‹ Etudes sur la Litterature AU XVIII SiecleChapitre 3 sur 8 · GUSTAVE A PARIS · texte numérisé non relu

GUSTAVE A PARIS

On salt que Gustaye III, de Suide, celui qui fut assassin^ en 179^, au milieu d'un bal masqu^, avail l^gu^ ses papiers k la biblioth^que de TUniversit^ d'Upsaly en ordonnant qu on n'en piit connaissance que dnquante ans apr^s sa mort. Aujourd'hui^ ces papiers sont a la disposition de Thistorien, et c'est delk queM. Geffroy a tir6 les principaui mat^riaux de sa biographie de Gustave III. II y a joint beaucoup d'informations puisnes dans d'autres collections publiques ou privies, en particulier aux archives de notre rainistere des affaires 6trangeres, et il est arrive ainsi k faire un de ces livres a la fois utiles et agr^ables, ou le savant trouve des renseigneinents nouveaux, et rhoinme du monde une lecture attachante. G*est de Thistoire sur pieces originales, mais

1. Gustave 111 ii la couv de France^ par A. Geffroy. 1867. 2yol. in-8o.

c*est en m^me temps un outrage k la franqaise, ou I'aiiteur a use de beaucoup d*art pour disposer et dislribuer son sujet. II est difficile de mieux former un groupe, de raieux entourer une figure historique de tout ce qui peut la mettre en son vrai jour. Le livre de M. Geffroy a d'ailleurs un autre attrait encore. Guslave avait ^te a Paris, il y a^ait des correspondants assidus, il y vivait de loin comme dans sa veritable patrie morale, de sorte que sa biographic nous offre a chaque pas Thistoire de notre pays dans celle de la Suede.

La France, a vrai dire, ctait alors le precepteur de TEurope. On ne se contentait pas de copier ses modes et de traduire ses livres, la politique lui demandait aussi des theories et des exemples. Avec sa forte royaut6, elle ^tait depuis longtemps devenue le type du pouvoir monarchique. Les chefs des autres Etats n'aspiraient a rien tant qu*a imiter la cour et le gouvemement de Versailles. Les princes du Nord, en particulier, avaient fait tons leurs efforts pour etablir a leur tour le regime despotique. Charles XI, en Suede, s'etait appuye sur les ordres inferieurs pour ecraser Taristocratie. II lui avait repris les terres que la couronne avait jadis alienees, et, comme le dit M. Geffroy, d'une mesure qui semblait purement politique il avait fait une revolution sociale a son profit. « Une fois la grande propri^te detruite aux mains de la noblesse, cet ordre parut compter k peine dans TEtat : comme en France, le milieu qui subsistait entre la royaut6 et le peuple fut d^truit. Les reprdsentants de ce peuple ayant abdiqu6 au profit de la cou-

ronne, celle-ci se trouva seule et souveraine maftresse : il fut declare que sa irolont6 faisait la loi, et que nuUe constitution ne la deyait enchainer. G'est ce que proclama, pendant sa courte dur^, la Diete de 1680 : Tabsolutisme royal fut etabli en Su^de pour une p^riode de quarante ann^es. »

dependant, la noblesse fut plus heureuse en Suede qu'en France : elle prit sa revanche, revanche passag^re, il est vrai, parce que les nobles ne surent pas en lirer parti pour le bien g^n^ral. II n'est que deux fitats ou Faristocratie ait su gouvemer, Rome et TAngleterre ; il est vrai que ce sont les deux plus grands exemples de gouvernement libre qu'offre Thistoire. Quoi qu'il en soit, la Diete su^doise sortit, k la mortde Charles XII, de Tinsignifiance a laquelle elle avait et^ r^duite par la royaut^, et s'empara de nouveau du gouvernement, mais elle s'en empara pour le laisser en reality aux mains de la noblesse. La constitution de 1720 fit de la Suede une r^publique aristocratique. La Diete ne pouvait ^tre dissoute que par elle-mt^me ; elle exerqait le pouvoir legislatif absolu, elle d^cidait de la paix et de la guerre. La royaut^ n'existait plus que de nom.

Get ordre de choses dura pendant cinquante ans, jusqu'au coup d*Etat de Gustave III. C'est la p^riode que Ton a appel^e le Temps de la liberty. On aurait eu raison, si la liberty ne consistait que dans la limitation ou la suppression du pouvoir royal. Malheureusement, il faut bien d'autres choses encore : il faut qu'elle assure Tordre, la prosp^rit^, et m^me la grandeur du pays; il

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faut qu'elle soil une liberie elTective pour toutes lea classes de citoyens ; il faut, enfin, qu'elle se moutre toujours k la hauteur des devoirs qu*elle implique. II n*en fut pas ainsi de la Suede. Les membres de la DiMe etaient pauvres et se vendaient, voire aux cours etrangeres. Puis la situation ext^rieure devenait tous les jours plus grave, et dominait les affaires int^rieures. Menac^e par la Russie, qui lui avait d6ja enlev61es provinces orientales de la Baltique, et appuy^e par la France qui cherchait k s'opposer aux envahissements de la Russie, la Suede ^tait partag^e en deux partis, le parti russe et le parti fran^ais, ou, comme on les appelait, sans qu'on sache bien aujourd'hui I'origine de ces denominations, le parti des Bonnets et celui des Chapeaux. Ce dernier etait en m^me temps le parti de la guerre. II I'emporta, jeta le pays dans les aventures, Tengagea dans la guerre de Sept ans. Telle 6tait a cette 6poque la situation de la Su^de, que Catherine et Fr^d^ric se la partageaient d^j^ en projet comme la Pologne.

