‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 37 sur 47 · SCHELLING · texte numérisé non relu

SCHELLING

breuse de la volonté fondamentale, et par elle l’homme se particularise, se constitue sur la périphérie au lieu de se donner au centre, et essaie de se créer un domaine à lui et un bonheur égoïste, — vaine tentative; car lout ce qui est en dehors de Dieu est mensonge, ténèbres et néant. Il fallait qu'il en advint ainsi, il fallait que la volonté fondamentale! se détachât de la volonté d'amour, pour que l’amour, sortant comme le soleil des ténèbres de la contradiction, pût déployer sa magnfcence. Le principe qui donne naissance à la personnalité divine se transforme dans l'humanité en principe du mal pour devenir là aussi le germe et je point de départ d’un développement supérieur. Dieu agit d’abord comme nature, avant de se manifester comme amour ?. Son œuvre primitive fut une humanité informe, divisée, sensuelle, jusqu’à ce qu’enfin l'Esprit vint en Jésus s'unir à la nature. En Jésus, Dieu se réconcilia avec lui-même, et d’un chaos nouveau, de la {urba gentiwin qu'on appelle la migration des peuples, surgit une nouvelle, la vraie humanité. — L'homme est libre, le péché est volontaire, — mais comment se fait-1l que .l’homme ressente maintenant et dans tout le cours de sa vie actuelle le mal comme une détermination de sa nature, comme un joug qu'il subit? C’est qu'il a pris la funeste résolution ailleurs que sur cette terre et avant sa naissance, dans sa préexistence immatérielle, dans son essence intelligible, en dehors du temps et de l’enchaînement des causes. Là il a choisi sa manière d’être physique et morale; là il s’est déterminé lui-même, non pas, il est vrai, arbitrairement, au gré du hasard,

1 Der Wille des Grundes.

mais d’après la loi de son être et selon sa nature intelligible. Car être libre, c’est être soi-même et agir d’après les lois de sa nature; la liberté et la nécessité sont identiques! Tout ce qui existe découle de la nature de Dieu avec une nécessité absolue?, et Dieu ne peut contredire sa volonté naturelle, il ne peut que la vaincre et soumettre par la magie de sa bonté. Par cette volonté primitive, principe de la multiplicité et du particularisme, l’homme se donne dans l'éternité le caractère individuel et égoïste qu'il porte dans le temps et qu’il subitjusqu'à ce que Dieu lui-même le fasse rentrer dans l’unité bienheureuse de son amour.

Abandonnant au lecteur le travail facile et intéressant de comparer entre eux les systèmes de Bôhm et de Schelling , nous nous hâtons d'arriver à l’œuvre de Richard Rothe, à cette Éthique qui est l'expression la plus mürie et la plus complète de la pensée théosophique et peut-être le produit le plus grandiose de l'esprit spéculatif moderne. — En publiant son ouvrage, Rothe avait une ambition, celle de faire sortir la théologie systématique de l’ornière dans laquelle elle était enrayée depuis Schleiermacher et de l’introduire dans ces nouveaux domaines dont les Bühm et les Œttinger avaient été les aventureux pionniers. En effet, nous le voyons dépasser avec succès, sur des doctrines capitales, le point de vue restreint de Schleiermacher. Tout d'abord il combat vivement son idée négative du péché. Le mal

1P. 465 et suiv. — 2P. 484,

3P. 477. Nous renvoyons le lecteur, pour les développements ultérieurs donnés par Schelling à cette théorie dans sa Philosophie de la révélation, à l'intéressant travail de M. A. Weber sur la philosophie religieuse de Schelling, 1860. — La solution de Schelling est adoptée avec de légères modifications par Sigwart, Das Problem des Büsen, 1840.

R. ROTHE. 127 n’est pas pour lui = moins bien, un non-être, un retard dans le chemin de la perfection; il est en réalité, non pas seulement dans notre constience, un dérangement du développement de l’homme, une perversion de la volonté, une véritable insurrection contrg Dieu. Le mal n’est pas une forme imparfaite, un accident du bien; 1l a son existence indépendante, un développement, des lois, une histoire. Il peut se consolider, se fixer, se donner un corps, une forme concrète. Le mauvais esprit que le péché produit est tout aussi réel que le bon esprit qui émane de la vertu?, et Dieu est obligé de détruire par une action spéciale ces créations immorales qui sont, dans l’ordre éthique, ce que sont dans l’ordre physique les organismes monstrueux, les ébauches grossières qui signalent les transitions.

