X.LVI
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qui le condamnaient à rester quatorze heures sans feu, sans couverture, sous un rocher couvert de neige? Les hyènes, qui dans ces temps de guerre avaient redoublé de férocité et de hardiesse, troublaient de leurs cris lugubres son sommeil entrecoupé. Tant de misères devaient détruire la santé la plus robuste. Moussetsé fut insensiblement réduit à un tel état de faiblesse qu’il dut se résoudre è retourner vers ses semblables; le besoin l’emporta sur toutes ses craintes et le ramena au sein des habitations humaines.
« Lors de notre arrivée dans le pays des Bassoutos (en i833), il était établi à Thaba-Bossiou; rien ne le distinguait du reste de ses concitoyens; comme eux il était plongé dans le vice et la superstition. Pendant longtemps il écouta la prédication de l’Evangile sans manifester aucun sentiment religieux, mais cette indifférence n’était qu’apparente. L’existence d’un Dieu créateur et conservateur des hommes ne fut pas plutôt proclamée en sa présence, que le souvenir des événements extraordinaires de son enfance produisit chez lui une conviction complète. «Voilà donc, dit-il, le mys- « tère expliqué ! Je n’étais donc pas seul lorsque je « prenais , sans le savoir, le chemin de la hutte du «bon Lékabougnane ? Le Père céleste, dont j’ap- « prends le nom , veillait sur moi et dirigeait mes « pas. Ce fut lui qui produisit dans l’esprit de mon
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« bienfaiteur ces pressentiments sinistres qui furent « mon salut ; ce fut encore lui qui me préserva de « mille morts presque inévitables dans ma caverne « des Maloutis. Qu ai-je fait pour ce Dieu qui m’a « tant aimé? Pourquoi n’a-t-il pas permis que je pé- « risse ? Etait-ce afin qu’il y eût un malfaiteur de plus « sur la terre? Puis-je raisonnablement me considé- « rer comme faisant partie des vivants? Non ! je suis « le concitoyen des morts, car de toute nécessité je « devais mourir. Je suis l’épi resté debout au mi- « lieu d’un champ haché par la grêle. N’étais-je pas « le compagnon des enfants de Lékabougnane, un « avec eux? La nuit avant leur mort ne dormîmes- « nous pas sur un même manteau? La nuit où ils « périrent ne devais-je pas encore dormir avec eux? « ma vie est une exception, je vis par miracle, je vis « parce que Dieu a dit : Moussetsé vivra. Je devais « vivre pour apprendre à connaître celui qui m’a « fait vivre , pour qu’un enfant du sépulcre célébrât « parmi les hommes le Maître de la vie et de la « mort. Misérable que je suisl au lieu de bénir ce « tendre père , je l’ai offensé i Désormais je veux être «à lui, je ne puis être à personne autre. »
«Ces sentiments, que j’ai tâché de transcrire tels que Moussetsé me les communiqua lui-même , ne lui laissèrent aucun repos jusqu’à ce qu’il les eût rendus publics en se déclarant pour l’Evangile. Il y aura bientôt un an qu’il l’a fait, en se sé-
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parant de sa concubine et en renonçant à tous les péchés nationaux. Son baptême, dont je différai la célébration jusqu’au mois d’avril dernier, a été la plus belle scène à laquelle j’aie assisté en Afrique. Placé au milieu d’un millier de ses concitoyens et en présence de son chef, le néophyte rayonnant de joie, les yeux fixés au ciel comme Etienne, s’écria avec l’accent du bonheur le plus pur : « Quel amour que celui de Jésus! . . . Mous- « setsé! est-il bien vrai que tu sois chrétien? . . . Le « plus petit vermisseau entre les vermisseaux qu’on « appelle hommes, commentas-tu été aperçu de ton « Dieu? Je ne vois en moi rien de bon, tout a été «gâté par mon ingratitude; mes péchés ont cloué « le fils de mon père sur la croix. Je renonce au « ijaonde avec joie ; j’ai pris mon bouclier, me voici « prêt à combattre pour Jésus qui m’a tant aimé. Dé- « sormais il sera mon roi , mon bonheur, ma por- « tion. » Je lui demandai, quelques jours après la cérémonie , s’il ne se sentait pas quelquefois tenté de regretter les plaisirs du péché. « Je ne sais, me « répondit-il , si un homme qui a reçu un coup de « lance dans la poitrine désire être blessé une se- « conde fois. J’ai trop souffert des angoisses de ma « conscience pour chercher à les renouveler, et je « trouve que la paix dont je jouis est d’une valeur « infiniment plus grande que les vanités auxquelles « j’ai dû renoncer. »
« Moussetsé a désiré que son nom de baptême fût Moïse 1 ; ce beau nom lui rappellera sans cesse les délivrances dont il a été l’objet, et le tiendra dans l’humilité en le faisant souvenir de la foi et des vertus de celui qui aima mieux être affligé avec le peuple de Dieu, que de jouir du plaisir passager du péché 2 . »
*• Cette lettre est du 29 juin i 84 o.
