LES CORRESPONDANTES DE GUSTAVE
Le Gustave III de M. Geffroy est si riche, il touche a tant de sujets, et renferme tant de documents in^dits, que je ne puis m'empecher d'y revenir. Le c6te par lequel je voudrais I'aborder maintenant est d'ailleurs piquant. Gustave, qui avait tant gout^ les salons de Paris, qui s'etait plonge avec tant de d61ice dans ce monde frivole et passionn^, dans ce tourbillon d'intrigue, d'esprit et de galanterie, Gustave y avait form6 quelques
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relations solides, et qu*il conserva. Plusieurs femmes, en particulier, s*6taient int^ress^es k un prince qui promettaity comme on disait alors, de faire monter la philosophie sur le trdne, et elles ^taient rest^es en correspondance avec lui. La \anit6 trouvait doublement son compte k ces relations : c*est quelque chose que d'^crire famili^rement k un roi ; mais, quand a cet honneur on joint le privilege de lui donner des conseils sur la maniere de gouverner ses l^tats, le moyen de ne pas se sentir un personnage !
Parmi ces correspondantes, 11 en est une qui ne tient aucune place dans les M^moiies du temps : c'est la comtesse de La Marck, n^e de Noailles. Elle ^tait dame d'honneur de la jeune dauphine Marie-Antoinette, et elle avait plus de cinquante ans quand elle fit la connaissance de Gustave. Touchant presque par son &ge au r^gne de Louis XIY, elle etait naturellement oppos^e aux id^es du jour, et plus encore au ton de la cour. Gustave lui ^crit a bord du \aisseau qui le reconduit en Su6de, et nous la d^peint telle qu*il croit la voir encore, entour^e d'une societi gaie et chm^mante : « Vous ^tes dans ce moment-ci, lui dit-il^ assise dans votre jardin avec le marquis de Castries, votre aimable chevalier ; quelques saints ^v^ques pestent peut-^tre un peucontre la cour, beaucoup contre le chancelier, et peut-dtre contre madame Du Barry ; mais, au milieu de cette mauvaise humeur, votre gaiet6 vous fait rire : un ciel pur, les arts et la nature unis ensemble, ne pr^sentent k V08 regards que les objets les plus agr^ables et les plus
varies. » Le roi continue, se defendant d'aimer le despotisme, ainsi que Ten avait accuse madame de Beauvau, rappelant qu'il \a jurer de maintenir la constitution de la SuMe, et declarant qu'il tiendra scrupuleusement son serment. En v6rit6, c'^tait pousser Fhypocrisie au del^ 'du n^cessaire ; madame de La Marck ne lui a^ait pas demand^ de profession de foi, et, quant a ce serment qu*il allait prater, Gustavo, nous Tavons vu, avait deja pris a Paris Tengagement de le violer, et il avait deja regu I'argent n^cessaire pour accoraplir ce coup d'Etat. Les r^ponses de madame de La Marck au roi ne m6nagcnt, ni la cour k laquelle elle appartenait elle-meme par son office, ni cette soci6t6 brillante et corrompue dont le souvenir charmait Gustave. La politique du reste a tout envahi; c*est la marque du temps, le signe de la r6volution qui approche. « Nos jeunes femmes crevent d'esprit et ne connaissent que lui ; pour la raison, on n'en parle gu^re. EUes sont toutes initi6es dans les secrets de FEtat; elles se melent de tout, font I'amour par passe-teraps, et donnent tout leur temps a la politique ou a I'intrigue de la cour. » Ailleurs delate le contraste si souvent trace de la miserc gen^rale avec les folies de la cour. Le peuple meurt de faim, tandis que le roi est a Marly, jouant au lansquenet ; on gagne douze cents louis sur une carte. « Get esprit de vertigo, dit madame de La Marck, me rendit triste et r^veuse pour la soiree. » Suit un tableau complet et assez piquant de cette famille royale, ou I'esp^rance cherchait en vain a qui s'attacher.
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« Le roi ne peut se sufTire a lui-m^me, et ses enfants ne lui sont d'aucune ressource. Ses fiUes ont de petites t^tes... Impossible dy rien raeltre de raisonnable. M. le dauphin montre quelques \ertus sauvages, mais sans esprit; sans connaissances, sans lecture, n'en ayant pas m^me le gout, et dur dans ses principes comrae brut dans ses actions. M. le cointe de Provence est doux, ade Tesprit, assez d'acquis, mais il est glorieux, et... je ne dirai pas le reste, de peur de d^plaire k Votre Majest6*. Sa ferome est laide et maussade; on dit qu'ils ne s'aiment pas. M. le comte d'Artois a de I'esprit, le d^sir de plaire et derendre heureux ceux qui Tenvironnent. Tous ceux qui le voient Taiment ; il grandit et est moins 4pais ; celui-la fait toute notre esp^rance, car M. le dauphin et M. le comte de Provence, vraisemblablement, n'auront point dVnfants. . . EUe est jolie, cette dauphine, elle a de Tesprit, et une grdce et un agr^ment dans toute sa personne, qui n'appartiennent qn'k elle ; mais sa grande jeunesse et un peu de frivolity, apanage de son ^ge, la rendent inutile au roi. D'ailleurs, il en a M m^content au sujet de madame Du Barry. »
Cinq ans se passent, le dauphin est devenu roi et Turgot rainistre; on ne parle qu'ordonnances et r6formes; il y a eu un moment d'enthousiasme public, mais le voilk qui se refroidit d^jk. Madame de La Marck d'ailleurs est du vieux regime, et sans gout pour les innovations.
1. Gustave s'^tait li^ avec ie comte de ProveDce, et ^tait en correspondaDce avec loi. M. GefTroy a donD^ des extraits des lettres da prinet fran^is.
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Aussi n'est-elle indulgente pour personne, pas meme pour cette jolie dauphine dont elle parlait tout a I'heure avec uue certaine tendresse. Le roi veut le bien, mais il n'a ni force ni lumiere pour y parvenir. Monsieur est devenu gros comme un tonneau. Pour le comte d'Artois, il y met bon ordre par la vie qu'il ra^ne. Quant a la reine, elle va sans cesse a Paris, a I'Opera, a la cora^die, fait des dettes, soUicite des proces, s'affuble de plumes et de pompons, et se moque de tout I
Vers ce m^me temps (en 1777), mourut madame Geoffrin, chez qui Gustavo avait probablement soup6 jadis, et dont j'ai bien envie de detacher Toraison funibre prononc^e par madame de La Marck . G'est une page qui revienl de droit a I'histoire litt6raire :
« La celebre madame Geofl'rin se meurt d'une attaque d'apoplexie ; c'est une perte pour les arts et une bonne femme de moins. Sans avoir plus d'esprit qu^une autre et fort peu de connaissances, une habitude de voir des gens de lettres et des artistes en tous genres avait suppl^6 au defaut d'instruction, et Tavait mise en 6tat de juger tr^s sainement toutes choses. Elle etait riche et employait ses revenus a faire du bien. Elle s'est conduite si sagement, qu'elle s'est fait un nom sans qu*on sache pourquoi : car, lorsqu'on la voyait, on ne pouvait comprendre d'ou lui venait cette reputation. »
Madame Geoffrin va nous servir de transition pour passer aux autres correspondantes du roi de Suede. G'est la,
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en effet, que nous les Irouverons; non pas aux grands diners des gens de lettres, aucune femme n'y ^tait admise sauf mademoiselle Lespinasse; mais les petits soupers etaient k la fois plus tol^rants et plus choisis. La maitresse de la maison n'y reunissait que cinq ou six personnes; la ch6re n'en 6tait pas recherch^e : « c*6lait commun^ment un poulet, des 6pinards, une omelette. » Marmontel, qui 6tait souvent de ces repas, met toute la mythologie a contribution pour d^crire Tune des soci^t^s qu*il y rencontrait : « Le groupe en 6lait compost de trois femmes et d'un seul homme. Les trois femmes, assez semblables aux trois dresses du mont Ida, Etaient la belle comtesse de Brionne, la belle marquise de Duras, et la jolie comtesse d'Egmont. Leur Paris ^tait le prince Louis de Rohan. Mais je soupconne que, dans ce tempr-ld, il donnait la pomme k Minerve; car, a mon gre, la Y^nus du souper etait la sMuisante et piquante d*Egmont. Fille du marc^chal de Richelieu, elle avait la vivacity, Tesprit, les graces de son pere; elle en avait aussi, disait-un, Thumeur volage et libertine; mais c*^tait la ce que ni madarae Geoffrin ni moi ne faisions semblant de savoir... Pour la comtesse de Brionne, si elle n'6tait pas Y^nus m^me, ce n*6tait pas que dans la r6gularit^ parfaite de sa taille et de tous ses traits, elle ne r^unit tout ce qu*on pent imaginer pour d^finir et en peindre la beauts id^ale. »
Tous les conteroporains sont d'accord sur la comtesse d'Egmont. Horace Walpole la trouvait delightfully pretty f et vantait le charroe de ses mani^res et de sa
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conversation. Madame du DelTand nous la raontre a vingt-sept ans, a un grand bal de raadarae de Mirepoix, conduisant avec le due de Charlres une danse de caract^re. Le prix de la beauts, dans cetle occasion, avail 6t6 accord^ a inadamede Saint-Maigrin. Teletait,du moins, le premier bruit. Mais le lendemain madarae du Deffand rouvre sa lettre et se hkie de corriger I'erreur. « Le prix . de la beaute n'a point 6te accorde a madame de Saint- Maigrin ; c'^tait une opinion tres particuliere, et qui s'est trouv^e unique; madame d'Egmont Ta remporte unanimement. » Madame de Genlis, tout en se plaignant d'une certaine singularity, — d*un semblant d'affectation, ne tui est pas moins favorable; elle en parle en meme temps, on le remarquera, sur un tout autre (on que Marmontel. « On pouvait lui reprocher un sentiment romanesque, et elle a fait, a ce qu'il parait, de grandes passions ; mais ses moeurs ont toujours ^te pures. Les femmes ne Taimaient pas; elles enviaient sa seduction et ne rendaient nullement justice a sa bont<^, k sa douceur. »
II est dommage qu'on n*en sache pas plus long sur la comtesse d'Egmont. On aimerait connattre Thistoire de cette beaute Strange et romanesque ^ Elle ^tait n^e en 1740, du second mariage de son pere, et elle s'etait marine a seize ans. Son marl, le comte d'Egmont, 6tait
1. Rulhi^re lui a dedi^ ses Anecdotes sur la Revolution de Russie en Vannee 1762. II parle, dans I'^pitre d6dicatoire, de « cette gaiet^ si naturelle et si heiireuse qui ne Tabandonne presque jamais ».
