‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 40 sur 47 · THÉORIE DE M. J. MULLER · texte numérisé non relu

THÉORIE DE M. J. MULLER

qui l’accuse de sa manière d'être morale, lui rappelle son ancienne liberté et sa fatale défection.

Telle est l'hypothèse de M. J. Müller. Il la propose timidement, à défaut d’une autre solution, craignant bien de ne pas trouver beaucoup d’adhérents. Et, en effet, si sa théorie répond à une question, elle en soulève d’autres et de beaucoup plus difficiles. Des théologiens distingués ont montré tout ce qu'il y a de fantastique et d’impossible dans l’idée d’une préexistence des âmes et d’une chute dans l’éternité!, et combien une pareille théorie est en opposition avec la théologie biblique?. Mais: voici, selon nous, ia difficulté principale:

Si l’âme prend son caractère individuel avant d’entrer dans le corps, comment se fait-il qu'il y à si souvent une affinité morale entre ceux que relie la parenté matérielle? Si chacun est tombé dans le péché indépendamment des autres, pourquoi certains défauts sont-ils communs à des familles, des races, des peuples entiers ? Il y a une parenté des âmes , il y a une propagation du péché, il y a une corruptuon dont l'espèce infecte l'individu par le moyen de la génération. M. J. Müller est loin de nier ce fait, mais comment l’explique-t-il? Par une nouvelle hypothèse! Le premier homme, dit-il, vint au monde avec le principe du mal. Mais il aurait pu lutter contre lui, et même en triompher avec laide de Dieu. Il aurait pu préserver son organisme physique de la contagion du mal, et, léguant à ses descendants.un corps pur et exemple d’une vie

1P. ex. Rothe (17e édit. IL, p. 222 et suiv.); Goy (Aevue, t. XII, p. 240 et suiv.); M. Bruch, Prœexistenz der Seele (1859).

2P, ex. Ernesti Die Theorie vom Ursprung der Sünde aus vorzeitlicher Selbstentscheidung (1862).

pure, il aurait commencé la délivrance de l'humanité”. Il n’en fit rien; il succomba une seconde fois, et ce nouveau péché eut pour conséquence une irruption du mal dans l'organisme physique. Le désordre se fit dans les relations entre l’âme et le corps ; les fonctions inférieures devinrent les organes du péché. Cet organisme dérangé et souillé se transmit d'Adam à ses descendants et exerce chez eux une influence pernicieuse sur l’âme. En s’unissant aux corps, les âmes entrent maintenant dans une condition conforme à leur état moral et favorable au développement du péché. Elles trouvent dans les sens des passions déjà formées, une ligne de conduite toute tracée. La corruption extérieure réveille et excite la corruption intérieure, et la grâce seule peut maintenant nous guérir!. — Nous sommes donc sous le coup d’une double chute. L’une est individuelle et a lieu dans l'éternité ; l’autre eut lieu au commencement du monde dans la vie d’un seul au détriment de tous. Mais, en ce cas, Adam avait un privilége dont nous sommes en droit de nous plaindre! Nous ne sommes plus libres, comme il l'était, de refouler le mauvais penchant, nous sommes donc moins coupables que lui! Nous lui devons en partie notre esclavage moral actuel, nous ne sommes donc responsables qu’à demi: Toutes les objections que M. J. Müller dirige contre la doctrine traditionnelle reviennent ainsi frapper sa propre théorie.

3) Hypothèse d'une chute générale dans l'éternité.

Concilier la nécessité du mal avec la toute-puissance divine et la liberté humaine, c’est là le grand problème

de la métaphysique. M. Ch. Secrétan a eu le rare courage d'en entreprendre la solution au nom de la philosophie, et d'en faire, comme Schelling, le point de départ de tout un système.

Dieu est libre, car il est sa propre cause. Il est bon, car la vérité morale est absolue, et Dieu lui-même s’est assujetti aux lois morales qu'il à écrites au fond de notre cœur. Dieu n'est donc pas l’auteur du péché. I] a créé dans un libre élan de son amour une créature digne de lui, c’est-à-dire libre aussi. Parce que l’être créé par Dieu est libre, il doit à son tour se vouloir et se créer. Îl doit réaliser sa liberté en sortant par un acte volontaire de son état indéterminé primitif et en se constituant comme personnalité. Il est ce qu'il veut être. — Aujourd'hui cependant la créature morale n'est plus libre. Depuis notre origine, nous sommes déterminés soit par notre naturel, soit par l'influence de la société dans laquelle nous vivons. Nous avons donc déjà disposé de notre liberté, et l'acte qui nous a donné une détermination a eu lieu à une époque antérieure à notre naissance ?.-— Mais ce n’est pas comme individus que nous nous sommes déterminés. Car la créature est primitivement une comme la volonté créatrice. Le fractionnement de l'être moral, la pluralité des individus est, comme toute notre condition actuelle, une suite de la détermination prise par la créature. L'acte positif qui disposa de notre destinée est donc un acte universel. Il a été accompli avant le temps par

