‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 25 sur 47 · ENSEIGNEMENT DE JÉSUS · texte numérisé non relu

ENSEIGNEMENT DE JÉSUS

Testament que le peuple auquel Dieu a confié ses révé- Jations et les: destinées. du monde survivra à tous ses malheurs, — tout cela ce sont autant de témoignages éclatants de la dépravation de l'humanité. L'heure du salut sonnera aussi pour les autres; mais c’est par l'intermédiaire d'Israël que le jour se fera dans le monde, «les nations se mettent en marche vers sa lumière, et les rois vers l'éclat du soleil qui s’est levé sur lui!» (Isaïe LX, 2.)

2) L'enseignement de Jésus".

La doctrine de Jésus se maintient entièrement dans les limites de la théologie de l'Ancien Testament. Comme celle-ci, Jésus ne fait nulle part du péché l’objet d’un enseignement spécial, mais il le présuppose toujours ; la corruption humaine forme la base de ses instructions. Tous les hommes sont mauvais (Maith. VIT, 11, — xovngoôc, D, c’est la désignation la plus simple et la plus concrète du mal, celle dont Jésus se sert presque exclusivement); il recommande à tous de considérer leurs propres fautes avant de se poser en juges d'autrui (VIT, 4); il les engage tous à implorer le pardon (VI, 12). Les péchés viennent du cœur, c’est la source qui est souillée, c’est l’arbre qui est mauvais (XV, 19; VII, 17). Les pécheurs sont séparés de Dieu, comme le fils prodigue qui a déserté la maison paternelle, comme la brebis qui s’est égarée du bercail (Luc XV); leur état naturel c’est la mort(Matth. VIIT, 22).

1 ae Cülln, Bit. Theolog., LU, p. 78 et suiv. Schmid, Bibl. Theoloy. des N. T., I, p. 238 et suiv. M. Reuss, Mist. de la théol. apost., 2° édit. TI, p. 184 et sui.

Le salut est dans le repentir, l’humiliation, la conversion (Matth. IV, 17; XVITE, 3; Luc XII, 3 etc.). Mais la conversion n’est pas uniquement l’œuvre de l'homme. Un complet dévouement à Dieu, qui seul est l’accomplissement de la loi, n’est pas dans son pouvoir, — seul, Dieu peut faire notre salut; celui qui est bon par excellence peut seul rendre bon, — tel est, il me semble, le sens des paro’es de Jésus rapportées dans l’histoire du jeune homme riche (Matth. XIX, 16 suiv. et parall.). Jésus est venu chercher, sauver, guérir (Luc XIX ,10 ; Matth. IX, 12), et comme sa prédication s'adresse à tous les hommes de tous les temps, il faut que tous aient besoin d’un rédempteur. Jésus exige avant tout la foi en sa personne; lorsqu'il prêche la morale, lorsqu'il exhorte à la vertu, il s'adresse à ses disciples, à ceux qui avaient confiance en sa mission divine, auxquels sa miséricorde avait donné le pardon, auxquels sa communion donnait la force du bien et inspirait l’amour de Dieu. Ses leçons ne regardent pas les hommes en général, mais les membres du royaume de Dieu, ceux qui vivent et souffrent avec Jésus et qui sont devenus par lui les enfants de la lumière, la lumière du monde, le sel de la terre, les organes de son esprit (Luc XVI, 8; Matth. V, 1 et suiv.). Et pour entrer dans le royaume de Jésus, que faut-il? passer pas la porte basse de la contrition, suivre le chemin étroit du sacrifice (Matth. VIT, 43 et suiv.), devenir humble et pauvre {Matth. V, 3; Luc XIV, 11), — là encore la piété s’édifie sur le sentiment de l’indignité et de l'incapacité naturelles.