G'est sur ces entrefaites que le due de Ghoiseul arriva aux affaires, en France. II reprit la tradition diplomatique, qui faisait de notre pays le chef des Etats secondaires, assez triste jeu, comme on volt, puisqu'il s*agissait de faire t^te, avec des puissances comme la Su^de, la Pologne, la Porte et les dynasties bourbonniennes, a des forces comme celles de TAngleterre et de la Hollande, de la Russie et de la Prusse. Le due de Ghoiseul ne recula pas devant Tentreprise ; mais, tout en reconnaissant la necessity d'appuyer^ dans le Nord, sa politique sur la

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Sufede, et, pour coramencer, de prot^ger cet fitat contre les convoitises de ses voisins, il r^solut d'abandonner les partis parlementaires, sur lesquels le cabinet de Versailles avait compl6 jusque-1^, et qu'il soudoyait depuis si longteraps en vain, II forma le projet de cr6er un parti royaliste. II jugeait avec raison que la Su^de lui offrirait un instrument d*autant plus sur qu'elle serait revenue k la monarchie absolue. La fortune, d'ailleurs, le servait k souhait. Gertes, il n'y avait pas grand fond k faire sur le pauvre Adolphe-FrMeric ; mais Th^rilier pr^somptif, celui qui allait porter le titre deGustavelll, s'annonqait comme intelligent, r^solu, jaloux de r^tablir les prerogatives royales, attach^ k la France, k ses mocurs, k sa politique. G'^tait pr^cisement Thomme qu'il fallait au due de Ghoiseul. Gustavo saura relever la royaut6 ; il ne reculera devant rien pour r^ussir.

Gustavo etait n6 en 1746. Son pere 6lait nul, indolent, et subissait sans trop d'indignation les affronts que lui infligeait la Diete. Sa mfere, une soeur du grand Frederic, etait belle, spirituelle et fiere. Si le roi acceptait les humiliations auxquelles la couronne etait expos^e en SuMe, il n*en etait pas de m^me de la reine. De 1^ une lutte in^gale et douloureuse. Les £tats s'etaient apergus de I'impatience avec laquelle Louise-Ulrique portait le joug, et ils cherchaient k le faire peser davantage. On alia, un jour, jusqu'k Taccuser d'avoir engage les diamants de TEtat pour payer ses partisans. Une enquSte eut lieu, suivie d'une remontrance au roi. La remontrance etait rude. « La reine, y disait-on,est venue dans

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ce royaume pour etre Tepouse de Votre Majesty., non pour augraenter les difficultes du gouvernemenl. » Je laisse au lecteiir a supposer quels ressentiments la soeur de Frederic dut transmettre a son fils.

Ce n*est pas qu^elle fut charg^e de son education. La Diete s'en 6tait chargee elle-meme, et avait donn6 pour gouverneur a I'enfant, le comte Tessin, Tun des chefs du parti des Ghapeaux. Tessin avait beaucoup vecu a Paris, ou d'Argenson Tappelait le LucuUus suedois, le maitre des elegances. II aimait les arts. 11 barbouillait le papier. On a de lui un roraan intitule : Faunilliane ou r Infante jaune, II est aussi Tauteur des Lettres dun vieillard d un jeune prince j ouvrage qui devait reussir a une epoque oii Ton ^tait engou6 de m^thodes p6dagogiques, et ou. Ton r^vait surtout la regeneration des soci^t^s par Teducation des princes. Le livre de Tessin eut, en effet, un grand succes. Imprim6 par I'ordre des Etats, 11 fut traduit dans toutes les langues de I'Europe. Tessin 6tail bien T^ducateur tel qu'on le comprenait alors, tout plein d'ing^nieuse pedanterie. II raconte luimeme que chaque matin, pendant la toilette du prince, il lui montrait des gravures qui representaient les divers metiers, en imitant du geste et de la voix les bruits et les rnouvements des travaux. II r^digeait des instructions pour son 61eve, des apologues, des 6pitres en vers :

Aiix cris des malheureiix oiivre ton tendre coBiir.

Prends pour guide le sentiment.

Ce n'est qu'en marchant sur ses traces,

Qu'on est un prince vraiment grand.

II lui parlait aussi du « fils de Gyth^r^e »,

Get enfant qui soumet Tunivers k ses lois,

De I'insecte au lion, des bergers jusqu'aux rois.

et il exhortait Gustave, si jamais son coeur 6tait atteint du trait enllamm^, a se garder des seductions

D*ane beauts souvent moins touchante qu'habile.

Tout cela adress6 a un enfant de sept ans 1 Tessin, au surplus, n'^tait pas moins ing^nieux dans ses lemons de politique que dans ses pr6ceptes de morale. II inculquait a son 6leve le respect des quatre ordres du royaurae, qu'il comparait aux quatre 616ments : « La noblesse, feu par son ardeur guerriere; le clerg6, eau par la tranquillity de son 6tat et par son devoir de mod^rer Tardeur des passions; la bourgeoisie, air par son Industrie a 6tendre son commerce vers tous les climats du monde ; les paysans, terre par Tattachement qu*ils ont k la culture. »

A dix ans, Gustave eut un autre gouverneur, le comte Scheffer, encore plus z616 que Tessin pour la constitution su6doise, qu'il regardait corame I'ouvrage le plus parfait qui fut sorti de la main des hommes. II avait dress^ un programme d'^tudes, ou nous voyons entass^s le droit de la nature etudes gens, la morale, la logique, la m^taphysique, Tarithm^tique, la physique, Tagriculture, le commerce et I'industrie. L'61eve ne parait pas avoir trop bien r^pondu a tant de soins. Les Etats exigeaient qu'on leur fit de frequents rapports sur les progr^s

de Tenfant ; or, void ce que nous lisons dans un de ces rapports : « Le prince royal est fort inhablle en 6criture, en orthographe et en grammaire ; il ne sait a peu pres rien en geographie; son horreur pour le travail est invincible : 61oign6 de toute s6rieuse pens^e, de tout religieux sentiment, il a le coeur vide aussi bien que Tesprit. »

II parait pourtant que Gustavo avait quelque esprit, quelque facility, de la ra^moire dans tous les cas, puisqu*il avait appris la Henriade par coeur. Voltaire en pleura de joie. « II est vrai, dit-il, que je Tavais ^crite pour qu'elle servit a I'instruction des rois, mais je n'esperais pas qu'elle portat ses fruits dans le Nord. Je meurs content; car, dans cinquante ans, il n'y aura plus de pr6jug6s en Europe. » Marmontel n'etait pas moins altendri k la pens6e du bonheur que le jeune prince proraettait au monde. Gustave lui avait adress6 une leltre : Marmontel arrose F^pUre de ses larmes : « De ma vie, s'ecrie-t-il, rien ne ma cau86 une Amotion si tendre el si d^licieuse. » G*est k Greutz, Tambassadeur de Sufede en France qu'il fait part de cette Amotion : « Que vous etes heureux, ajoute-t-il, de pouvoir dire mon prince^ en parlant de ce module des princes! » Decid^ment, le xviii* sifecle a des c6t6s de niaiserie qui me le gdtent.