Tun des plus grands noms des Pays-Bas. Rousseau les a Dorom^s Tun el Tautre dans les Confessions; c'est k la fin, dans le r6cit de la lecture qu*il fait de son livre en presence de quelques personnes. « J'achevai ainsi ma lecture, dit-il, et tout le monde se tut. Madame d'Egmont fut la seule qui me parut emue : elle tressaillit visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence^ ainsi que toute la compagnie. »
La comlesse 6tait d'une sanl^ delicate et mourut en 1773, k r^ge de trente-trois ans. Une maladie de langueur ne I'avait pas emplch^e de soutenir une correspondance assez suivie ayec Gustave. £lle lui envoyait des vers; il lui r6pondait qu'entre les regrets sans nombre qu'il avail d'etre roi, Tun des plus grands ^tail celui de ne pas esp6rer la revoir. Mais on ne s'en tenait pas a ces douceurs ; la politique tenait la place principale dans cet ^change de lettres, el quand madame d'Egmont ne pouTait tenir la plume, elle la passait k son amie, madame de Mesmes, qui est nomm6e, elle aussi, parroi les personnes devant qui Rousseau fit la lecture des Confessions. Les deux amies envoient au roi de SuMe tout un m^raoire sur les Parlements, que le chancelier Maupeou venait de supprimer, et k la chute desquels Gustavo avail applaudi. li est curieux de voir ces femmes compulser I'hisloire, et y chercher le souvenir des limiles qu'avait rencontrees jadis Tarbitraire des souverains. a M. le chancelier, depuis six ann^es, a fait apprendre Thistoire do France a des gens qui seraient peut-^tre roorts sans Tavoir sue. » Madame d'Egmont
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ne peut cacher le degout que lui inspire Louis XV; elle supplie le roi de Sufede de n*en plus faire T^loge, de n'en plus parler; et comme Gustave Favait pri6e de lui envoyer son portrait : « Je ne le puis, 6critelle, sans la parole positive que vous n'avez, ni n*aurez celui de madame Du Barry. » Et une autre fois : « Je demande encore la r(!^ponse sur le portrait de raadame Du Barry. Daignez done me donner votre parole d'honneur que vous ne Tavez ni ne Taurez jamais, car je suis bien press6e de vous offrir le mien. » Gustave ne devait rien comprendre k ces scrupules, lui qui avait offert un collier au chien de la favorite; il parait pourtant qu*il r^ussit k rassurer son amie, car le portrait fut envoye, et il existe encore aujourd'hui en Suede. Gustave, au surplus, faisait collection ; il avait ^galement demand^ le portrait de madame de La Marck et celui de madame de Luxembourg.
Madame d'Egmont, on le devine, n'applaudit pas sans quelque reserve au coup d'fitat de Gustave. Toutefois, la lettre qu'elle 6crivit a cette occasion respire un enthousiasrae dont on a peine a ne pas sourire, lorsqu'on se rappelle quel pauvre h6ros elle avait choisi aprfes tout, cette gracieuse femme. « Le h^ros de mon coeur, s'^criet-elle, celui qui m'honore du titre de son amie, celui qui m'a permis de Tappeler mon chevalier, enfin le mortel le plus aimable se montre aussi le plus grand, car, je n'en doute point. Sire, vous n'abuserez pas de ce pouvoir qu*un peuple enivr^ vous a confie sans limites. » Madame d'Egmont continua longtemps sur ce ton, pous-
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sant Gustaye aux destinies glorieuses, rexhortant aui reformes 6conomiques comme aux acles h^roiques, lui recommandant un jour de planter la Dal^carlie en pommes de terre, et faisant une autre fois briller a ses yeux Tespoir de venger la Pologne. II paralt qu*elle linit par fatiguer celui qui s'appelait son chevalier, et qui, le lendemain de son couronnement, avail paru en public avec les couleurs de la comtesse. La correspondance languit pendant les derniers mois de la vie de raadarae d'Egmont. On voit cependant, par une lettre de la comtesse de Brionne k Gustave, que celui-ci fut louche de la mort d'une femme qui Tavait sincerement aim6. On y voit aussi la vivacity des sentiments qu'elle inspirait a d^au- Ires. « Tou jours en crainte pour elle depuis des ann^es, je ne m'^lais pas fait cependant I'id^e de la separation alTreuse qui d^chirc mon coeur ; mes inquietudes etaient piutdt Tagitation d^n sentiment extreme. Jamais, non, jamais il ne s'^tail Cixe sur eel horrible tableau; la reality detruit pour loujours mon bonheur. Depuis dix-sept ans, par Taltrail le plus vif, elle avail droit a toutes mes pens^es, elle etait le mobile de presque toutes mes actions. » Nous retrouvons ainsi, au lit de mort de madame d'Egmont, cette belle madame de Brionne, que Marmontel nous a montree k c6t6 d'elle dans les pelits soupers de madame GeolTrin. La comtesse de Brionne etait n^e Rohan. Son mari, de la maison de Lorraine^ etait grand- <'»cuyer de France. Le prince de Lambesc, qui chargea le peuple sur la place Louis XV, h la tSte de royal-allemand, etait son ills. Nous la connaissons dejk, elle et sa
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charmante tille, mademoiselle de Lorraine, par les s^jours qu'elles faisaient k Chanteloup. Madame de Brionne avail su gagner le coeur de la duchesse de Choiseul, malgr6 toutes les raisons qu'avait celle-ci de la redouter. Ce n'etait, en effet, rien de moins qu'une rivale. Madame du Deffand ne se g^nait pas pour dire que la comtesse de Brionne etait des amies du ducde Choiseul, et qu'elle lui coutait beaucoup d'argent, et Toici que Creutz, le rainistre de Suede a Paris, confirme ces m^disances dans une lettre adress^e a son maitre. II s'agit du retour du ministre exile, qui, a Tavenement de Louis XVI, avail reQU la permission de quitter Chanteloup : « Madame de Brionne surtout, ecrit le diplomale suedois^ est le point de reunion de tous ses amis ; 11 en est iQujours tr^s amoureux, et, pendant les deux fois vingt-quatre heures quMl est rest6 a Paris, iln'asoup6 que chez elle.» Malheureusement le r61e politique du due de Choiseul ^tail fmi, et par consequent aussi celui de la femme qui s*6tait mise a la tele de son parti. Aussi n'est-il plus guere question de la comtesse de Brionne. L'affaire du collier el Thumilialion des Rohan durent la f rapper comme un malheur de famille. EUe prit parli pour le cardinal et s'obslina a le defendre. C'est k ce moment que nous trouvons son nom dans le bulletin de nouvelles que madame de Stael r6digeait pour le roi de SuMe. « La belle madame de Brionne^ qui supporte toutes ces infortunes, y dit-elle, devrait int^resser ; mais elle a tellement dans la society des discours et des gestes de Ih^dtre, qu'on prend ses malheurs r^els pour des 6v6nement8 de
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trag^die. » Ainsi done, il y aurait eu chez madame de Brionne un peu d'^talage, comme chez raadarae d'Egmont un peu d'affectation ; de part et d'autre Tabsence de ce parfait naturel, qui est si rarement Tune des graces du grand monde, roais qui distinguait, par exemple, madame de Gboiseul. On remarquera d'ailleurs que madame de Stael parle de la beaut6 de madame de Brionne; or, les lignes que je viens de citer sont de 1786, et la comtesse, a cette ^poque, devait avoir plus de cinquante ans. EUe etait done comme Hortense Man> cini, qui, au m^me ^ge, ^crivait k Tun de ses amis : « Je ne me suis jamais mieux port^e et je n'ai jamais 6t6 plus belle. » Madame de Brionne mourut a Yienne en 1807. La comtesse de Brionne, en sa quality de chef du parti Gboiseul, avait et6 parliculiferement recherch^e pai* Gustave pendant le s6jour qu'il fit a Paris. Gependant leur correspondance parait avoir ^16 moins active que cclle du roi avec mesdames dEgmont et de Boufflers. Ges deux derni^res faisaient de la politique de principe et de sentiment, tandis que madame de Brionne faisail de la politique d'intrigue et d^action; or, une fois le due de Gboiseul ^eart^ des affaires, son amie ne pouvaic plus ^tre utile k Gustave. Elle finit par se retirer du monde. Nous la voyons en plein biver, vivant dans une terre qu'elle avait acquise pris de Paris, toute a ses restaurations et k ses embellissements.
« J*entreprends une maniere de cr(^ation, ^crit-elle k Gustave au mois de Janvier 1777; je r^tablis un vieux
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cMteau bdti par Diane de Poitiers; je veux que toutes ses formes, ses orneinents me reportent a cet ancien temps ; je ne m*61oigne pas d'esp^rer que quelque Ke a choisi sa demeure dans une vieille tour que je conserve avec soin, et M. Taumdnier sera fort bien re^u k me \enir conter quelque histoire de revenants. Tandis que je travaille sur ce plan dans ma maison, j*entreprends de Tenvironner dans le genre de ce que nous appelons jardins anglais. Plus de bosquets, mais des bocages, des prairies, des rivieres; il me faudrait aussi des bergers de Temp6; raon imagination me servira peut-etre jusqu*a un certain degr6 d'illusion. Telssont actuellement, Sire, raes int6r^ts, mes gouts... Je me crois quelquefois dans mon vieux chateau une maniere de sage : je me donne des avis de philosophes sur les choses, sur les hommes, , sur tant de divers ev^nements qui se sont passes sous mes yeux. »
La comtesse de Brionne devenait toujours plus sauvage, plus confinee dans sa solitude. EUe en sortit cependant un moment pour voir Gustave, lorsque celuici revint a Paris en 1784, et dans I'occasion, elle se permettait de le solliciter, pour un ami. Nous avons une lettre d'elle oh elle prie le roi de Suede d'intervenir pres du pape pour faire donner le chapeau a I'abb^ de P^rigord. Le futur diplomate n'avait que vingt-six ans : c'etait un peu jeune. La comtesse vante la naissance de son prot6g6, ses qualit^s personnelles et les talents qui lui avaient m^rit^ Testime du clerg^. J'ignore si le roi
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intervint, mais M. de Talleyrand avec le chapeau, cela fait penser.