Progrès aussi dans la notion de la divinité. Dieu qui, chez Schleiermacher, ne pense que ce qu'il crée, chez Rothe se pense et se connaît. Celui que Schleiermacher définit la négation de toutes les différences, la neutralité ou l'indifférence absolue, a ici une vie intérieure infinie, des attributs, une nature éternelle riche en formes et pleine de contrastes qu'il produit et accorde sans cesse. Esprit vivant uni à une nature vivante, ce Dieu est bien une personnalité # à côté de laquelle peut subsister une volonté créée indépendante, Aussi Rothe n’hésite-t-1l pas à admettre la liberté. Schleiermacher, on le sait, avait abandonné le dogme de la création pour celui de la conservation, — Rothe fait juste le contraire. Selon lui, le monde a obtenu du créateur une

1 Éthique théologique, IX, p. 214; p. 482 (1re édit.). 2$ 485, 110 édit. — 36 8 et suiv.; 20 édit, $ 28 et suiv.

indépendance relative, il vit en dehors de Dieu, se soutient par ses propres forces et se conserve lui-même. Dieu surveille le jeu des forces créées; 1] fixe la marche générale, les grands contours et'le but final du développement du monde, abandonnant le détail à la liberté humaine, dont les déterminations sont tellement arbitraires que Dieu ne les prévoit même pas!. Car les actions humaines ne sont jamais entièrement prédéterminées par le caractère ou la disposition morale de celui qui agit?. Il y a toujours, souvent il est vrai à un très-faible degré, possibilité de faire autrement, et Dieu ne fait violence à personne; il détruit plutôt que de contraindre la volonté qui lui résiste obstinément.

Et cependant voici venir des restrictions à la liberté divine et à la hberté humaine, qui nous ramènent du coup à la regrettable théorie de Schleiermacher. Il y a en Dieu une nécessité, dit Rothe avec les théosophes ses prédécesseurs, il a besoin de créer, parce qu'il a besoin d'aimer. De toute éternité il produit des mondes, comme la lumière projette des ombres, et la puissance intérieure qui le force à créer l’oblige aussi à créer d’une certaine manière. Que cherche Dieu quand il crée? un objet de son affection, un autre lui-même, — c’est un idéal, car un digne objet de l’amour divin serait un second Dieu, être à jamais irréalisableé. Dieu crée donc à l’infini, et son œuvre progresse indéfiniment. Ce qu'il produit en premier lieu lui est naturellement le plus opposé, c’est la matière; ce qu'il cherche en dernière fin, c’est l'esprit, qui lui est consubstantiel; les esprits seuls s'unissent et s'aiment.

1$ 42; 20 édit., $ 54. — 2Comp. p. ex. I, p. 179; 20 édit., p. 349, — 3$ 28; 20 édit., $ 40. — 4$ 31; 2e édit., $ 44.

R. ROTHE. 199 Pour arriver de la matière à l'esprit, Dieu tire par son action créatrice du chaos primitif des formations de plus en plus parfaites; arrivé à l’être personnel, il cesse d'exercer sur le développement du monde une influence directe, et charge l’homme du soin de continuer son œuvre, c’est-à-dire de spiritualiser la matière. Si l’homme s’acquitte de cette tâche, s’il impose à la maère en lui et autour de lui, aux passions du corps comme aux forces de la nature, les lois de la raison, son développement est moral, et s’il est vraiment moral il est aussi religieux, car à mesure que l’homme devient esprit, Dieu se communique à lui, vit et agit en lui?. — Mais le développement normal n’est pas le développement naturel. En réalité, l’homme est l’esclave de la matière qu'il devrait dominer; 1l se laisse d’abord entraîner par les passions du corps, ce qui le rend sensuel; ensuite il souffre que son corps devienne une barrière entre lui et autrui, ce qui le rend égoïste; enfin, parce qu’il persiste à maintenir ce qui le sépare de Dieu, ilest impie. Le péché est cette prédominance du principe matériel, et le péché est inévitable. Le premier homme ne pouvait manquer d'y tomber, car aucune.éducation ne le prémunissait contre les attraits des sens. Par lui la matière s’émancipa; et maintenant la sensualité a toujours les devants sur la raison. Chaque homme qui naît d’une opération matérielle commence par être une créature purement matérielle ; ses facultés personnelles, quand enfin elles se présentent, se trouvent dépassées et paralysées par la vie sensuelle; l’homme est nécessairement pécheur*, et Dieu

