‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 32 sur 47 · SPINOSA · texte numérisé non relu

SPINOSA

fection que nous nous imaginons!. Chaque passion est légitime, parce qu’elle est naturelle et inévitable; chaque homme a juste la vertu qu’il doit avoir, et si certains hommes sont plus esclaves du vice que les autres, c’est que Dieu a eu l’intention et les moyens de réaliser tous les degrés de la perfection?. On ne peut pas dire qu’il manque qnelque chose à un homme livré au libertinage, car Dieu ne voulut pas que la chasteté fût au nombre de ses perfections; cette qualité est aussi étrangère à sa nature qu’à celle d’une pierre.

Et cependant Spinosa admet la moralité. Il en distimngue même deux formes. La première c’est celle d’un homme qui, au lieu d’être le jouet de ses désirs, ne recherche que les jouissances qui lui sont vraiment utiles et contracte avec ses semblables des liens soclaux pour arriver par leur concours à un plus haut degré de bonheur. À côté de cette vertu vulgaire de la

“passion raisonnable et de l'intérêt bien entendu, il y en a use autre, privilége des esprits d'élite. Ceux-c1 s'élèvent par la philosophie à Dieu, l’unique réalité. En Dieu ils comprennent la vanité de tout ce qui se voit et se fait iei-bas; par l’idée juste qu'ils s’en font ils sont élevés au-dessus du monde des plaisirs et des douleurs; l’amour intellectuel de Dieu est le bonheur et la hberté. Mais, demandons-nous, comment l’homme acquiert-il cette faculté de s’opposer à ses passions, de les régler d’abord, de lesrefouler ensuite, pour n'avoir plus que la passion de l'infini? Évidemment avec le quatrième livre de l'Éthique la chaîne de la démonstration géométrique se rompt; un autre homme, plus

1L. I, Appendice. Œuvres, édit. Bruder, I, p. 331. 2P. 222. — 3 Lettre 34.

réel et plus indépendant, se met à la place de celui que Spinosa a défini d’abord comme une simple modification de la substance ; les conclusions du système, qui ont suscité à l'aurore du dix-neuvième siècle un enthousiasme si fécond, ne sont qu'une sublime inconséquence.

Faut-ille dire? le système de Leibnitz ne nous satisfait pas beaucoup plus que celui de Spinosa. Nous avons là, il est vrai, un Dieu personnel et distinct du monde, mais au-dessus de sa volonté se trouve son entendement!; c’est ce fatum, cette nécessité en Dieu, qui lui fait la loi et qui lui présente les combinaisons parmi lesquelles il'est obligé de choisir. Nous avons des individualités indépendantes, les monades; mais elles n'ont pas d'influence l’une sur l’autre, et leur mouvement est réglé d'avance par l’harmonie préétablie. Sous un Dieu qui n’est libre qu'à demi, dans un univers monté comme une-machine, y-a-t-il place pour la liberté humaine, pour le péché? Leibnitz le soutient avec énergie; il répète souvent que le mal moral est possible, non pas nécessaire. Mais de deux choses l’une: ou le mal est venu troubler l’ordre des choses, et le monde actuel n’est plus en tout point le meilleur des mondes; ou le mal a sa place dans l'harmonie de l’univers, et alors il est nécessaire. Évidemment Leibnitz penchait pour la dernière allernative. La distinction qu'il établit si soigneusement entre le mal moral et le mal métaphysique lui échappe bientôt. Le péché perd sa réalité, ce n’est plus un dérangement, mais un simple ralentissement dans le développement humain, un manque, une imperfection, et l’imperfection est in-

1 Théodicée, 2e partie, $$ 149 et 191.

LEIBNITZ. — HEGEL. 103 séparable de l’idée de la créature. « L'ignorance, l'erreur el la malice se suivent naturellement dans des animaux faits comme nous sommes, dil-il presque avec les mots de Spinosa ; fallait-il donc que cette espèce man quât à l'univers? Je ne doute point qu’elle n'y soit trop importante malgré toutes ses faiblesses, pour que Dieu ait pu consentir à l’abolir ?.» Et ailleurs: «Dieu qui peut tout ce qui est possible, ne permet le péché que parce qu'il est absolument impossible à qui que ce soit de mieux faireÿ.» Comme condition sine qua non de la création, le mal est même un objet du décret éternel de Dieu, et l’entendement en est la source idéale {. Ces passages prouvent suffisamment que Leibnitz était moins éloigné de Spinosa qu'il le croyait.

Et cependant il y avait dans Leibnitz le germe d'une nouvelle et grande métaphysique, basée non plus sur l’a priori de l’abstraction, mais sur la réalité de l'existence individuelle. La philosophie allemande préféra : suivre les traces de Spinosa, et ce fut dans Hegel que la tendance panthéiste inaugurée par le penseur hollandais arriva à sa plus sublime expression. Dans ce système, l'absolu , le‘Æy xai r&v n’est plus la substance, divinité immobile et abstraite, puissance incompréhensible, tombeau plutôt que berceau des choses et des personnes, — c’est l’idée, c'est-à-dire la vie, le mouvement, le progrès incessant; et la multitude des existences particulières, qui chez Spinosa n'étaient que des apparences, sont les manifestations mêmes de l'absolu, les formes de son développement, son contenu, sa réalité, le miroir dans lequel il se contemple et se reconnaît. Mais chez Hegel comme chez Spinosa Dieu

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