Le livre de M. Geffroy ajoute quelques traits a rimage d'une femme beaucoup plus connue que celles dont nous venons de parler, la comtesse de Boufflers. Son nom est familier aux lecteurs de la Correspondance de madame du DelTand. Maitresse du prince de Gonti, qui demeurait au Temple, et assez pleine, k ce qu*il paratt, de son propre ro^rite, assez avide d'hommages, on Fappelait, par une esp^ce de jeu de mots, VIdole ou la Diviniti, Rousseau avait fait sa connaissance k Montmorency, et, dans sa fatuity, il avail cm lui inspirer de la curiosity, ou m^me quelque chose de plus. « EUe 6tait belle, dit-il, et jeune encore (elle avait trente-cinq ans). EUe affectait Tesprit romain, et moi je Teus toujours romanesque : cela se tenait d*assez pr^s. Je faillis me perdre. » Et il continue, assurant que, n'eussent ^t^ ses cinquante ans, il aurait pu aspirer & tout. Horace Walpoletraite assez durement madame deBoufilers. Selon lui, c'etait uu compost de deux femmes, I'une galante et Tautre savante. Elle avait de T^loquence, de la justesse, mais tout ^tait g4t6 par le besoin d'obtenirdeslouanges. « On dirait qu'elle est toujours pos^e pour faire tirer son portrait par son biographe. » Madame du Deffand ne lui est pas plus favorable, et les reproches qu'elle lui fait sont les m^mes. L'Idole s'admire, elle est en contemplation devant elle-m§me et ne sent rien que ce qui pent augmenter sa gloire. Ge n*est pas tout, elle a des pretentions d'esprit et delangage; elle se sert de grands
terraes politiques et philosophiques : societe^ gouvernement^ moeurs, lois, ordre public, Madame duDeffand, dont ce n'etait point \k le travers, detestait ce genre, et comroe la duchesse de Graroont vantait un jour devant elle Tesprit de madame de Boufflers, et le louait surtout de ce qull 6tait naturel : « Je ne dis mot, toit madame du Deffand, mais quand je fus en particulier, je lui dis qu'elle s'^tait ra^prise, et que surement elie avait voulu dire surnaturel, » II faut ajouter a ces traits le gout des opinions extraordinaires. Sur ce point, amis ou ennemis, tons sont d'accord. Mademoiselle de Lespinasse 6crit : « J*ai din6 mercredi chez madame Geoffrin avec madame de Boufflers ; elle fut charmante ; elle ne dit pas un mot qui ne fut un paradoxe. Elle fut attaquee et se d6fendit avec tanl d'esprit, que ses erreurs valaient presque autant que la verity. » Le prince de Ligne s'exprime k peu pr^s de m^me, lui attribuant des « mots d'une grande beau 16 », mais lui reprochant de se piquer de paradoxe. Elle 6tait, selon madame de Genlis, trop ennemie des lieux communs.
La correspondance de madame de Boufflers avec Gustavo III, je I'ai d^ja dit, fournit quelques touches de plus k ce portrait. La comtesse n'etait pas seulement bel-esprit, brillante, paradoxale, parfois d6clamatoire, mais, ce qui est bien pis, elle r^gentait les gens et volontiers professait. Rousseau, a Tepoque ou il se fit recevoir k la communion dans T^glise de Genfeve, se plaint d^ja d une lettre dans laquelle la comtesse le « tan^ait vivement » de cette infid61it6 a la philosophic.
II lui parut plaisant, dit-il, que madame de Boufflers se m^lAt de dinger sa conscience. On peut penser si, avec Gustave, elle se fit faute de legons et de redactions. Voici d*abord un Songe adress^ au roi de SuMe Vann^e meme de son depart de France, Vient cnsuite un trait6 sur les Effets du despotisme s'il s'^tahlit en Suede, La comtesse a entrepris de faire T^ducation de Gustave. Elle lui dit quels livres il doit lire : « Parvenu, Sire, au point de gloire ou vous ^tes, j'ose vous avertir que toutes lectures ne sont pas bonnes pour vous maintenant. » Une autre fois, Gustave a la colique, et voilk les recettes m6dicales qui prennent la place des recettes de gouvernement : « Votre Majesty peut ^tre certaine que les coliques et les maux d'estomac ne se gu^rissent point avec des remedes chauds ni avec des eaux min^rales, et que Ton court un trfes grand danger k s*en servir : un de mes intimes amis, David Hume, en a M la victime. J'aurai I'honneur de vous envoyer un livre de m^decine fort curieux qui traite des maladies chroniques. »
Ge qui ne signilie pas, cela va sans dire, que les lettres de la comtesse ne renferment aussi de beaux passages, d'excellents avis, par exerople, sur le pouvoir absolu, auquel elle voit bien que Gustave est arrive tout en se posant en lib^rateur du peuple. Mais il est une de COS lettres qu'on remarquera surtout ; c^est celle ou la comtesse raconte les derniers moments et Tenterrement de Louis XV ; je ne crois pas que ces seines aient jamais it6 dicrites avec plus d*61oquence ; il est vrai que c'est T^loquence des faits plus que celle du langage.
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(t Le feu roi, dans la maladie et dans la mort, a re^u d*une maniere effrayante la punition de n'avoir rien aime : il a ^t6 entoure de cabales, d'intrigues, et n'a pas inspire le simple mouvement de compassion qu^on accorde au plus inconnu et au dernier des homroes. Des gens plus qu*indiff^rents sur la religion s'eraployaient avec un zele furieux a lui faire recevoir les sacremenls, sans le souci du danger qu'une revolution pouvait avoir pour le pauvre prince. D'autres, qui, par leur ^tat, auraient du s occuper du salut de son Ame, trahissaient leur devoir et leur profession, et Texposaient k donner le plus grand scandale a son peuple, pour lui ^viter le sacrifice de madame Du Barry. Tons ceux quipouvaient entrer dans sa chambre y ^talent corame k un spectacle curieux et quelquefois ridicule. On observait tout ce qui se passait pour lYcrlre ou le redire; on en faisait des plaisanteries. Une fois entre autres, il arriva que madame Du Barry 6tait pench^e sur son lit pour lui parler, lorsqu'on vint averlir que Tarcheveque de Paris allait entrer. Le gentilhomrae de la chambre, 6pouvant6 du contraste qu'offrirait une telle rencontre, vint en diligence pour la faire sortir. Un de ceux qui 6taient \k lui faisait signe de ne rien temoigner, pour donner et pour avoir lui-mSme le divertissement que pr6senterait cette scene. Tons souhaitaient la mort, excepts quelques amis mercenaires, qui n'avaicnt rien k attendre du nouveau r^gne... Apres sa mort, il fut abandonn^, comme c'est I'ordinaire, et d*une manifere plus terrible encore, {i cause du genre de la inaladie. On Tenterra prompte-
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ment et sans la moindre escorte; son corps passa vers niinuit par le bois de Boulogne pour aller a Saint-Denis. A son passage, des cris de derision ont ^t^ entendus : on r^p^tait tenant/ taxauti comme lorsqu'on voit un cerf, et sur le ton ridicule dont il avail coutume de le prononcer. Gette circonstance, si elle est vraie^ ce que je ne puis assurer, montre bien de la cruaute ; mais rien n*est plus inhumain que le Francis indign6, et, il faut en convenir, jamais il n'eut plus sujet de Tfitre ; jamais une nation delicate sur Thonneur et une noblesse naturellement fiere, n'avaient re^u d*injure plus insigne et moins excusable que celle que le feu roi nous a faite, lorsqu'on Ta vu, non content du scandale qu'il avait donn^ par ses maitrcsses et par son s^rail, k Tdge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de T^tat le plus infdme, une creature, la pire de son espice, pour r^tablir a la cour, Tadmettre & table avec sa famille, la rendre la maitresse absolue des grftces, des bonneurs, des recompenses, de la politique et des lois, dont elle a op^r^ la destruction, malheurs dont & peine nous esp4rons la reparation. »
L'aversion de la corotesse de Boufflers pour les turpitudes du r^gne de Louis XV ne la rendit pas plus favorable aux innovations des premieres ann^es de Louis XYI. On est surpris de la voir, non seulement representor Turgot comme un honn^te homme incapable de tout si ce n'est de bouleverser un royaume, non seulement expriraer sa defiance pour les principes des ^conomistes,
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mais encore defendre la noblesse et jusqu'aux fermiers g^neraux. La cause m^me des Am^ricains lui parait injuste. En un mot, le lib6ralisme de la comtesse est devenu tout a coup tres d^cid^ment conservateur. « Tons les systemes d'6galil6 et de liberie ind^linie paraissent admirables a premiere vue ; mais, lorsqu'on les examine, on ne pent s'empecherde reconnaitre qu'ils sont contraires au bon ordre et a la constitution monarchique. » G'est ainsi que madame de Boufflers s'exprime en 1777 ; on pent en conclure qu'elle ne fut point de ceux qui appelaient la Revolution et qui la saluerent de leurs esp6rances.
II est curieux de voir avec quels sentiments madame de Boufflers lut les Confessions de ce Rousseau, qui s'etait imagine jadis avoir fait une si grande impression sur son cceur. Encore ne s*agit-il que de la premiere partie du livre^ qui avait seule paru alors, et ou il n'etait pas encore question de la comtesse.
« Je charge, (?crit-elle a Gustave, en 1782, je charge, quoique avec repugnance, le baron de Gederhielm de vous porter un livre qui vient de paraltre : ce sont les infdmes m^moires de Rousseau, intitules Confessions, Il me parait que ce pent etre celles d'un valet de bassecour, au-dessous meme de cet ^tat, maussade, en tout point lunatique et vicieux de la maniere la plus d^goutante. Je ne reviens pas du culte que je lui ai rendu (car c*en 6tait un) ; je ne me consolerai pas qu'il en ait coute la vie a I'illustre David Hume, qui, pour me complaire, se chargea de conduire en Angleterre cet animal immonde. »
II ne me r6stc pas grand'chose a ajouter sur la comtesse de Boufflers. II parait que Gustave ayait assez a faire pour menager les rivalites qui se glissaient enlre ses admiratrices. £n vain il leur envoyait son portrait, des boucles de ses cheveux, il ne par^enait pas a faire taire ces jalousies. II avait a Paris un de ses confidents, le baron de Taube, qui s'empioyait sans succfes a la conciliation. II est assez amusant et spirituel, ce Taube : « Madame de La Marck, ^crit-il au roi, me dit hier qu'elle ne pouvait s'ofTenser qu'on lui pr^ferdt madaroe de Boufflers, plus jeune et plus aimable. Je lui r^pondis qu'elle ne devait pas redouter d'etre vieille, et qu'elle ne connaissait pas combien le roi airoait les vieilles femmes. Elle m*interrompit et me dit froidement : « Vous m'avez it enti^rement rassur^^, monsieur... » Je la pr6ffere d'ailleurs de beaucoup a madame de Boufflers. Gelle-ci veut savoir tout ce qui vous concerne, et connattre les personnes qui tous entourent. A tout cela elle prend un vif int^r^t, mais cet int^ret me parait beaucoup plus voisin de la curiosite que du sentiment. Madame de La Marck, au contraire, ne veut rien savoir que de vous seul, si vous ^tes heureux, si votre sant6 est bonne, si vous la m^nagez, si on vous airoe. Je Tai rassur^e sur tout cela, et alors elle jouit, comme elle le r^p^te, du bonheur de vous ^tre attacheo et de vous aimer. »
Tout ceci serait un peu romanesque pour une femme de soixante et un ans, si cet agcm^me n'indiquaitle ton qu'il faut mettre a ces tendres sentiments. Madame de Boufflers, du reste, n*avait que six ans de moins. Deux
suilaiies respectables ! commo (lit irr^v^reiicieusement Taube. « Je ne fais que courir entre le Temple et les Tuileries, ecrlt-il encore (c'etaient les demeures des deux comtesses). Ces dames sont charmantes, mais elles me tourmenlent impitoyablement pour savoir laquelle sera la plus aim^e de vous, Sire, la plus distingu6e. Gomme elles ne se voient pas, je reponds a chacune : Ge sera la plus aimable, et c'est vous sans doute, madame. » A quelque temps de Ik, Gustave se rendit a Spa, ou 11 tint une esp^ce de cour. Ses amis de Paris vinrent Ty voir, et les deux rivales n'eurent garde de manquer au rendezvous. Gbacune avait lou6 un hdtel le plus voisin possible de celui qu'habitait Gustavo. « Le roi de Sufede est toujours a Spa avec la society francaise, ^crivait le ministre de Danemark; il y a beaucoup de rivalit^ entre madame de Boufflers et madame de La Marck, parce qu'il montre beaucoup d'assiduit^ pour celle-ci, sans pourtant n^liger Tautre, qui dit qu'elle n'est pas venue pour voir Sa Majesty le roi de Suede, mais son ami particulier. » Ainsi, la balance pencbait du cdte de madame de La Marck ; c'est chez elle que le roi soupait tous les joura k Spa et que sa society se r^unissait. Elle ^tait devote, et le roi usait de ses privileges pour lui faire montrer de precieuses reliques. Madame de Boufflers, qui 4tait philosophe, ne pouvait pr^tendre a pareilles faveurs; en revanche, le roi lui t6moignait parfois une singulifere confiance, et nous le voyons lui demander son avis sur les sujets les plus intimes, tels que ses propres relations avec sa femme et sa m^re.