16 77 et suiv.; 20 édit., 8 81 et suiv. — 22e édit, t. I, p. 460 et suiv. — 1re édit., $ 475 et suiv. — 4110 édit, t. I, p.211. — 5$ 495.

a voulu le péché , parce qu’il a dà vouloir la matière. — Aussi l’homme n'est nullement responsable du mauvais penchant qu’il reçoit en naissant et de la dépravation qu'il partage avec tous. S'il lui est impossible de mettre les sens à leur place, il peut du moins leur faire une certaine opposition; il dépend de lui d'être plus ou moins mauvais, et c’est de ce degré de corruption qu’il est responsable ?. Jamais cependant l’homme naturel ne parvient par lui-même à une vie vraiment morale; l'humanité abandonnée à elle-même devient au contraire de plus en plus le domaine du mauvais prin- cipe. Le salut vient d’une nouvelle action créatrice; il vient de celui qui, né de l'esprit, non de la chair, sut le premier vaincre les sens, produire par une vie sans tache un esprit pur et saint et réaliser ainsi l’idée de l’homme.

Rothe n’a donc su réfuter qu'à moitié le déterminisme de Schleiermacher. Il se rapproche encore plus que lui de la manière de voir de Platon, et la spéculation finit comme elle a commencé, par le dualisme entre Dieu et la nécessité, c’est-à-dire, en fin de compte, par un aveu d’impuissance.

4) En général.

L'état actuel de l'humanité est naturel, nécessaire, avantageux et de tout temps voulu par Dieu, — c’est là la thèse commune à tous les penseurs que nous avons fait passer devant les yeux du lecteur. Cepen-

dant l’ordre dans lequel nous avons laissé se succéder

1], p. 206. — 28 500.et suiv.

POSSIBILITÉ D'UNE VIE SANS PÉCHÉ. 131 ces différents systèmes, montre chez eux un progrès notable vers une théorie plus conforme à la foi chrétenne. Tandis que la philosophie fait du péché une imperfection inséparable de l’idée de l’homme, Schleiermacher proteste contre cette pensée au nom de ce qu'il y à de plus essentiel dans les convictions chrétiennes, au nom de la sainteté de Jésus. Que la raison naturelle ne puisse se faire une idée d’un développement moral et saint, nous ne le contestons pas; — le chrétien, lui, a devant les yeux une vie pareille! C’est une vie humaine, — Jésus ressent comme nous l'impulsion des instincts, le besoin du bien-être; il n’ignore ni les charmes ni les souffrances du travail moral intérieur ; il lui faut comme à nous uné sollicitation pour déployer ses facultés, un milieu pour les faire fonctionner; il progresse du bien moindre au bien supérieur, et en progressant il se transforme, il devient dans la suite ce qu'il n'a pas été d’abord, — vie riche et fortement sentie, complète autant que le permettaient les circonstances et que l’exigeait la mission, pleine de péripéties dramatiques et de surprenantes nouveautés, — vie pure néanmoins, car les instincts ne surgissent que pour être aussitôt soumis à la volonté divine, le progrès est normal et continu, sans arrêts, sans rechutes; la volonté du bien est toujours à la hauteur des séductions, et la lutte n’est douloureuse qu’une fois, lorsqu’à l’apogée de la souffrance les ressorts moraux ont leur plus grande tension et qu'avec la derniére . attaque du mal la volonté se sent arrivée à son plus haut, à son dernier effort. Imperfection, individualité et péché ne sont donc point synonymes, le mal n'est pas un facteur indispensable du bien, le bien est sus-

ceptible de se développer sans se renier et sortir de luimême, la résistance extérieure suffit à produire la vigueur du caractère, la manifestation de la vertu et le progrès moral, et une vie qui procède de perfection en perfection, de clarté en clarté, n’est pas pour cela vide, monotone et sans effet!

Avec les théosophes nous avons conquis un second point fort important, la réalité du péché. Certainement une action mauvaise ne diffère pas matériellement d'une bonne action, et le mal ne se trouve que dans la relation avec le but et l’intention. Il n’en est pas de même de la détermination. L’orgueil et la haine par exemple, n'est-ce que le manque d’humilité et d'amour? Aussi bien pourrait-on dire que la charité et l'humilité ne sont que le défaut de haine et d’orgueil! Non, nous avons là des qualités positives de la volonté, des formations anormales qui vivent de leur propre vie, qui grandissent par leur propre force? et qui se transmettent comme les particularités des fonctions physiques et comme les qualités de l'esprit. Si le bien est, et si le mal n’est pas, y-a-t-il entre le bien et le mal une opposition réelle ?