Toutes ces idées étaient familières aux lecteurs croyants de l'Ancien Testament; aussi Jésus ne s’ar-

ENSEIGNEMENT DE JÉSUS. 67 rête-t-il pas à les démontrer. Si l’on demande enfin comment Jésus et les auteurs sacrés de l’ancienne alliance ont pu êlre convaincus à tél point de la dépravation de l'humanité actuelle sans chercher l’origine d’un pareil état des choses, nous n'avons qu’une réponse à cette question : c’est qu’ils prenaient à la lettre et considéraient comme une histoire réelle le récit mosaïque de la chute de l’homme. Nous ne comprenons un tel sentiment du péché et de la misère humaine joint à une telle réserve sur la question de la cause du mal, que si les faits racontés Genèse III forment avec l'existence de Dieu l’article fondamental de la doctrine des prophètes et de Jésus.

3) Le mot Zagë!.

Si de l’enseignement de Jésus nous passons à la doctrine de l’apôtre Paul, nous trouvons là aussi l’universalité du péché affirmée comme un fait irrécusable et prise comme point de départ du système. Si Christ a versé pour tous son sang (Rom. V, 18 ; 2 Cor. V, 14 et suiv. ; 1 Tim. II, 4), si l'Évangile est destiné à tous les hommes (Rom. I, 14), il faut que tous soient pécheurs, Juifs et Gentils. Quant aux Gentils, il suffit, pour être convaincu de cé fait, de jeter un coup d'œil sur leur vie, qui était alors pervertie jusqu’à la négation la plus effrontée de toutes les lois naturelles, de tous les

1 Comp. Côülln, o. c., IT, p. 245 et suiv. Reuss, o. c., IL, p. 23 et suiv. Baur, Meutestamentl. Theol., p. 135 et suiv. Hofmann, Schrifibeweis, I, p. 499 et suiv. J. Müller, o. c., I, p. 427 et suiv. Ernesti, Vom Ursprung der Sünde nach paulin. Lehrgehalt, 2e édit., 1862, I, p. 49 et suiv.; IL, p. 151 et suiv. Luthardt, o. c.; p. 394 ot suiv. B. Weiss, Bibl. Theo. des N. T., p.269 et suiv.

liens sociaux (Rom. I, 18-32). Les Juifs ont, il est vrai, la loi révélée, mais ils ne l’accomplissent guère (IE, 17 et suiv.); la connaissance seule dela volonté de Dieu ne constitue aux yeux de celui-ci ni privilége ni immunité, et d’ailleurs les Gentils aussi ont leur loi morale (II, 41 et suiv.). Les livres saints des Juifs dévoilent et condamnent leur corruption (LT, 10 et suiv.). [n’y a donc point à faire de distinction, tous ont péché, nul ne peut se vanter d’être juste devant Dieu (HT, 23). — Mais la clef de la doctrine scripturaire du péché est le mot chair, qui n'appartient pas exclusivement à la théologie paulinienne, mais y revient sans cesse. Ce mot, fort controversé, exige une étude approfondie. Zûoë désigne d’abord bien souvent la chair proprement dite, la substance molle qui entoure les os (Luc XXIV, 40; 4 Cor. XV, 39, 50 etc.), par extension l'organisme physique tout entier, le corps, la partie matérielle de l’homme (4 Pierre IL, 2; Éph. V, 29: Actes IT, 31; Galates IV, 13 etc.), opposée à l'esprit, sa partie immatérielle (voy., par exemple, la formule UolvOUOS Cu0406 4. TVEVUOTOG, À Cor. VIT, 1; oœpxi areuur, Col. Il, 5), par extension encore ceux qui sont chair de notre chair, les parents, les concitoyens (Éph. V, 30; Rom. XI, 14). Faut-il peut-être s’arrôter à cette signification et conclure que dans la pensée de Paul le corps est le mal, le principe du péché? En ce cas, la suprême vertu serait l’ascétisme, le mépris des besoins et des jouissances physiques. Mais l’apôtre considère le corps comme le temple de Dieu (4 Cor. VE, 18. 19), il nous ordonne d’en prendre soin (Rom. XII,