A la mort du prince de Gonti, la comtesse de Boufflers, riche des g^n^rosit^s de ce grand seigneur, s'6tait retiree k Auteuil avec sa belle-iille, la charmante Amdie, celle que madanie du Deffand appelait le Trognon, G'est la que la comtesse fut surprise et d^pouillee par la Revolution. Elle 6migra, revint en France, fut arrfit^e avec Am^lie et retenue en prison pendant plus de huit mois. Gustave lui avait oiTert un asile en Suede ; elle le refusa, mais elle demanda sans faQon une pension de douze mille francs. On ignore si les ressources de Gustave lui permirent une pareille gen^rosit6. Ge sont Ik, du reste, les derni^res traces de la vie de cette femme, qui avait tenu tant de place^ dans les salons du xvm° sikle. On ne sait ce qu^elle devint a sa sortie de prison, en 1794, et Ton ignore jusqu'& la date de sa mort ^
Je n'ai pas fmi de passer en revue toutes les correspondantes du roi de Suede. J'aurais encore k noramer la plus calibre, roadame de Stael, qui, marine en 1786 k Tambassadeur de Guslave, avait entrepris de tenir le roi au courant des nouvelles de Paris. Elle lui envoya ainsi, pendant cinq ans, des bulletins ou nous rencontrons, k c6t^ de quelques fails curieux et de quelques anecdotes piquantes, bien des traits d*esprit et de vive observation.
1. Foaquier-Tinville, raconte Mallet da Pan, recevait one pension de mille icus par mois de madame de Boufflers, la pension augmentant d*un quart cbaque mois en raison de Tatrocit^ des circonstances. « Cette mithode a saav^ ces dames^ ajoute Mallet, tandis que ceux qui ont donn4 des sonmes en bloc se sont perdos. » (Blallet du Pan, M^moires, t. ii, p. 495.)
166 LA LITTERATURE AU XVIIl* SIECLE.
Je ne r^siste qu'avec peine au d^sir de puiser dans ce journal ; mais il faut se borner. Aussi bien, j ai d^jk ete oblige de laisser de cot^ quelques-unes des parties capitales du livre de M. Geffroy, le second coup d'Etat de Gustave, sa participation k la coalition contre la France revolutionnaire, sa mort tragique. A prendre tout ce que ces volumes ofTrent d^int^ressant et de nouveau, je n'en aurais jamais fmi. G est mon excuse a la fois pour avoir et^ si long, et pour ne pas I'etre davantage.
Novembre 1863.
L'histoire lilteraire ne d^Jaigne rien. Tout ce qui a emu, charme ou seulement amus6, tout ce qui a occup6 le public, tout ce qui a vecu, ne fut-ce qu'un jour, prend do droit une place dans les souvenirs de la posterity. 11 y a des differences de degres, raais les petits sont Ik a c6t6 des plus grands, attendant qu'un hasard ou un caprice rarafene sur eux Tattention. II arrive raeme que les amateurs finissent pas rechercher de preference les auteurs de troisieme ou de quatrierae rang. On a tout dit sur les classiques, et pour trouver du nouveau, il fant descendre plus bas, fouiller les recoins. Heureux quand, en tirant au jour une iigure oubliee, on peut redairer de quelque document in^ditl G*est la bonne fortune qu'a eue M. Honors Bonhomme. Attire vers
1. Correspondance inidite de ColU^ faisant suite a son journal, pnblide par Honors Bonhomme. In-^o.
Journal et Mimoires de Charies ColU, noaveUe Edition, avec une introduction et des notes, par Honors Bonhomme. 3 vol. in-8<>.
168 LA LlTTfiRATURE AU XVIII* SifeCLE.
Goll^, on ne sail trop par quoi, si ce n*est par ce gout des grosses plaisanteries qui Ta fait devenir aussi ^diteur de Piron, M. Bonhomme a fait tout ce qu'il a pu pour Tobjet de sa prMilection. II a public une correspondance in^dite de G0II6 avec-un jeune prot^g^, dans laquelle on trouve des faits nouveaux et curieux. On connatt beaucoup mieux GoU^ apr^s avoir lu ce volume, et Ton ne regrette qu'une chose, c'estqueGoll61ui-m^me ne soit pas plus int^ressant.
Gharles Golle ^tait ne en 1709, et mourut en 1783, embrassant dans sa longue carriere tout ce qu'on appelle proprement le xviii« siecle. Son pere 6tait procureur au Chfttelet: famille de robe et bourgeoise. L'education du jeune homnie parait avoir ^16 soignee; du moins conserva-t-il jusqu'a la fin de sa vie le gout des poetes latins. « Yirgile, Horace, Ovide, dit-il, font tout Tamusement de mes vieux jours, etj'enrage tout vif dene pouvoir lire Homere, les tragiques grecs et D^mosthene que dans des traductions. » Horace surtout, on le devine, plaisait a notre chansonnier. G'^tait a ses yeux « le plus grand des philosophes pour la eonduite de la vie », etil recommandait a son jeune ami d'en faire un vademecum. G0II6 se piquait lui-m^roe de faire des vers latins, ou tout au moins d^adapter et de parodier a son usage des passages de ses auteurs favoris. Toutefois, sa passion pour la po6sie franqaise et le th64tre fit tort de bonne heure aux Etudes classiques de Goll^. II idol4trait Gorneille, 11 adorait Racine^ il admirait encore plus Moli^re ; mais ses auteurs favoris ^taient d'un genre
moins relev6, Marot, Rabelais, La Fontaine. Pour ceuxla, ils ne sortaient plus de ses mains. « Leur natural, dit-il, leur simplicite et leur franche gaiel6 m'enivraient. » Ajoutez k cela un peu de voix, tout juste assez pour chanter des couplets, quelques dispositions pour jouer la com^die, la connaissance du chansonnier Gallet, celle de Panard, qu'il appelait le dieu du vaude\ille : en voilk plus qu'il n'en fallait pour decider de la vocation de Golle. Clerc chez un notaire de Paris, il trouvait le temps de rimer des chansons pour le caveau, et des parodies. On a de lui une trag^die tout entiere en galimatias. G'est ce qu'on appelait un amphigouri: de grands mots, de grands sentiments, et point de sens. Le modt'le du genre est un couplet que Golle chanta luimeme un jour dans le salon de madame de Tencin :
Qu'il est beureux de se defeDdre Quand le coeur ne s'est pas rendu !
Mais qu*il est beureux de se rendre Quand le bonheur est snspendu !
Souvent, par un malentendu, L'amant adroit se fait entendre.
Fontenelle, qui fut present, y fut pris. II crut saisir une pensee delicate la ou il n y avait qu'une mystilication, et il pria Golle de r6p6ter. — « Eh I ma grosse b^te, lui dit madame de Tencin, ne vois-tu pas que ce couplet n'est que du galimatias? » Fontenelle s'en lira avec esprit : « Ma foi, r^pondit-il, cela ressemble si fort k tout ce que j entends ici, qu'il n*est pas etonnant que je ro'y sois tromp^. »
io
170 LA LITT^RATURE AU XVIII' SifeCLE.
C0II6 s'^tait fait une reputation dans ce genre de plaisanterie, lorsque Cr^billon fils lui fit comprendre qu'il etait capable d'ouvrages plus s^rieux. II fit alors sa premiere chanson raisonnable, comme il Tappelle, et 11 coramen^a a travailler pour les th64tres de society. Mais sa defiance de lui-m^rae Tempecha de s'^lever tout d*abord a la comedie. II s'en tenait aux parades^ scenes de grosse gaiete , vrai spectacle de foire, que les societes elegantes du xviii® siecle ne d^daignaient pas. Le titre de quelques-unes de ces pieces suffit pour en faire connattre le ton : Razibus^ Leandre etalon, V Amour poussif, Tragiflasque, etc. G0II6 ne sortit de ce genre grossier qu'en 1747, avec sa cora^die de la Verity dans le vin.
La gaiet6 de C0II6 le faisait rechercher. II dut h ses parades d'etre accueilU dans les plus joyeuses reunions des viveurs du temps, et, pour me servir de sa propre expression, enducaille, Peu s'en fallut qu'il ne lui en coutat cher. II ne faut pas oublier que le chevalier de La Barre fut d^capite et brule en 1766, pour avoir mutile un crucifix. Le due de Vaujours et ses amis risquaient done bien quelque chose, lorsque, en 1737, ils firent le complot de jouer la comedie le Vendredi- Saint. Le spectacle se composait de deux farces de CoUe et d'une trag^die-comedie de Duclos, la Mort du Mardi- Gras, On se rendit au chateau de Champs, ou la representation devait avoir lieu. Golie et Duclos, qui etaient de la partie, firent en vain quelque remontrance contre le choix du jour : on les traita d'imb6ciles et de
marguiUiers. Sur ces entrefaites, Tun des acteurs, Ic comte de Saxe, celui qui avail pr^cisement le plus insists pour mettre la representation au Vendredi-Sainl, fit sa cour au cardinal de Fleury, en lui rev61ant le coraplot. Le ministre se contenta d'envoyer I'ordre aux jeunes seigneurs de se rendre sur-le-charap k Paris. II fallut ob^ir. Les debris du repas projet^ (un diner maigre, s'il vous plait, il n y avait que du poisson !) furent transportes dans la petite maison du due d'Aumont, ou Ton soupa d'assez mauvaise humeur. Colie cnrageait ; 11 enragea bien plus encore lorsque, peu de temps apres, il sut que les nobles coro^diens se iDoquaient de lui. « lis avaient traits Duclos de bavard inop^rieux, d'iiomme grossier, d homrae de cafe, de pedant spirituel, etc. Pour moi, qui n'avais pas voulu parler, et qui n'avais pu chanter, parce que j'avais la poitrine ^cliaudee, et qui, a souper, ne me nourrissais que de lait, ils dirent que, quand on faisait Thonneur k des gens de ma sorte de les adraetlre en bonne compagnie, ils etaient fails pour avoir de la complaisance et de la sante. Et Ton observera ici que la mienne n*etait alti?ree que par le travail forc^ auquel je m'etais livr6 pour ces grands messieurs. »
GoUe se le tint pour dit, et, a partir de cette ^poque, il se d^fia des gens de qualite, travaillant pour eux, mais se tenant a distance, se defendant de leurs invitations, risquant au besoin de leur deplaire pour conserver sa liberte. II s'en vante du molns, et il aime k raconter comme quo! il s'est excuse d'aller k Yillers-
172 L\ LITT^RATURE AU XVIII' SlfeCLE.
Cotlerels, chez le due d'0rl6ans, ou de coucher aBerny, chez le comte de Clermont. J'avoue que cette fierle de chansonnier m*inspirerait plus de confiance, s'il en faisait moins d'^talage.
