‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 28 sur 47 · LE MONDE · texte numérisé non relu

LE MONDE

4) Le mot Koouog !.

Nous pouvons nous exprimer plus brièvement sur ce second terme, préféré par l’auteur du quatrième évangile; son histoire suit les mêmes phases que le mot oùgË. — Kôouog c’est d'abord la terre (Év. XI, 9), ensuite, par extension, le monde, la création tout entière (1, 10; XVII, 5, 24); enfin, par figure, ceux qui peuplent le monde, les hommes, l’humanité, et c’est dans ce dernier sens que le mot revient le plus souvent. Le monde, c’est l'humanité que Dieu a tant aimée (IT, 16), au milieu de laquelle Jésus a fait son apparition (1, 9; XVIII, 37), à laquelle s’adresse sa prédication (VIIT, 26), dont il est le Sauveur (IV, 42), à laquelle il est venu apporter la vie et qu’il veut convertir à la foi (VI, 33; XVII, 21). Eh bien! le monde, ce monde (xoouos oùrog), jugé d’après sa valeur morale, est tout entier dans le mal, & ro roy (1° Ép., V, 19); ses œuvres sont mauvaises (Év. If, 19; VIT, 7). Car l'humanité est séparée de Dieu et en opposition avec son esprit (VIII, 47. 23: &x vo xaro; XIV, 17); elie est dans l'esclavage du péché (NII, 34), dans la mort (V, 25 et fréq.), dans les ténèbres (I, 5; IT, 19; XIT, 46), dans l’aveuglement (IX, 39), sous la domination du mauvais esprit (XIV, 30; XII, 31), et tout ce qui provient du monde n’est point de Dieu (4re Ép., IL, 16). Et, qu’on le remarque bien, le monde, auquel s’appliquent ces jugements, n’est pas une partie des hommes, c’est l'humanité entière considérée dans son développement naturel, absolument comme le mot chair ne désigne pas une partie

1 Cons. M. Reuss, 0. c., p. 463 et suiv. Schmid, o. c., p. 382 et suiv.

des fonctions humaines, mais l’homme tout entier, dans son état actuel et tel qu’il est en dehors de Christ et de son esprit. — Le salut de ce monde corrompu se trouve, pour Jean comme pour Paul, en Christ saisi par la foi. Sans lui nous ne pouvons rien faire (XV, 5). Hors de lui il n’y a ni lumière, ni liberté, pas de vie morale, pas dé communion avec Dieu, pas de bonnes œuvres. Pour citer des textes à l'appui de ces thèses, il faudrait copier l’évangile tout entier. — Ceux qui croient en Jésus vivent dans le monde, qui les honnit et les persécute (XVII, 11), mais ils ne sont plus de ce monde (oùx eioiv êx toù xoouou, v. 14); ils forment, au sein de l'humanité naturelle, une nouvelle humanité.

On le voit, si Jean entre moins que Paul dans la question psychologique, les expressions énergiques ne lui font pas défaut lorsqu'il s’agit de peindre la puissance du péché. Mais ici se dresse devant nous une objection redoutable. On dit‘: la condamnation prononcée par l’évangéliste sur le monde semble absolue ; mais qu'on ne la prenne pas à la lettre, car il apporte lui-même à son jugement une restriction considérable! D’après toute une série de passages, 1l y a à faire entre les hommes de ce monde une distinction profonde, distinction qui existe avant le christianisme, et que le christianisme ne fait que rendre manifeste. Il y a dans le monde des hommes qui font le bien, qui sont à Dieu, qui aiment la vérité, et qui, à cause de cela, accueillent Jésus avec empressement. D’autres font le mal, la vérité leur répugne; c’est pour cela qu’ils ne la comprennent pas'et la rejettent. — Quel est ce mystère? quelle est la pen-

1Par ex. Baur, o. c., p:362. Reuss, o. c., IL, p. 473.