11 ne manquait plus a Gustave qu'un sot mariage. On le lui fit faire. 11 avait huit ans lorsque les Etats Tavaient iianc^ k la fille du roi de Danemark. Les parents de Gustave, sa mere surtout, 6prouvaient une aversion extreme

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pour cette alliance. Elle s'accomplil cepeudant; le mariage fut c^l^br^ en 1766, et fut aussi roalheureux que possible. La jeune princesse 6tait si froide, qu'on Tappelait la Statue du Commandeur; son mari si rebuts, qu*il v^cut longtemps s^par^ de sa ferame, et la reine Louise-Ulrique, si acharnee contre sa belle-lille, qu'elle fut la premiere k r^pandre des soup^ons sur la h'»gitimit6 de la naissance de Gustave IV.

En attendant, Gustave va avoir vingt-cinq ans. L'heure approche oil la mort de son p^re I'appellera au tr6ne. Le marquis de Bouill^, dans ses M^moires, nous a laiss^ de lui un portrait qui se rapporte k un &ge plus avanc^, mais qui pent servir k nous donner une id^e de sa physionomie : « Le visage long, dil-il, le teint fort ^chauff^, les yeux assez grands et trfes vifs, le front aplati du c6t^ gauche d'une raani^re bizarre, le nez assez long et aquilin, une physionomie extreraement vive et ouverte. » Au moral aussi quelque chose de vif et d'^vent^. M. GelTroy, qui est anim6 d'une blenveillance assez marquee pour son h^ros, en trace pourtant, au moment dont nous parlous, une image peu favorable :

« Aucun travail assidu n'ayanl jamais fixe Tattention de Gustave, il avait contracle I'habitude d'une incurable l^geret6 de caractere et d'esprit ; en m^me temps, un sentiment de vanity excessive qui lui ^tait naturel, et qui se d^veloppait sous les pompeux dehors d'un ambitieux et vide enseignement, le pr^parait k concevoir une id^e fort exag^r^e de ses agr^ments personnels, de son

m LA LITTfiRATURE AU XVIII* SifeCLE.

influence et de ses prerogatives. Cependant, comme il 6tait naturellement dou6 d'une intelligence vive et droite, il avait saisi, et s'^tait assimil6 quelques parties de la g^nereuse predication du xvni° sitele : c'est ce qui le rendit capable de passer, subitement quelquefois, d'un 6tat de moUesse effemin^e k des coups de vigueur, d'une sorte d'indifference melancolique a de nobles sentiments, d une froideur glaciale a des demonstrations exalt^es, d'une maussade humeur a Tamabilite, et meme k la gr^ce, quand ses grands yeux d*un bleu pdle et sa vague physionomie s'animaient. Inconsistant et in^gal, k la fois reveur et obstine dans ses vues, capable de dissimulation, mais aussi de confiance intime et d'abandon ; avide tantot d'une ambitieuse activity, tantdt de futiles plaisirs, c'6tait le caractfere de prince le mieux fait pour donner prise au malheur public ou priv6, a Tingratitude et a la haine, aux embuches diplomatiques et aux guerres funestes qui en derivent, et pour atteindre cependant, par quelques actions d'^clat, a une certaine grandeur en m^ritant, dans une 6poque d'intelligence et de lumiere, de trfes \ives sympathies et de Tadmiration meme. II allait devenir, en un mot, sur la scfene variee de son temps, un personnage des plus attachants et des plus dramatiques. »

Dramatique, sans doute; le theatre I'a senti et MM. Auber et Verdi Tout montr6. Mais pour attachant, c'est autre chose. Gustave n*est qu'un ambitieux assez vulgaire, moiti6 dupe, moiti6 charlatan, qui s'imagina

agir pour la plus grande gloire de la philosophie en ^tablissant en Suede une monarchic absolue, style Louis XV.

Ge qui dominait chez Gustave, c'^tait son gout pour la France, une veritable manie pour nos modes, nos arts, notre esprit, nos salons, nos litterateurs, notregouvernement. Ge qu'on pouvait blen penser de lui Ik-bas, voil^ sa constante preoccupation. II se regardait comme Tel^ve de cette soci6t6 qu'il ne connaissait que de loin. Quelle ne fut done pas sa joie lorsque le due de Ghoiseul Tengagea a venir en France pour voir le roi, et surtout lorsqu'il eut obtenu de la Diete Tautorisation de partir! II prit Tincognito sous le nom de comte de Gothland. G'6tait au commencement de 1771. Ghoiseul, k rinstigation duquel il avait entrepris ce voyage, venait justement d'etre renvers6, mais Gustave savait se retoumer. II fit sa cour au nouveau ministre, et r^clama la faveur d'oflfrir un superbe collier au petit chien de madame Du Barry. Le roi le regut done a merveille, et les salons non moins bien que le roi. Les philosophes surtout Taccueilllrent avec enthousiasme. Rulhiere se constitua son introducteur ; Marmontel lui lut ses Jncas en manuscrit ; Rousseau lui-meme s'humanisa et lui fit une visite.