1 Cest l'opinion de Ammon, Christ. Sittenlehre, 1838, I, p. 316 ct suiv. Rückert, Comm. à l'épître des Rom.

ST LA CARAMEL 69 14; 4 Tim. V, 4 et suiv, ; Éph. V, 29) et nous défend de le maltraiter (Gpaudro cœuaroc, Col. IT, 23). — Selon d’autres !, caë est le corps en tant qu'il est dominé par les mauvais instincts, la partie inférieure de la nature humaine dans son opposition contre la nature supérieure 2. D'autres, et les plus nombreux#, voient dans ce mot une désignation figurée de la sensualité : la chair c’est le sens charnel, la tendance d’une volonté dominée non par l’esprit, mais par les instincts physiques. Que les premiers nous expliquent comment Paul peut parler d’une souillure de l'esprit (2 Cor. VIT, 4; Éph. IV, 93); les seconds, comment il peut appeler œuvres de la chair des péchés qui n’ont rien de commun avec la sensualité (par exemple, Gal. V, 19 et suiv.)! — D’autres auteurs font de ce mot un synonyme de péché : Paul l'aurait choisi parce que lès mouvements dela chair sont les manifestations les plus communes et les plus frappantes du mal. — Tholuck # enfin, renonçant à une définition précise, penche à croire que l’apôtre se sert du mot 6@g£ dans toutes ces différentes significations.

Tout ceci tombe devant une simple observation, dont la justesse est constatée aujourd’hui par les théologiens des écoles les plus opposées 5. La chair ne désigne pas le péché, mais le siége du péché; le péché réside dans la chair et en découle. Les passages Rom. VII, 18 (èv êuoi, rovr éovw y t. ougui mou oùx ox

Tres dans ses Commentaires. Lipsius, Paulinische Rahr era

lehre.

*2P. ex. Kahnis, Dogm., HI, p. 294.

3Dôderlein, Baumgarten-Crusius, Usteri, Ernesti, etc. # Stud. w. Krit., 1855, IIL. ; 5 Schmid, Baur, Hofmann, Luthardt, etc.

dyaYor) et Gal. V, 2% («la chair avec ses passions ») sont des preuves péremptoires ang chair et 4péohé sont choses distinctes.

Zûçë provient du langage de l'Ancien Testament. Là ce mot désigne fréquemment la nature humaine, c’està-dire l’ensemble des hommes, l’humanité, soit l’ensemble des facultés de l’homme, la personne humaine (p. ex. Gen. VI, 12; Jérém. XVI, 5). On nomme une chose par son côté le plus saillant. Or ce qui devait surprendre avant tout un croyant de l’ancienne alliance, c’est le fait que l’homme, doué de tant de prérogatives spirituelles, l’homme si grand, comparé aux autres habitants de la terre, leur fût semblable par un côté de sa nature, qu'il eût comme eux un corps de chair et de sang. La chair, c’est ce qui distingue l’homme de Dieu et des autres esprits dont l’Israélite peuple l’immensité. Considérant l’homme en lui-même, dans ce qui le sépare de Dieu, dans son état naturel et actuel, il appelle chair n%2, on (dans le Talmud) chair et sang 21 902. Le Nouveau Testament adopte ce terme et en conserve la signification : oùx dv èow9n näoa oùgE, aucun homme ne serait sauvé... (Math. XXIV,. 22); toute créature humaine, näoa oùgé, est comme l'herbe (1 Tim. FE, 24); &£ éoywr vouov où xawroero rüca CùpE (Rom. III, 20); le Logos prit une nature humaine, oG0Ë éyévero (Jean I, 14), à 0. épaveowdn (1 Tim. II, 16); il est fils de David zata oagxa, par sa nature humaine (Rom. I, 3; comp. 1 Jean IV, 2); xuQuoL #. O., CeUX qui sont maîtres dans l’ordre humain (Éphés. VI, 5; Col. III, 29) : se glorifier xarà rm oogxa, d'avarsroges humains (2 Cor. XI, 18); se fier &y oapxi, en des choses hu-

