‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 19 sur 47 · MORALITÉ INFÉRIEURE · texte numérisé non relu

MORALITÉ INFÉRIEURE

— Mais fûüt-elle forte, profonde et durable, cette moralité relative n’est pas moins une moralité inférieure. Si nous comparons les vertus naturelles avec le honteux abaissement de ceux qui ne connaissent à leur volonté d'autre mobile que leurs passions et à leurs passions d'autre frein que les circonstances, nous ne pou- . vons que les louer; — si nous les mettons en regard avec l’obligation suprême, leur éclat s’'évanouit. Comme elles ne sont pas inspirées par l'amour de Dieu, et qu'elles respirent, au contraire, ce violent amour du monde et du bien-être qui fait le fond du caractère naturel, elles sont toutes également mauvaisesi. L'homme naturel ne peut que pécher?, car c’est sous la domination souveraine de la mauvaise détermination qu'il exerce la liberté qui lui est restée. La sphère du bien naturel n’est pas un domaine indépendant, mais une province sous l’empire du péché. Concéderons-nous du moins au Semi-Pélagianisme

1 Omnis vita infidelium peccatum est, et nihil bonum nisi summo bono. Ambros., èx Rom., ©. 14. — Ubi non est dilectio nullum bonum opus est. Aug., De spir. et lib., ©. 28. — Cum facit homo aliquid ubi peccare non widetur, si non propter hoc facit, propter quod facere debet, peccare convincitur. Contra Julian., IV, 3. — Sine cultu veri Dei etiam quod virtus widetur esse, peccatum est, nec placere ullus Deo sine Deo potest. De vocatione gentium, V, 7. — Esto fuerit quædam in Socrate constantia, in Xenocrate castitas, in Zenone temperantia, tamen quia in animis impuris fuerumt..… non debent pro veris virtutibus, sed pro vitiis haberi. Melanchth. Loci, p. 100. Zäberi arbitri opera ommia maledictæ arboris maledicti fructus sunt..,(p. 177.) — De même Calvin, /nstitutio, IL, 3, 4.

2 Non possumus non posse non peccare. August., De natura et gr. c, 07. — Est in peccaiis non renatorum et contingentia et necessitas. Contingentia, quia homo potest aliquo modo vitare peccata pugnantia cum externa disciplina. Necessitas vero ex duplici ratione: 19 non potest non peccare, quia non potest interiorem pravitatem deponere; 29 quia persona non est reconciliata fide, corda sunt sine timore Dei. Chemnitz, Loci (De lib. arb., ce. IV).

que la moralité relative est une préparation à la vie nouvelle de la grâce 1? Oui, sans doute, s'il s’agit des nations et de l'humanité : les institutions civiles et religieuses ont tenu en éveil la conscience des nations antiques; les aspirations de leurs sages leur ont donné le besoin et le goût de la vérité; la contemplation des mouvements héroïques de ses plus nobles enfants a porté l'humanité à chercher un idéal moral et à l’élever de plus en plus haut. La réponse est moins facile quand il s’agit des individus. L'expérience nous montre que ce sont ceux que l’on trouve sur les degrés les plus bas ou même en dehors du domaine de la moralité naturelle qui acceptent l'Évangile avec le plus d’empressement. Car si quelques-uns arrivent à désirer la grâce par le sentiment de l’impuissance de leurs efforts et de l'insuffisance de leur vertu?, d’autres se tranquillisent par l’idée d’être au-dessus du commun des pécheurs, et leur condition leur semble assez satisfaisante. Lorsque l’homme fait des biens moraux inférieurs, auxquels il est dévoué, les idoles de son cœur, lorsque, énivré du sentiment de sa force et de la grandeur de ses aspirations, il se considère comme son propre législateur et croit se suffire à lui-même, la plus sublime vertu naturelle est devenue le plus grand des péchés, et oppose à la grâce une résistance presque invincible. Nous maintenons donc la distinction radicale entre la vie naturelle et la vie chrétienne. ,

1 C’est l'opinion de Kahnis (Dogm. III, p. 310), de Luthardt (0. c., p. 464: «La grâce a un allié dans l'effort moral de l’homme naturel»).

2? Comp. l’histoire de Corneille, Actes X,2 etsuiv., ou du jeune homme riche, Matth. XIX.

5 Contre Thomasius, 0. c., p. 466 et suiv.

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