C0II6 avait quitte I'^tude du notaire, mais il avait trouv6 une place lucrative chez M. de Meulan, receveur g^n^ral de la g^n^ralit^ de Paris, son caraarade de college et son ami. Plus tard, en 1746, a la suite d'une longue maladie, les m^decius lui prescrivirent de faire beaucoup d'exercice, et il quitla des fonctions trop s6dentaires. M. de Meulan, toutefois, exigea que GoUe continual de garder son appartement chez lui. Plusieurs des pieces du chansonnier furent representees a Etioles, la maison de campagne de son ami. Les th^dtres de society faisaient alors fureur. II n'etait pas de procureur, dit Bachaumont, qui, dans sa bastide, ne voulut avoir des tr^teaux et une troupe. G'etait justement Taffaire de Golie, trop timide encore pour se presenter devant le grand public. Le due d'Orl^ans avait fait construire une salle de spectacle dans sa petite maison du faubourg Saint-Martin, puis une seconde au faubourg du Roule; il en avait une a Bagnolet, et une autre encore a Villers- Golterets. Le due ne manquait point d'esprit. II jouait lui-meme fort bien, quand il savait son r61e. C0II6 liii altribue un gout sur, et m^me exquis. « Jamais je n'ai rien lu a ce prince, dit-il, qu'il ne mit le doigt d'abord sur les d^fauls et sur le peu de bonnes choses qui se trouvaient dans mes ouvrages ; je ne Tai guere vu s'y troroper. Justesse d'esprit, justesse de cceuretfaiblesse;
LE JOURNAL OK COLLf, t73
voila en trois mots son caractere. » GoUe, depuis 1748, devint le pourvoyeur en chef des th64tres du due d'Orl^ans. G*est pour cette scene qu'il travailla pendant plus de vingt ans, et qu'il ecrivit la plupart de ses pifeces. II est vrai qu'il y trouva son compte. II avail stipule, d6s le coraraencement, que le due lui ferait avoir un int^r^t dans une sous-ferme, et il avoue lui-m^me qu^il tira de 1^ une centaine de mille livres, c'est-ii-dire Taisance, la possibility de se marier, tout son bonheur. Plus tard, Tint^r^t dans la ferme d'Orleans fut supprim6, et G0II6 fut attach^ au prince, en quality de secretaire, avec dix-huit cents livres d^appointements. II se plaint fort aigreraent, dans son Journal, d'une compensation qui lui parut insuffisante : on le meltait de cdt^, disait-il, parce qu'on n'avait plus besoin de sa gaiete. Ges contradictions et ces boutades ne sont pas rares chez GoUe.
Le comte de Glermont avail aussi un th^dtredans sa petite maison, rue de la Roquette, el un autre dans son chateau de Berny. Le comte 6tait jaloux du due d'Or- 16a ns, et voulait que G0II6 travaill^t pour lui. G0II6 s'y preta; il lui donna quelques farces; mais le comle de Glermont avail des pretentions lilteraires. II se piquait de travailler avec les auteurs, apres quoi il disail notre piece, et linissait par dire ma piece, Ses affaires, d*ailleurs, 6taienl en mauvais 6lat, et au bout de quelques ann^es il fut oblige de fermer ses th^dtres et de renvoyer sa musique.
Geux qui voudraient se faire une id^e des divertissements pour lesquels chacun briguait le secours de G0II6,
174 LA. littjSrature au xviii« siecle.
n'ont qu'a lire dans son Journal le r6cit d'une f^te donn^e a madame de Meulan. Champ de foire, boutiques all^goriques, surprises, mascarades, th64tre en plein vent, tout y 6tait r6uni. G0II6 en parle comme de la plus jolie bagatelle qu'il eut faite. Si la gaiete y 6tait franche, elle n'^tait gu^re delicate. II y avait, entre autres scenes comiques, un dialogue amoureux entre une soeur grise fit un bedeau. La religieuse chantait :
II faut qu'aux 6chos je dise L'^tat de mon coear, J'ai pour un homme d'^glise La plus vive ardeur.
G0II6 regrette, d'ailleurs, de n'avoir pas eu les coud6es Tranches; il y avait la des enfants, des personnes ^trangeres a la soci6te de M. de Meulan, de sorte qu'il fut oblig6 de s'abstenir de ses gravelures favorites. Le goiit des obsc^nit^s, il faut bien le dire, 6tait le fonds du talent de G0II6. II ne se sentait tout a fait lui-meme que dans les ordures. II est le premier k I'avouer, et il parle d*une piece oil il en a mis le plus qu'il a pu ; d'unc autre, ouvrage de sa vieillesse, ou il n'y en a pas assez. II avait projet^ un ft poeme 6pique polisson », et 6crit un roman donl I'impression, dit-il, aurait6t6 impossible. Ge n*est pas que C0II6 fut absolument sans principes : 11 moralise au contraire assez volontiers; il donne a son pupille des conseils qui, assez ^tranges, assez gauches, temoignent cependant de certains scrupules; mais il lui manque le sentiment de la d6cence et de la dignite personnelle : il a Timagination vilaine et salie; il aime
la fange. De temps en temps il ^prouve le besoin de s'excuser, et alors il a recours k un paradoxe connu : « Plus les moeurs se corrompent, pretend Golle, plus Ton devient decent, car la d^cence est presque toujours le masque du vice. » Ceux qui s'expriment ainsi confondent la liberie du langage aux ^poques naives avec Tobsc^nite voulue, cherch^e, des races InKrieures et des temps de dissolution.
Madame Guizot, n6e de Meulan, 6tait la (ille du protecteur de G0II6, et avait connu ce dernier dans son enfance. « Je le \ois encore d'ici, 6crit-elle, ce bon C0II6, avec son grand nez et sa petite perruque, sa mine 6lonnee, son air grave et son imperturbable et serieuse gaiety, se divertissant de toutet ne riant de rien. » C*est bien ainsi, en effet, que nous le retrouvons dans le portrait plac6 en t^te de la Correspondance inMite : ToBil a fleur de tete, le grand nez surtout. 11 y avait de I'enfant chez lui; la disposition a ^tre content de lui-m^me, de I'amour-propre, mais naif, des preventions invet^r^es, jointes k la persuasion qu'il ^tait le meilleur homme du monde : de la bonhomie et de Tentregent. Peut-6tre, vers la fin de sa vie, tourna-t-il k Taigre; bien des passages de son Journal pourraient le falre croire. Bachaumont pretend qu'il mourut « abandonn^ presque gen^raleroent, k raison de I'humeur detestable dont il etait tourmente, et qu'il faisait rejaillir sur les autres ». J*ai dit comment Goll^ s'deva peu k peu au-dessus de son premier genre, passant de Tamphigouri a la parade, de la parade k la cora^die. Sa chanson sur la prise de Port-
t76 LA UTTEHATURE AU XVIII* SIECLE.
Mahon^ en 1756^ lui valut une pension de six cents livres. II avail deja gagn6 auparavant de quoi vivre, dans les ferraes du due d'Orl^ans. Arriv6 a I'aisance, 11 se maria. Celle qu'il ^pousa ^tait depuis dix ans « sa maitresse et son amie » ; il Tadorait, et il ne perdait pas une occasion de parler des m^rites de sa femme et de la tendresse de leur union. « G'est mon raMchage, dit-il, et mon radotage de predilection. Jamais, je crois, mariage n*a ete aussi heureux que le n6tre. Elle ne m'a jamais donn6 de chagrin. Je n'ai eu de veritable amour que pour elle, et Tamiti^ la plus embrasee a succ^d^ a cet amour violent. G*est une amitie a part que celle qui vient a la suite d une passion fondee sur la plus grande estime. » Et ailleurs, dans une leltre a son jeune ami : « Mariage divin, s*ecrie-t-il en parlant du sien; mariage qui ne pent etre compart a aucun de ceux que j'ai vus pendant le cours de ma trop longue vie ! mariage qui n*a peut- ^tre exists jamais que pour moi seul! » Sa femme avait, en outre, le gout et Tintelligence du the^lre ; elle lui donna des conseils, Tencouragea, et c'est a elle qu'il dut de quitter la farce pour la com6die. « Je puis dire, avec la derniere verity, que sans elle je n aurais pas connu mes forces, et que, sans ses critiques judicieuses, lines, et son gout ddicat, mes ouvrages auraient 6te pleins de d6fauts, et peut-^tre grossiers et rebutants. Je dois prodigieusement a ses conseils. Je suis peut-etre I'uniqueauteur de com^die qui ait rencontr^ dans sa femme un consell aussi sCir, des lumieres aussi d^licates, et, si je puis le dire, une esp^.ce d*instinct pour la vraie comMie. »
La piece de Dupuis et Desronais avait d'abord ele 6crite en prose, et pour un th^dtre de society; G0II6 la r^crivit plus tard en vers, en corrigea le ton, y mit beaucoup de soin et de peine. EUe fut enfin donn^e aux Franqais, au commencement de 1763. L'auteur nous a lui-m^me racont^ comment elle fut re^ue. « Je me tins chez moi avec ma ferame, et je ne fus point a cette premiere representation. Ma femme mourait de peur, et je n'6tais pas sans inquietude; cependant, pour dire la v^rite, mon esp^rance Temportait de beaucoup sur ma crainte... M. Pelletier, mon beau-frfere, avait fait tenir son carrosse a Tentr^e de la rue Saint-Andr6-des-Art8; il sortit des premiers de la com^die, fut k pied prendre sa \oiture, et arriva le premier chez moi. Mon amiy me dit-il en entrant, plein,.,, plein sue. plein succis! Des larmes de joie et des sanglots lui couperent alors la parole, et il nous embrassa tendrement ma femme et moi. Cinq ou six minutes apres arriva M. de Montigny- Trudaine, qui vint k pied (il gelait ce jour-la k pierre fendrej; et il etait tcllement en sueur, que je fus oblige de lui faire donner un verre de vin. Delaplace, Saurin, Crebillon, Bernard le suivirent de bien pr^s; et apr^s toutes les accolades etles compliments sinc^res qu'ils me firent, et qui me touch^rent sensiblement, lis me dirent que la pi^ce avait et6 entendue avec beaucoup d^attention, que Mole avait joue divinement, mademoiselle Gaussin fort mal, et Brizard detestablement et avec un froid glacial; cet acteur avait elTectivement perdu la tete, corome il Tavoua le soir m^rae. »
t78 LA LITT^RATURE AU XVIII* SlfeCLE.
