SCHLEIERMACHER
moral qui n’est pas humain! Ce n'est pas un dérangement de l’ordre naturel, car l’ordre du monde exige, au contraire, le développement lent et successif des forces créées?. Le péché est un défaut, l'absence du sentiment religieux, un vide, une imperfection, le non-être du bien; en d’autres termes, le mal n’existe pas en réalité. Sa réalité, c’est le bien; car si l'idée de Dieu n'était pas dans l’homme, son état actuel serait l'état normal. Le mal n’est que dans la comparaison, il n’est rien en lui-même. Il n’est pas une idée créatrice de Dieu, il n’existe pas pour Dieu, et en ce sens Dieu n’en est pas l’auteur. « Nous lisons que Dieu dit: Que la lumière soit! ainsi c’est la lumière qui a été créée par le Verbe divin; les ténèbres, qui ne sont que le défaut de la lumière, ne sont point son ouvrage. Il en est ainsi du mal: le mal est toujours ce qui n’est pas fait, ce dont le Verbe se propose seulement de faire quelque chose. Les actions, les penchants dans lesquels le mal se manifeste sont, il est vrai, réels et accomplis, ils le sont grâce au Verbe, sans lequel rien ne peut subsister; mais ils ne forment pas eux-mêmes le mal. Le mal, c’est que ces déterminations ne sont pas soumises à l’esprit de Dieu ; en tant que mauvaises, elles sont non réelles et non accompliest. » Ce qui est réel, ce qui provient de Dieu, c’est la conscience, qui nous représente notre imperfection naturelle comme un dérangement de la nature, le retard inévitable dans
3 Das Büse ist nur an dem Guten, p. 447.
# Sermons de Schleiermacher, IV, p. 9.— Rappelons-nous ici la définition réformée: Peccatum non est actio, sed defectio actionis. Heppe, o. c., p. 239.
le développement de notre vie religieuse comme une faute et une dépravation, le manque comme un vice. Dieu nous a organisés de la sorte pour nous faire prendre en horreur notre état naturel; il nous a donné la conscience pour nous faire rechercher le salut. Parce que notre état primitif ne doit pas durer, la conscience nous dit qu’il ne doit pas être. Une disposition ne devient péché que parce que Dieu nous la reproche, pour nous la faire quitter; et en ce sens on a raison d'attribuer à Dieu l’origine réelle du péché?.
4) Le péché dans la théosophie.
Les systèmes que nous avons pris jusqu'ici en considération, si divers que soient leurs points de départ, aboutissent tous à nier la réalité du péché. Mais tandis que Leiïbnitz et Hegel font du péché une simple limitation comprise dans l’idée même d’une créature finie et individuelle, Schleiermacher proclame en théologien chrétien la sainteté absolue de Jésus, et par là la possibilité d’une vie humaine intacte du péché. «Parce que, dit-il,nous reconnaissons en Jésus le phénomène d’une conscience religieuse qui s’est développée depuis le moment de son apparition sans obstacle, sans arrêt, sans défaillance jusqu’au plus haut degré
1 Dogmatique, $ 83.
2 Comp. sur la doctrine de Schleïermacher les thèses de M. Bonifas, 1865, et de notre savant ami M. J. Lickel, 1867. — Une théorie semblable a été développée par M. Ed. Scherer dans son article déjà cité sur le péché. Par ex. p. 342: « A l'opposition de ce qui doit être et de ce qui est, il sufñt de substituer l'opposition du commencement et du but, de la réalité et de son idéal.» P. 343: « Le péché est l'initiation à la vie spirituelle.» Voy. au t. IX de la Revue les répliques de MM. Chayannes, Durand et Colani.