‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 38 sur 47 · À. EXAMEN DES DIFFÉRENTES THÉORIES SUR L'ORIGINE DU PÉCHÉ · texte numérisé non relu

À. EXAMEN DES DIFFÉRENTES THÉORIES SUR L'ORIGINE DU PÉCHÉ

1) Hypothèse de la volonté représentative.

L'état moral dans lequel l’homme se trouve actuellement précède sa propre délermination; ce n’est donc pas dans sa volonté individuelle que nous en chercherons la cause. Et cependant Dieu n’en est pas l’auteur; il faut que le péché ait pris son origine dans l’humanité même, il faut que dans une période antérieure l'humanité soit déchue par sa faute de sa pureté primitive, et la catastrophe a dû avoir lieu dans la vie du premier homme; comment sans cela le mal serait-il universel? C’est vers le Protoplaste que se reporte ainsi naturellement la pensée du chrétien qui veutcomprendre le mystère du péché, c’est dans une chute du premier homme que la théologie voit depuis le commencement l'origine du mal®. L’histoire de cette hypothèse est connue; nous la reproduisons dans sa forme la plus développée, dans celle que lui donna la théologie luthérienne du seizième et du dix-septième siècle?.

Le christianisme est la réintégration de l'humanité dans son état primitif et normal. Le genre humain était donc autrefois dans une meilleure condition. L'homme, quand il sortit des mains de Dieu, était digne de son auteur, sans défaut et plein de perfections sublimes. Il fut créé à l’image de Dieu, Dieu ne lui conféra pas seulement des facultés morales et intellectuelles

1Nous renvoyons à notre dissertation latine le lecteur curieux de connaître le premier développement scientifique de cette théorie.

2 Comp. Schmid, Doym. der evang. luth. Kirche, p.172 et suiv. A0 H.

qui le plaçaient bien au-dessus de toutes les créatures et lui donnaient sur elles une autorité presque absolue, il le doua de sagesse et de sainteté, il inspira à son cœur l’amour de Dieu et de sa loi; à la conformité formelle qui existait entre l’homme et lui, il joignit la conformité éthique, et c’est cela proprement que l'Écriture appelle la ressemblance divine. L'homme vivait en communion de pensée et de volonté avec Dieu; ses sens ignoraient la violence des passions ; ses fonctions physiques s’accomplissaient sans gêne et dans l’ordre le plus parfait. La raison était soumise à Dieu, la volonté obéissait à la raison, et dominait sans effort les instincts et les forces de la nature. Telle était la justice originelle de l’homme. Il ne tenait qu'à Adam de persévérer dans cet état d'intégrité. Mais, séduit par le mauvais Esprit, il faillit, et sa chute eut de terribles conséquences. Au moment où il transgressa le commandement de Dieu, l’homme subit la peine prédite, il mourut, c’est-à-dire 1l se vit séparé de Dieu, et sa nature morale fut complétement changée. L’ignorance envahit la raison, la convoitise les sens, la volonté demeura détournée de Dieu et soumise à celui dont elle avait suivi le perfide conseil. Adam resta, il est vrai, une créature raisonnable et personnelle, — en ce sens il continua d’être l’image de Dieu, mais. il perdit ses

1 Si divina imago sumatur pro ipsa essentia animæ, pro intellectu , voluntate et reliquis viribus.. pro generali quadam congruentia et ävoæhoy{ax qua anima hominis quedam +ù Oeix exprimit, ut quod umbram ostendit sacrosanctæ trinitatis, quod incorporea est, spiritualis, intelligens et liberæ voluntatis in rebus suæ potestati subjects. si accipitur imago pro dominio in creaturas reliquas…. pro principiis nobiscum natis quæ sunt tenues queædam reliquice imaginis divinæ in mente et voluntate hominis et velut rudera pulcherrimi œdifici… dicendum est imaginem divinam non esse omissam. Gerhard, IV, p. 289.

