LE PEUPLE
L’enfant de la corne a cessé de s’amuser avec ceux qui reçoivent leur nourriture des mains de leurs mères. Il est chauve aujourd’hui; il est comme une peau qu’on a épilée. — Guerriers, dites maintenant qui est votre chef? Votre chef, c’est la tète aride semblable aux plaines nues du désert. Tandis que tout dort autour de lui , il veille et son panache s’agite sur sa tête. Sa bouche dégoutte de moelle et de graisse. Il est comme un père au milieu de ses en- Le petit-fils de Monabin, c’est Kati lui-inême.
fants; il méprise le repos des villes lorsque ses guerriers vont au combat. Qui les protégerait contre l’ennemi? qui dirigerait leurs bras dans la bataille?. . . .
L’homme, partout avide de grandeur et de gloire, en rattache l’idée à des objets bien différents suivant les pays. Ailleurs on chante des empires conquis; ici, peutêtre, avec tout autant de raison, on élève aux nues le chef belliqueux qui s’empare des troupeaux d’un rival ; et le nom de l’humble vache, que nos meilleurs écrivains français n’ont pu ennoblir, occupe une place non moins haute, dans les poésies séchuanas, que les mots sceptre, couronne, dans celles des Boileau et des Racine.
Kati est l’un des noms de Mokachane , père de Moshesh. Ce chant est destiné à perpétuer le souvenir de ses premiers exploits.
Le prologue donne à entendre , d’une manière figurée et très-agréable pour des oreilles pastorales, que Kati n’était pas suffisamment riche. En effet, si sa vache favorite saute et ressaute avec tant d’indécence, c’est quelle se trouve trop seule et quelle ne voit pas devant la demeure de son maître un troupeau à la tête duquel elle puisse aller noblement se placer. Kati affligé, avec quelque raison, va consulter deux oracles fameux qui préviennent les désirs du guerrier adolescent, et n’ont pas de peine à le convaincre qu’il est temps que sa lance encore vierge se signale par quelque haut fait.
Une transition fort brusque nous conduit au moment où Kati, heureux et triomphant, exalte la beauté de sa conquête.
Ii est des gens auxquels les gloires les plus pures ne paraissent jamais invulnérables, et pour lesquels le rôle de détracteur semble avoir d’irrésistibles attraits. Un de ces êtres fâcheux s’avise de rappeler à Kati que son entreprise a failli lui coûter la vie, ne prévoyant pas sans « doute qu'on va lui répondre que
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire !
Il lui fait également un crime de sa jeunesse, autre bévue qne Corneille ne lui eût pas aisément pardonnée, lui qui savait si bien que
Aux âmes bien nées
La valeur n attend pas le nombre des années.
Tant d’ignorance se conçoit à peine, surtout dans lin homme admis à dire son mot à la cour; on serait presque tenté de penser que cet interlocuteur maladroit est une invention du poëte , une ombre avantageusement placée pour augmenter l’effet du tableau. Supposons-le t par charité. . .
Un second interlocuteur prend la parole. . . . Pour celui-ci, il s’y entend, il sait assaisonner la louange! Comme le cœur de Kati bondit en l’entendant exhorter
les femmes, d’un ton officieux, à le punir de son impru-r , dence ! Les femmes !... Est-ce qu’on se soucie de leur .< nourriture lorsqu’on a seize ans, et qu’on sait manier la lance et le bouclier? . . .11 est bien temps , sans doute, qu’on sorte de nourrice , et qu’on aille partager les nobles ,, repas des preux. — Vieillards auxquels le vénérable Pété avait confié l’enfance de Kati , laissez décrire les transes
que vous a fait éprouver l’échappée de votre jeune pu pille; plus vos anxiétés ont été visibles, plus vous avez prouvé â Kati que vous savez qu en lui repose l’espoir de la tribu.
Il n’est pas rare qu’on soit brave à seize ans , mais il est inouï qu’on sache, à cet âge , être loué impunément. Kati s’oublie, comme tout autre, dans cet élément dangereux ; il insulte son ennemi vaincu par des railleries d’assez mauvais goût.
L’âge mûr répare les erreurs de l’enfance. Le peuple, rarement flatteur, mais presque toujours le premier à rendre hommage au vrai mérite, finit le chant par un chœur général , dont la poésie est si belle qu’on sent bien quelle part de lame. Il se rappelle avec attendrissement que son chef eut le malheur de perdre sa mère au berceau, et qu’il fut nourri au moyen d’une corne d’antilope qu’on emplissait chaque jour de lait de chèvre. Si Kati a été trop impétueux à son début, c’est que son ardeur n’était pas réprimée parle doux regard de celle qui l’avait enfanté. Maintenant les années l’ont rendu calme et réfléchi , mais son activité n’en est pas diminuée, ü veille au salut de ses sujets, tandis que ceux-ci, se reposant sur sa sagesse, goûtent les douceurs du sommeil. On s’incline avec vénération devant sa tête chauve et ridée.
T0K.0 DE GOLOANÉ.
Goloané va combattre.
Il part avec Letsié 1 .
Il court à l’ennemi ,
Celui contre lequel on murmure,
Celui auquel on ne veut jamais obéir.