Mais que répondrons-nous à ceux qui, tout en affirmant la réalité du mal, prétendent qu'il fut nécessaire , à ceux qui, afin d'expliquer pourquoi le monde est en contradiction avec la volonté divine , ne craignent pas de dire que Dieu fut obligé de le faire ce qu'il est?

L'idée d’un Dieu qui, en créant, obéit à une nécessité quelconque, répugne profondément au sentiment chré-

l«Le péché ne peut être inséparable de la notion d'homme, puisque Jésus à été sans péché.» M. Colani, Revue, t. IX, p. 320. 2Jacq. I, 14 et suiv.

| RÉALITÉ DU PÉCHÉ. 135 tien. Le chrétien sait qu’il est une idée éternelle de Dieu, car le ni ss d'amour dans lequel il se trouve avec Dieu n’ a rien à redouter du temps; il se considère néanmoins comme un être contingent, car l’amour que Dieu lui porte est une manifestation libre de sa bonté, Dieu n'avait pas besoin de lui ni pour pouvoir aimer, ni pour pouvoir se connaître ; son existence a donc une racine éternelle en Dieu; sa raison d’être n’est ni la volonté du Créateur ni une nécessité en lui. Le chrétien sait de même qu'il est indépendant de Dieu, il a sa perte ou son salut en sa main; néanmoins il sent qu’avec tout ce qui existe il n’est pas sans Dieu et vit de lui seul; sa liberté a donc une base qui n’est pas Dieu le créateur lui-même et qui cependant n’est pas : en dehors de Dieu. De là le chrétien conclut à la Trinité : Dieu n’est pas l'indifférence et l’arbitraire absolus, il a une nature; il a en lui le type éternel du monde, et une éternelle tendance à créer; et cependant le monde est contingent ; donc la nature de Dieujest une triple liberté. |

Ainsi le chrétien fonde sa notion de Dieu sur les faits intimes de son expérience , et c’est la bonne méthode: nous ne connaissons Dieu que tel qu’il se révèle à notre conscience. Toute définition qui froisse ces faits, les seuls dont nous ayons une certitude absolue, est donc d'emblée à rejeter. — Nous n'avons ici qu'à nous occuper des rapports de Dieu avec le péché, etévoici à ce sujet les affirmations de la conscience.

Le sentiment du péché est aussi le sentiment de la

Etes du péché.

1 ne. . sur la culpabilité, J. Müller, I, p. 257 et suiv; one 1, p. 289 ét suiv.; 349 et suiv.; Nitzsch, o. c., p. 238 et suiv.

:: La conscience ordonne le bien sans restriction: Tu dois! Elle interdit de même le mal: Tu ne dois pas! et elle impose à chacun ce jugement absolu, de sorte que nous n'avons que l'alternative ou de la déclarer illusoire ou de l’accepter dans toute sa sévérité : il n'est pas permis de la respecter à demi. Aux yeux de Ja conscience, le péché n'est pas un bien moindre, une imperfection , une phase inférieure de la vie personnelle, il est ce qui ne doit pas être, ce qui est opposé au bien, ce qui contredit la loi morale et répugne à l’idée de l’homme. Et la conscience est seule juge en ces questions, nous n’avons pas le droit d’en appeler à un autre tribunal; toute théorie qui établit que le mal doit être à un litre quelconque, se heurte et se brise contre cette autorité sacrée par-dessus toutes. Que la raison, habituée par l'étude de la nature à chercher à toute chose une loi et un but, aspire à étendre son procédé aux déterminations personnelles de l’homme, qu’elle trouve là aussi à chaque phénomène sa raison d’être, sa nécessité et son opportunité, qu'elle fasse ainsi de l'éthique une continuation de la physique, nous le concevons sans peine, et nous n’aurions rien à redire à ses prélentions, si la conscience n'était pas. Mais la conscience trace dans le monde autour d'elle un cercle infranchissable : au dedans règne la liberté, au dehors les lois inviolables de la nécessité ; au dehors se bercent les flots tranquilles de la vienaturelle, au dedans grondent les orages de la vie morale; au dehors tout est à sa place, tout est juste et utile, au dedans le bien seul est légitime, le mal est un élément de trouble et de désordre impitoyablement condamné. — Il est témé-

1 Pécher, en grec, en hébreu, comme en latin, signifie manquer le but.

LA CULPABILITÉ, 135 raire de dire que, puisque Dieu a créé le monde, il a: créé aussi le mal, car que sait la raison de la causalité divine ? Il est au contraire juste et logique de conclure que, puisque la conscience condamne le péché, Dieu aussi le rejette et l’exclut et qu’ainsi il n’en est pas Vauteur; car comment connaissons-nous Dieu, si ce n’est par la conscience?