LA CHAIR. 71 maines (Phil. TT, 8); oagxi émireheioTre, « vous voulez parfaire par la soumission à des préceptes humains la vie chrétienne dans laquelle vous avez débuté par la soumission à l'esprit divin» (Gal. IIf, 3). Comp. 2 Cor. I, 17 etc. — Züoë x. aiua désigne de même la nature humaine (Matth. XVI, 17), ou les hommes (Gal. 1, 46; Éphés. VI, 12). — L'adjectif oapxwos marque ce qui est humain de sa nature; oagnxog, ce qui est humain dans sa tendance; des armes charnelles (2 Cor. X, 4) sont des armes humaines ; oxquix0ç éivau, C’est, selon l'explication de Paul lui-même Giy nar GvFowroy , vivre humainement (1 Cor. IT, 3). — À la place de oagë, on trouve ra uéin, les organes de l’homme (Rom. VII, 23; Col. II, 5); ro cœua, son organisme tant spirituel que matériel (Rom. VIF, 24; Col. IT, 11), ou tout simplement le mot homme, dans l'expression zalcodc &vçwrxoc, le pronom personnel dans la proposition: Je ne vis plus (Galates IT, 20, comp. Rom. VIT, 18). — Le mot oagxog varie avec wuyixog (1 Cor. IT, 14 etc.); l'homme psychique est l’homme considéré uniquement comme être créé (n° w23, Genèse IL, 7), l’homme réduit à ses forces naturelles et vivant de sa vie terrestre. Il a encore pour synonymes avowrmivog (1 Cor. IT, 13), humain; éxéyeoc, terrestre (Jacq. II, 15), ou édoc, le propre de l’homme, ce qui ne vient que de lui (2 Tim. IV, 3; comp. Jacq. [, 14; 2 Pierre III, 3). Il se confirme

- donc de toutes façons que le mot de chair ne désigne ni une partie de l’homme, ni une manière d’être de l’homme, mais tout ce qui est simplement humain, l'humanité dans son existence actuelle, l’homme natu-

rel!, l'ordre naturel des choses, et toutes les forcés, toutes les relations, toutes les pensées, toutes les actions qui n’ont d'autre source que les facultés dont l'homme fut doté à sa création, d’autre principe que sa vie terrestre actuelle. Bien souvent l'Écriture s’en sert sans y attacher une idée de mépris ou de blâme, comme quand il est dit que Jésus devint chair, quand Paul raconte que sa chair n’eut pas de repos (2 Cor. VIT, 5), quand il fait remarquer qu'Onésime est devenu le frère de Philémon «et dans la chair et dans le Sei-: gneur » (Phil., v. 16). Mais plus souvent elle emploie: ce terme pour faire sentir linfériorité de l’homme et de la vie actuelle, pour opposer la misère de l’homme au bonheur de la vie éternelle, sa faiblesse à la perfection, sa corruption à la sainteté du chrétien.

La chair est vouée à la souffrance et à la mort; elle est poussière, périssable , ‘pareïlle à l'herbe des champs (Is. XL, 6; Ps. CIIL, 15; 4 Pierre I, 24% 9 Cor. IV, 11). C’est en ce sens aussi que nous comprenons — contre la plupart des interprètes — le passage Genèse VI, 3. Des anges, des êtres immatériels (OASNT 50) , ont noué des liaisons incestueuses avec les filles des hommes ; Dieu ne peut les détruire , car ce sont des esprits immortels; quant à l’homme, «dans sa chute il est chair» (905 Ni Dxv2), l’homme peut périr; l esprit vivifiant de Dieu ne planera (Gen. I, 2) donc pas sur lui sans cesse (55%), «que sa durée ne soit plus que de cent vingt ans ! » — Vivre,

1 A parte totum, carne nominata intelligitur homo. August., De civit.,24, 2, — Non corpus seu partem hominis scriptura voce carnis signat, sed totum hominem tam animam quam corpus. Melanchth., Loci, p.104. — Animalis homo, h. e. homo tantum naturalibus viribus utens. Apolog., p. 219.

