‹ Études sur la doctrine chrétienne du péchéChapitre 8 sur 47 · RELIGION ET MORALITÉ · texte numérisé non relu

RELIGION ET MORALITÉ

métaphysique de le rechercher par ses propres procédés. La théologie, qui a pour objet non pas Dieu en lui-même, mais Dieu dans le rapport religieux, ne doit pas songer à imposer à la philosophie l’idée de la personnalité divine; par contre, elle peut parfaitement bien se dispenser de réfuter les objections de la philosophie contre cette idée. — Si donc Dieu se révèle à la conscience religieuse comme un être personnel, l’homme religieux ne se sent pas vis-à-vis de lui dans une dépendance absolue, car le rapport de personne à personne n’est pas sans une part de liberté réci- -proque. Le christianisme exige de l’homme la soumission libre et joyeuse, c’est-à-dire l'amour de Dieu.

Quelle est enfin la relation entre la religion ainsi définie et la morale? La religion est-elle indépendante de la morale? ou bien en forme-t-elle la conséquence ? ou bien est-ce qu’elle en constitue la base? C’est entre ces trois alternatives que nous avons à choisir. Pour Schleiermacher il n’y a aucun rapport entre la vie religieuse et la vie morale, elles occupent deux sphères distinctes de la vie personnelle et forment l’objet de deux sciences tout à fait différentes. Rothe s’est décidé pour la seconde manière de voir ; la piété est selon lui le dernier fruit de la vie morale, le couronnement de toutes les vertus, le suprême épanouissement de l'esprit. Faut-il faire remarquer qu’il n’y a rien de commun entre ces deux systèmes, qui laissent la morale se développer indépendamment de la religion, et un système moderne dont nous nous occuperions davantage, s’il avait déjà obtenu une expression scientifique? La morale indépendante sépare la morale de la religion, mais c’est pour rejeter cette dernière en la déclarant superflue,

et sous le nom de religion elle entend un ensemble de formules, de dogmes et de cérémonies. Par contre, aux yeux de Schleiermacher, la religion est un élément essentiel de la nature humaine, et Rothe lui assigne sinon la place fondamentale, du moins la place centrale dans la vie morale. Néanmoins ni l’un ni l’autre ne nous semblent avoir compris le vrai rôle de la piété. En effet, d’où provient l’idée de Dieu? Si l’homme y parvenait par un effort de son raisonnement, elle ne se présenterail qu'à un certain degré du développement intellectuel; si elle avait pour source un sentiment particulier, elle varierait suivant l’organisation d’un chacun. C’est la conscience qui jette cette idée dans l'esprit humain, qui la consacre par son autorité et la revêt de sa puissance. C’est parce qu’elle a celte auguste origine que l’idée de Dieu s'impose à tous, se trouve en tous, qu’elle est une nécessité de la pensée humaine; et c’est pour celte raison aussi qu’elle est une idée pratique: elle s’adresse avant tout à la volonté, elle ne veut pas rester une connaissance stérile, mais prétend devenir dans l’homme un mobile d’action. Parce qu’elle a pour source la conscience, la religion est un devoir: il n’est pas possible à l’homme de ne pas connaître Dieu, et il n’est pas permis à l’homme de ne point aimer Dieu. L’homme vraiment religieux est religieux par devoir, non par tempérament. — D'un autre côté il est évident que le fondement de la vie morale est la disposition avec laquelle nous acceptons la loi morale et l'intention dans laquelle nous la pratiquons. C’est être immoral que de se soumettre à des

1 Odyss., 3, 48 : Ilavrec dé Oeœv Jaréous'avhewror.

RELIGION. L 19 préceptes moraux par des considérations étrangères à la loi morale elle-même. Est-il plus moral celui qui s'incline sous cette loi comme sous une dure nécessité et qui accepte l’impéralif tyrannique, le code sévère avec un froid respect et une aveugle soumission ? La loi morale n'apparaît pas à l’homme religieux dans la nudité terrible, dans lisolement majestueux de l’abstraction kantienneï. II y voit l'expression de la volonté divine et l’aime comme il aime Dieu. Il ne soumet pas la volonté, il la donne, et ce dévouement libre, affectueux et joyeux, est la vraie disposition pour remplir la loi morale. Si l'amour de Dieu, la foi, la piété, la religion, Car tous ces termes peuvent être employés comme synonymes, est un devoir, 1l faut avouer qu'il est le premier des devoirs, le fondement et la condition de toute vertu?.

C’est à cette hauteur que le christianisme place le point de départ de la moralité. Aimer Dieu est le premier commandement pour l’ancienne (voy. Deutér. chap. V, VE, pass.) comme pour la nouvelle alliance (Marc XIT, 29 ; Matth. XXII, 37 ; Luc X, 27). Parvenir à trouver ce Dieu que le nature cache et révèle à la fois, est le but connu ou secret des efforts de l’humanité

1La moralité irréligieuse est sans valeur, dit le. philosophe Fichte (Anweisung zum seligen. Leben, 8 cours), car dans cette disposition “l'homme veut encore être quelque chose pour Ii,» il accomplit sa propre volonté en obéissant à la loi morale. — «Celui qui cultive son champ ou fait le travail manuel le plus modeste avec la conviction que ce travail est la volonté de Dieu sur lui et en lui, cet homme est plus moral et plus heureux que celui qui, sans avoir cette foi, donnerait à l'humanité le bonheur pour des milliers d'années (bid., p. 474).

2Meïtov dperñe pndels Auac more nelôn rhs eboefeins stvas +0 Ovnré yévet (Plat, Epinom., p. 989). Prima dis immortalibus (Cic., de of., I, 4t). Kulla sine Deo mens bona est (Senec., Ep. 73).

(Act. XVII, 27). Jésus est l’idéal moral, parce qu'il est l'idéal religieux. La vraie vie, la vie éternelle consiste à connaître Dieu révélé en Jésus. (Év. de saint Jean XVII, 3). Le chrétien vit pour Dieu (Rom. VI, 11), il perd sa vie en Dieu (Matth. X, 39; Rom. XIV, 7et sui. etc.); l'amour de Dieu est versé dans son cœur (Rom. V, 5); le dernier but des ses désirs et de ses efforts n’est pas de ce monde (Col. IT, 2; 2 Cor. IV, 18; Gal. 11,19); à la piété (euoéBeua) est promise la béatitude de la vie future (1 Tim. IV, 8).

Si la piété est le premier devoir, il est évident que. l'impiété est le premier péché. L’impiété a différents degrés; elle peut être haine de Dieu, mais ce n’est pas là un péché humain. Elle peut être hostilité ouverte contre Dieu, c’est le dernier terme du progrès dans le mal. Ou bien elle est l'oubli de Dieu, l'indifférence religieuse, c’est-à-dire la corruption, l’absence ou limpuissance du sentiment religieux, Dieu exclu du nombre des mobiles de la volonté ou n’ocecupant, parmi eux qu’un rang tout à fait subordonné. Cest là l’impiété proprement dite, et nous allons démontrer qu’elle est ainsi la forme générale et la source de tous les péchés.

L'amour de Dieuestinséparable de l’amour du royaume de Dieu. Le royaume de Dieu dans le sens restreint de ce mot est l’Église universelle, l'humanité régénérée dans son état actuel. Dans la signification absolue du mot, 1l est l'humanité accomplie, la réalisation finale de la volonté divine, l’idée devenue nature, l'esprit transformé en corps, le monde devenu dans toutes ses parties la manifestation de Dieu et l’auréole de sa gloire. Or le dernier but de la création est préfiguré, la voie

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