Mais il y a plus. La conscience ne nous dit pas seulement que nous avons mal agi, elle nous accuse d'avoir, par le péché, démérité de Dieu. Nous avons, par notre action, lésé non-seulement l’ordre des choses consacré par la loi morale, mais Dieu lui-même, l’auteur de cette loi; il est en droit de nous en demander compte, nous lui sommes redevables d’une réparation. Même quand le dérangement produit dans le monde par le péché a cessé, même quand l’homme a pris la résolution de ne plus retomber dans la même faute, sa conscience lui dit que l’action passée est toujours encore présente aux yeux de Dieu, dont la saintelé en a été d’abord atteinte!. Le péché est une dette?, une coulpe; le pécheur est coupable ?, 1l se trouve sous le coup du mécontentement, de la colère de Dieut.

1La coulpe porte L soi le témoignage qu’elle est ixrévocable. Ce qui est fait est fait; la détermination accomplie existe : nous resterons éternellement ce que nous sommes devenus par notre propre action.» M. Colani, Revue, t. IX, p. 286.

2/Ogcilnux, Matth. VI, 12.

3"Evoyos, Jacq. II, 10.

£Rom. I, 18; II, 9. 19. Gal. I, 10. Jean IT, 36. Éph. I, 3. (Les Juifs, qui, comme peuple élu, étaient enfants de l'amour divin, étaient en dehors de cette relation et par eux-mêmes enfants de la alé de Dieu, téxva qÜaet dpyñs, tout comme les Gentils). Nous ne citons pas l'Ancien Testament, il est porté par l'idée d'un Dieu jaloux de son honneur et vengeur du mal.

Aussi longtemps que l’homme n’a pas un sentiment précis du péché, le mal naturel, tout ce qui dans le monde et dans la société entrave le développement normal de son individualité, lui apparaît soit comme une épreuve dont il doit triompher, soit comme un coup du hasard qu'il supporte à contre-cœur où avec résignation. Avec la foi en l’autorité de la conscience il a perdu le sentiment de la position privilégiée de l’homme dans le monde, il ne voit plus dans l’ordre moral le but et le couronnement de l'ordre naturel; l’homme, suivant lui, marche de pair avec les autres puissances de la nature; s’il essuie un échec dans la concurrence vitale, de quel droit veut-il se plaindre? Celui, au contraire, qui respecte la conscience reconnaît entre les deux ordres une union intime. Celui qui convient de la gravité du péché met nécessairement son état physique en rapport avec son état moral, et voit dans les perturbations de l’un une réaction divine contre la dépravation de l’autre, un châtiment. Et l'Écriture le confirme dans cette manière de voir. S’opposer à Dieu, c’est se séparer de la source de toute vie morale et de toute vie heureuse. Tout ce qui contrarie la vie, depuis le remords, depuis l’affaiblissement des forces morales produit par chaque mauvaise détermination, jusqu’à la séparation douloureuse du corps et de l’âme et les tourments de la vie future, s'appelle Z& mort, et la mort est la punition du péché!.

Mais le plus grand des châtiments, c’est le trouble intérieur de la conscience, c’est ie déchirement et l'angoisse d’un cœur qui se sent séparé de Dieu par