1 La philosophie de la liberté. Paris 1849. Le premier volume seul a paru en seconde édition. Quelques-unes des idées de M. Secrétan se frouvent déjà dans l'ouvrage moins scientifique que poétique de Char-

les Stoffels: Résurrection (Paris 1840).

2T, I, p. 93 et suiv., 205 et suiv.

lhumanité considérée comme un seul être, par une . personnalité qui renfermait toutes les personnalités, et dont la substance était identique à celle de tous les individus humains!. Comment a agi l’auteur mystérieux de nos destinées ? En sa qualité de créature, l'humanité n’a de réalité qu’en Dieu. Elle avait donc dès le commencement l'obligation de rester unie à Dieu, sans cependant disparaître en lui, c’est-à-dire d’aimer Dieu et de se dévouer à sa volonté. A-t-elle obéi? Non; au lieu d'accepter librement son rapport naturel avec Dieu, elle s’est séparée de lui. Préférant l'indépendance à la soumission, elle a voulu vivre pour elle-même et être son propre but. Elle ne s'est pas constituée en opposition contre Dieu, ce qui eût été un crime satanique; elle s’est constituée en dehors de ce Dieu qui semblait à sa conscience encore obscure une limitation intolérable?. Car c’est ainsi que nous sommes aujourd’hui. L’oubli de Dieu est la nature de notre volonté ; l’égoisme est l’esprit qui nous anime. L'alliance est rompue, la création primitive est altérée. Nous naissons sous la fatalité du mal*. Et le péché est notre faute. Nous avons perdu le souvenir de la chute, et cependant nous nous en sentons coupables. Ge n’est pas, il est vrai, comme individus, mais comme membres de Vhumanité, que nous nous reprochons le péché. Car les péchés se tiennent; la corruption de l’un n’est pas sans la corruption de l’autre. Nous sommes prédisposés au mal non pas seulement intérieurement, mais aussi extérieurement par notre nature physique, notre éducation, l'exemple d’autrui et les. préjugés immoraux qui circulent autour de nous. Nous ne souffrons pas

1P. 84. p. 209 et suiv. — 2P. 96, p. 104 et suiv. — 3P. 101 et suiv.

non plus du châtiment que nous avons mérité personnellement, mais du mal universel; chacun porte la peine de tous. Si donc nous ne sommes pas coupables comme individus, nous ne sommes pas tombés comme individus. L’humanité est le grand criminel; l’auteur de la Fee ns est l'espèce entière, et l'individu n’est responsable qu’en tant qu’il appartient à l'espèce.

La chute est la rupture avec Dieu. Se séparer de Dieu, c'est s’anéantir. Cependant la créature, objet éternel de la volonté divine, ne peut s’anéantir. La chute est donc sans fin, dans un abîme sans fond 2... C’est là la solution du mystère du monde! Mais non! ce n’est pas une explication complète. A côté du courant qui entraîne l'humanité vers l’abîme, il y à un courant qui l'élève. Nous ne voyons pas seulement le mal dans le monde, mais aussi une lutte contre le mal. Car si la volonté créatrice de Dieu demande que la liberté ait son cours, que la chute déploie ses conséquences, il y a en Dieu une volonté d'amour qui veut absolument le bien de la créature. Le Sauveur arrête l’humanité dans sa chute infinie. Éperdue, repentie, la créature, sollicitée par la volonté restauratrice, cherche un organisme pour y revenir à elle, pour redevenir un être moral, et réaliser enfin sa liberté d’une manière conforme à la volonté divine. L'histoire du monde n'est pas seulement l'histoire de la chute, elle est aussi l histoire de la restauration de l'humanité...