LA CHATR. 73 demeurer y cagxi, c'est habiter la terre et se trouver dans une condition misérable et bien inférieure à la vie future (Galat. I, 20; 2 Gor. X°, I; Phil. [99 22 etc.).

La chair est faible d'intelligence. Juger par la chair, c’est mal juger (Jean VIII, 15); Boukevéodar xarà oapxa, c’est prendre une décision à la légère (2 Cor: 1, 17) ; Paul, lorsqu'il prêcha d’abord aux Corinthiens’ avait devant lui cagxivos, ynrior à Xo1or®, des intelligences encore fermées à la vérité chrétienne (4 Cor. HIT, 1), et il parle aux Romains un langage figuré « à .cause de la faiblesse de leur chair » (Rom. VI, 19).

La chair est enfin privée de l'esprit de Dieu. A la vie actuelle et naturelle de l’homme manque le principe supérieur , le xyetua, la puissance qui donne la vie éternelle, la lumière qui fait comprendre les choses divines, le principe de la vie religieuse ‘et morale. Cela est clairement exprimé Jean IT, 5 et suiv. : «Pour entrer dans le royaume de Dieu, il faut naître de nouveau, !» avait dit Jésus. Nicomède fait semblant de se méprendre sur le sens de ces paroles: « L'homme pourrait-il donc rentrer dans le sein de sa mère et en sortir une seconde fois ? » À quoi Jésus répond qu’il s’agit d'une régénération par l’eau et l'esprit. Car que servirait une seconde naissance matérielle ? ce qui naît de la chair est toujours chair, une vie naturelle est ce qu’obtiennént ceux qui naissent naturellement ; le mouvement du sang, la volonté de la chair, la volonté de l’homme (I, 13) engendre un homme etrien de plus, produit une vié humaine, purement humaine,

1 Svwbey se trouve aussi Gal. 4, 9 dans le sens de denuo.

donne le jour à un être terrestre, à un habitant de ce monde matériel; — c’est le baptême qui donne l'esprit, etc’est l'esprit qui fait de l’homme un citoyen du royaume éternel. À l’état naturel, la vie est le domaine du péché (Rom.VIl,18); le péchéestla loiquilarégit(vouos &r vois ué&leor, VIT, 23), son caractère indélébile (oapë uxozudç, NII, 8); sa tendance est hostile à Dieu (VIT, 7); xaTû ocoxa elvor, mreQurareiv, GP), — èv T7 OUQxi eV ou, TÔ T. OUQKÔG pOovEÏY, OTELQEÏY eiG T- CÜQAE, CaQ%wV0S OÙ oagxixos elvar, — vivre, agir, se comporter ën homme naturel, suivre la direction innée de sa volonté , la manière d'agir ordinaire de l'humanité, se laisser aller à la tendance immanente de la création, c’est être pécheur , et les péchés sont êteFvuiar, Ha ŸQUATA, TO: Ëeg, éoya Tnç oaguoç. — L'homme, au début de son développement, n’est donc pas également libre de faire le bien ou le mal. Il naît avec une nature morale, et celte nature est mauvaise ; elle détermine la volonté et la rend incapable de faire le bien. Il y a, il est vrai, dans la vie de l’homme une période où il ne se reproche rien , où 1l ne sent pas le péché, où 57 vit (8yo for noté, Rom. VIT, 9). C’est l’âge où l’homme n’a encore ni la conscience de sa volonté, ni la connaissance de la loi morale, ni la responsabilité de ses actions. Est-il alors vraiment sans péché? Non, le péché est là, il se trouve dans sa nature, seulement l’homme l’ignore; le péché n’agit pas encore, il est mort (v..8). Mais voici, la conscience se réveille; une loi naturelle ou révélée l’interpelle, ordonne, défend; l’homme essaie de lui obéir et — découvre son incapacité. Aussi longtemps que la loi morale se tait, l’homme ne connaît pas le péché (v. 7). Dès qu'elle parle, le péché, inactif jusque-là,

