PLATON
(6 èvros &vSpwroc) la victoire sur le « monstre aux mille têtes. » Elle permet à l’esprit de fuir ce monde et de se retirer dans les régions divines que le mal n’a pas envahies?. La mort achève ce que l'étude a commencé, la délivrance de l’âme des entraves du corps, et le philosophe attend avec impatience cette heure bénies. ,
Mais que pensait Platon de la liberté de l’homme et de l’imputation du péché ? Les données varient. Le plus souvent il reconnaît dans l’homme le pouvoir de dominer les mauvaises passions #, il le fait maître de son sort, il proclame que la vertu n’est un privilége de personne, que Chacun peut s’en emparer, qu’on a beaucoup ou peu de vertu, suivant qu’on l’honore ou qu'on la néglige, et que c’est l’homme seul qui est responsable de son+choix. Un jugement attend les âmes dans l’autre monde, et suivant la vie qu'ils ont menée sur la terre, les uns sont livrés au châtiment, les autres vont rejoindre au ciel les chœurs divins et contempler en paix les réalités éternelles $. Ailleurs, comme nous l'avons vu, la dépravation de l’homme est attribuée à une prédisposition physique?, et l’amour de la sagesse à un talent naturel$. Le vice est un mal-
1 Républ. IX, p. 589. — Ms dTo TOY GKUDV ÊTL TO EÙ, db. VII, p. 582.
: 270 rüv xaxov xaÜapds rônoc. Thééiète, p. 176.
8 Ihédon, DAC &
&Timée, p. 41 et suiv.
5 Acer ddéorotov: nv TGV xal Gras rdov xal ÉAurrov adtAc Exœaros ÉEer aitu ÉAdmevou, Oedc dvairioc. Bépubl. X, p. 617.
6 Républ. X, p. 613 et suiv. Gorgias, p. 523 et suiv. Phédon,1p. 113 et suiv. (Qu’on remarque dans ce dernier passage la curieuse”distinetion entre «la vertu moyenne» [oi ui ày doéwat pécu Befrwxévard.. |
-et la vertu parfaite que donne la philosophie ). 7 Dinde, p. 86, — 8 Républ., V, p. 47.
beur, le plus grand des malheurs; mais parmi les souffrances de l’homme injuste, Platon ne mentionne pas les remords. Il parle des œuvres expiatoires avec la déférence ironique et la réserve méprisante qu'il a pour les superstitions religieuses de ses contemporains, et lorsque nous voyons dans Phédon l’âme de l’homme sensuel errer après la mort en spectre sur cette terre qui était son unique affection !, les tribulations de la vie future semblent plutôt une suite nalurelle qu'un châtiment du péché. En tous cas, le mal est nécessaire. « Il faut, dit Socrate dans Théétète?, qu’il y ait toujours quelque chose qui soit opposé au bien. » Que les individus parviennent ou non à s’en débarrasser, le mal est inséparable du monde et de l’humanité; la terre même que nous habitons est par lui dans un état dégradé?. Le Formateur de l’univers n’en est pas l’auteur; être sans envie, il a voulu rendre son œuvre aussi parfaite que possible. Quelle est alors la cause du mal? Comment se fait-il que le monde actuel soit un triste mélange d’être et de non-être, de vérité et d'erreur, de bien et de mal?
À cette question, Platon donne dans son Timée une solution passablement mystérieuse“: « Le monde, dit-il, est né de l’action simultanée de la nécessité et de l'intelligence. Supérieure à la nécessité, l'intelligence persuada celle-ci de diriger au bien la plupart des choses qui naissaient, et c’est ainsi, parce que la nécessité se laissa aller aux conseils de la sagesse,
1 P. 80 et suiv. — 274. p. 176. —3 Phédon, p. 110.
#1d., p. 48 et suiv. Traduction de M. Chauvet, p. 213 et suiv.
© Meprypévn À robds rod xdouou yéveouc &E dvdyxns Te xal voÙ ouoraeus ÉyevviOn.
PLATON. . at
que lPunivers fut d’abord formé. » Mais quelle est cette nécessité avec laquelle l’idée est obligée de compter ? Au début de sa cosmogonie, Timée avait distingué deux formes (&0n) de l'être, le monde réel et permanent des idées et le monde changeant des choses sensibles. Il en ajoute une troisième (rpiro 7évoc), être informe et invisible «qui participe à l’intelligible d’une façon obscure et inexplicable; » c’est l’espace (yaiga), le sein maternel et nourricier des choses, le réceptacle immuable de ce qui naît et meurt, le fond et la substance de ce qui existe, l’étoffe du monde. Ce n’est pas ici le leu d'entrer dans les détails de cette théorie si obscure et si débattue‘. Certainement cet « autre facteur » de la création n’est pas la matière, comme le pensait Aristote; comment Platon, qui n'accordait de réalité qu'aux idées, aurait-il pu admettre une matière éternelle ? Du reste, la pensée principale de ce passage est hors de contestation. Pour que les idées sortent de leur immobilité, il faut une sollicitation extérieure , et elles ne peuvent se rendre sensibles sans sacrifier leur perfection, sans se transformer , se diviser et se corrompre fatalement. L'Espace est la résistance que rencontre le Démiurge dans la réalisation de ses plans, c’est le principe du fini, la forme de la contingence. Rappelons ici que les Grecs n'ont jamais conçu Dieu sans quelque chose qui lui fût opposé?. Toujours il a à lutter contre un principe de division et de désordre, personnifié par exemple dans les Titans, appelé chaos par les poètes, et que les Pythagoréens nommaient l'impair, Empédocle la discorde, cause des maux.
1 Comp. Zeller, p. 221 et suiv.
2Mærker, o. c., p. 19.
Platon n’est donc que l'interprète de son peuple quand il fait entrevoir que le mal est dans les conditions de la création, une suite nécessaire du principe de la contingence, et du reste, la philosophie se contente encore aujourd'hui de cette solution.
9) Le péché dans la philosophie moderne.
La métaphysique moderne débute par un système qui proclame avec une franchise presque cynique le déterminisme absolu et la nécessité naturelle du péché. S'il n’y a däns le monde, comme l’affirme Spinosa, qu'une seule causalité, une volonté indépendante, une.liberté individuelle n’existent pas. Dieu seul agit, Dieu seul est libre; les causes secondes ne se meuvent que par lui ; les choses étendues qu’on appelle corps, les choses pensantes qu’on appelle idées, la synthèse des deux appelée homme , ne sont avectoutes leurs déterminations que des modifications transitoires de la substance universelle et éternelle, Dans ces conditions, la moralité est impossible. L'homme, qui partage avec:tous les êtres l'instinct de la conservation, recherche naturellement ce qui lui semble favorable, repousse ce qui lui paraît défavorable , et les passions que les choses réveillent en lui sont ses maîtres, ses tyrans?. Le préjugé ridicule qui distingue les déterminations, louant les unes comme bonnes, blâämant.les autres comme mauvaises, provient de ce que nous comparons sans cesse les choses entre elles et avec un idéal de per-
t Éthique, I, propos. 18. 29 (in rerum natura omnia ex necessitate divince naturæ delerminata sunt ad certo modo existendum et operandum). ‘ I, prop. 48 etc.
2L. I, pr. 6. L. IV, præf. etc.