Gustave, on le pense bien, courut porter ses hommages k madame du DefTand, Toracle de la soci^t6 spirituelle. G'^tait un bapt^me k recevoir. Madame du DefTand se roontra flattie de cet empressement^ et eropress^e a son tour : « Nous avons ici, ^crit-elle, les princes de SuMe,

itQ LA LITT^RATURE AU XVlll* SlfeCLK.

qui sont tres airoables (Gustave Yoyageait avec son fiire Frederic, le petit prince, comme on Tappelait). lis ne veulent aucun c6r^monial ; on les revolt et on leur donne a souper en petite compagnie, comme k des particuliers. lis sont au fait de tout. Le prince royal est d'une tr^s bonne conversation, poii, gai, facile ; ils resteront ici jusqu'apres Pdques. » On voit que les deux voyageurs sont I'ev^nement du jour a Paris, la curiosity du mo-* ment. Sur ces entrefaites, le pere des princes meurt et Gustavo se trouve roi. La-dessus on le harangue. II ne peut aller a TAcad^mie des sciences, k TAcademie frani^aise, sans entendre ses louanges. Le pan^gyrique le poursuit jusqu'^ sa table. Gar sMl soupe en ville, il donne aussi a souper. Madame du Deffand fut de Tun de ces repas, et elle en raconte tons les details a ses correspondants, la duchessse de Choiseul et Walpole. Tout se passa en litt^rature et en chansons. Ge fut d'abord Tune des deux duchesses d'Aiguillon, « la grosse duchesse », qui donna la chanson de madame du Deffand sur son tonneau. On lut ensuite, toujours avant le souper, le discours que d'Alembert avait deji lu la veille, k I'Acad^mie des sciences, en presence du roi. « G'etait sur la philosophic et les philosophes, les persecutions, les triomphes que la v6rit6 a toujours 6prouv6s, Teloge de tons les princes qui Tout prot^g^e, et particuli^rement des princes qui sont venus nous visiter : le prince h^reditaire, le roi de Danemark (le beau-fr^re de Oustave, celui que gouvernait Struens6e). A cet 61oge, le roi lit un mouvement, dit un oh I On passe ensuite^ lui.

roi de SuMe : on loue feu son pere, sa mke, son second frire, son petit frire, le roi de Prusse, et ensuile le roi de France. » Le discours parut un peu long. Je le crois vraiment Men, on n'avait pas soup6. Enfin on se mit k table. Mais le repas k peine fmi, on revint k la litt^rature. M. de Greutz, Fambassadeur, tira de sa poche et lut une lettre de je ne sais qui, ou le roi de SuMe ^tait de noureau port^ aux nues, cette fois pourtant avec une telle emphase que Gustave en fut embarrass^. La conversation tomba ensuite sur le chevalier de BoufQers ; de Ik k ses chansons, il n*y avait qu*un pas : on parla de celle qui courait sous le nora de VAmbassade; le roi voulut la connaftre, et madaroe du Defl'and la chanta. « Et puis, continue la correspondante de Walpole, madaroe d'Aiguillon dit au roi de me demander la chanson des PhilosopheSy apr^s laquelleelle dit tout has qu'elle ^tait de moi ; et le roi, elle et toute la compagnie criirent comme on fait a la fin des nouvolles comedies : L'auteur I Tauteur I Fauteur! » On fmit par des vers de Voltaire, et Ton se retira a minuit.

La lettre dans laquelle madame du DeiTand racontait ce souper k la duchesse de Ghoiseul, se terminait par les protestations d'attacheroent que Gustave envoyait aux hdtes de Ghanteioup. Madame de Ghoiseul ne s'y laissa pas prendre. Gustave flattait les ennemis de son mari, cela suffisait pour qu'elle se tint sur ses gardes : « Yotre franchise, ^crit-elle, est la dupe de la duplicit6 du roi de Suide. II est certain que c'est un petit intrigant qui a fait ce qu'il a pu, avec son comte de Scheffer, pour avoir

128 LA LITTERATURE AU XVUI* SifeCLE.

M. d'Aiguillon. Devant les amis deM.de Choiseul, il est son partisan par air; avantsa disgrace, il 6tait son serviteur par besoin. >> On ne pouvait voir plus clair ni mieux dire.

La petite duchesse fut la seule qui rest^t en defiance. Gustave, je Tai dit, ^tait h Paris depuis trois semaines, lorsqu'il perdit son pere, et se trouva la couronne sur la tete : quelle occasion pour jouer son r61e de souverain philosophel Et comme les philosophes y furent prisi 11 faut en lire le r^cit dans les M^moires de MarmonteL Rien n'est amusant comme le patelinage du roi et la candeur du philosophe :

« Dans ce temps-la, le prince royal de Suede fit un voyage k Paris ; 11 s'^tait pris d^ja d'une affection tres vive pour Tauteur de Belisalre, et avail bien voulu etre en relation de lettres avec moi. II d^sira de me voir souvent et en parliculier. Je lui fis ma cour, et lorsqu'il apprit la mort du roi son pere, je fus le seul Stranger qu*il regut dans les premiers moments de sa douleur. Je puis dire avoir vu en lui Texeraple rare d'un jeune homrae assez sage pour s'aflliger sincerement et profond^ment d'etre roi : — Quel malheur, me dit-il, de me voir, a mon ^ge, charg6 d'une couronne et d'un devoir immense, que je me sens hors d'etat de remplirl Je voyageais pour acqu^rir les connaissances dont j*avais besoin, et me voila interrompu dans mes voyages, oblig6 de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire, de voir, de connaitre les hommes ; et avec eux, tout

commerce intime, toute relation iidMe et sure m*est interdite d^'sormais. II faut que je dise un adieu 6ternel a ramiti6 el a la \6rit6. — Non, sire, lui dis-je, la v6rit6 ne fuit que les rois qui la rebutent, et qui ne yeulent point I'entendre. Vous Tairaez, elle vous suivra : la sensibility de \otre coeur, la franchise de votre caractere, \ous rendent digned'avoir des amis; vous en aurez. — Les hommes n'en ont guere, les rois n*en ont jamais, r^pliqua-t-il. — En void un, lui dis-je (en lui monlrant le comte de Creutz, qui, dans un coin, lisait une d^peche), en voici un qui ne vous manquera jamais. — Oui, e'en est un, me dit-il, et j'y compte ; mais il ne sera pas avec moi, mes affaires m'obligent de le laisser ici. »

Gustave fut encore retenu quelque temps par les plaisirs de Paris, par une indisposition de son frere, par des arrangements poliliques surtout. 11 partit, enlin, le 18 mars 1771, apr^s un s^jour de six semaines, emportant dans sa t6te un projet de coup d'Etat et, dans ses poches, Targent n^cessaire au succ^s du complot.

