I. LE MEURTRE DE MACI LONIANE
Deux frères sortirent un jour de la hutte de leur père pour aller s’enrichir. L’aîné se nommait Macilo , et le cadet Macilçniane. Après quelques sommeils , ils arrivèrent à un
endroit où deux chemins s’offrirent à eux, ï’un allant vers l’est et l’autre vers l’ouest. La route du soleil levant était couverte de traces de troupeaux , tandis que l’œil ne découvrait sur l’autre que d’innombrables empreintes de pattes de cbiens. Maciïo suivit cette dernière, son frère prit la direction opposée. Au bout de quelques jours Maciloniane passa près d’une colline qui avait été autrefois habitée, et fut très-surpris d’y trouver quantité de pots renversés. II lui prit envie de les retourner pour voir si quelque trésor était caché dessous. 11 en avait déjà retourné un grand nombre, lorsque vint le tour d’un pot immense. Maciloniane le pousse violemment, mais le pot reste immobile; le jeune voyageur redouble d’efforts sans plus de succès. Deux fois il est obligé de suspendre scs attaques , pour nouer sa ceinture qui se rompt ; le pot semble avoir pris racine en terre. Tout à coup il cède, comme magiquement, à une impulsion très-légère* et un homme monstrueux s’offre aux re* gards de Maciloniane , qui recule glacé d’effroi. « Pourquoi me troubles -tu, demande cet être inconnu, d’une voix rauque, pendant que je suis occupé à broyer mon ocre?» Maciloniane le regarde attentivement et voit avec horreur que l’une de ses jambes est aussi grosse qu’un tronc d’arbre, tandis que lautre est bien proportionnée. « Pour (a peine, répond l’inconnu , tu es condamné à me porter. » Au même instant il s’élance sur le dos de l’infortuné, qui chancelle, se relève, fait quelques pas, chancelle et tombe de nouveau , et sent ses forces l’abandonner sous l’étreinte de l’horrible monstre. Cependant la vue de quelques bêtes fauves, qui paraissent dans le lointain , lui suggère un moyen d’échapper. « Mon père, dit-il d’une voix tremblante, assiedstoi à terre pour un moment; je ne puis pas te porter faute d*un lien pour te fixer sur mon dos; je vais vite tuér un
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caama , et nous ferons des lanières de sa peau. * Sa requête lui est accordée, et il disparaît dans la plaine avec sa meute. Après avoir couru fort loin, il se cache au fond (Tune caverne. Grosse- Jambe, las d’attendre le retour de Maciloniane , se met à sa poursuite, en observant avec soin sur le sable les traces du fugitif. Il fait un pas et dit : « Voilà le petit pied de Maciloniane , voilà le petit pied de mon enfant. » Il fait un second pas et dit : « Voilà le petit pied de Maciloniane, voilà le petit pied de mon enfant. » II avance en répétant toujours les mêmes paroles , que le vent porte au loin. Maciloniane l’entend venir, il sent la terre trembler sous son poids; désespéré, il sort de la caverne, appelle ses chiens, et les lance sur son ennemi en disant: « Tuez-le, dévorez-le tout entier; mais réservez-moi sa grosse jambe. » Les chiens obéissent , et leur maître approche bientôt sans crainte du membre extraordinaire. Il le dépèce à coups de hache , et il en sort un immense troupeau de vaches belles à voir. II s’en trouvait une, dans le nombre, dont la blancheur égalait celle d’une colline couverte de neige. Maciloniane, transporté de joie, fait passer ce bétail devant lui, et reprend le chemin de la hutte de son père.