1 Rom: VI, 23; VIII, 6. 18. Jacq. I, 15.

un abîme, par le souvenir toujours présent de sa désobéissance. Aussi là où le sentiment du péché est vraiment développé, la conscience soupire avant tout après un nouveau rapport avec Dieu. Pour que Phomme puisse commencer une vie nouvelle, il faut que non-seulement la force du péché soit brisée, il faut avant iout que le souvenir du passé soit effacé, que le lien rompu entre Dieu et la créature soit rétabli, il faut la réconciliation et la rémission, et c’est par là que commence la prédication de l'Évangile. Or, si Dieu punit et pardonne le péché, il n'en est pas l'auteur !. Peccati ullor, non peccati autor. Certainement la conscience ne parle pas toujours avec cette énergie. S'il arrive, par des circonstances que nous avons prises ailleurs en considération, qu’elle laisse passer le péché sans le faire sentir, il lui arrive non moins souvent de le faire sentir sans en faire souffrir. Si l’homme agit souvent mal sans le savoir, il le sait aussi quelquefois, mais sans regrets et sans remords. Le sentiment de la culpabilité n’en est pas moins réel; il a, comme le sentiment du péché, ses réveils terribles. Un homme ou une génération qui ne croit plus à la culpabilité est en grand danger de perdre le sentiment du péché, et une science spéculative qui contribue, au milieu d’une civilisation dé-

1 Conf. Aug., art. 19: De causa peccati docent, quod tametsi Deus creat et conserval naturam , tamen causa peccati est voluntas malorum. — Conf. Helvet. post. Art. 8: Damnamus omnes qui Deum faciunt autorem peccati. — Luther’s Werke, t. XI, p. 2222: Es ist nicht ein eufällig Ding oder dass der Mensch also von Gloit geschaffen würe, sondern es ist unsere Schuld dass wir Sünde haben, denn weil Zorn da ist, so muss auch Schuld da sein

die solchen Zorn verdienet.

moralisée, à enlever à la conscience son prestige et son autorité, a mal mérité du genre humain.

2) La culpabilité du péché inné.

Dans une étude d'observation il est de première importance de ne jamais laisser le raisonnement envahir et fausser l’expérience. Notre but est de constater les faits moraux; notre devoir est de maintenir des faits constatés, même lorsqu'ils semblent se contredire et s’exclure, et de ne jamais, par des raisons quelconques, sacrifier l’un à l’autre. Or il y a une manière d’enseigner la culpabilité qui, en nous ramenant droit au Pélagianisme, se met en opposition avec des faits sous l'évidence desquels la philosophie même s’est inclinée. L'homme est coupable, dit cette théorie, mais de ses actions, non de son état; des péchés actuels, non du péché inné. Déjà les théologiens scholastiques avaient nié la culpabilité du penchant naturel qui pousse l’homme au mal. Suivant eux, l’homme naît aujourd’hui absolument comme Adam avait été jadis créé in puris naturalibus, c’est-à-dire avec toutes les facultés et toutes les qualités morales requises par l'idée de l’homme, privé seulement de la justice originelle que Dieu donna à

1J. Müller, p. 334: Æs ist eines der entscheidensten Symptome einer tôdtlichen Krankheit die an dem Herzen unseres nationalen Lebens nagt, dass umser Volk nicht mehr ernstlich an die Strafwürdigkeit der Sünde glaubt. — M. Colani (art. c., Revue, t. IV, p.178 et sui.) voit dans la doctrine que nous combattons un fruit de l’affaissement du sentiment moral conduisant en définitive au renversement de la conscience. «Le sentiment de la coulpe est le résumé de notre vie morale, et le supprimer, c’est supprimer celle-ci. Si done vous croyez en Dieu et au devoir, en un mot à la vie spirituelle, vous ne pouvez pas refuser d'admettre que l’homme est l’auteur du mal...» — Isaïe V, 20.

h + LA CULPABILITÉ. : 139 l’homme après l'avoir créé et qui ne lui est pas éssentielle*; ce qu'on appelle péché originel n’est donc proprement que l’imperfection naturelle de la créature, «le moindre des péchés.» Zwingli aussi ne voulait pas que le penchant inné fût péché dans le sens propre du mot; c’est une langueur dont nous souffrons, une infirmité dont nous avons honte, non une faute dont nous aurions à nous accuser?. Cette théorie, qui fut adoptée par les théologiens Arminiens et Supranaturalistes, a encore aujourd’hui de nombreux défenseurs#. Nous ne sommes pas les auteurs de la dépravation qui nous infeste depuis notre naissance ; nous la subissons, nous n’en sommes donc pas coupables. La prédisposition au péché est un état anormal de notre organisme dont nous ne pouvons rien. C’est seulement lorsque nous cédons à son influence, lorsque. nous consentons à lui obéir, lorsque nous sanctionnons du sceau de notre liberté notre état moral naturel, que nous devenons pécheurs et coupables. Nous sommes responsables, non de la possibilité, mais de l'actualité du péché.