ROM. VII, 7 ET SUIV. 75 prend son essor (@pogury laufave, v. 8), s’en vient à vivre (vébnoev, v. 9), développe ses forces et produit ses fruits. Le moment solennel où l’homme entend pour la première fois la voix de la conscience est aussi lheure de sa mort morale (êy d8 axé%avor), de son asservissement sous le péché. La loi ne produit pas directement le péché, il ne s’agit pas ici du fait tout à fait spécial que souvent l’homme désire une chose précisément parce qu’elle lui estinterdite , selon le.vers d’Ovide ::

Nitimur in vetitum semper cupimusque negata ,

qu’on a, fort mal à propos, l'habitude d’invoquer ici. La loi suscité la conscience de l’homme; par là elle provoque son passage de la vie naturelle à la vie personnelle ; le péché, qui infectait déjà la nature, envahit la personnalité. L'homme ne devient être personnel qué pour devenir personnellement pécheur, il n'entre en possession de sa volonté que pour la voir aussitôt assujettie par le mal. La loi, au lieu de lui apporter un surcroît de bonheur et de vie, devient l’occasion de sa mort morale (v. 10), elle le tue (2 Cor. IIT, 6) en lui révélant la présence et la puissance du péché. — Ainsi l’homme est pécheur avant d’être appelé à se déterminer lui-même ; il ne produit pas sa dépravation, il la trouve dans sa nature. Il naît pécheur ; les petits enfants déja sont appelés impurs (1 Cor. VII, 141). Toute détermination qui lui est propre {édoç) est par là même mauvaise, Un penchant irrésistible le pousse au mal. Les passions coupables l’agitent et le pressent (Rom.

1Voy. pour ce passage les observations de Ernesti, o. c., II, p. 160.

76 il. L'ÉTENDUE DU PÉCHÉ.

VIL, 5). Il est captif(v. 23), vendu (v. 44) sous le péché, esclave du péché (v. 17), incapable de soumettre sa volonté à la volonté divine (VII, 7), obligé comme par contrat de vivre selon la chair, selon l'impulsion de sa nature corrompue (VIIL, 12). — Le mal s'étend aussi sur les fonctions intellectuelles. Le voùc, la raison morale, la faculté qui interprète les décrets de la conscience, est affaibli, il est &éoxmuoc, infidèle, incertain (Rom. I, 28), et uaratoc, perverti (Éph: IV, 17), car il est charnel (voùg tic ocgxoc, Col. IT, 18), de sorte que l’homme est mauvais non-seulement par sa volonté, mais aussi par sa pensée (77) Ovavoia, Gol. [, 21), nonseulement par sa nature, mais aussi par ses principes moraux, ses préjugés, ses idées fausses (dvavouor, Éph. IT, 3). La raison spéculative naturelle, qui, selon une, profonde parole de Jésus (Matih.X[, 25 etsuiv.), ne peut qu’entraver l'intelligence des choses divines, est décla-. rée par Paul incapable non-seulement de trouver, mais même de comprendre la vérité: l’homme naturel ne saisit pas les choses de l'esprit (1 Cor. Il, 14). l'Évangile lui paraît ridicule (I, 23), et la sagesse charnelle (oopix xarà oagxa, 1, 26), humaine (IT, 13), mondaine (I, 20), quelque respectable qu’elle soit lorsqu'elle reste dans les limites des choses naturelles, devient absurdité dès qu’elle se permet un jugément sur les vérités chrétiennes (&uaipavey o %eôç t. oopia v. xoouov toutou I, 20). La pensée humaine est dans les ténèbres (Gol. I, 18; Éph. IV, 18), dans l’aveuglement (2 Cor. IV,4). Un mot enfin achève de peindre l’état de l’homme naturel, — il est dans la mort (Rom. VI,

2Comp. Tite 1, 15.