LE COUP d'etat

Gustave III quitta Paris avec le dessein bien arr^t^ de renverser la constitution de son pays, et d*y relever Tautorit^ royale a son profit. Il avait, pour cette entre-

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prise, les excuses que Ton trouve toujours en pareille occasion, TaTantage que lui ofTrait une longue 6tude des moyens de succ^s, et, enfin, une dissimulation capable de preyenir tous les soup^ons, de desarmer toutes les defiances. II n'avait que vingt ans qu4l rMigeait d^ja des projets de constitution et des plans de coup d'Etat. On les a encore aujourd'hui, m616s, dans ses papiers, a des canevas d'operas et des fragments de tragedies. II lisait avec ardeur les Memoires de Retz, Ainsi pr6par6 de longue main, il ne pouvait ^tre pris au d^pourvu. Pour ^tre admis a la succession royale, lorsque mourut son p^re, il fut invite a jurer la constitution : il la jura. II envoyade Paris au S^nat un acte danslequelild6clarait, fur sa parole de roi, qu*il observerait cette constitution de 1720, « ^laquelle, disait-il, il avait d^ja pret^ serment. — Je regarderai, ajoutait-il, je regarderai comme ennemis declares de ma personne et comme traltres envers TEtat ceux qui, ouverteraent ou secrfetement, et sous quelque pr^texte que ce fut, chercheraient k retablir la souverainetd , » On se tint pour satisfait^ a Stockholm, et il est certain qu on ne pouvait exiger du jeune roi une declaration plus explicite ou plus solennelle. Mais Gustave se surpassalui-meme pour endormir la vigilance du vieux Frederic. G'etait son oncle, et Gustave, en retournant en Suede, ne put se dispenser de lui faire visite. Fr6d6ric, qui avait les yeux tres ouverts, mit son neveu en garde contre Talliance fran^aise, et chercha a le d^tourner d*une attaque contre la constitution de la Suede. Gustave abonda en ce sens II affirroa sur tout ce qui lui

6lait le plus 8acr6» qull n'avait contracte avec le cabinet de Versailles aucune liaison nouvelle, et qu'il n'avait rien de plus k coBur que de maintenir ToBuvre des iegislateurs de 1720. Fr^d6ric y fut trompe, et se porta garant aupres de Catherine de Tinnocence de son neveu,

Gustave arriva en(in dans sa capitale. Le plus difficile lui restait k faire : je ne veux pas dire la brusque usurpation, le moment de la violence, car une fois investi des pouvoirs de TEtat, il n'est pas roalais6 d'en faire usage ; mais il fallait attendre le moment favorable, ou plut6t le preparer, le faire nattre, et jusque-1^ endormir les craintes, d^router les conjectures, repousser avec I'indignation de la vertu tout soup^on de manquer a la foi jur^e; mieux que cela, s'envelopper d'insignifiance, faire le benin, presque le benet, et ne se d^couvrir que pen a pen, dans la juste proportion ou cela serait n^ssaire pour dessiner son r61e, et pour acbeminer le d^noilment. Mais il faut laisser raconter M. GeofTrov:

u Gustave se montra fort habile. En d^pit des cabales^ il avait ^t^ bien accueilli k son retour de France par le peuple de Stockholm. Son affability, son facile acc^s, meme sa premiere harangue auxlStats assembles, avaient confirm^ celte heureuse impression. La foule applaudissalt volontiers un prince ne Su6dois et parlant enOn, apres deux rois allemands, la langue nationale. Aux exces parlementaires, dans le moment ou lis ^taient encore pour lui tres dangereux, Gustave savait fort bien

opposer I'apparente indolence d'un prince b^n^vole, qui se voyait avec plaisir decharg^ d'une partie de son fardeau, ou bien la legeret6 feinte d'un ^lourdi livr6 a de petites choses : on le voyait alors s'occuper de dessin, de broderie, de costumes de th^^tre, tout au plus de quelque c6r6monial a regler; c'est ainsi qu'il dessina iuimeme, dans ces premiers mois, la decoration de Tordre de Vasa, qu'il venait d'instituer. S'il se melait d'affaires, c'6tait uniquement, semblait-il, pour r^concilier les partis, remplir le role de mediateur et sauvegarder la liberte. « Le dernier terme de mon ambition, disait-il le 25 juin, a Touverture de la Diete, est de gouverner un peuple libre. Ne croyez pas que ce soient la de vaines paroles que dementiraient mes secrets sentiments ; elles sont le fidele langaged'un cceur trop sincere pour n'etre pas de bonne foi dans ses promesses, et trop iier pour y raanquer jamais. » Cinq mois plus tard, le 28 novembre 1771, Tanarchie etant a son comble entre les divers ordres de la Diete, il r6unit le senat et les presidents des quatre chambres : « Si mes intentions etaient moins droites et moins pures, leur dit-il, je pourrais attendre les 6v6neraents, et profiler de vos divisions aux d^pens des lois et de la liberty ; mais la premiere fois que je saluai les Etats en quality de roi, je contractai avec eux un engagement d'autant plus sacr^^ qu'il 6tait libre, engagement trop solennel pour me permettre d'oublier ce que mon honneur m'impose, et bien plus, ce qu'exigent de moi les sentiments de mon coeur... Je ne demande rien pour moi-raeme ; d^gag^ de tout int6ret

personnel, j'aspire k faire revivre entre le roi et les sujets cette naturelle confiance que les derniers temps ont d^truite. » A ces paroles conciliantes, Gustavo lu^la toutefois, dans cette circonstance m^me, d'assez vifs reproches sur les dissensions intestines, sur ranarchie qui en r^sultait, et sur la misere du peuple, dont il rendait les repr^sentants de la nation responsables. Cette partie de sa harangue, habilement preparee, s'adressait a Topinion publique : il voulut done faire iroprimer son discours; mais ses adversaires lui opposerent alors une equivoque 16galit^. L'impression dut se faire en secret, ainsi que la distribution d'innonibrables exemplaires. Les Etats poursuivirent TMiteur, sans oser monter jusqu'au roi, et le but que Gustave se proposait commen^a d'etre atteint : il passa d^s lors pour le vrai protecteur du peuple contre ses nombreux tyrans. »

