‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 36 sur 47 · LA GNOSE · texte numérisé non relu

LA GNOSE

de puissance, nous convenons que l’insubordination de la chair n’est pas la condition nécessaire d’une vie humaine, et nous ressentons le péché non comme un moindre bien, mais comme un dérangement de la nature. Avec un sentiment religieux aussi vif que celui de Jésus, l'humanité aurait pu se développer saintement depuis le premier homme et arriver par elle-même à la pureté morale absolue que nous admirons en Jésus: le péché était évitablet.» Cet aveu n'empêche pas Schleiermacher de proclamer, comme nous l’avons vu, que le développement de l'humanité dut nécessairement être l'inverse du développement de Jésus; mais enfin il déclare que, considérée en elle-même, l’idée du péché n’est pas inséparable de l'idée de l’homme; c’est un grand pas de fait et une réfutation partielle de la spéculation philosophique.

La théosophie, à laquelle nous conduit maintenant le cours de nos recherches, est la spéculation basée sur les données de la révélation. Dans cette méthode la raison, lasse d’abstractions et de formules vides, et pleine des réalités du christianisme, s'élève à Dieu, et prenant Dieu pour point de départ et la révélation pour guide, cherche dans l’histoire divine, qui fait le contenu de l'Évangile, la réponse à tous les mystères. Cest ainsi que dès le premier siècle de l'Eglise la spéculation s’empara des faits prêchés par les apôtres, les généralisa non sans leur faire violence, et les appliqua aux grands problèmes théologiques et cosmologiques qui tourmentaient alors plus que jamais les esprits. La chute devint le principe de la création, le Rédempteur principe universel d’ordre et d'unité,

1 Dogmatique, $ 68, 8.

JEsprit saint principe de science absolue, dans ces grands systèmes gnostiques qui embarrassent aujourd'hui la science autant qu'à leur origine ils scandalisèrent l’Église. Il est assez difficile comme on sait de démêler dans ce que les auteurs ecclésiastiques nous ont transmis des doctrines gnostiques ce qui appartient aux maîtres de ce que les disciples ont ajouté, ce qui fut leur opinion-véritable de ce qui est symbole et forme populaire. Cependant nous trouvons là déjà les deux faits caractéristiques, qui nous ont engagé à assigner à la théosophie une place à part dans cet aperçu sur lhistoire de la doctrine du mal moral. D'abord le péché est bien réel pour eux, puisqu'ils l'identifient avec la matière, puisqu'ils enseignent qu'il y a des hommes naturellement mauvais, des êtres dont le mal forme la substance, et qui, incapables d’être sauvés, sont voués à une destruction finale!. Les systèmes gnostiques qui ne se sont pas prononcés pour le dualisme, voyant toutes choses en Dieu, ont dû chercher en Dieu aussi une cause du mal, aussi réelle que le mal lui-même, et c’est là le second trait particulier à cetle manière de voir. Dans la Gnose de Valentin, Dieu, mû par une nécessité initérieure, engendre les Éons, le monde des idées prototypes ; il ne révèle qu’au premier après lui son être; le Silence, compagne sévère de l’Abîme éternel, le cache obstinément aux autres Eons. Cependant ceux-ci sont devorés d’impatience de voir Dieu leur père, et limpatience grandit avec la distance qui les sépare de lui. Là dernière, dans la chaîne, la Sophia, entrevoyant dans un lointain auguste la lumière

1Voy. par ex. Iren., I, 7.

LA GNOSE. — BÜHM: .!:! 121 incréée, brûle de s'unir à elle et de partager sa puissance; elle s’élance, mais sa téméraire tentative. ne fait que porter le trouble au sein des Éons. Survient le premier Rédempteur, le Horos, qui, pour pacifier le Pléroma et remettre la Sophia à sa place, sépare d'elle Son coupable désir et l’expulse du monde des dieux. Ge désir (&Suurous), ce fruit avorté (&roœua), chaos informe, être misérable, fécondé dans la suite par quelques germes divins, donne naissance au monde, à ce grossier mélange d'esprit et de matière, Ainsi le monde actuel avec ses imperfections et ses maux provient d'une rupture au sein même de la nature divine; il est la contradiction immanente en Dieu, ou lopposition de l'absolu contre lui-même, devenue réelle, concrète et sensible!.

Après des siècles ces conceptions surgissent de nouveau dans l'esprit d’un modeste artisan de la Silésie, profond , hardi et poétique comme les Gnostiques, dont sans doute il ignorait jusqu'au nom. Quoique. bien plus au fait de la doctrine chrétienne, Jacques Bühm cherche cependant, comme eux, la racine du mal dans la nature divine elle-même, et c’est même là l’idée fondamentale de son curieux système. Sans hostilité et contrariété, dit-il bien souvent, il n’y a ni vie, n1 joie, ni science. Il en est ainsi dans le monde, il faut donc qu'il en soit de même en Dieu. Dieu ne peut révéler son amour sil n’y a rien qui soit opposé à l’amour et dont l’amour puisse triompher. Il ne pourrait se connaître s’il n’y avait quelque chose qui lui résiste, qui entrave et repousse son action et l'oblige

1Baur, Die christliche Gnosis, p. 131 et suiv. Christ. Kirche in den drei erstén Jahrhunderten, p. 197 et suiv.