prérogatives morales, l’image de Dieu dans le vrai sens du mot. Il devint objet de la colère divine, infortuné et mortel, incapable à jamais de sortir parses propres forces de ce misérable état. — Les suites du premier péché ne furent pas moins désastreuses pour les descendants d'Adam. La racine fait l’arbre, la source empoisonne le fleuve, un père qui gaspille ses biens lègue aux siens la pauvreté. La postérité du premier homme hérita, avec sa nature, sa misère et sa corruption. Nous naissons tous à l’image de notre père, privés de la justice originelle , enclins au mal. En cet état nous serions déjà dignes de la colère de Dieu; non-seulement les péchés que nous ne pouvons nous empêcher de commettre tous les jours, mais la disposition même avec laquelle nous venons au monde doit nous rendre souverainement déplaisants à Dieu. Mais il y a autre chose qui nous condamne. Adam ne fut pas seulement l’auteur de notre race, son chef naturel; il en fut le représentant, le chef moral. Le genre humain était alors compris dans sa personne. L'alliance que Dieu conclut avec lui, les promesses qu’il lui fit, les ordres qu’il lui donna s’adressaient par son intermédiaire à tous ses descendants. Il fut donc aussi notre interprète lorsqu'il désobéit à Dieu, il agit en notre nom, son péché fut l’action de l'humanité, et l'humanité entière en est responsable. Adam eut en ses mains les destinées de la race dont il ‘devait être le père; il en fit ce qu’elle est, une généra-

1Le péché d'Adam s'appelle peccatum originale origimans ; le péché transmis aux descendants d'Adam s'appelle peccatum originale originatum. Schleiermacher (I, p. 383) s’est complétement mépris sur le sens de ces termes.

tion corrompue et coupable à la foist. Nous sommes donc sous le coup d'une double imputation, nous sommes deux fois coupables, et parce que nous sommes pécheurs de fait et parce que nous sommes descendants d'Adam?. Dieu nous condamne sans même prendre en considéralion nos propres méfaits, en nous rendant directement solidaires du péché d'Adam. Nous subissons comme individus la colère qui plane sur le genre entier:

Aucun dogme ne fut attaqué avec plus d’ardeur, combattu avec plus de violence, rejeté avec plus de mépris que celui-ci #. C’est qu’en s’acharnant contre lui le rationalisme y voyait le fondement de la doctrine de la corruption et de la culpabilité universelles. La théologie orthodoxe avait, pour défendre ce dogme, la même raison. Pour nous les faits moraux qui ont nécessité la rédemption sont hors de cause, nous n’avons plus à les prouver, nous avons à les expliquer: Dussions-

1 Adam non ut privatus homo sed ut caput totius generis humani peccavit. Gerhard IV, p. 316. — Primus homo omnium posterorum voluntates in sua quasi voluntate habuit… Quenstedt, Theol. didact. polem., IX, 111. — Peccatum Adani quatenus is ut commmunis parens, caput, stirps et repræsentator totius generis human spectatur, ommibus ipsius posteris imputatur. Hollaz, Examen theol., 513. |

?Imputation directe et indirecte du péché d'Adam, imputatio imme-

diata et mediata. |

5 Cette théorie est aussi adoptée par Thomasius (I, p.306), Hofmann (1, p. 540) etc. Ce fut aussi celle des anciens théologiens réformés (cons. Heppe, p. 228, 245 et suiv.), qui cependant appuient davantage sur l'idée d’une confédération entre Dieu et les hommes, dans laquelle Adam fut le plénipotentiaire de l'humanité. De plus, dans l'opinion de Calvin et de la plupart de ses successeurs, la chute d'Adam était prévue et voulue par Dieu. — La doctrine de l’imputation directe est même symbolique dans l'Église réformée (Form. cons. Helv., at. 10).

# Comp. p. ex. Strauss, Dogm., Il, 18 et suiv., et les ouvrages déjà cités de Wegscheider, Bretschneider, Chenevière, etc.

THÉORIE TRADITIONNELLE. 149 nous renoncer à une explication, nous ne renoncerions

pas pour cela à soutenir des faits constatés par l’expérience. Nous pouvons donc examiner avec calme et sans crainte, non pas les objections frivoles de l’incrédulité, mais les arguments sérieux que des hommes dévoués au christianisme positif ont dirigés contre cette doctrine 1.

Nous laissons de côté l'argument du déterminisme contre l’idée d’une chute: il fallait que la volonté du premier homme fût déjà corrompue pour qu’il se laissât entraîner, par un grossier mensonge et un faible attrait, à oublier un commandement si exprès de Dieu son bienfaiteur; la séduction eût été sans succès s’il n’y avait pas eu dans l’homme un penchant à se laisser séduire; le premier péché ne se conçoit pas sans une mauvaise disposition antérieure. Nous chercherons plus tard à montrer la possibilité d’un changement dans la condition morale de l’homme. Ici nous avons à considérer les suites funestes que le dogme attribue à la chute du premier homme. Nous demandons d’abord comment il se fit qu’une seule action mauvaise transforma en un instant de la manière la plus effrayante la nature de l’homme. Sans doute une première détermination coupable a des conséquences pernicieuses et incalculables, surtout lorsqu'elle est prise dans un moment solennel, sans passion et sans surprise, par une volonté libre et un esprit lucide. Nous comprendrions si l’on disait qu'Adam eut à lutter toute sa vie contre l'influence de sa première détermination, ou bien que par des chutes répétées il perdit

