‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 17 sur 47 · LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

LIBRE ARBITRE

dite, du libre choix, de la faculté de faire ceci ou cela, question grave et embrouillée s’il en fut. L'homme est-il Punique auteur de ses actions volontaires ? Non, répond le déterminisme théiste, une pareille liberté est incompatible avec la toute-puissance divine; c’est Dieu qui est le véritable auteur de tout ce qui arrive; Dieu seul est libre, et l’homme n’est qu'un instrument de sa volonté. Non, dit à son tour le déterminisme panthéiste, l’idée d’une loi universelle nous défend de faire une différence radicale entre la vie naturelle et. la vie morale, 1l n’y a rien d’arbitraire. — Nous écartons d'emblée ces arguments spéculatifs contre la liberté. On a toujours eu tort de mêler des questions théologiques sur Dieu et sur la nature du monde, à la question psychologique du péché. Nous n'avons ici qu'à rechercher si la nature humaine en général, si en particulier la nature dépravée de l’homme déchu exclut le libre arbitre. Elle l’exclut, nous disent là encore les déterministes, car l’homme se laisse toujours diriger. par des motifs; sa raison pèse et compare les différentes considérations qui peuvent motiver son action, et le motif le plus fort l'emporte ; l’homme ne peut chaque fois faire que ce qu'il fait, parce qu'il ne peut s'empêcher de penser et de réfléchir; c'est sa raison et non sa volonté qui exclut l’autre alternative. — Mais pourquoi tel motif m’a-t-il paru décisif? qui lui a donné la prévalence ? Un autre que moi, placé absolument devant les mêmes alternatives et les mêmes considérations, n’aurait-il pas peut-être fait un toui autre choix? — Si le motif vous décide à l’action, c’est votre caractère: qui vous fait choisir le mou, nous répondent alors les adversaires de la liberté.

Vous prenez le parti qui convient le plus à votre manière d’être. Le naturel est la nécessité intérieure et secrète qui dirige la volonté dans toutes ses déterminations. — Mais mon caractère est-il formé et achevé? Ne peut-il plus se développer, se modifier? s'il y a des déterminations qui en découlent naturellement, n'y a-til pas aussi des déterminations qui agissent sur lui, qui le forment et le transforment ? Voilà donc des résolutions dans lesquelles le caractère n’est pour rien, des déterminations qu'aucune nécessité intérieure n’explique! — Il est vrai, répondent les adversaires, mais que l’on considère en ce cas l’influence des sollicitations extérieures. Le caractère se développe et se transforme au gré des circonstances et selon l'esprit du milieu dans lequel il vit. — Voilà donc la vie et le développement du caractère abandonnés au hasard des événements, comme la croissance des germes des plantes ! Ceux qui trouvent cette explication suffisante méconnaissent que souvent dans ces moments où le caractère se développe et change, la vie personnelle se trouve à son plus haut degré d’intensité, et elle serait alors le jouet des circonstances ! Non, c’est en ce cas la volonté qui, maîtresse d'elle-même et indépendante du caractère et des circonstances, hésite, choisit, et met dans la balance des motifs le poids décisif de son: Je veux! On peut attribuer ce mouvement. tout-puissant de la volonté à une influence immédiate de l’âme du monde ou de l’esprit de Dieu, ce sont des solutions que nous n'avons pas à examiner ici; nous restons sur le terrain psychologique et nous affirmons que rien dans la nature humaine ne nous autorise à refuser à la volonté le libre arbitre. — Ce qui est

LIBRE ARBITRE. 47 vrai du caractère en général s'applique aussi à la nature morale corrompue de l’homme. Elle se développe, donc elle n’explique pas toutes les déterminations de l'homme. Elle n’est pas achevée, elle laisse donc le champ libré à d’autres puissances qui viennent à leur tour influencer la volonté. Il y a diverses sollicitations, donc il y à hésitation et choix. Le Semi-Pélagianisme à eu raison de maintenir avec la loi du péché le libre arbitre de la volonté.

Son tort, c'est d'avoir placé le péché et la liberté, lun à côté de l’autre comme deux puissances indépendantes !, S'il en était ainsi, il pourrait y avoir lutte entre les deux principes et victoire de l’un sur l’autre. Si la liberté peut quelque chose contre la nature, nous retombons dans le Pélagianisme. Si elle ne peut rien, c'est donner raison à Augustin. Encore si le libre arbitre a son domaine restreint à côté du péché, si la vie de l’homme naturel est un mélange de bien et de mal , quelle est la différence entre la vie de la grâce et la vie naturelle? Consultons l'observation. Elle nous donnera sur le rapport des deux principes des notions plus précises et plus satisfaisantes.

Indifférence à l’égard de Dieu et amour du monde, telle est, comme nous l'avons vu, la double disposition de la volonté naturelle. L'homme en subit nécessairement lascendant, mais il peut, jusqu’à un certain point, en atténuer les effet. S'il ne peut se soustraire à la pression du péché qui forme sa nature morale, 1l n’est pas entraîné aux autres péchés par une puissance irré-

1 La formule /ibertas attenuata (p.ex. Faustus, De lib. arb., I, 3) signifie liberté restreinte, car l'expression «liberté affaiblie» ne donnerait aucun sens.

sistible. I! peut faire un choix parmi les instincts de son âme et les jouissances du monde; il peut cultiver telle mauvaise disposition au détriment d’une autre ; il peut mettre un frein au mauvais penchant et maintenir son influence dans de certaines limites. Ce qui agit sur son choix, c’est son naturel, son éducation, sa position s0ciale, les circonstances et les nécessités de la vie. Ge qui contre-balance l'influence des mauvais principes, c’est la raison qui caleule, c’est la crainte qui retient, c’est la satisfaction qui repose. Partout le libre arbitre intervient et met son sceau sur les déterminations de l’homme. Mais il y a des considérations plus respectables qui viennent agir sur la volonté. Si le principe suprême, l’amour de Dieu, n’a pas de prise sur elle, d’autres motifs moraux, différents de valeur et d’énergie, font appel à sa hberté. Voici d’abord le sentiment naturel de la compassion, qui nous fait souffrir des souffrances d'autrui et soulager les autres pour nous soulager nous-mêmes. À un degré plus élevé, c’est l’esprit de famille, par lequel homme étend naturellement l'affection qu'il ressent pour lui-même sur ceux avec lesquels l’unissent le sang, l'intérêt et le cœur. Viennent ensuite les sentiments inspirés par les grands organismes dans lesquels l’homme se trouve placé, l'amour de la cité, de la nation, de l’état, de la religion nationale ; sous leur impulsion, il se proposera de faire honneur à la société dont il est membre, de la protéger et de la perfectionner. À un degré plus élevé, la conception de l'idéal, le sentiment de la noblesse et de la dignité de l’homme, lui fait prendre en dégoût ce qui lavilit et rechercher ce qui l'élève au-dessus de la réalité ; ou bien l’idée humanitaire , le sentiment de la

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