à faire un retour sur lui-même. Il y a donc dans l’essence divine des différences. Il y a d’abord en lui sa nature, le fond ou noyau caché de son être, le principe sombre, dur, anxieux du mal; ce n’est pas là Dieu luimême, mais la matière dont il est formé, l'élément secret qui fait de lui un Dieu ardent et jaloux. Le vrai Dieu c’est le second principe, le Fils engendré dans les angoisses et les ténèbres de la nature divine, le principe de lumière et d’amour qui vient porter la joie et la paix dans le sein de Dieu, et auquel se joint le troisième élément divin, l'Esprit créateur. Ainsi Dieu est à la fois la source et l’unité de tous les contrastes; les sept Esprits primordiaux qui produisent toutes les dissonnances et toutes les harmonies habitent en lui et partent de lui. Le Dieu unique se manifeste sous deux attributs: il agit dans les méchants comme. Dieu irrité, dans les bons comme Dieu d'amour; la volonté qui règne dans l’enfer et celle qui se révèle au ciel sont identiques au fond; le ciel et l’enfer se touchent et se tiennent comme le jour et la nuit, et l'enfer est le soubassement du ciel, la colère le fondement de l'amour. Dieu est tout, le bien et le mal, le ciel et lenfer, la lumière et les ténèbres; et si, comme principe d'amour, il n’a jamais voulu et créé que le bien, dans sa profondeur mystérieuse il avait éternellement prévu et prédisposé le mal. Mais tout contribue à sa révélation, et tandis que les anges chantent son amour, les démons par leurs cris glorifient sa Justice. — Ce fut Lucifer, l’un des trois archanges, qui, par sa défection, déchaîna le torrent de feu de la

1Luther aussi distinguait, comme on sait, entre le Dieu caché et le Dieu révélé.

BÔHM. — SCHELLING. : 193

colère. 1 avait en lui les trois principes qui constituent la trinité; mais parce qu’il'se détacha de l'amour de Dieu, le principe sombre devint seul actif en lui, sa sphère s’enflamma, le feu changea le cristal pur en une matière dure, opaque et amère; le monde devint empire de la mort. Dieu ne put empêcher cette œuvre de destruction, il avait affaire à un aussi puissant que lui. Cependant ce principe hostile du mal c’est Dieu lui-même, il gémit et languit dans la prison de la matière, il tend à renaître à la vie, et le fruit de ses efforts est la nature actuelle. Au plein de la lutte naquit l’homme, le couronnement de la nature. Il appartenait à la fois à trois règnes, dont chacun voulait le posséder en entier, à l’enfer, au monde, au paradis. Les deux premiers s’unirent pour le vaincre; il succomba, l'élément supérieur ou la Vierge céleste se sépara de lui, et le laissa terrestre, sensuel et misérable comme nous le voyons aujourd’hui. Gette seconde chute fut aussi nécessaire que la première, hs elle n’eût pas des suites aussi graves 1.

L'héritier de J. Bühm fut Schelling. Dans une étude * spéciale sur l’origine da mal?, il reproduit les idées du philosophe de Gürlitz dans une forme moins mythologique et en serrant de plus près les difficultés. Voici son argumentation. La liberté est la faculté de faire le bien et le mal. Or de deux choses l’une : ou bien la liberté provient de Dieu, alors elle n’est pas réelle, - 1Comp. sur ce système Baur, Die christl. Gnosis, p. 557 et suiv. Sigwart, Das Problem des Büsen, p. 173 et suiv. Albert Peip, Jac. Bôhme, p. 16 et suiv.

2 Philos. Untersuchungen über das Wesen der menschlichen Freiheit und

die damit zusammenhüngende Gegenstünde, 1809. Nous citons d’après cette première édition.

l'activité toute-puissante absorbe l'activité individuelle; ou bien elle a une racine indépendante de Dieu, et tous ceux qui admettent que le bien et le mal sont des réalités se décideront pour cette seconde alterpativel, La cause du mal est indépendante de Dieu, et cependant elle n’est pas en dehors de Dieu, ce serait le dualisme. Qu'est-ce qui est en Dieu sans être Dieu lui-même, distinct et à la fois inséparable de lui? c’est le fond ou le fondement (der Grund) de l'être divin, la source et la condition de son existence?. Car une personne est un esprit uni à une nature; Dieu lui-même serait l'indifférence et le néant absolns sans une base indépendante, une nature éternelle. Sa vie personnelle jaillit éternellement de cette dualité de principes : la nature en lui agit sur l'esprit, s’y réfléchit et y fait naître l’intelligence ou le Verbe divin; le Verbe sollicite à son tour la nature et la pousse à créer. Chaque être qui sort ainsi de Dieu porte en lui la même dualité; à côlé de la raison, qui est de Dieu, il contient un élément sombre, irrationnel, indéfinissable, — la volonté propre ?. Dans l’homme, l’union des deux principes est dissoluble, et c’est là ce qui le . distingue de Dieu et des créatures inférieures. Il peut rester dans le centre divin de la volonté universelle, mais aussi s’en isoler et vivre pour lui seul; il peut s'opposer à Dieu en s'appuyant sur sa nature, comme il peut résister à la nature en se basant sur l’intelligence, il peut choisir entre le bien ou le mal. — Le mal n’est pas resté une possibilité, il est devenu réel, parce qu'il est nécessaire pour la manifestation de l'amour de Dieu5. Dieu laisse agir la puissance téné-

1P. 424. — 2P, 431 et 481. — 5 P. 436. — 4P. 438. —5P, 451 et suiv.

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