LE MONDE. . 87 sée secrète qui aurait pu dicter à l’évangéliste ces affirmations ? Est-ce le pélagianisme? L’apôtre qui a écrit que tout ce qui vient de la chair est chair — wé responderet futuro Pelagio —; a-t-il pu croire qu’il ya des hommes qui arrivent par leurs propres forces non pas seulement à une moralité relative, mais à une justice complète, à « pratiquer la vérité» (IIT, 21) ? Est-ce le déterminisme? Veut-il nous insinuer que c’est Dieu qui, au nom de sa toute-puissance, rend bon les uns, mauvais les autres, conduit les uns à Christ et interdit aux autres la foi ? que l'amour tant vanté de Dieu pour le monde n’est qu’une figure, une illusion? Est-ce peut-être le dualisme? et Hilgenfeld aurait-il raison d'attribuer à une influence gnostique les vues particulières de notre évangéliste ? — Heureusement les textes sont bien loin de contenir la doctrine qu’on leur prête. Prenons le premier et le plus surprenant des passages en question, celui dans lequel même Hengstenberg, Tholuck, Luthardt ont cru voir enseignée une moralité antérieure à la foi: Quiconque fait le mal haïit la lumière etc. (Jean IT, 20 et suiv.). Voici le vrai sens de ce passage: le Fils de Dieu n’est pas venu juger le monde, car pourquoi un jugement ? Celui qui croit n’a plus à craindre d’être jugé; celui qui ne croit pas est déjà jugé, par cela même qu'il n’est pas devenu croyant. Le jugement qui l’a frappé, jugement qui a lieu sans une action spéciale du Christ, consiste dans le fait que la lumière est venue dans le monde et que les hommes ont préféré à la lumière les ténèbres. Pourquoi cette préférence? Leurs œuvres étaient mauvaises ! Car quiconque fait le mal hait la lumière et n'ose s’approcher d’elle dans la crainte que ses œuvres soient blämées.

Celui, au contraire, qui pratique la vérité vient avec confiance à la lumière pour qu’il devienne manifeste que ses œuvres ont été faites en Dieu. Ainsi, un homme qui ne vient pas à Jésus, qui à peur de la lumière de l'Évangile, montre par cette crainte, par cette répulsion, qu'il est mauvais, il se condamne lui-même, il est jugé. Si l’auteur avait voulu continuer, au v. 20, et suiv. la description des effets produits sur le monde par l'Évangile, il aurait continué aussi à se servir de l’aoriste comme au v. 19 ; il aurait dit: «Celui qui avait fait le mal, eut la lumière en haineetc.» L'emploi del’indicatif prouve, ce me semble, d’une manière suffisante, que l’auteur, en écrivant cette phrase, n’a voulu que citer à l'appui du mot: «Les hommes qui ne sont pas venus à la lumière se sont jugés eux-mêmes ,» la vérité générale : «Aimer la lumière est signe qu’on est bon; la redouter est signe qu’on est mauvais!» Entre cette proposition philosophique et la thèse historique d’une division des hommes en deux classes avant la venue de Jésus, il y a un abîme.

Ce passage écarté, les autres n'offrent plus de difficultés. XVIII, 37, Jésus dit: «Quiconque est de la vérité, entend ma voix!» La vérité est affaire de cœur, non pas seulement de pensée; pour comprendre la doctrine de Jésus, 1l faut être disposé à se soumettre à ses enseignements (VII, 17) ; seuls, les disciples de Jésus sont convaincus de la divinité de sa mission (X, 16); il faut se donner à la vérité si on veut l’entendre. Là aussi 1l n'est pas question d'hommes qui possèdent la vérité en dehors du christianisme. — Ailleurs Jésus parle d'enfants de Dieu dispersés dans le monde (XI, 52), de brebis qui sont dans un autre

LE MONDE, 89 bercail (X, 16). Est-ce qu’il veut dire que ces hommes sont déjà réellement des enfants de Dieu avant qu'ils aient entendu la parole de Dieu? Est-ce que ce ne sont pas ceux aussi pour lesquels Jésus intercède dans la Prière pontificale en ces mots : Je t’implore, non pour ceux-c1 seuls, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur prédication , croiront à moi (XVII, 20j? Évidemment Jésus les appelle enfants de Dieu, brebis de son troupeau, parce qu'ils sont destinés à le devenir un jour. Si enfin, XVII, 6, il est dit que les disciples de Jésus appartenaient au Père (6oi noav) avant d’appartenir au Fils, rappelons-nous qu'ailleurs nous lisons que c’est le Père qui nous attire vers le Fils (VI, 44), que nul ne peut venir à Jésus si Dieu ne lui accorde pas cette grâce (v. 65). Une action divine nous prépare à la foi, et ceux qui se laissent instruire par le Père (v. 45), le Père les amène au Fils; mais c’est le Fils seul qui sauve.

