POINTS D’APPUI DE LA GRACE
- On cite enfin contre Augustin et les Réformateurs les remords qu’éprouve l’homme naturel, son désir d'un changement, ses regrets, ses soupirs, son besoin de Dieu, tous ces points d’appui ou d'attache que trouve chez lui l'œuvre de la restauration ! Mais l’orthodoxie a-t-elle jamais fermé les yeux devant ces phénomènes de la vie humaine? A-t-elle jamais dit que
l’homme déchu a cessé d’être une créature personnelle et morale, qu’il à perdu jusqu’à la capacité d’être sauvé, qu'il a été par le péché transformé en démon? La théologie luthérienne, qui traite la question du péché avec le plus de sévérité, reconnaît que la nature de l’homme est toujours encore l’œuvre de Dieu ?, que l’idée de Dieu et d’une loi morale ne lui fait pas entièrement défaut ÿ, qu’il peut ressentir le désir du saluté, qu'il a en lui des principes moraux, restes indé+ lébiles de l'image de Dieu *, et lorsqu'elle lui dénie les vires spirituales, elle entend parler, non des facultés
1E. de Pressensé, Dogme de la rédemption, p. 70. Schenkel, o. c., p. 197 et suiv., 218 et suiv.
°2 Form. Conc., p. 573. — 3 P. 657.
& Hanc verbi Dei prædicationem audire oportet ommes qui œternam salutem consequi cupiunt …… (p. 670.)
5Joh. Gerhard, Loci, t. IV, p. 289, p. 292: Reliquæ adhuc sumt in mente hominis notitiæ practice... particulæ primævæ pulcritudinis. Cfr. V, p. 207: Quia fames audiendi verbum etiam non renatis adscribitur (Am. VIII, 11) et quia Herodes fÿéwc audiebat Johanem (Marc. VI, 20) inde apparet studium audiendi et discendi aliquatenus adhuc arte conversionem hominis competere. — Ces points ont été étudiés avec une grande largeur de vue par le théologien de Iena, J.Musæus. Cons. sur Jui Luthardt, 0.c., p. 290 et suiv. — Calvin concède à l’homme non régénéré aliquas imaginis Dei superstites notas (IL, 2, 17), exiguum divinitatis gustum ($ 18); mais il ajoute: Qualiter nocturni fulgetri coruscationem, qui in medio agro est viator, longe lateque ad momentum videt, sed adeo evanido aspectu, ut ante noctis caligine resorbeatur, quam pedem movere queat; tantum abest ut in viam tali subsidio deducatur.
morales, mais des forces nécessaires pour réaliser la vraie moralité. La conscience et la raison pratique, l'idée de Dieu et l'instinct religieux appartiennent à la constitution morale de l’homme; ce n’est pas un mérite de les avoir, ce n’est pas être vertueux que d'être organisé pour la vertu. Considérant l’usage qu'il fait de ces biens, nous maintenons la doctrine de la corruption totale de l’homme.
3° L’antithèse du Synergisme?.
L'opposition entre le péché et la grâce forme le fond du christianisme, elle est admise par tous les chrétiens; c’est sur la grandeur de cette opposition que les systèmes varient. Pour les Pélagiens la volonté humaine opère elle-même sa délivrance. Restée, malgré le péché, maîtresse de ses déterminations, elle n’a besoin, pour reprendre la bonne direction, que d’exhortation, d'encouragement, d'exemples. La Providence y pourvoit sans être pour cela obligée de changer le cours naturel des choses, et la grâce c’est, outre l’organisation morale de l’homme, l’ensemble des influences extérieures qui viennent ranimer et fortifier la volonté et lui rendre la vertu plus aisée ?. Les Semi-Pélagiens ont porté dans la doctrine
1 Confitemur peccatum originis non esse levem, sed tam profundam humanc nature corruptionem, quæ. nihil sanum, nihil incorruptum in corpore et anima hominis atque adeo in interioribus et exterioribus viribus ejus reliquit. Form. Conc., p. 574, 653.
