'ils l’avouent, le but unique de leurs efforts, et le besoin du bien-être, qu'ils le veuillent ou
non, le mobile suprême de leurs déterminations. Ainsi absence de disposition religieuse, présence du sentiment mondain, — il n’y a pas d'homme qui y échappe, et si même il maintient sa vie dans les limites des devoirs sociaux, il n’y a pas d’action qui ne se ressente de ce triste défaut, et qui ne soit entachée de cette coupable affection.
Vis-à-vis de ces faits, le Pélagianisme, bien qu'étant beaucoup moins sévère dans ses exigences morales, a bien été obligé de reconnaître, non pas, il est vrai, comme nous, l’universalité du péché, mais du moins son immense influence et d’en chercher une explication. Comment se fait-il que la grande majorité des hommes n'’usent de leur liberté que pour en abuser, et choisissent le mal, alors que le bien leur eût été tout aussi facile ? C’est, répond Pélage, l'exemple du péché d’autrui, c’est le contact avec une société corrompue, la contagion de l'habitude !, ‘qui souille le cœur naturellement pur de l’homme. Mais, demandons-nous, comment l'humanité a-t-elle contracté cette fatale habitude ? Comment est-elle déchuc au point où nous la voyons aujourd’hui? Et puis l’habitude n’est pas une loi irrésistible, l’exemple n’est pas une puissance absolue; pourquoi n’avons-nous pas connaissance d'hommes qui, préservés dès leur enfance par une éducation soignée de la souillure du mal, prémunis par de sages leçons contre les séductions du monde, ont persévéré leur vie durant dans leur innocence native, et brisé, au moins quant à leur personne, la chaîne de la coutume qui transmet les vices d’une génération à l’autre ?
1 Paierna consuetudo. Pelag. ad Eph. IL.
ESSENTIALITÉ DU PÉCHÉ. 971
Les Sociniens et les théologiens rationalistes modernes ont cherché ailleurs une explication plus satisfaisante. Selon eux, le mal provient de ce que la vie physique de l’homme se développe avant la raison, prend le pas sur celle-ci et l'empêche, lorsqu'elle se réveille enfin, d’exercer sur la volonté son ascendant légitime. L'éducation et les institutions civiles, qui pourraient prévenir ce mal, sont dans la règle si mauvaises qu'il ne faut pas s'étonner si la plupart des hommes succombent. Mais, en ce cas, comment se fait-il que l'accroissement des ressources intellectuelles de l’homme n'est pas aussi toujours un accroissement de ses forces morales, que la plus haule vertu ne se trouve pas nécessairement là où la raison est à sa plus haute puissance, que le progrès moral n’est pas en raison directe avec le progrès de la civilisation? Dire enfin que le péché naît dans l’homme par la puissance des attraits extérieurs ou par une disposition maladive des fonctions physiques, c’est admettre une disproportion entre la volonté et la nature : pour que les sens soient trop puissants, 1l faut que la volonté soit trop faible, et Wegscheïider, le dernier théologien du Pélagianisme, n’a pu s'empêcher de parler d’une «certaine insuffisance de la volonté du bien, » d’un «certain penchant au péché. » L'influence pernicieuse du monde sur la volonté ne s'explique que s’il y a dans l’homme même quelque chose qui l’oblige à la subir, un attrait intérieur qui le porte au devant de la séduction extérieure et qui, au besoin, la remplace.
Non, le libre arbitre, dans le sens d’une neutralité indécise, d’une indifférence absolue de la volonté,
1 Imbecillitas quædam honestæ voluntatis (Institut. 1829, p. 385). Proclivitas quedam ad peccandum (p. 364).
n'existe pas en réalité. Le mal nous est aisé, le bien n’est jamais que le résultat d’une lutte, cette considération suffit à renverser le fondement du Pélagianisme. La volonté peut être déterminée, nous l'avons constaté dans la première partie de ce travail; elle l’est effectivement, c’est un fait qui s'impose maintenant à notre observation. La volonté n’est pas une faculté sans caractère moral, entièrement suspendue aux ordres de la raison; elle a une direction, un pli, un penchant; loin de recevoir loujours son contenu et sa force de la raison ou de la conscience, elle a sa force propre qui l’incline et qui l’entraîne, entraînant souvent avec elle raison et conscience; loin d'exécuter toujours en serviteur docile les ordres de la raison, elle leur oppose bien des fois une résistance invincible ; elle a sa vie propre, qui tantôt la stimule, et tantôt la paralyse ; elle a des moments de violence et des moments d'incapacité, des côtés forts et des côtés faibles, et souvent elle est en lutte avec elle-même, ürée dans des sens différents par des penchants opposés. De bonnes et de mauvaises inclinations se partagent la volonté, et la suprématie est aux mauvaises. Îl n'y a pas une bonne inclination qui soit commune à tous les hommes. Une mauvaise disposition, par contre, est universelle comme le fait du péché, c’est l'impiété jointe à l’amour du monde : l'injonction de la conscience d’aimer Dieu se heurte dans l’homme contre une incapacité absolue, et la conscience, de son côté, est impuissante contre la ten-
1 Consultez sur ce qui suit: Nitzsch, Système de la doctrine chrétienne (6 éd.), p. 222 et suiv. Harlesz, Ethique (6e éd.), p. 85 et suiv. Thomasius, CUhristologie, I, p. 269 et suiv. J. Müller, Ouwvr., c. IL, p. 304 et suiv. Luthardt Our. cité, p. 489 et suiv.