Pour trouver cette explication satisfaisante, il faut accorder à la volonté la faculté de se soustraire à la domination du mauvais penchant5. Si l’homme a ce

1 Voy. pour cette controverse, Chemnitz, Examen, p. 100 et suiv.

2 Œuvres, IL, 1, 288: Erbstünde, ein brest der von im selbs.nit sündlich ist. — Conf. Carolo V exhibita, 1530: Admittere cogimur peccatum originale non proprie peccatum esse, art. IV.

8 Comp. p. ex. Düderlein, Znstitutio IX, p. 69.

4Krabbe, Lehre von der Sünde und vom Tode, 1833, p. 159 et suiv. Beck, Logik der christiichen Lehrwissenschaft, $ 23. Martensen, Dogmatil, & 108. Schenkel, o. c., p. 368 et suiv., 439 et suiv. Emnesti, o. c., Il, p- 316 et suiv. Durand, Du péché (Revue IX, p. 111).

5 Comme le fait par ex. M. Schenkel, p. 399.

pouvoir et qu'il n’en use point, il est clair qu'il est coupable et seul coupable de ses actions. Mais si l’homme a ce pouvoir, il faut admettre qu'il puisse en user, qu'il puisse réagir avec succès contre l’influence pernicieuse de sa nature et se déterminer dans le sens de la loi morale. En ce cas, l’universalité du péché est ou douteuse ou le fait d’un hasard inexplicable. Au contraire, si le penchant s'impose avec une force irrésistible à toute volonté humaine, s’il n’y a pas entre lui et la mauvaise action place pour une détermination vraiment libre, si les péchés actuels sont la suite nécessaire et inévitable de son état normal naturel, de deux choses l’une : ou l’homme n’est pas pécheur, ou le penchant est péché. Si le penchant est innocent, parce qu'il n’est pas voulu, ses conséquences ne sont pas coupables non plus, parce qu’elles sont nécessaires. Comme au réveil de notre raison nous ne devenons personnellement que ce que nous étions déja auparavant naturellement, ou bien nous ne sommes pas coupables de ce que nous faisons, ou bien nous sommes déjà coupables de ce que nous sommes. Or nous sommes coupables : notre conscience, en nous accusant de nos péchés personnels, nous reproche donc indirectement notre péché inné. « L'homme étant coupable de s’abandonner à une disposition à laquelle cependant il ne peut résister, est coupable avant tout d’avoir cette disposition. » — Le seul passage qu'on cite avec quelque apparence de raison à l’appui de cette théorie est Jacq. , 14 et suiv. : « Chacun est tenté | lorsqu'il est sollicité et séduit par sa propre convoitise ;

1 Goy, La chute primitive (Revue, t. XII, p. p. 237). Cons. aussi J. Müller, p. 428 et suiv. Philippi, Glaubenslehre, 2e édit., IX, p. 58 et suiv.

et après que la convoitise a conçu, elle enfante le péché...» Ici le mot duægria désigne le péché actuel ; est-ce que cela prouve qu'il n’y a pas de péché inné ? L'action est appelée péché, la convoitise semble donc innocente, mais elle ne l’est pas, car tenter et amorcer (delecbew) sont l’œuvre d’un mauvais principe !.

Il y a une manière de limiter la culpabilité, qui s’accommode même — R. Rothe nous en est la preuve — avec la théorie de la nécessité métaphysique du mal. Nous avons constaté que l’homme peut résister jusqu’à un certain point à l’entraînement de la mauvaise disposition, qu'il choisit librement le degré de sa dépravation, qu'il a le RONVOLE d'arriver du moins à une justice relative. S'il n’use pas de cette liberté restreinte, n'est-ce pas de cet excès de corruption ‘qu il est coupable ? Ne faut-il pas distinguer des péchés involontaires, suite naturelle de la corruption innée, les péchés qu’il aurait évités s’il avait voulu, et, dans une même action, entre l'influence du mauvais penchant et l'élément de liberté qu’elle renferme, — condamner ici et absoudre là? La distinction est aisée en théorie, mais insoutenable .en pratique, car savons-nous toujours au juste dans quelle mesure nous étions libres d'éviter un péché? pouvons-nous faire deux parts de nos actions, deux parts dans chaque action, l’une