On insulte à son petit bouclier rouge;
Et c’est cependant encore le vieux bouclier Du bœuf de Tané.
Comment J Moshesh ne vient-il pas de dire :
Cessez de braver Goloané le vétéran?
Quoi qu’il en soit, voilà des chevaux qui viennent. . . Goloané ramène des combats Un cheval gris avec un rouge.
Ceux-ci ne retourneront plus à leurs maîtres;
Le bœuf sans cornes ne sera pas rendu.
Aujourd’hui la guerre a éclaté Plus terrible que jamais. . . .
C’est la guerre de Poutsani et des Masétélis.
Le serviteur de Mogato a ,
Goloané a lancé un roc,
Il a frappé le guerrier au bouclier fauve.
Voyez- vous les lâches compagnons de ce guerrier terrassé Se tenir immobiles auprès d’un rocher?
Pourquoi leur frère ne peut- il aller leur enlever Les plumes dont ils ont paré leurs têtes?...
1 Letsié, fils tic Moshesh.
2 Mogato, autre nom de Letsié.
Goloané, tes louanges sont comme la bruine épaisse Qui précède la pluie.
Il va expirer dans la vallée
Où l’ennemi s’est mis à genoux devant toi.
Les lâches guerriers!... Ils prient!...
Ils demandent qu’on leur donne de la nourriture.
Ils verront qui leur en donnera!
Donnons à nos alliés.
Aux guerriers de Makaba,
A ceux que nous ne voyons jamais venir nous attaquer. Goloané revient boiteux des combats;
Il revient, et sa jambe ruisselle;
Un torrent de sang noir S’échappe de la jambe du héros.
Le compagnon de Rantsoafi Saisit une génisse par l’épaule ;
C’est Goloané, fils de Makao,
Descendant de Molissé.
Qu’on ne dise plus d’insolence!...
Ramakamané se plaint,
Il gémit, il dit que sa génisse Lui a brisé sa blanche épaule.
Le compagnon des braves,
Goloané, s’est mesuré avec Empapane et Kabané.
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Le javelot est lancé :
Goloané l’évite avec adresse ,
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Et le dard de Kabané
Va se ficher en terre.
Goloané est le nom d’un des plus braves officiers de Moshesh. Ainsi que les anciens troubadours, il a su
réunir sur son front les lauriers de la poésie et ceux de la victoire. Il célèbre, dans ce chant, deux combats dont il revint triomphant, l’un contre les Masétélis ou Griquois, et l’autre contre les troupes de Mosélékatsi.
Il paraît que les guerriers dont Moshesh lui confia le commandement refusèrent d’abord de reconnaître son autorité.
On insulte, etc. — Le bouclier des Béchuanas est de peau de bœuf. Les jeunes gens, au sortir des cérémonies de la circoncision , reçoivent cette arme de la main de leur chef. Goloané aimait son petit bouclier rouge ; il lui rappelait Tané, son ancien général; il l’aimait aussi pour sa vieillesse , et il n’entendait pas badinage lorsqu’on insultait à cette arme favorite , dont la vétusté attestait tant de glorieux combats.
Goloané ramène des combats un cheval, etc. — Goloané eut à se mesurer contre les Griquois , et il fut assez heureux pour en démonter plusieurs et s’emparer de leurs chevaux. Dans une affaire précédente avec le même ennemi, Moshesh avait réussi à prendre quelquesuns de ces animaux extraordinaires ; mais il les avait rendus à leurs maîtres, espérant de les porter, par cet acte de générosité , à ne plus venir molester son peuple. Les Griquois n’en tinrent aucun compte : aussi Goloané promet-il que le bœuf sans cornes ne sera plus rendu.
Voyez-vous les lâches, etc. — Goloané oublie presque l’honneur qu’il s’est acquis en terrassant le guerrier au
bouclier fauve , tant il est indigné de voir les camarades de cet adversaire vaincu se tenir immobiles à quelque distance , sans oser venir le délivrer ; il voudrait que le malheureux blessé pût aller leur enlever les ornements qu’ils portent sur leurs têtes , et dont leur lâcheté les rend indignes.
Le compagnon.... saisit une génisse , etc. — Au retour d’un combat, le Mochuana vainqueur se présente devant son chef; d’une main il tient ses armes encore sanglantes , de l’autre il s’appuie fièrement sur l’épaule de la génisse qu’il vient d’enlever à l’ennemi. C’est là pour lui le moment de la gloire. Il attend , dans cette posture, qu’un regard de son chef vienne le récompenser des dangers et des fatigues de la guerre.
Ramakamané se plaint, etc. — L’orgueil est partout satirique. Goloané, plein de ses propres exploits, s’amuse aux dépens de Ramakamané, qui s’excuse de n’avoir rien à présenter à son souverain , en disant que la vache qu’il avait prise lui a échappé en le blessant. Mais aussi, pauvre Ramakamané, pourquoi ton épaule n’est-elle pas noire ? Que n’es-tu né au pays des souffleurs de feu ? Ton bras blanc eût bien été assez fort pour manier un mousquet! Ici une peau d’ébène te manquera toujours pour ressembler aux braves.