ESSENTIALITÉ DU PÉCHÉ. 99 dance de l’homme à chercher le bonheur avant tout et à le chercher uniquement dans cette vie et dans ce monde. Cette disposition se trouve chez tous, disionsnous. Si chacun est convaincu que lous sont pécheurs, c’est que chacun a fait en lui-même l'expérience de la puissance du péché. Tous les hommes subissent la loi de cette mauvaise disposition , elle est donc irrésistible; le péché est, comme Augustin la dit, une nécessité uaturelle pour tous. Cette disposition n’est pas une habitude contractée dans le cours du développement moral d’un individu ; nous ne saurions, s’il en était ainsi, concevoir ni son universalité m1 son irrésistibilité. Et d’ailleurs l'observation nous montre que la mauvaise inclination se trouve en nous dès l’origine de notre développement moral; elle ne peut être le fruit d’une de nos propres déterminalions, puisqu'elle les précède toutes. Mais alors comment l’avons-nous reçue? Nous avons constaté, dès le début de ce travail, que la volonté peut devenir nature; elle y tend même sans cesse : ce qui hier était ure déterminalion arbitraire et isolée est habitude aujourd’hui et sera penchant demain ; chaque acte laisse une trace que la volonté tâche de retenir ; chaque impression lui donne un pli qu’elle est jalouse de conserver; elle cherche à faire une loi de ce qui l’émeut passagèrement et met touten œuvre pour s’organiser et se donner une forme. Ge qui est vrai de l'individu est vrai aussi des associations d'hommes: une volonté commune tend à devenir nature morale commune, et les traits de caractère, qui sont particuliers à une famille ou à une race et qui se transmettent de père en fils et de génération en génération, sont la preuve palpable de ce fait. Or nous avons vu qu'il ÿ a
une détermination commune à tous les hommes; il ya donc une nature morale universelle. En prenant notre origine au sein de l’humanité, nous recevons avec sa nature physique sa nature morale; nous puisons linclination , que nous avons commune avec tous, dans la source commune de la vie. Quelle que soit son origine dans l'humanité, la mauvaise disposition est innée à l'individu. Ainsi, lorsque la volonté se tourne vers le mal sans le concours de la réflexion, elle le fait d’ellemême , elle y est déterminée; c’est sa propre direction qu’elle suit. Elle ne cède pas en ce cas à une nécessité extérieure, à l'influence de l'exemple ou à l’ascendant des instincts; elle subit tout d’abord une pression intérieure, celle de sa nature. L’inclination qui la dispose au mal est donc volontaire, tout en étant naturelle; elle a done un caractère moral, elle ne produit pas seulement le péché, elle est elle-même péché! — La double disposition de l’impiété et de l'amour du monde constitue, comme nous l'avons vu, la forme générale du péché. C’est pourquoi nous nous sentons capables de tous les péchés. IT y a dans les chutes les plus imprévues, dans les crimes les plus épouvantables , quelque chose qui ne nous surprend pas. À la vue de là dépravation d'autrui, un homme sincère tremble pour lui-même et il a de la commisération pour le plus vicieux des hommes parce qu’il sent en lui
1 Contre le décret du Concile de Trente : Æanc concupiscentiam quam aliquando Apostolus peccatum appellat, S. Synodus declarat, Ecclesiam catholicam nunquam intellexisse peccatum appellari.. (sess. V). Il est à remarquer que le Catéchisme romain (rédigé sous l'influence des Dominicains) est plus sévère au sujet du péché originel que le Concile, inspiré par les Jésuites Scotistes ; il ne craint pas de parler d’un vitium naturæ (p. IV, ce. XII, q. 8).