Après fliistoire de l’intéressant Moussetsé, on ne lira pas sans émotion celle du réveil religieux de Molapo, fils de Moshesh. M. Arbousset, de Morija, l’a décrit en ces termes, dans une lettre du 5 septembre 1 84o :
«Pendant les dix derniers mois, Dieu a daigné bénir son œuvre à Morija, et y réveiller sept à huit personnes au nombre desquelles se trouve un de nos chefs. Sa conversion me paraissant propre à intéresser nos églises, je me suis décidé à la raconter avec quelque étendue; je vous en offre le récit tout imparfait qu’il est. Veuillez, chers directeurs, l’accueillir favorablement, et le regarder comme une faible marque de mon constant sou-
venir.
« Molapo, le fils puîné de Moshesh, et l’un des chefs de Morija, est décidément converti à Dieu. Sa foi vive et son extrême joie le 1 rendent tout
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1 Voyez Exode, II, 10.
Journal des missions évangéliques , xvi* année, p. i et suiv.
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autrement aimable qu’il n’était auparavant. Né lier et plein de moyens, il avait souvent alarmé les missionnaires, qui désespéraient presque de lui, le trouvant d’un naturel à la fois si vain et si fougueux; mais la force de la grâce a changé ce lion en agneau.
«Lorsqu’on 1 83 3 le roi des Bassoutos amena une partie de son peuple au vieux Mokharane, où venaient de s’établir trois messagers du salut, il dit à ses fils Letsié et Molapo : « J’ignore quelles « sont les paroles que ces hommes sont venus nous « annoncer, mais écoutez-les attentivement, puis- « qu’ils assurent qu’elles sont bonnes ; après quoi « vous en instruirez votre père. »
« Ce singulier ordre d’un chef païen fut suivi à la lettre, et le jeune Molapo surtout ne tarda pas à faire des progrès marqués dans la connaissance des voies salutaires. Son père le loua beaucoup de son application, et, pour lui montrer la confiance qu’il mettait en lui, il le chargea à plusieurs reprises de négocier certaines affaires politiques qui demandaient autant de tact que de fermeté. Elles furent conduites avec une louable sagesse, et l’on peut dire encore, à l’honneur de Molapo, qu’il montra beaucoup de courage dans une expédition entreprise par lui et son frère aîné, en 1 836, pour repousser une coalition de Cafres , qui menaçaient le pays d’un envahissement.
« L’ennemi, après avoir été découvert, attaqué et défait, revint à la charge. Les Bassoutos se troublent et reculent. Letsié propose la retraite; son frère s’indigne àfcette seule pensée, et, pour toute réponse, il fond sur l’ennemi avec son bataillon, tue un Cafre de sa propre main, met en désordre les assaillants, et se retire après une victoire complète, dont il moissonne seul la gloire avec ses deux à trois cents soldats. Le butin qu’il venait de faire fut généreusement partagé entre tous.
« Ce succès remporté à un âge si tendre 1 , et les louanges qu’il lui attira ne pouvaient qu’accroître son orgueil naturel. Cependant, rentré à Morija, Molapo n’en continua pas moins à écouter attentivement la parole de vie; et, comme fruit de son assiduité aux instructions des missionnaires , il eut, bientôt après, l’honneur de prouver à sa tribu qu’un Mossouto peut apprendre à lire, ce qui jusque-là avait été considéré par ses concitoyens comme un problème insoluble.
« Acette époque la vérité n’avait point encore appris au prince mossouto à se vaincre lui-même. Il était bien loin de se connaître et de chercher à faire taire son ambition, toujours croissante, pour se revêtir d’humilité. L’Evangile seul pouvait lui donner ces leçons salutaires. Il n’en eut pas plutôt entrevu la portée, qu’il se sentit intérieure-
‘ Molapo pouvait avoir dix-sept ans.
LU
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ment travaillé, et dès ce moment commença pour lui ce pénible combat, par lequel passent ordinairement ceux dont le Seigneur veut faire ses disciples. v
« On comprend même que pour le fds de Mosbesb une pareille lutte ait dû être particulièrement opiniâtre. D’un côté la conscience, qui lui criait sans cesse: marche, marche! comme la destinée à l’homme, d’après Bossuet; d’un autre côté son louable désir de ne jamais déplaire à un père dont les dispositions envers le christianisme lui paraissaient suspectes, la crainte de se voir mal compris , peu charitablement jugé par ses frères ; une tribu tout entière prête à vous retirer sa foi, si vous vous déclarez ennemi de ses mœurs et de ses dieux Non , Molapo ne s’est point dissi-
mulé qu’en embrassant notre religion il courait de grands dangers comme Mossouto, et c’est ce qui a le plus retardé ses progrès dans la voie du salut. Comme il se trouvait placé entre des intérêts différents, sans force pour choisir, sans joie intérieure , au dehors vu avec froideur par un peuple qui l’avait jusqu’alors beaucoup flatté , il a pendant deux ans passé par des tourments d’esprit et des peines de cœur peu communes à son âge. Il ne serait pas moins juste non plus de remarquer que son caractère avait considérablement perdu de son amabilité par suite de ce choc de passions oppo-
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