2 Cons. Thomasius, Bekenntniss der ev. luth. Kirche, p. 119 et suiv. Luthardt, owvr. cité, p. 158 et suiv. Frank, Theol. der Concordienformel, I, p. 113 et suiv.
3 Wegscheider, du reste, a la Sendhise DL qu'il préférerait ne pas se servir du mot de grâce, et traiter les questions qui s’y rattachent. sous le chapitre de la Providence divine (2. c., p. 485 et suiv.).
LA GRACE. HS
de la gràce la même obscurité que dans celle du péché. Comme il ne s’agit chez eux que de contre-balancer l’influence du mal, en augmentant les forces morales de l'âme, ils peuvent parfaitement bien se contenter des moyens proposés par Pélage. Mais si le mal est aussi grand que l’a dit Augustin, la parole et l'exemple ne suffisent pas. Si le péché est, non pas un acte transitoire, non pas un défaut léger, mais la nature même de la volonté, il faut que cette forme de nos déterminations soit brisée, et si la volonté est, non pas seulement affaiblie, mais vraiment paralysée et captive, elle ne-peut elle-même changer de nature. Il faut une action divine sur la nature de l’homme, une action surnaturelle, et c’est là la grâce dans le vrai sens du mot. Si le mal n’est qu’une habitude, la volonté intacte ne demande qu’à être corrigée ; s’il est un vice inné, elle veut être guérie et restaurée. Il y a dans les capacités morales de l'homme une lacune qui doit être remplie; il y a une excroissance qui doit être enlevée par une action aussi réelle que le mal auquel il s’agit de remédier. | Ce que le salut exige, le chrétien l’a trouvé dans la communion avec Jésus. L'esprit de Jésus, qui lui est donné en partage, n’est pas une influence purement morale, une communication toute naturelle d'idées et de sentiments, c’est une réalité concrète et palpable, une puissance vivante et sensible devenue dans l’homme une nouvelle nature morale. La vie sainte et religieuse de Jésus, détachée dans la résurrection des limites du temps et de l’espace, se communique à lui, s’assimile sa volonté, combat et refoule la nature corrompue, et devient ainsi de plus en plus la propre vie de l’homme.
La grâce est l'introduction de nouvelles forces morales dans la volonté, l'implantation d'un nouveau germe, une nouvelle création, qui ne peut avoir que Dieu pour
auteur. Elle donne à la conscience la délicatesse, à la raison le sens moral et religieux , à la volonté le pouvoir
et l’énergie. Elle fait connaître et aimer Dieu, et de cette
volonté transformée naît la vraie justice, le dévouement
libre et joyeux à Dieu et au prochain.
La vie nouvelle est une vie morale. Surnaturelle dans son origine, elle devient dans l’homme la nature de la volonté, sa détermination volontaire, son action personnelle. Le nouveau principe ne prend racine dans l’homme que si l’homme s’en empare. À la régénération de la part de Dieu correspond de la part de l’homme la conversion ou la foi. Mais qu'est-ce que la foi? Un acte de la volonté par lequel l’homme se soumet, sans restriction, avec toutes ses pensées et toutes ses volitions, joyeusement et affectueusement, à l'influence rédemptrice de la grâce. C’est là que nous sommes en présence d’une nouvelle et grave difficulté. La foi, disent les uns, mais c’est l’acte religieux par excellence, c’est la plus sublime manifestation de la piété, et la volonté humaine naturelle serait capable d’un pareil mouvement? Se donner à Dieu, se soumettre à son action, mais c’est aimer Dieu! Si l’homme peut croire de la sorte, qu’a-t-il besoin de grâce? qu’attend-il encore d’une rédemption? Non, la foi même est l’œuvre de Dieu. Nous ne pouvons pas même accorder à l’homme la faculté de désirer vaguement , de tenter faiblement une telle détermination. Une pareille aspiration est un bon mouvement , et si l’homme est capable d’un seul bon mouvement, il peut se sauver lui-même: s’il y a