LA MORT.. ROM. VII, 14 ET Suiv. 77 -$Se Éph. If, 1; Col. I, 13 etc.), c’est-à-dire impuissant.et dans sa volonté et dans son intelligence à réadliser une vie vraiment morale et religieuse. Un seul à fait exception, selon l’apôtre, c’est Jésus, qui ne connut point le péché (2 Cor. V, 21; Hébr. IV, 15). Aussi, sil eut notre oagé, une nature matérielle, imparfaite, souffrante comme la nôtre (Col. I, 22), il n’eut pas une nature souillée du péché, comme nous; de la chair du péché iln’eut que la ressemblance (éuooux oapxèc Guagtias, Rom. VIIT, 3).

Ici cependant se présente une grave objection. Oui, nous dit-on, Paul proclame l'incapacité morale de l’homme naturel, mais il restreint lui-même la portée de son jugement, et nous autorise ainsi à ne pas prendre à la lettre ses expressions trop absolues. Ne nous montret-1l pas, dans le passage classique qu’il consacre dans l’épitre aux. Romains à l'étude de la puissance du péché, qu'il y:a dans l’homme naturel un voùc, un sens moral qui connaît le. bien et qui l’aime, une volonté qui est disposée à faire là volonté de Dieu, un homme intérieur enfin, un point central de la vie personnelle, que le péché-n’a pu envahir, qui est tourné vers Dieu et gémit sous le joug du péché!? L’apôtre se mettrait [à dans une étrange contradiction avec ce qu'il. nous dit ailleurs de. la dépravation du voùç et de la profonde ignorance de l’homme que l'esprit de Dieu n’éclaire pas. Aussi les adversaires du Pélagianisme n’ont-ils jamais voulu entendre ainsi le passage en question. Selon eux, celui qui parle, Rom. VII, 14 et suiv., de son affection pour la loi morale, de ses efforts et de ses regrets, ce n’est pas l’homme naturel, mais l'homme

1 C’est l'opinion de Baur, Meyer, Ernesti cic.

régénéré !. Triste ressource: car si l’homme que Jésus a sauvé est néanmoins encore vendu sous le péché (v. 14) et impuissant contre les séductions (v. 238), s'il n’a rien gagné que la connaissance de sa misère, quels sont les avantages de la conversion ? Heureusement nous n'avons pas à choisir entre ces deux interprétations; la vérité est ailleurs, et voici ce que l’apôtre a voulu dire?. Dans le cours de son argumentation, il lui était plusieurs fois arrivé d'identifier la puissance du péché avec la domination de la loi. On pouvait se méprendre sur le sens de ses expressions et conclure que la loi est elle-même péché. ‘O vouos œuaotia; (VIE, 7), c’est là le doute que Paul veut écarter. Il montre d’abord (v. 7-13) quel fut l'effet de la loi sur lui lorsque pour la première fois il apprit à la connaître. Sainte, juste, bonne en elle-même, elle n'eut, par la faute de l’homme, d’autre résultat que de le plonger dans la mort morale; elle donna au péché l'occasion de déployer sa puissance, elle lui ouvrit la porte de la vie personnelle. Au verset 14, l'auteur reprend : «Non, la loï ne fut pas la cause directe de ma mort, car je sais fort bien que la loi est esprit, force vivifiante; mais moi je suis charnel...» Get &yw, c’est bien l’apôtre, non pas un homme naturel, et il parle au présent, de ce ce qu'il est maintenant, non pas de ce qu'il fut avant sa Conversion; mais il distingue sa vie naturelle de sa vie chrétienne. Comme chrétien, il est libre du joug du péché, il n’est plus dans la chair, il n’est plus obligé,

1Philippi, d'après Augustin, Luther et Calvin. Krummacher, Das Subject in Rüm. 7 (Stud. 1862, I, p. 119 et sniv.).