La partie de chasse d' Henri 1 V eut encore plus de succis. Elle avail 61^ compos^e pour le due d'OrMans, et fut d'abord representee a Bagnolel. Le due d'Orl^ans tenait le r61e de Michaut, le meunier, et s'en acquitta parfaitement. « Je puis dire, cette fois-ci, 6crit C0II6, que la r^ussite a ^te complete. M. le prince de Cond6 a ete, ainsi que tous les autres spectateurs, attend ri jusqu'aux larmes ; ils en ont tous Ters^ a chaque instant ; les acteurs ^talent obliges de s'interrompre k cause des applaudissements redoubles qui se succ^daient continuellement. »
La pi^e fut jou6e sur dWtres theatres de soci^t^ et sur plusieurs scenes de province, avant de T^tre aui Fran^ais, oil elle fut donn6e vingt-six fois de suite, ce qui arrivait rarement alors. Le patriotisme s'en m^la. Les mls^res du regno de Louis XV donnaient comrae un nouveau charme aux souvenirs du roi populaire. On raconte qu'un jour a Verdun, au moment 011 le meunier entonna Vive Henri IV! Tauditoire se leva tout entier et chanta en cha;ur le couplet ^ Le succ^s se soutint a la vente; on n avail rien vu de pareil depuis le Siege de Calais de Du Belloy et les Philosophes de Palissot. GoUe n'en persista pas moins a expliquer la vogue de sa piece par le choix du sujet, et a lui pr6f6rer, parrai ses propres ouvrages, Dupuis et Desronais, mais surtout la Ve7it4 dans le vin et le
1. Voyez sur cette pi^ce la correspondance compUte de Madame du Deffand (Edition Lesueur), I, 420.
LE JOURNAL DE COLLlfe. 170
Galant wrroc, qu'il regardail commeses chefs-d'oeuvre*.
II est toujours difficile de faire la part de la vraie et celle de la fausse modestie dans la critique que les auteurs font de leurs outrages. C0II6 parle dcs siens d*un ton assez d6gag6. II estime son talent k peu de chose. II met une espfece d'amour-propre k m^priser ses parades et k les appeler des vilenies. D'un autre c6t^, il se piquait d'observer les regies, etd'c^tre envers lui-m§me d'une s6v6rit6 qui s'6tendait aux moindres de ses Merits. II n'^crivait que pour se contenter, dit-il, et il n'^tait jamais content de ce qu'il avait fait. II parait qu'il fut une fois question de lui pour TAcad^mie. II a soin de declarer qu'il n'y a jamais pr6tendu, mais en homme, on le voit bien, qui se sent flatt6 d'avoir 6t6 jug6 de T^toffe dont on fait les acad^miciens.
« Pour ^tre digne de cet honneur, 6crit-il dans, son Journal^ il faut avoir un fonds de litt^rature qui me manque. Soldat de fortune dans les lettres, je me suis jug6 incapable de remplir les fonctions d'officier g6n^ral... J'ose assurer que la porte m'en 6tait ouverte, el que je lui eusse passe sur le corps (a rabb6 Voisinon), si je Tavais voulu, et si je ne m'etais pas jug6 s^v^rement, mais avec justice cependant. Je ne voulais pas qu'on
1. Ses succ^s s^rieux ae purent emp^cher qu'il ne rest^t surtout connu par ses fac^ties. Favart 6crit dans son Journal: « Ce M. C0II6, lamphigouriste, lecteur de M. le due d 'Origans, s'est acquis une r^putatioa dans le genre de la parade, dont il est le Moli^re. Ce genre fac^tieux et m^prisable n'a point alt^r^ en lui le ^tX de la bonne com^die, ei je ne connais point d'auteur qui lui soit pr^f^' rable. »
180 Lk LITTERATUKK AU XVIU* SIEGLE.
dise de moi : Powquoi est-il de VAcadimie ? J'ai mieux aira6 qu*on dise : Pourquoi nen est-il pas? si on I'a dit ? »
C0II6 s'^tait prorais de ne plus travailler a aucun ouvrage d'imagination a partir de soixante ans. II se tint a peu pr^s parole. Le principal amusement de sa vieillesse fut de refondre d'anciennes pieces classiques : le Menteur de Corneille, la Mere coquette de Quinault, VAndrienne de Baron, II s'6tait mis en tete que la mobility de nos moeurs, ainsi que les variations de notre langue, obligent de rajeunir les anciennes comedies, sous peine de les voir disparaitre de la scene. L operation, selon lui, devait se renouveler tons les cinquante ans. G0II6 fut sur le point de Tessayer sur Moliere m^me ; il se proposait de mettre XAvare en vers libres, lorsqu*il fut arrete par la resistance des acteurs. II faut voir avec quelle humeur il parle de ces « ingrats » et de ces « vilains ». On a ici la mesure du gout litt^raire de GolM. II y a juste cent ans qu'il s'essayait k ce beau labeur, et il se trouve que Moliere se joue encore et reste plus jeune que tout le xviii® siecle.
Un autre amusement de la vieillesse de Golle fut un commentaire sur les tragedies de Voltaire, a I'imitation du commentaire de Voltaire lui-meme sur les tragedies de Corneille. G0II6 d6teslait Voltaire. 11 lui pr6f6rait, non seulement Grebillon, mais Piron. Voltaire, k ses yeux, 6tait un bel esprit, un charmant poele coloriste, tandis que Piron 6lait un homme de genie. Au surplus, C0II6 ne s'en cache pas : il s'est propose d*im-
LE JOUKxNAL DE COLLE. 181
moler Voltaire aux manes de Gorneille, et il n'a pas de peine, en effet, k signaler j usque dans les chefs-d'oeuvre du premier, bien des banalites et des faiblesses de versification.
GoU^ vieillissait tout doucement ainsi que sa femme. « 11 m'cst bien doux, 6crivait-il on 1780, sur la lin de notre vie, d'etre regard^ par les autres comme des bonnes et bounties gens, et des gens qui nc roanquent pas d'esprit. Nous nous pr(^parons tout doucement a mourir en odeur de probile. Mais la vue de notre fin ne nous attriste pas. » Malheureusemcnt, sa femme mourut k quelque temps de la, et Golle ne pouvait vivrc sans elle. 11 vendit sa maison de Grignon a Marmontel et se retira k Saint-Gloud. L'expression de sa douleur est touchante : « Je suis comme au premier jour de ma perte. Je ne sais que faire de ma vie, je la gaspille. » II mourut deux ans apr^s sa femme, le 3 novembre 1783. On a pr^tendu qu'il ^tait mort de chagrin plus encore que de vieillesse; on a m^me cru qu*il avait eu recours au suicide. Sa correspondance avec le jeune homme dont nous avons d(^ja paii^ va jusqu au mois de juillet 1783, el ne laisse rien soupQonner de semblable. Sa tete s'en va, ses forces se perdent, mais il moralise, plaisante et rime encore. II envoie k son correspondant tout un poeme de plusieurs pages sur la vieillesse. II lui donne des conseils tir^s de son exp^rience, aussi pratiques et aussi peu ediOants que possible, sur les moyens d'^viter un manage imprudent. Tout annonce que G0II6 s'^teignit parce qu*il avait
182 LA LITTERATURE AU XVlll« SIECLE.
fmi de vivre, dans raffaiblissement de sentiments et d'id6es qui est le propre du grand tige.
C0II6 est a peine un 6crivain. De ses chansons, la plupart ont vieilli parce qu'elles etaient 6crites pour I'occasion, et presque toutes sont dun gout tr^s special et tres peu litteraire. D'ailleurs, qui chante encore aujourd'hui? De ses pieces de tliMtre, il n'en est reste que deux au repertoire, je crois, Dupuis et Desronais, et la Partie de chasse d' Henri IV ^ comedies qui ont eu de leur temps une grande vogue, mais qui laissent I'auteur tr^s au-dessous de Sedaine, dans quelque coin pres de Favart. Reste enlin son Journal^ public en 1807 par Barbier, et dont M. H. Bonhomme vient de donner une nouvelle Edition. C'est un recueil dans lequel C0II6 consigna pendant vingt-cinq ans des anecdotes, des nouvelles litl^raires, mais ou il parlait surtout du theatre et de tout ce qui le concerne, auteurs, acteurs, premieres representations, chutes et triomphes. Rien de plus Strange a certains 6gards que ce Journal : pas une page piquante, pas un trait d'esprit, pas un portrait trace avec quelque talent, une anecdote racont^e avec quelque sel : on a la C0U6 tel qu'il etait des qu'il cessait de chanter la gaudriole : T^crivain le plus plat et le plus nul. Ge qui n'empeche pas que ces volumes n'aient leur importance pour I'histoire, et que M. H. Bonhomme n'ait rendu un service tr6s reel aux curieux en en publiant une nouvelle Edition. C'est un magasin de renseignements de toutes sortes, une collection indispensable pour T^tude du xviu'^ siecle
LE JOURiNAL DE COLLE. 183
des \oluraes a mettre a la suite, je n'ose pas dire de Grimm, mais de Favart et de Bachaumont.
Quand j'ai paii^ de Colle et de son Journal^ c'^tait avec Tintention d'y revenir une fois ou I'autre et d'en tirer des anecdotes. Malheiireusement a plupart de ces anecdotes ont pass6 dans d'autres livres, et soot anjoiird'liui rebaltues. Et puis, il faut bien le dire, Colle ne sait pas raconter; on n'a jamais ^t6 moins ecrlvain que lui : il dit les choses platement. Cette platitude de style, jointe k T^troitesse de ses pr^jug^s et au caprice de ses jugements, diroinue beaucoup rint^r^t du Journal. On le lit moins qu'on ne le consulte. Raison de plus, du reste, pour glaner dans ce champ abandonne, et tocher d'en rapporter quelques gerbes.
