THÉORIE DE M. J. MÜLLER
lieu ce renversement des maximes que nous déplorons maintenant comme la perversité originelle, comme le mal radical de la nature humaine!. Qu'est-ce que cette sphère de l’intelligible? Est-elle coordonnée et pour ainsi dire superposée à la région des choses sensibles, et l’homme vit-il à la fois dans les deux, dans le monde de la raison et de la liberté et dans le monde des sens et de la nécessité? ou bien la vie dans la région supérieure précède-t-elle la vie actuelle? Kant ne se prononce pas sur cette question?. Schelling, par contre, reprend franchement et dépasse la doctrine d’Origène lorsqu'il dit que l'existence actuelle de l’homme est sa propre œuvre. M. Müller peut donc invoquer de grands noms en faveur de sa manière de voir, que nous allons exposer avec quelques développements.
L'âme humaine est libre, elle n’a donc pas pour patrie cette terre d'esclavage. Immatérielle et immortelle , elle ne peut naître d’un procès physique*. Avant de commencer cette existence terrestre, elle vivait en dehors du temps et de l’espace dans la région silencieuse qu'habitent comme leur sein maternel les embryons de toutes les créatures personnelles. C'était encore un être informe et indéterminé, mais libre déjà,
1 Personne, depuis Augustin, n’a parlé avec plus de mépris de la moralité naturelle de l’homme que Kant dans la première partie de son traité sur la religion. Quelques-unes de ses expressions sont devenues proverbiales : Chaque homme a son prixauquel il se vend. Il y a dans le malheur de nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplaît pas. On est toujours appelé bon si on ne dépasse pas le niveau ordinaire du mal. Les vertus naturelles sont de brillantes misères etc.
2 Cons. les premiers chapitres de la Critique de la raison pratique et le traité sur la religion, p. 22 et suiv. La théorie de Kant sur la liberté transcendentale est adoptée par Schopenhauer dans son raité sur le
libre arbitre (Die beiden Grundprobleme der Ethik. 2e édit., p. 98). 8 IX, p. 95 et suiv., p. 530. '
car Dieu ne peut aimer qu'une créature libre. Elle ne pouvait sortir de cette indifférence primitive que par un acte de sa propre volonté; c'était à elle de se donner son caractère moral et d'entrer par là dans la vie réelle!. Les organes lui faisant défaut, elle n'avait connaissance ni des autres âmes ni du monde, et n'avait donc pas d'obligation morale particulière. Mais elle était en contact avec Dieu. Elle le voyait et se voyait en lui. Elle connaissait le but pour lequel elle avait été créée, sa place normale dans l’ensemble des choses, et savait qu'elle ne pouvait être heureuse qu’en se déterminant conformément à la volonté divine. Or qu'arrive-t-il dans la région de l'éternité? Une partie des âmes ne font usage de leur liberté que pour la sacrifier à Dieu, et restent avec lui dans une bienheureuse union. D’autres s’insurgent ouvertement contre Dieu et sont séparées de lui pour toujours. Les âmes humaines enfin veulent bien se soumettre à Dieu, mais à condition de ne pas être entravées par lui dans leur développement individuel; elles placent le respect de leur intérêt à côté du respect du l’obligation morale, et deviennent ainsi relativement mauvaises?. Après cet acte décisif, elles entrent dans les corps. Ce n’est pas là une première punition, comme le pensait Origène; car un organisme physique est nécessaire à l’homme pour le déploiement de ses facultés, et la vie actuelle surpasse en réalité et en félicité la vie antérieureÿ. L'âme vient en ce monde avec la direction morale qu’elle s’est donnée ailleurs; elle ne peut la changer, et toutes ses actions découlent avec nécessité de l'action primitive. Elle a perdu le souvenir de sa première existence; seule la conscience,
1P. 199 et suiv. — 2 P: 496 et suiv. — 3P, 502.