Engagements sacr^s, devoirs que Tiionueur impose, coeur trop sincere et trop tier pour jamais manquer aux promesses : qui n'eut etc pris a ce langage? Et a quel ^tat serait reduitc la soci^te, le jour ou des engagements si spontan^s, si sacr^s, cesseraient d'inspirer la confiance? Et cependant, lorsque Gustave parlait ainsi, il n'avait pas seuleinent resolu de violer la constitution su^doise, mais 11 en avait pris Tengagement k Versailles, et il avait concerts ses mesures avec le due d^Aiguillon. Que dis-je? il avait palpe Targent de la France. Pourquoi se serait-il fait scrupule de se mettre k la solde d*un pays Stranger, lui qui n*en avait aucun de renverser les insti-

134 LA LITTERATURE AU XVIIl" SIECLE.

tutioDsde son pays?Ils'ymit done, etbravement. II promit si bien d'en fmir avec les liberies de la Suede, qu'on lui accorda, a Yersailles, tout ce qu'il demandait. En retournant chez lui, il avait emporte la promesse de dix millions et deiiii, que le gouvernement franqais s'engageait a lui payer par appoints d'un million et demi par an. On lui avait compte imm6diatement, et par avance, una somme de sept cent cinquante mille livres. Enfm, on destinait trois millions a gagner les membres de la Diete qui allait s*ouvrir. Une fois de retour en Suede, et raontd sur le trdne, Gustave se hata d'entrer en cx)rrespondance avec Louis XV. II le tint au courant de ses projels, de ses succes, mais il continua surtout a demander des avances. A Versailles, en revanche, on reclamait la revolution promise. II faut lire les lettres du corate de Creutz, le ministre de Suede en France, et Tintermediaire d^voue de toutes ces transactions. « G'est le desespoir, 6crit-il k Gustave, qui me fait expedier ce courrier. M. d'Aiguillon m'a assure qu'il ^tait impossible d'accorder ce que demandait Votre Majeste, que I'argent manquait absolument... II a insists sur la necessite de mettre iin a cette deplorable Diete ; il supplie Votre Majesty d'y employer tous les moyensqui sont en son pouvoir. II a meme dit que si Votre Majeste vient k bout de terminer la Diete, le roi de France voudra bien alors avancer le premier quartier des subsides. Dans cette terrible position, voici les expedients que je propose k Votre Majesty : c*est, en renvoyant le courrier, d'6crire une lettre tres touchante au roi, une tres flatteuse a madame Du Barry,

et une pleine de confiance et d'amitie a M. le due d'Aiguillon : cela est de la deroi^re n^cessit^... »

On est bien aise de voir les humiliations auxquelles, pour arriver k leu is fins, sont obliges de se soumettre ces illustres sauveurs des peuples. G'est la revanche des honndtes gens. Gustave 6crit les lettres que lui demande son ambassadeur; il touche le ministre, 6nieut le roi, flatte la concubine. Greutz, tout joyeux, lui fait savoir que ces demarches ont fait leur elTet^ en particulier, que « la dame qui a la confiance du roi » prend le plus vif interfit au roi de SuMe. « EUe m'en parle sans cesse, ajoute-t-il, et m*a charg6 d*exprimer ses voeux k Votre Majesty. » Toulefois la cour de Versailles continue de r6clamer h cor et a cris ce coup d'Etat qui ne vient pas. En vain M. de Veigennes, ministre de France k Stockholm, se porte-t-il garant des intentions et m6me de Taudace du roi ; en vain parle-t-il de Tadresse avec laquelle Gustave se rapprochedel'arm^e; en vain assuret-il que les preparatifs sont fort avanc^s : la patience allait roanquer, lorsque les circonstances forcerent Gustave de brusquer son entreprise.

Ges circonstances furent la chute de Struens^e et le partage de la Pologne. Le partage dc la Pologne faisait craindre un sort semblable a la Su^de, si elle ne trouvait un appui dans la France, et Ton sait k quel prix la France avait mis son secours. Quant k la revolution qui venait dc s'accomplir k Copenhague, elle devait agir de deux maniferes a la fois sur Tesprit de Gustave : par la crainte, car le Danemark, sous Finlluence du nouveau

136 LA LlTTfiRATURE AU XVIII* SIECLE.

gouvernement, promettait de se rapprocher de la Russie et de la Prusse; par Tespoir, car Texemple d*un coup d'Etal si Men men6 devait encourager le roi de SuMe dans ses desseins secrets. Gustave donna done ses derniers ordres. On 6tait au mois d'aout 1772. Le plan des conjures ^tait fort simple. Deux officiers devoues au roi devaient se rendre, I'un en Scanie, I'autre en Finlande, y profiler du m6contentement de Tarmee, qu*irritait la parcimonie de la Diete, et du m^contenteraent des campagnes, qui attribuaient au gouvernement la chert6 des subsistances. Les troupes soulevees devaient marcher sur Stockholm, ou le roi 6tait sur de la garnison. Gependant de sourdes rumeurs se r^pandaient. Des pamphlets violents attaquaient la constitution. Les Etats commencaient \ se douter de quelque chose et surveillaient le roi; ils donnerent meme Tordre de changer la garnison du chateau. Gustave, de son c6te, redoublait de soins pour d^router les conjectures. II semblait ne rever que f^tes et plaisirs. L'ambassadeur russe 6tant venu le saluer, il Tentretint avec bonhomie d'un projet de voyage, lui dit qu'il allait demander au s^nat I'autorisation de s*absenter quelques semaines. Enfin la mine eclate, la garnison de Christianstadt se declare, I'officier qui la commando public un manifeste; le baron de Rudbeck, envoy6 par les Etats, se voit refuser Tentr^e de la place, et il accourt annoncer ce qui se passe. Grand 6moi k Stockholm, on peut le penser ; mais Gustave ne se dement pas :