La plupart des anecdotes de G0II6 se rapportent aux livres, aux acad^miciens et aux acteurs. Presque tous les ^criTains du xvin*' si^cle y figurent; mais combien de ces ^crivains qui sont inconnus aujourd^huii Et les pi^es de ce lemps-lk ? Le titre seul nous fait sourire. II y a des Druides et des Ch^rusques, un Cosroes et un Jammabos, un F^glis et un Childeric, L*auteur de ces dernieres pieces ^tait un M. de Morand,
qui avail fail aussi repiesenter une coraedie inlitulee XEsprit de divorce. Gette com6die fut siffl^e. L'auteur, apres la repr^sentalion, vint dire an public que le role de belle-mere, que Ton avail jug6 outre dans la pi^ce, etait dans la nature; bien plus, que c'etait le caractere de sa belle-mere a lui, et qu'il Favait ra^me adouci. Sa harangue fut sifll^e comrae Tavait el^ la piece. « Alors, ne se possedant plus, il jeta son chapeau dans le parterre en disant quil n'y avail personne d'assez hardi pour le lui rappor^ ter. L'exerapl I'arreta, lui envoya chercher son chapeau par un do ses archers, el je ne sais s'il ne fut pas mis en prison. Quol qu'il en soil, ajoute assez finement GoUe, il n'avait pas le fond de cette extravagance, il n'a pas assez d esprit pour etre fou. »
Golle professait une grande admiration pour Gr^billon, Tauteur de Rhadamiste; mais il a soin de distinguer enlre Thomme et Tecrivain. « Au th^Alre, dit-il, c'est un grand homme; dans la society un ires petit homme bien servile, bien has, sans mceurs, sans sentiments, sans esprit et sans agr6ment dans son commerce; il n'est amusant que lorsqu'il parle de son metier; sa conversation a cet 6gard est une poelique, el Ton ne saurait parler du genre Iragique avec plus de force et de genie que je lui en ai enlendu souvent discourir. »
II faut dire que Gr^billon etait censeur dramalique, et qu'il remplissait ses fcnctions avec une rigueur peu faite pour plaire au\ auleurs. G^est ainsi qu*il avail
arrets la representation d*une piece parce que « le fond en 6tait un adultere, et cons6querament absolument contre les moeurs ».
Mais la rigueur devenait bien plus grande encore des que la politique 6tait en jeu. Colle lui avait port6 luimerae YAmemophis de Saurin; Gr^billon y deraanda toutes sortes de changeraents.
Rarement on est grand an faite des grandeurs.
Cela pouvait serabler une ^pigrarame contre Louis XV. Les pretres ^gjptiens n'^taient pas non plus assez respect^s :
Aujourd'bui devenus dc Uches courtisans, Aux seuis dieux de la terre ils prodiguenl I'cnccns, £t de la tyrannie, organes et ministres, Pretent la voix du ciel a ses ordres sinistres.
11 fallut changer tout cela. Colle chercba en vain a persuader Gri^billon : « Sans me combattre de raisons, bonnes ou mauvaises, il n*eut d'aulre r^ponse a me faire, sinon que son indulgence Tavait empeche d'avoir la pension du sceau, et qu'il y a deux ans, on lui avait refuse la gratification pour une bagatelle qu'il avait passee ^ »
1. Colle racontc ailleurs que la censure avait arrMe le Philosophe sans le savoir, parce qu'un duel fait le fonds de la pi^ce. Le Barnveldty de Lemierre, fut retire aux comedieus, parce qu*il y avait un eloge de la tolerance.
186 LA LITTERATURE AU XVIIl" SJEGLE.
On comprend la rancune de Colle. Avec cela, je le r6pete, il admire franchement le genie tragique de Gr6billon ; il Texagere ra6me. On reprit Atr^e et Thyeste en 1751; Colle y alia : « Quelle trag^die ! s*6cria-t-il; quel genie I quelle force ! mais quelle horreur I » Gr6billon lui avait racont6 lui-meme qu'a la premiere representation, le parterre n'avait pu ni applaudir ni siffler; il ^tait rest^ constern^ et comme frapp^ de la foudre, et chacun s*en ^tait all6 chez sol sans dire un mot.
La paresse etait Tun des vices de Grebillon. II mit vingt-cinq ans a ecrire son Catilinay ce qui faisait dire au public : Quousque tandem ahutere patientia nostra^ Catilina ?
Grebillon fils plaisantait un jour son pere a ce sujet, ce qui donna lieu a une amusante boutade de Golie :
« Eh! quoi, monsieur, un petit grilfonneur de prose ose-t-il bien comparer ses rhapsodies aux outrages iramortels de son pere, d*un homme qui a fait un fort mauvais ouvrage en votre personne, mais qui a fait Atree, qui a fait Electre, qui a fait Catilina.,, qui Ta fait, monsieur, qui le fait encore et qui le fera toujours. »
Colle resume ainsi son jugement sur Grebillon : « Quel homme, juste ciel! s'6crie-t-il, sil avait 6temoins adonne a ses passions I II les a eues toutes, et pouss^es jusqu'a la fureur. II a aime le vin, le jeu et les femmes avec frenesie. Jamais, outre cela, il n'y a eu de paresse
semblable a la sienne; ces vices reunis ont fait que, quoiqu*il eut la plus belle ra^moire du raonde, il est rhomme de lettres le plus ignorant. »
La memoire de Gr^billon, dont parle ici Golle, 6tait» en effet, extraordinaire, et ne pent ^tre compar6e qu*a celle de Gasimir Delavigne, dont on raconte qu*il coraposait une tragedie tout entiere dans sa tele, et n^avait pas besoin de I'^crire pour la corriger. « M. de Crebillon, raconte Favart, qui Tavait beaucoup connu, n'avait aucun livre ; raais il 6tait dou6 d'une memoire si piodigieuse, qu'apres avoir parcouru rapidement un ouvrage, il ^tait en ^tat d'en faire clairement Tanalyse, meme vingt ans apres. Aucun fait, aucune anecdote ne lui ^chappait. C'etait un recueil vivant d*histoires, d'historiettes et de contes, eniln une biblioth^que ambulante, comme Pic de la Mirandole. Nous serons vraisemblableraent prives de ses ouvrages (inerlits), a moins que ma-, dame Mignon, dame de beaucoup d'esprit qui lui servait de secretaire, ne nous les ait conserves. 11 n'^crivait jamais. On doit regretter surtout un poeme d 'environ deux cents vers, dans le genre noble, qu'il (it pendant la minority de Louis XV, sur Tinstruction des rois, et qu'il r^cita au due d'Orl^ans, regent. Ce sont des v6rit6s sublimes et hardies, exprim^es avec toute la force de la poesie. On n'a rien fait, sur une mati^re aussi delicate, de plus nerveui et de plus digne dun philosophe qui ne craint point de presenter la verite devant le trdne. » C'est avec intention que je cite ces derniers roots; on les mettra, si Ton veut, comme correctif en
i88 LA LITTERATURE AU XVII1« SIECLE.
regard des accusations de timidite et de bassesse que CoU^ prodiguait tout a I'heure a Grebillon.
CoUe ne se montra pas moins m^disant dans son oraison funebre de Destouches : « C'^tait un auteur comique d'un grand talent et de peu d'esprit, a ce que m'ont dit les gens qui ont v^cu avec lui, et qui ^taient fort en etat d'en juger. II avait de la petite vanite et un amour-propre insoutenable. II s'^tait fait par lui une honn^te quantite d'ennemis... Gros, court, ventru, il semblait elre bossu par derri^re et par devant. II y a quelques ann^es qu'il 6tait devenu devot, ou croyant, pour raieux dire. II avait meme fait a ce sujet quelque chose de bien ridicule. II avait donne dans les Mercures de France une quantity de mauvaises ^pigramroes contre les athees et les deistes •, il en voulait surtout a Bayle. II avait annonce qu'il en avait au nombre de huit cents. Ce bon hoinme s'^tait retire depuis douze ou quinze ans dans une petite terre qui lui appartenait, pres de Melun, que Ton appelle Fortoiseau. L'ann^e pass^e, le poete Roi y fut passer un raois avec lui, a ce qu'il me dit, et il me parla avec beaucoup d'eloges de la piet6 de ce poete comique; des ce temps-la, Roi avait peur du diable, et sa conversion etait commencee. »
Roi lui-m^me est encore plus maltraile que Destouches. On dirait que C0II6 cherche a montrer son impartialite en d^criant les mocurs de ceux dont il etait forc6 de louer le talent. Roi passait pour I'^mule de Quinault. Son opera de Callirhoe, selon Colle, est un ouvrage « tr^s inl6ressant, divinement conduit, et d^noue avec une
force et une adresse merveilleiises. » Son prologue des Elements « est regarde avec raison comme un morceau de sublime ». Bref, a en croire Colle, on ne louera jamais ce poete autant qu'il le m6rite.
Voiia pour I'ecrivain, passons maintenant a Thomrae: « C'est peut-f)tre le plus vil coquin qui soil dans le royaume. Ses mceurs basses, les coups de btiton qu'il a recus de qui lui en a voulu donner, ses disgraces dans le commerce de la vie, et, pour ainsi dire, la betise dont il est dans le monde, sont causes qu'il ne jouit pas de la reputation et de la celebrity que ses outrages devraient lui avoir donnees. Fontenelle disait de lui que c'^tait Thomme d'esprit le plus bete qu'il eut jamais connu ; il semble, ajoulait-il, qu'il eut son talent passe dans \m, sans qu'il y eut aucune part. »
Roi eut une attaque d*apoplexie qui lui donna a penser, « en sorte, dit toujours notre chroniqueur, que cette belle dme n'est plus occup^e que de son salut ». II ^ait dans ces dispositions, lorsque Lany, le maitre des ballets, qui n'en savait rien, vint le consulter sur la reprise des Elements. Aussit6t, d^sespoir de Roi, partag6 entre ses scinipules rcligieux et Tinteret qu'il ne pouvait s'emptlcher de porter encore k son ouvrage. Lany, de son cdt6, ne cherchait qu'a obtenir les renseignements dont il avait besoin, et revenait toujours a ses entries et a ses pas. II faut lire toute cette scene, qui est d'un comique achev6 : « Au nom de Dieu, interrompait Roi, monsieur, ne me parlez plus de cela; je ne dois plus m'en mMer. Ce sont des b^tes et des ignorants
it.
too LA LITTERATURE AU XVIII- SIECLE.