: : à ?Hofmann, dans son Commentaire, p. 278 et suiv. Harlesz, Luthardt, Delitzsch.

ROM. vir, 14 ET suiv. 79 que dis-je”? il lui est impossible de suivre ses penchants naturels. Mais, abandonné à lui-même, réduit à ses propres forces (œurog éyo, v. 25), dans son état naturel (&v êuoi vor £oviv à T7 oagxé mou), abstraction faite de ce qu'il est en Christ (VIII, 4), il est vendu sous le péché... « Je me place, nous dit Paul, vis-à-vis de la loi morale avec mon affection du bien, avec le vif désir d’obéir à Dieu, que je ressens comme chrétien, mais sans les forces morales que me donne l'esprit de Christ. Qu’arrive-t-11? Je veux accomplir la loi et je fais juste le contraire! j'aime les préceptes de la loi, je les approuve; mais le péché qui réside dans ma nature m’empêche de les suivre. Je suis vis-à-vis de la loi dans les meilleures conditions possibles; elle ne pourrait mieux trouver pour montrer la puissance de son impératif catégorique; je l’aime, je souhaite de tout mon cœur de pouvoir la remplir, et voici je n’y parviens pas. Tandis que la loi commande, une autre loi qui règne dans mon organisme lutte contre elle et triomphe; la loi de ma nature me soumet à la loi du péché. » Peuton mieux démontrer l'insuffisance de la loi ? Ordinairement la loi n’a d’autre résultat que de montrer à l’homme son péché, et l'homme naturel est donc, à son point de vue, en droit de la détester. Mais admettons qu'il fasse le contraire, admettons qu’il l’accueille avec joie et amour, qu’en résulte-t-il? Un déchirement intérieur, une triste lutte entre la volonté et la nature, une opposition honteuse entre les aspirations de la raison et les impulsions des penchants innés! Gar la loi peut bien montrer le bien; elle ne donne pas la force de le faire. Celui qui n’a que la loi a une chose bonne, mais en fin de compte parfaitement inuüle. L'apôtre

fait donc abstraction, non pas de la connaissance, mais de la puissance morale dont il'est doté comme chrétien, pour mieux nous montrer l'inutilité de la loi sans la grâce, l'impuissance de la volonté sans l'esprit de Dieu. Il nous montre ce qu'il serait s'il n'avait que la loi : avec un bien excellent, l'être le plus misérable du monde. Un effort stérile, un soupir désolé, voilà à quoi arrive l’homme avec ses propres forces, même lorsque d’une manière ou de l’autre il a appris à connaître le bien.

Du reste, Paul nous renseigne parfaitement sur ce qui est, d’après lui, le patrimoine inaliénable de l’homme créé à l’image de Dieu, même au plus profond de la décadence morale !. Il a la conscience, il a l’idée d’une obligation morale (Rom. 1,32); une conduite conforme à la volonté de Dieu est tracée dans son cœur (If, 45). Il a l’idée de Dieu (T, 19). Dieu se révèle à son intelligence par les bienfaits qu'il verse dans son sein (Actes XIV, 17), par les merveilles de la création qu’il expose à ses yeux (Rom. I, 20), par la direction qu’il imprime au développement de l’humanité (Actes XVII, 26 etsuiv.) et surtout par l'instinct religieux, qui n’est autre chose que l’immanence de Dieu dans l’homme (v. 28). Le psalmiste ne parle-t-il pas déjà d’une révélation générale par la nature (par exemple Ps. XIX) ,et Jésus d’une lumière intérieure, d’un œil de âme, d’un organe sans lequel Dieu se manifesterait en vain (Matth. VI, 23)? De plus, Paul affirme que les païens peuvent remplir quo , Sans le secours de la grâce, certaines obligations morales (ra dmauwuara rot vouov, Rom. Il, 26;

1Luthardt, o. c., p. 407 ct suiv.

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