Qu’on nous permette, pour finir, une observation plus générale. Nous avons vu que l’évangile de Jean connaît très-bien la signification éthique du mot chair, qui joue un si grand rôle dans les épîtres de Paul. Paul, de son côté, se sert très-fréquemment du mot xoouoç, et dans le même sens que Jean. Pour lui aussi c’est l'humanité en dehors du Christ, humanité naturelle avec son impiété, sa misère el sa fausse sagesse TDUOR SOON 297 08 MTME! CNE 19 = VE 28 XI, 32 : 9 Cor. VII, 10; Gal. VI, 14 etc). Avec le mot x0ouoç alterne chez l’apôtre Paul le mot œëwy (0 vür aiv, © œëwy oùroc, éveoruwg œiwv moyno0ç), et si le premier désigne l'humanité comme s'étendant dans l’espace, lesecond nous la montre remplissant le temps;

là ce sont les nations qui se pressent sur la surface de la terre; ici ce sont les générations qui se succèdent à travers les siècles, et la dépravation s’étend à travers les espaces et les siècles aussi loin qu'il ÿ a une humanité naturelle (4 Cor. IT, 6; 2 Cor. IV, 4; Gal. I, 4; Rom. XII, 2). Le mot xoouogç se retrouve 2 Pierre f, 4; Jacq. 1, 27; IV, 4 etc. Le mot œiwy se trouve enfin dans la bouche de Jésus lui-même dans un passage où il désigne les disciples par un terme qui rappelle Jean: «Les enfants de ce monde, dit-il, sont plus prudents que les enfants de la lumière» (Luc XVI, 8; comp. Marc IV,19). — Nous insistons sur ces coïncidences, car elles font toucher du doigt un fond d'idées commun aux différents auteurs du Nouveau Testament, et que les théologiens, qui font de nos jours des efforts si louables et si heureux de reconstruire le développement historique de la doctrine apostolique, nous semblent trop négliger. Loin de nous cependant de nier la différence. entre le point de vue de l’apôtre Paul et' celui de Jean. Rien ne saurait la rendre plus sensible que les recherches que nous venons de faire. Paul part de l’homme et de son péché. Jean est surtout frappé par le triste spectacle d’une humanité déchue. Le premier voit dans la rédemption le justification de l’individu ; l’autre la fondation d’une communauté d'hommes sauvés du monde, sanctifiés par l'esprit du Christ, et mis en possession de la vérité absolue. Le premier insiste sur la lutte de la chair et de l’esprit; le second a surtout en vue la lutte de l'Église et du monde. L'évangile fut le premier chaînon du système catholique; l’individualisme protestant se rattacha aux épîtres de Paul. Ges deux tendances, qui au temps des apôtres ne s’ex-

: PAUL ET JEAN. 91 cluaient pas, ont été depuis développées chacune à part et jusqu’à l'excès. On est arrivé d’un côté à la négation de l'individu, de l’autre à la négation de la communauté. La vérité est dans l’union des deux manières de voir, l'avenir de l’Église dans la fusion des deux théologies apostoliques.

HXX. K'’imputation du péché.

Le problème du péché est d'une importance trop grande et d’un intérêt trop universel pour ne pas avoir provoqué en dehors de la théologie des recherches sérieuses et profondes, et les faits que nous avons examinés en dernier lieu sont trop évidents pour que jamais la philosophie ait pu résoudre la question dans le sens superficiel du Pélagianisme. La spéculation reconnaît avec nous que le mal moral est inséparablement lié à la condition actuelle de l’humanité et qu'il n’est pas également possible à l’homme de l’ignorer ou d’en faire l'expérience personnelle. Mais voyant que le mal est inévitable, la spéculation le croit nécessaire ; elle en cherche l’origine dans la création même, elle en fait une condition de l’existence du monde et de humanité, et lui assigne un rôle légitime et naturel dans leur développement; pour juger le mal, elle en appelle à d’autres lois que celles de la morale, elle l'explique, et en l’expliquant, le justifie et l’absout. Ainsi la spéculation reprend de nouveau ce qu'elle nous à concédé, elle nie le péché en niant la culpabihité. Pour prouver cette thèse, nous allons passer en revue quelques-uns des principaux systèmes spéculatifs, ce sera la première partie de cette étude; dans la seconde nous essaierons d'établir contre eux la réalité de limputation du péché.

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