1 Comp. Schleiermacher, I, p. 389 et suiv.; Rothe ({re éd.), IT, p. 211 et suiv.; J. Müller, Il, p. 441 et suiv.

enfin toute force morale. Mais qui nous persuadera que par un seul moment d’oubli Adam se posa pour toujours en adversaire de Dieu, qu'un seul mauvais désir devint du coup et à jamais puissance régnante dans son âme? De nouvelles difficultés surgissent lorsqu'il s’agit d'expliquer la transmission de la nature corrompue et coupable du Protoplaste. Admettons d’abord qu’il ne pouvait naître d’Adam que des hommes dépravés à son image. Pourquoi, en ce cas, Dieu permit-il qu'Adam eût une progéniture? pourquoi n’a-t-il pas préféré mettre fin à sa coupable exis- tence et faire sortir des pierres du désert une nouvelle humanité? Mais était-il inévitable que les enfants d'Adam eussent les qualités morales de leur père? Le dogme dit: Adam ne fut pas un homme comme un autre, il fut le premier, il fut l’auteur de l’humanité; il était l’homme, sa personne était tout le genre humain; en tombant, 1l corrompit en sa personne la nature humaine entière; en provoquant contre lui la colère de Dieu, il l’attira sur toute l'humanité; les hommes qui sortent de ses flancs portent nécesairement son caractère moral et sont d'avance dans un rapport d’inimitié avec Dieu. Mais un individu, fût-il le premier et l’unique exemplaire du genre, n’est pas le genre même: il peut transformer sa nature individuelle, jamais la nature de son espèce. Les lois qui régissent un genre sont en dehors et au-dessus de la volonté arbitraire de l'individu. Qu'un individu s’écarte de ces lois et qu'il se propage dans cet état anormal, la nature de l'espèce reprend les droits dès cette nouvelle génération. Si la liberté du bien et du mal était faculté naturelle de l’homme comme tel,

Adam pouvait la perdre; mais elle devait infailliblement renaître dans ses descendants; ainsi l'exige la loi naturelle. Il en est de même de l’imputation: le péché d'Adam était son action individuelle, non celle de l'humanité, nous ne pouvons donc en conclure à l’universalité de la coulpe.

Ainsi le simple fait qu'Adam fut le premier de notre race ne prouve rien, 1l faut y joindre d’autres considérations. Îl y a deux moyens de sortir d’embarras, et le dogme penche tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. Le premier consiste à dire: «Adam ne fut pas un individu, il fut l’homme universel. I] unissait en lui toutes les personnalités; toutes les volontés étaient renfermées dans la sienne. Son action fut l’action collective de tous, son péché la chute générale de l'humanité. » Un homme universel, un être en chair et en os qui est lhumanité, une volonté générale dont toutes les volontés particulières qui surgissent dans le cours de l’histoire sont comme des fragments, — ce n’est plus de la théologie, mais de la mythologie!! Nous préférons l’autre manière de voir, qui est la suivante: Adam était dans une position privilégiée. Il était le représentant naturel de l’humanité, dont il était le patriarche. Il était la tête du corps, le chef, le guide, et en cette qualité il avait des droits particuliers, une influence unique: il disposait du sort de l'humanité, comme un roi dispose de son peuple. L’humanité est une, la faute du chef retombe sur toute la famille, et

1 Philippi approche évidemment de ces idées monstrueuses lorsqu'il parle d’une action, d’une chute de l'espèce (Gattungswille, Gattungsabfall). C’est 1à aussi la solution proposée par M. E. Naville (« Un acte

de l'humanité a corrompu le cœur de l'humanité.» Le problème du mal. 1868, p. 184).