Macilo , de son côté , revenait avec une troupe de chiens , fruit de son expédition. Les deux frères se rencontrèrent au même endroit où ils s’étaient séparés. Le plus jeune, considérant qu’il avait été le plus fortuné , dit à son aîné : «Prends dans mon troupeau autant de bétail que tu en désires ; seulement, sache que la vache blanche ne peut être à personne autre qu’à moi. » Macilo la convoitait passionnément ; il demanda , à plusieurs reprises , qu’elle lui fût accordée : mais ses instances forent inutiles. Les voyageurs dormirent deux fois, et le troisième jour ils passèrent près d’une source. • Arrêtons-nous, dit Macilo, la soif me dévore;
creusons un trou profond et conduisons dedans un filet d’eau, afin quelle y devienne fraîche. » Ce travail terminé, il alla à la montagne voisine chercher une grande pierre plate qu’il mit sur le trou , pour préserver l’eau des rayons du soleil. Lorsque l’eau fut assez fraîche, Macilo but, puis, voyant son frère penché sur le trou pour s’y désaltérer à son tour, il le saisit aux cheveux et lui tint la tête sous l’eau jusqu a ce qu’il fût mort. Cela fait, il vida la fosse, y enfonça le cadavre et le couvrit avec la pierre. Maître de tout le troupeau , le meurtrier part, la tête penchée vers la terre. A peine a-t-il avancé quelques pas , qu’un petit oiseau , au chant timide et plaintif, vient se percher sur la corne de la vache blanche et dit: «Tsiri! tsiri ! Macilo a tué Maciloniane à cause de sa vache blanche qu’il aimait tant! » Le meurtrier, surpris, lance une pierre, tue l’oiseau et le jette au loin ; mais il ne se remet pas plutôt en marche , qu’il aperçoit de nouveau le petit chanteur sur la corne de la vache blanche , et qu’il l’entend encore dire : « Tsiri ! tsiri ! Macilo a tué Maciloniane à cause de sa vache blanche qu’il aimait tant! » Une pierre est de nouveau lancée, l’oiseau est tué une seconde fois , et écrasé à coups de massue jusqu’à ce qu’il n’en reste aucun vestige. Cependant, à quelque distance de là, il reparaît sur la corne et répète encore : « Tsiri ! tsiri ! Macilo a tué Maciloniane à cause de sa vache blanche qu’il aimait tant! — Sorcier, s’écrie le criminel plein de rage , te tairas- tu ?... » Il terrasse l’oiseau d’un coup de bâton lancé de travers , allume un feu , l’y brûle et jette les cendres au vent. Espérant que le prodige ne se renouvellera plus, Macilo entre fièrement dans son village natal, dont les habitants se rassemblent pour contempler le riche butin qu’il amène. On lui crie de toutes parts: • Où est Maciloniane ?» Il répond : « Je ne sais pas ; nous n’avons pas
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suivi le même chemin. » La foule des curieux entoure la vache blanche : « Oh qu’elle est belle ! dit-on ; que son poil est fin J que sa couleur est pure ! Heureux l’homme qui
la possède ! » Tout à coup il se fait un profond silence
Un petit oiseau s’est perché sur la corne de l’animal qu’on
admire , et il a parlé ! ■ Comment , se demande-t-on avec
effroi, il aurait parlé?.. Mensonge!.. Ecoutons de nouveau !... — Tsiri! tsiri ! Macilo a tué Maciloniane à cause de sa vache blanche qu’il aimait tant ! — Quoi ! Macilo aurait tué son frère?... » La foule se disperse pénétrée d’horreur et incapable de se rendre compte de ce quelle vient de voir et d’entendre; pendant ce moment de confusion , le petit oiseau va trouver la sœur de la victime , et lui dit : « Je suis le cœur de Maciloniane. Macilo m’a tué; mon cadavre est près de la fontaine du désert. »
Ce conte est l’un des meilleurs de ceux qui sont venus jusqu’ici à ma connaissance. L’existence de l’âme, son immortalité , et la vengeance qui poursuit le meurtrier partout où il va , y sont clairement indiquées. On se rappellera, en le lisant, l’oiseau que les anciens Arabes appelaient manah , et qui, d’après leurs idées, s’échappait du cerveau au moment où une personne expirait.