« Le baron de Rudbeck alia d^s le 17 au matin lui

GlISTAVE 111.. 137

apprendre lui-m^me ce qui lui etait arriv6. Le roi temoigna dune telle indignation, Tembrassa et lui serra les mains avec tant d'effusion, et le reraercia si bien d'avoir sauv6 le pays en apportant le premier une telle nouvelle, que le vieux general se retira tres convaincu de la parfaite innocence de Gustave. Le soir meme, au souper de la cour, le due d'Hessenstein et le senaleur conite Ribbing firent tomber la conversation sur la r^volte de Christianstadt. Gorame le roi r6p6tait ces seuls mots : « Cela est etrange, celaest singulier », le comte Ribbing, lixant sur lui des yeux bardis, osa dire k haute voix que le plus singulier et le plus Strange 6tait le recit de Tofficier de garde k la porte de la forteresse, lequel avait affirm^ que rien ne s'6tait fait que par Tordrc du roi lui-merae. « Vous vous trompez, r^pondit Gustave « sans se troubler un instant; j'^tais present quand Rud- « beck fit son rapport au s^nat : c'est la sentinelle qui « a dit cela et non I'officier ; le mieux informe devait etre « certainement I'oflicier. » Le lendemain 18, nouvelle ct longue visite du baron de Riidbeck. Gustave lui parut plug que jamais eloigne des complots que les esprits soup^nneux lui altribuaient : il etait tout occupy d'une piece de broderie dont il avait promis le dessin le soir meme k une dame de la cour. RiJdbeck ne manque pas de rapporter ce detail aux chefs du parti, en leur assurant du fond de son dme que « le personnage ne serait « jamais dangereux ».

G'est a peine s*il est n^cessaire de poursuivre un r^cit

138 LA LlTTfiRATURE AU XVI !!• SIECLE.

qui ne fait que reproduire de point en point le programme consacr6 de ces sortes d*entreprises. Rien n*y manque, ni la soiree a TOp^ra, ni les acclamations de la force arra^e, ni I'arrestation des deputes, ni la constitution toute faite, ni les actions de grelces rendues a la Providence, La seule variante qui distingue ce coup d'Etat de quelques autres, de celui, du moins, qui venait de s'accomplir a Gopenhague, c*est qu'il n'y eut pas de sang vers6. Mais empruntons encore quelques traits a M. Geffrey.

Gustave parut plus maitre de lui que jamais pendant les heures qui precederent le moment supreme, celui oii il allait jouer sa couronne et peul-Stre sa vie, Le soir du 18, il 6tait au th^dtre, ou Ton donnait Th6tis el P4lee, en su^dois. « Un brillant souper r^unit ensuite toute la cour ; Gustave teraoigna une insouciante gaiety, joua gros jeu pendant le reste de la soiree, et gagna une forte somrae a la baronne Pechlin, femme du plus redoutable d'entre ses adversaires. » Les invites partis, il rentra chez lui, et passa le reste de la nuit a 6crire des lettres, une entre autres a I'ambassadeur fran^ais, pour le pr6venir que le coup 6tait fixd au lendemain. Le lendemain matin, en eifet, a dix heures, il monte a cheval, s'entoure de quelques officiersd^voues, harangue le poste du chateau, fait prater ^ces troupes un nouveau serment defid61it6. Les acclamations attirent le peuple, et le peuple m^le ses cris a ceux de la garde. Suivi des officiers et d*une foule qui augmentait a chaque pas, Gustave, un mouchoir blanc au bras en signe de ralliement, visite les

difterents postes, harangue les groupes^ declare qu'il ne veut que meltrefin kTanarchie, et rencontre partoul des adhesions. Les s^nateurs, qui 6taient r^unis dans la salle du conseil, veulent accourir ; ils trouvent aux portes une trentaine de grenadiers, qui croisent la baionnette et leur apprennenl qu'ils sont prisonniers. On arrete 6galement les principaux chefs des Etats et leurs partisans. Le baron de Rudbeck seul essaya de faire une resistance arra^e. Le lenderaain, 20 aoiit, fut employ^ k faire pr6ter serment au roi tous ces gens qui venaient de \ioler leur serment it la constitution. Le 21 ^ parut la constitution nouvelle. « Gustave en avait trois dans sa poche quand il parut en costume royal devant les membres de la Di^te^ convoqu^s pour le 21, dans la grande salle du chateau. Le choix de Texemplaire, c'est-i-dire probablementd'une constitution plus oumoinslib^rale, devaitd^pendre des dispositions qu*il rencontrerait. Leprojet dont il donna lecture avait 6t6 pr^par^ par lui-merae. A la maniere dont il fut accueilli, on eut dit que cette assembl^e n'avait jamais compt6 que des partisans devours a la cause royaliste. » Puis vint la com6die religieuse ; la constitution k peine acclam^e, Gustave se leva et proposa de rendre, stance tenante, des actions de grilces a la divine Providence ; il est certain qu'elle m^ritait bien quelques remerctments pour avoir ferm6 les yeux sur ces seines d'hypocrisie et del&chet^. « Otant alors de sa t£te la couronne, Gustave tira son livre de priJres, et ordonna il r^v^que plac4 & ses c6tes d*entonner le Te Deum, que toute Tassembl^ continua avec lui ; la stance se termina

par un baise-raain royal. » Le meme soir Gustave 6crivait k Louis XV pour lui annoncer le succ^s du coraplot.

Get empressemenl k raettre le cabinet de Versailles de moiti6 dans la joie de la victoire, n'^tait que trop juste, puisque I'entreprise avait ^te conque k T instigation de la France, et n'avait 6te men^e k bonne fin que grace a ses subsides. Gustave, d'ailleurs, etait fort inquiet de la roani^re dont la Prusse et.la Russie allaient prendre les choses, et il n'avait d'autre espoir que les secours dont Louis XV pourrait disposer en sa faveur. II faut voir avec quelle conviction Gustave repousse la pretention des puissances 6trangeres d'inlervenir a Toccasion de son coup d'Elat. I^a Suede n'6tait-elle pas libre de changer son gouverneraent? N'6tait-ce pas la une affaire tout interieure? M. Geffroy n'h^site pas ajoindre ses protestations k celles de Gustave : ils oublient Tun et I'autre que la revolution qui venait de s'accomplir en Suede etait une intrigue francaise, et que Frederic et Catherine savaient tres bien a quoi s'en tenir a cet egard.