chaque membre assume en naissant sa part de responsabilité. — Il y a certainement une grande idée au fond de cette doctrine de la volonté représentative. Oui, il y a des actions individuelles qui sont des actions universelles. Il y a des hommes qui sont Îles représentants de l’espèce humaine, qui décident de son sort pour des siècles et qui agissent au nom de l’ensemble des hommes pour le bien ou au détriment de tous. Oui, il y a une solidarité; la société impose des obligations à l'individu; l'individu à son tour oblige la sociétél. Mais cette solidarité n’est pas une puissance mystérieuse qu'on invoque où bon il semble comme un Deus ex machina. Elle n'existe que là où il ya communion réelle de pensée et de volonté. Un grand homme parait dans un peuple, la société entière s’en fait gloire: c’est que cet homme est bien réellement la manifestation du génie de son peuple et de son époque, tous se reconnaissent en lui. Un grand crime se commet, un peuple entier se presse dans les temples, s’humilie devant Dieu et fait pénitence: c’est que le méfait à été le fruit de l’état moral général, tous en sont reponsables parce que Lous ont contribué, sinon par leurs actions, du moins par la faiblesse de leur réaction, à la décadence générale des mœurs. Je puis bénéficier ou souffrir de l’action d'autrui; mais pour que je m'en fasse un honneur ou un crime, il faut que Jy aie contribué dans une mesure quelconque. Eh bien, cette solidarité existe-t-elle naturellement entre Adam et nous? Sommes-nous pour quelque chose dans sa détermination coupable? A-t-il été notre mandataire? S'il avait choisi le bien, serions-nous aussi

1! Comp. Edm. de Pressensé, Essai sur la Rédemption, p. 72 ct suiv.

justes aux yeux de Dieu que nous sommes coupables maintenant? Poser ces questions, c’est réfuter cette théorie. — Nous pouvons du reste nous faire parfaitement bien une idée de ce qu'eût été la suite nécessaire etnaturelle de la chute d'Adam. Grâce à l’unité du genre humain, elle eût eu un retentissement fâcheux jusqu’à la fin des siècles: ce triste début était de mauvais augure, le mauvais exemple appelait et présageait des imitateurs; le branle était donné aux passions, la sainteté de la loi mise en doute, l'atmosphère morale empestée, l'énergie morale du genre humain considérablement affaiblie.. Le premier péché eût été un malheur universel, rien de plus.

L'ancienne théologie a entrevu elle-même l’insuffisance de sa doctrine; c’est pour cela qu'elle insistait tant sur l’idée d’une double imputation. Pourquoi Pimputation indirecte (mediata) ne suffit-elle pas? parce que Dieu ne peut nous accuser d’une disposition morale qui nous est transmise sans notre consentement, Pourquoi ne pas nous arrêter avec les scholastiques à l’imputation directe (ëmmediata)? parce que Dieu ne peut nous reprocher le péché d'Adam si nous ne sommes nous-mêmes pécheurs. Or deux preuves insuffisantes réunies ne font pas une preuve suffisante ! Nous le répétons: si la doctrine de la corruption et de la culpabilité universelles reposait sur le dogme que nous venons d'exposer, nous accepterions ce dogme tel quel en fermant les yeux comme Pascal. Mais la doctrine de l’universalité du péché et de la coulpe repose sur le témoignage irrécusable de la conscience. Elle est démontrée ; il s’agit maintenant de l'expliquer, et une ex-

1 Pensées (éd. Havet), VIL, 1.

plication ne doit pas être un nouveau mystère. Nous reviendrons au dogme de limputation du péché d'Adam, nous l’adopterons, mais en lui faisant subir de notables modifications.

2) Hypothèse d’une chute individuelle dans l'éternité.

Nous donnons maintenant la parole à l’éminent théologien qui a le mérite d’avoir le premier précisé le problème de l’origine du mal et démontré l'insuffisance de la solution traditionnelle. L’homme, tel est le raisonnement de M. Jules Müller, est coupable du péché, donc il en est l’unique auteur; il naît dans le péché, c’est donc dans une vie antérieure qu'il a pris la fatale décision qui pèse maintenant sur sa volonté et le condamne dans son for intérieur.

La doctrine d’une chute dans la préexistence n’est pas nouvelle?. Origène déjà voyait dans ce monde matériel un lieu d’exil pour des esprits déchus?. Dans les temps modernes, Kant avait fait entrevoir une solution semblable. D’après lui, les déterminations actuelles de l’homme ne sont pas arbitraires, car elles ont toutes lieu dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire sous la loi de la causalité naturelle. L'homme cependant est un être moral et libre, car il a une conscience qui prescrit et qui blâme. Il faut dont qu'il ait une origine indépendante de la loi physique; c’est en dehors du monde sensible, dans la région de l’intelligible, qu’a eu

111, p. 486 et suiv.

? Les premières traces de cette idée se trouvent dans le Phèdre (p: 246 et suiv.) et dans le mythe apocalyptique qui clot la Bépublique. De Platon elle passa à Philon et dans la philosophie alexandrine.

3 Thomasius, Origenes, p.187 et suiv.

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