1M. Schenkel invoque (p. 377, note) deux autres passages: d’après Rom. VI, 8, le péché est mort avant le réveil de la conscience; cela veut dire, suivant lui, qu’il n'existe pas; d’après Actes XVII, 30, Dieu ne prit pas en considération les péchés de l'humanité qui vivait dans l'ignorance du paganisme; cela prouve, dit-il, que les Gentils n'étaient pas coupables. Voilà une exégèse qui ne convaincra personne. — Puisque nous sommes À citer ce savant, nous voudrions bien le prier de nous expliquer ce qu'il dit p. 216 : Le péché est ni un être, ni un non-être, mais ce qui ne doit pas être !

pour laquelle nous déclinons, l’autre pour laquelle nous acceptons la responsabilité? Et y eût-il une ligne de démarcation perceptible, la conscience nous défend de distinguer : elle nous reproche l’action mauvaise en entier, non pas en partie seulement; elle condamne non pas seulement certains excès du mauvais penchant, mais ce penchant lui-même. Nous sommes coupables non pas de ceci ou de cela, mais de toute notre manière d’être. Dans les Églises évangéliques, le chrétien demande à Dieu la grâce du péché originel : « Nous confessons, dit la prière liturgique, que nous sommes de pauvres pécheurs, nés dans la corruption, enclins au mal...»

La culpabilité s'étend aussi loin que le péché, et voici la preuve la plus directe et la plus évidente de ce fait. Le mal physique est la peine du péché, mais il ne frappe pas les péchés individuels. Les plus grands maux ne sont pas là où sont les plus grands méfaits ; le lot des souffrances qui nous tombe en partage n’est pas en proportion avec nos propres démérites?. L’individu souffre non selon ses fautes, mais selon sa position dans l'humanité, selon l’époque, la contrée, la sphère sociale dans laquelle il vit; il est donc puni non comme individu, mais en sa qualité de membre de l'humanité, de ce qu'il est naturellement, non de ce qu'il a commis personnellement. Nous attribuons à la colère divine non pas autant des événements isolés que l’état entier du monde présent, l'opposition déraisonnable des forces inférieures contre les forces supérieures, la résistance insurmontable que

1 Comp. Schleiermacher, Dogmatique, $ 77.

2 Comp. Luc XIII, 1 et suiv.; Jean IX, 8.

la matière oppose à l'esprit, le règne chaotique du hasard sous lequel la nature elle-même semble gémir !. Le châtiment est un comme le péché; la peine est universelle, la culpabilité l’est donc aussi ?.

1 Rom. VIII, 20 et suiv.

2 Conf. Aug. IL : Docent.. quod hic morbus seu vitium originis vere sit peccatum dammans et afferens nunc quoque œternam mortem. — Art. Smale. p. 317. — Form. Conc., p. 639 b. — Luther], 112 : Die Erbsünde ist die grôsste und schwerste Sünde. — Calvin, Instit. IV, 15, 10 : Jam ob talem corruptionem damnati merito, convictique coram Deo tenemur. — Quenstedt, II, 60. — Polanus (cité par Heppe, p. 249): Concupiscentia mala ex se, etiamsi consensus voluntatis non accedat, est peccatum.

L'homme naît pécheur, l'homme est coupable du péché, voilà les deux faits que nous avons constatés et examinés dans les études précédentes et qu'il s’agit maintenant de concilier et d'expliquer. Le Pélagianisme aie le premier pour appuyer d'autant plus sur le second. Le panthéisme et les systèmes qui s’y rattachent de près ou de loin rejettent le second et maintiennent le premier. Pour nous les deux faits sont également vrais; nous ne saurions nous résoudre à sacrifier l’un à l’autre, mais est-il possible de les soutenir tous les deux à la fois? Si l’homme est, par sa qualification morale naturelle, porté à pécher, comment l’accuser du péché? s’il est coupable, se peut-il qu'il soit nécessairement pécheur? Il subit le péché, peut-il en être responsable? il en est responsable, ne faut-il pas qu’il en soit l’auteur? Trouver l’origine de la corruption universelle, sans léser le sentiment de la culpabilité universelle, tel est le formidable problème qui se dresse devant nous , tel sera l’objet de cette quatrième et dernière étudet.

1 C’est à peu près ainsi que M. Colani pose la question (art. ©. Revue, IV, p. 276 et suiv.). «Voilà, dit-il en terminant son exposé, un problème très-grave que la philosophie religieuse ne saurait trop se hâter d’aborder, car l’esprit ne peut rester dans le vague et il lui faut absolument une hypothèse qui rende compte du fait avec plus ou moins de vraisemblance » (p. 306).

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