Nous regrettons de ne pas pouvor suivre plus longtemps M. Secrétan dans le développement de ses idées souvent fort profondes et toujours ingénieuses et origipales. Nous regrettons encore plus d’avoir à faire tant de

1P, 129 et suiv., p. 153, p. 200 et suiv. — 2 P. 152.

réserves seulement sur les opinions exposées ci-dessus,

que nous ne pouvons nous résoudre à embrasser sa théorie. D'abord nous reprochons à M. Secrétan d'avoir adopté, sur la portée de la liberté humaine, l'idée exagérée que nous avons déjà trouvée chez Schelling. Tout ce qui est contraire à l’idéal d’une créature libre est, selon lui, la suite de la déchéance de l’humanité!. Ce n’est pas seulement la souffrance, l'ignorance, l'hostilité de la nature contre l’homme. C'est le corps, c’est l’emprisonnement de l’esprit dans les limites de l'espace et du temps?. C’est la pluralité , la succession, le développement des hommes. C’est en général l’imperfection, car sans le péché l'idéal eût été réalisé du premier coup #, et le progrès suppose un principe de résistance, c’est-à-dire une altération des rapports primitifs. — M. Secrétan dépasse là de beaucoup les données de la conscience, sur laquelle il prétend construire son système. La conscience nous reproche notre état moral, mais non pas notre état naturel. Nous ne souffrons pas denotreimperfection métaphysique. Le temps et l'espace nous paraissent un bien plutôt qu'un mal. Nous ne pouvons concevoir la créature morale sans limitation, sans développement, sans organisme corporel, et le progrès indéfini pour nous est inséparable de l’idée de l’homme.

D’après le système que nous examinons, la multiplicité des individus tire son origine du mal. Sans le péché, la créature se serait constituée comme une personne unique. L’humanité est vraiment réelle, tandis que l'individu n’est qu’un organe, un mode, un accident 5.

1P. 128. — 2P, 142 et suiv. — 3P. 264. — 4P. 199. — 5P. 99,221 207 ef suiv.

La chute a brisé la créature; mais, d’un autre côté, la division de l’êtré moral, la dissémination de la spiritualité, était nécessaire pour le rétablissement de l’humanité. Car si la créature était restée une, une seconde Chute plus désastreuse que la première eût été à craindre. La pluralité des individus n’est donc pas seulement une preuve de la chute, mais aussi une phase dans l’élaboration d’uné nouvelle humanité. La volonté restauratrice donne alors aux individus une valeur qui n’est pas dans leur idée primitive. L’individu est voulu par Dieu , il est donc sa créature spéciale, il est substantiel et réel comme l'espèce, immortel comme l’humanité!. On le voit, ce n’est pas sans peine que M. Secrétan arrive à établir la réalité des individus. La difficulté est à son comble lorsqu'il est obligé de se poser la question suivante: si l'humanité est une dans l’idée de Dieu, comment peul-on dire que les individus sont des objets éternels de la volonté divine? M. Secrétan a une réponse qui lui semble satisfaisante. Il dit que puisque Dieu a prévu la chute, il a aussi prévu la rédemption, et s’est proposé d'avance de former tout ce qui serait nécessaire pour le salut de la créature’. Mais là encore notre pensée recule. Dieu, selon nous, ne prévoit que ce qui est réel ou nécessaire. Si donc, au témoignage de la raison, les individus sont des idées éternelles de Dieu, ils le sont indépendamment du péché.

Que faut-il enfin penser de cet être universel qui fit la chute, de cette humanité primitive qui était indivise d’abord et dont nous sommes maintenant comme des fragments ? Gette idée nous semble tout aussi fantastique ici que là où nous l’avons rencontrée pour la première

1P. 228, p. 285 et suiv. — 2P. 240.

fois. Il nous répugne,.1l est vrai, de voir dans l’humanité une simple collection d'êtres distincts ou d’en faire une abstraction sans réalité. Mais nous ne concevons d'autre unité de l'humanité. que celle qui repose sur l’union intime et vraie de volontés individuelles. Ce. n’est que par l'amour. que les personnalités peuvent être les unes dans les autres. L'unité naturelle est le point de départ; l'unité morale par contre ne peut être que le but de l'histoiret.

Les deux dernières hypothèses nous ont conduit bien loin du domaine de l'expérience chrétienne, sur les hauteurs vertigineuses de la spéculation pure. Mais: la raison chrétienne, avide de trouver. une solution au plus émouvant des problèmes, n’a trouvé là que de nouveaux sujets de trouble et de doute. Revenons sur terre, et pour nous reposer de ces recherches transcendantes, pour nous orienter dans ce dédale de questions, consultons le témoignage de l'Écriture.

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