SENSUALITÉ. ÉGOÏSME
de ce travail, mais nous pouvons dès maintenant en renverser les prémisses. Tous les péchés peuvent avoir pour cause cette suprématie des sens sur la volonté qu'on appelle la sensualité, mais tous n’en découlent pas nécessairement. Il y a évidemment des péchés qui se consomment sans être provoqués ni accompagnés par un mouvement des sens. On peut se figurer des péchés tout humains commis par des êtres dépourvus d’un corps matériel, comme on constate des péchés chez des hommes qui sont parvenus à subjuguer entièrement leurs fonctions sensuelles, et 1l y a des péchés en grand nombre qui, loin d’avoir pour cause laffaiblissement , l’abdication de la volonté, caractère principal de la sensualité, témoignent d’une puissante énergie, d’une vivacité redoutable de cette même faculté. Nous verrons plus tard qu’il n’y a rien de commun entre cette théorie et la désignation de Zcoë, qui joue un si grand rôle dans la théologie paulinienne. Quant à l’égoïsme , que des observateurs plus sévères de la nature humaine ont opposé à la sensualité, cette affection exagérée et dangereuse de l’homme pour luimême, cette coupable tendance du moi à sacrilier tout et tous à son propre bien-être et d’abaisser le prochain, en niant ses droits, au rang d’instrument et de moyen, l'égoisme, disions-nous, est plutôt une conséquence que la source du péché, et se présente dans la suite, non pas au commencement du développement immoral. Car ce qui d’abord pousse l’homme à pécher, ce n’est pas l’amour du moi, mais de tel bien, de telle jouissance du moi, et ce qui l’engage à léser les droits, à attaquer les légitimes prétentions d'autrui, ce n’est certes pas d’abord le plaisir de faire souffrir, mais le
désir naturel de sauvegarder ses jouissances illégitimes. L'égoisme pur, l'amour du moi comme tel et la haine d'autrui comme tel, la passion du moi qui trouve en elle-même sa satisfaction et le penchant de faire mal uniquement pour se sentir et se faire sentir, ne se trouvent qu’au faîte d'un développement vicieux. En général, l'égoisme est dans une autre mauvaise détermination ; il surgit à sa suite, 1l accompagne, il en constitue, non pas l'essence, mais le caractère accidentel ; il est forme universelle, mais secondaire du péché. Ainsi, ni la faiblesse de la volonté, qu’on appelle sensualité el qui n’explique pas tous les péchés, ni la violence de la volonté, qu'on appelle égoisme, et qui ne s'explique pas par elle-même, ne peuvent être le principe du péché. On peut, il est vrai, étendre le sens de ces mots et donner alors aux tendances qu'ils désignent une portée plus grande. Mais, pris dans leur signification ordinaire, la sensualité, l’assujétissement de la volonté aux sens, est une source inférieure, l’égoisme, l'opposition de la volonté individuelle contre la société, une forme secondaire du mal moral. Cherchons done ailleurs la source supérieure de laquelle il découle, et la forme primaire dans laquelle il se manifeste.
Pour les Réformateurs, le péché par excellence, le principe ou le caractère fondamental de tous les péchés, était l’incrédulité ou l’irréligion!. Nous reculerions devant cette thèse si la religion était ce qu’en
L« Der Unglaub ist die Ursach und der Ursprung aller Sinden.» Luther (éd. Walch I, 268). — Conf. Aug., at. IL. — Apol. (éd. Rechenberg), p. 52. — Calvin, Jnstit., IT, 1, 4. Jnfidelitas radix defectionis. — Conf. Gallic., art. IX.