J en suis fdche pour M. Geffroy, qui incline a excuser le heros de son livre, mais c*est I'imperatrice de Russie qui a dit tout de suite le mot le plus juste sur le coup d'Etat de Gustave : « A propos, ecrit-elle k Voltaire, peu de jours apres Tevenement, que dites-vous de la revolution de Suede? Voila une nation qui perd en inoins d un quart d'heure sa constitution et sa liberte. Les liltats, entoures de troupes et de canons, onl deiibere vingt minutes sur cinquante-sept points, qu'ils ont signes, comme de raison. Je ne sais pas si cela pent

8*appeler une douce violence, mais je vous garantis la Su^de sans liberty et son roi aussi despotique que celui de France, et cela aprfes deux mois que le souverain et la nation s*6taient jur6 r^ciproqueraent la stride conservation de leurs droits. »

Fr^d^ric, lui, avec sa vieille experience politique, signala k Gustave les dangers futurs que dissimulent, en pareille circonstance, les succes du premier moment. On croit avoir tout gagn6 parce qu'on a mis la main sur la couronne, et Ton vient de signer avec la Fortune un pacte par lequel on lui livre Tavenir. Mais il faut lire toute cette lettre proph6tique du grand homme :

« Je ne doute pas, 6crit-il, que Votre Majesty n'ait de bons allies, mais je les trouve tr6s 61oign6s de la Suede, et par consequent peu en etat de Tassister. Elle me dit qu'elle est satisfaite des t^moignages d'amitie que lui ont donnas ses voisins;je me garderai bien de la troubler dans I'heureuse s^curite dont elle jouit, et, bien loin de meplaire a prophetiser des infortunes, j'aimerais mieux annoncer desprosp^rites. Gependant, je declare a Votre Majeste, comme k tout son royaume, que je ne me suis jamais cru propb^te, ni voyant, ni inspire ; je ne sais que calculer Tavenir surde certainesdonneesquipeuvent quelquefois tromper par la vicissitude des ev^nements, et qui souvent r^pondent au pronostic qu'on en a porte. Je pourrais me servir de la r^ponse de ce devin qui avait pronostique des malheurs qui mena<^aient G^sar, ce grand homme, aui ides de Mars. Cesar lui dit en le

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rencontrant : — • Eh bien I ces ides de Mars sont venues. Le devin lui r^pondit : — Elles ne sont pas encore pass^es. Yotre Majesty salt le reste; mais le cas n'est pas exactement pareil. La catastrophe de C^sar n*est point k craindre pour Voire Majesty, et si les presages de Tavenir lui font de la peine, je puis, commeun autre, couvrir de fleurs les precipices pour les cacher k ses yeux. »

Ne sembiert-il pas que Fr^d^ric eut pr^vu I'assassinat qui, k vingtans de Ik, allait punir un crime par un autre crime? Mais non, son coup d'ceil voyait plus juste encore, et allail mieux au fond des choses. L'attentat du bal masqu6 n'^tait qu'un accident, la vengeance personnelle d'un parti. Lk ne devait pas ^tre le veritable ch&tiraent de Gustave. La punition d'un m^fait politique ne doit etre cherchee que dans ses propres consequences naturelles. Elle fut, pour le roi de Sufede, dans ces dix derni^res ann^es de son regne qui succ^d^rent, d^courag^es et impuissantes, aux succ^s et aux illusions des dix premieres ; elle fut dans ces difficult^s de gouvernement interieur et de relations etrang^res, que le coup d'Etat n'avait pas seulement laiss^ subsister, comme le pense M. GeiTroy, mais qu'il avait accrues et mullipliees.

Je ne puis partager I'indulgence avec laquelle M. Geffroy consid^re Tentreprise de Gustave. II la suit avec int^r^t et il en raconte le succ^s avec satisfaction. II ne s'indigne de rien, ni du r61e donn6 k la force arm^e dans un pr^tendu appel au peuple, ni de Tarrestation des principaux personnages politiques, ni de cette

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conetitution en ciaquante-sept articles, soumise a une assemblee qui n'est plus libre. II ne s'occupe m^me pas de justifier ces proced^s, corame si un prince ne faisait que reprendre ce qui lui appartient, lorsqu'il s'empare du pouYoir, ou coinme si le succes justifiait tout. Mais le succ^s ne justifie rien, non seulement parce qu'il ne repr^sente que la force, luais aussi parce qu*il n'est jamais qu'apparent. On allegue Tanarchic k laquelle les partis ayaient livre la Suede (F anarchic, c'est le grand mot), et il est bien clair, en elTet, que la dictature a pour elTet de inettre fin k la lutte des partis. Reste a savoir lequel \aut le luieux, des luttes inseparables de la liberty, ou d'un pouvoirquisupprime la liberty sous pr^texte d'en empecher les inconvenients. Gustaye arait gu^ri la Suede d'une maladie, inais qui devait la gu^rir du remede ? Qui devait la rend re au libre d^veloppemen de ses destinies? Quelle preuve avait-elle que le coup d'Ktat, enlrepris au nom des interets publics, n'eut pas ete tout simplement I'effetde Tambition, oud'un ^goisme plus vulgaire encore? Comment le pays pouvait-il, a Tavenir, respecter un pouvoir qu*il avait vu s'6tablir par de pareils moyens, estimer un prince dont on connaissait inaintenant toute Tbabilet^, mais aussi toute la ruse, se fier k un souverain qui s'^tait fait enfermer dans la maison pour la d^valiser plus k son aise? M. GefTroy n'avait, pour appr^cier I'acte de Gustave, qu*Ji se reporter, comme je Vai dit, aux dernieres ann^es de son regne, aux folles entreprises qui les marqu^rent, k Tembarras de ses finances, k la n^cessit^ de Tiolences nouyelles, k

la conjuration qui mit fin a sa vie, k celle qui renversa son fils du troae. Si M. GefTroy avail consid6r6 tout cela, il auraitcompris qu'un coup d'Etat n'est jamais qu'une impasse. Arriv6 au bout, on voudrait revenir sur ses pas, on fait des actes additionnels, mais la place manque pour retourner le char politique, et Ton verse. Le plus heureux coup d'Etat, le plus sp^cieux, le plus applaudi a I'origine, qu'il porte le nom de G^sar ou la date du 18 brumaire, ce coup d'Etat ne fonde rien, il ne finit rien. G'est un expedient temporaire qui ne fait qu'aggraver la difficulte, en en renvoyant la solution. Il s'annonce corarae venu pour mettre fm aux revolutions, et au lieu de les terminer, il les perpetue, parce qu'il les d6tourne de leurs voies naturelles.

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