que ceux qui vous font de pareils contes ; monsieur, cela 6tait dispose de celte fagon quand le roi y dansa (et, ladessus, bugs details de la part de Roi, pour expliquer Tarrangement de toules les danses). Mais, monsieur, je ne dois plus avoir que Dieu en vue. Puis-je m'occuper actuellement de choses dont je ne cesse de gemir ? C'est un ouvrage immortel que les Elements, monsieur ; qu'on y danse bien ou mal, cela n'y fera rien ; on ira toujours. J'en suis d6sesp6re, je serai peut-^tre dix ans de plus en purgatoire pour en etre I'auteur. — Mille pardons, reprenait Lany; mais, monsieur, je voudrais encore savoir la disposition de vos entries dans Pacte de Vertumne, car celui des Vestales est tout ordinaire... — Eh ! non pas, morbleu ! monsieur, cela n'est pas ordinaire, interrorapait Roi, il faut faire danser d'abord, dans I'entree des Vestales, un pas de trois a Mademoiselle... Mais, monsieur, qu'ai-je affaire de tout cela, moi? J'ai bien d'autres idees plus serieuses. De quoi m'occupez-vous la? De choses qui feront ma damnation. Vous etes bien cruel de vouloir exiger qu'un malheureux qui se dispose a paraitre devant Dieu, vous donne des 6claircissements et des lumieres sur tout cela. »
Les conversions etaient moins eclatantes au xviii* siecle qu'au xvii®, mais elles n'etaient guere moins frequentes . Gresset, longtemps avant sa mort, rendnca au thccltre par des motifs de pi^te. II publia sa resolution, et en donna les raisons. Les mauvaises langues lui supposerent des vues ambitieuses; Colle n'etait point de cet avis : « Sa conduite et la vie qu*ii mene a
Amiens, dont il ne sort presque jamais, me paraissent une preuve du contraire. II est bien plus simple de penser que, retire et vi\ant la-bas avec un eveque, saint homme, mais un peu bSte, et d6vot tres chaud et tr6s zde, entoure d*ailleiirs de nombre d'autres caillettes pieuses, il se soit echaulT^ lui-m^me la t^te. II a rimagination tres vive, il est un peu faible, il a ete eleve dans de grands sentiments de devotion, que dans sa jeunesse il avait d^jk pouss^s tr^s loin, puisqu il s'etait fait jesuite. Qu a-t-on besoin de supposer k cette 4me honnete d^autres motifs? Pourquoi Youloir le juger inhumainement et lui attribuer des vues inl^ress^es, quand, jusqu'ici, par ses moeurs, sa candeur et toute sa conduite, il a fait preuve du contraire ? Sa letlre, au reste, est ecrite d'un style de predicant et d^enthousiaste, que Ton ne prend point lorsqu on n'est point persuade ; on Timite, mais on ne Ta pas : ce qui prouve encore un coup que c*est un galant homme qui a perdu la t^te. »
Au moins les conversions avaient-elles leur sinc^rit^, et par consequent leur dignite; je n'en dirai pas aulant de certaines soumissions ^clatantes. Voltaire avait communie et il en avait fait dresser acta par-devant notaire ; on se rappelle la lettre que madame du Deffand lui adressail k ce sujet : « Que voulez-vous que vos amis pensent? doivent-ils garder leur serieux? peuvenl-ils se laisser aller k Tenvi de rire? Pourquoi ne les avez-vous pas avertis? Pourquoi ne leur avez-vous pas dicte leur role? » La conduite d'Heivdtius fut plus plate encore. Son livre
de V Esprit avail fait scandale. Peu s'en fallut que Tauteur ne fut oblige de s'expatricr. II finit par se retracter. « II a adress^ cette retractation, raconte Colle, au P.Pleix, j^suite; on ne Ta pas trouvee assez forte a la cour; on lui en a demand^ une seconde, si humiliante, que plusieurs des gens qui connaissent Helv^tius ont dit qu'il ne lui manquait, en la faisant, qu*une torche au poing pour que cette retractation fut une veritable amende honorable. II a fait voir plus de philosophie et de fermet^ dans son livre que dans ses actions. Plusieurs de mes amis, qui I'ont vu et suivi dans cette bourrasque, m'ont assure qu'ils n'avaient jamais trouve d'honirae plus pusilJanime, craignant tout, pleurant comme un enfant, parlant de se poignarder, et linissant par donner deux retractations, dont la derniere est faite la corde au cou. » Grimm confirrae le t^moignage de Colle sur ces retractations d'Helvetius : « On lui en a fait signer une seconde si hurailiante, dit-il, qu'on ne serait point etonne de voir un homme se sauver plutdt chez les Hottentots que de souscrire a de pareils aveux. »
Le Siege de Calais fut Tun des plus grands succes dramatiques du xviu® siecle. On n'avait pas attendu si bien de du Belloy. Sa trag^die de Titus etait tomb^e k la premiere representation, ce qui donna lieu k cette ^pigramme :
Titus perdit un jour... un jour perdit Titus.
Mais le Siege de Calais fit tout oublier. L'auteur fut
oblige de paraitre aux trois premieres representations, ce qui ne s'etait jamais vu. Louis XV accepta la dedicace de la piece, et fit a du Belloy un present de mille ^cus. II lui fit, de plus, remettre une m^daille d'or, portant d un cdt6 le portrait du roi, et de Tautre un Apollon tenant un rouleau ou on lisait les noms de Gorneille, Racine et Moliere, aveccette legende : Et qui nascentur ab Hits, Los coraediens donnerent, par ordre, la piece gratis. La ville de Calais envoya au poete des leltres de bourgeoisie. « Tout ce qui se passe au sujet de cette tragedie, ecrivait Grimm, a un peu I'air d'un reve. » C'est que Grimm avait seul garde son sang-froid. « Qu'est-ce qu'il faut, disait-il, pour faire le plus bel ouvrage du siecle ? 11 Taut dire en dix-huit cents vers, dont dix-sept cents soixante-dix-sept durs et plats, de dix-huit cents manicres differentes, qu'un roi doit aimer ses sujets, et que les sujets doivent aimer leur roi. >> Ce qui n'est que trop certain, c'est que lout ce bruit n'emp()cbait pas du Belloy de mourir de faim. « II a v6cu plein d*honneur et d'bonneurs, raconte GoUe, et il a 6t6 reduit exactement k la mendicity, qu'il cachait. Lekain et ses confreres, en refusant de jouer ses pieces. Tout fait mourir de misere : k la lettre, 11 est mort de chagrin. »
Nous venons de voir le succes des declamations patriotiques. Le xviii* siecle aimail les beaux sentiments, c*^tait son faible; on frappait a coup sur en s'adressant a sa sensibility. « II y a quatre ans, dit G0II6, dans une de ses letlres, que Lemierre donna la
Veuve du Malabar, trag^die froide et sans inter^t. EUe toraba tout doucement. Avec des changemenls lagers, elle vient d'avoir trentc representations. Le public s'est passionne pour une veuve qui veut se bruler apres la mort de son raari. Les epouses honnetes et pudiques de la capitale se sont engou^es de cet heroisme hrulant. Un amant roraanesque arrache d'ailleurs cette femme aux flamraes. Le biicher etail bien represente; Larive enleve avec grdce la jeune Sainval, qui se laisse enlever avec grdce aussi. Toute cette catastrophe s'ex6cute si gracieu semen t, qu'avec une quantity innombrable de vers contre le fanalisme, contre les pretres et contre cette vilaine coutume de bruler les veuves, cette trag^die a paru tout a fait philosophique et inleressant Thumanite. On craignait qu'on ne vint a 6tablir cette coutume du Malabar. De la Tinteret et trente representations, ou la foule a ete jusqu*au dernier jour. »
Revenons en arriere. Fontenelle raourut en 1757, a Tdge de cent ans. Deux ou trois ans auparavant, G0II6 Tavait vu ouvrir un bal chez Helvetius avec une enfant. « II a conserve sa t(*te presque jusqu'au dernier moment ; 11 a encore ete diner en ville dans le mois de novembre dernier. II est vrai que ceux chez qui il allait craignaient toujours qu'il n'expirat chez eux. Depuis r^ge de quatre-vingt-dix ans, il souhaitait la mort; la vie lui etait venue a charge a cette epoque-lk. Je le voyais sou vent dans une maison, dans le temps qu'il avait quatre-vingt-deux a qualre-vingt-trois ans; il n'en paraissait pas soixante. II etait du commerce le
plus doux et le plus ogreable; si une femme laissait toiober son ^ventail, il ^lait le plus alerte a le lui ramasser. Ge grand bom me de lettres est bien la preuve des inconvenients attaches a cette profession. Personne n*a joui d*une plus grande reputation et de meilleure beure que M. de Fontenelle; il a ^t^ sage, a eu des moeurs qui Tont fait estimer, et, independamment de ses ouvrages, aucun homme de lettres n'a 6t6 plus a son aise ; il jouissait au moins de trente mille livres de revenu; il 6tait accueilli, bien venu des grands et de tout ie monde. Du temps de la R^gence, il soupait fam increment une fois par semaine avec M. le due d'Orleans ; mais, persecute par Tenvie et par tous les ^crivains subalternes, auxquels il eut la prudence et la fermele de ne r^pondre jamais, il a avou6 a bien des gens que cette persecution avait et^ le poison de sa vie, et Tavait rendu malheureux, au point qu'ii n*aurail pas accept^ de recoramencer la carri^re brillante qu'il a fournie. »
Montesquieu dtait mort deux ans avant Fontenelle. CoUe lui fait une assez belle epitaphe : « L'un des grands g^nies et des beaux esprits de TEurope, » dit-il. Iloublie probableraent ce qu'il avait ^crit dans son Journal j au moment ou avait paru V Esprit des lois. Le premier volume Tavait amuse, la moitie du second ne Tavait pas ennuye, mais le resle lui avait paru assommant, les recherches sur les fiefs surtout. Le pauvre Golle se d^fiait d'ailleurs de son jugement, et sentait le besoin de se mettre a convert derriere « les grands auteurs, les
i96 LA LITTERATURE AU XVIII* SIECLE.
metaphysiciens et les gens qui out un peu de philosophie dans la lete. » lis prelendaienl, s'il faut en croire G0II6, que r Esprit des lois etait un tres raauvais ouvrage, sans ordre, sans liaison, sans enchainement d'idees, sans principes ; c'esl, disaient-ils, le porlefeuille d'un homme d'espril, et voila tout.
Colle, du reste, en prenait a son aise a\ec tout le monde, avec Voltaire lui-raeme. II soutenait quel'auteur de Zaire avait perdu le theatre francais. II preferait ses propres ouvrages a Oreste et a Tancrede, II avait fait le couplet suivant sur Mahomet :
Ce Mahomet que Ton f^te
Avec force 6crit, Mais qui n'a ni pieds ni tMe,
Corneille en eut dit :
C'est Touvrage d'une b^te
De beaucoup d'esprit.
G'etait un peu os6, on I'avouera, que d'associer Tepithete de « bete » au nom de Voltaire. Mais G0II6 ne s'en tenait pas la ; c'est de la haine qu'il avait contre Tauteur de Mahomet; il I'appelle un odieux Arelin, un Archiloque enrage ; il le declare Tun des plus m^chants hommesque la nature a produits. « II ne lui a manque, dit-il, que du courage pour se porter aux plus grands crimes. »
Ge qui est plus amusant et probablement plus authentique, c'est le recit des soins que prenait Voltaire pour assurer le succes de ses pieces. « Get auteur, dit Golle, prend actuelleraent un parti singulier pour attirer du raonde a ses pieces : il paie la
LE JOURNAL DE C0LL6. i97
comedie au public ; il donne les deux tiers du parterre et des loges a ses nieces ou a quelques autres femmes de sa connaissance ; enfln, les com^diens out assure que la reussite de Semiramls lui avait coiil6 huit cents livres de son argent au dela du produit des quinze representations qu'elle a eues. Avec ces menses, Alanine a une apparence de succes que je ne concois pas meme que cet esprit d'intrigue lui puisse donner. » Le succes d'Oreste, a ce qu'il paraft, nefutpas moins laborieux. « 11 faudrait une brochure entiere pour 6crire les extravagances qu'il a faites pour faire applaudir forcement cette rhapsodic ; il n'en est paurtant pas venu k bout. II se presentait k toules les representations, animant ses partisans, dislribuant ses fanatiques et ses applaudisseurs soudoy6s. Tant6t, dans le foyer, il jurait que c'etait la tragMie de Sophocle, et non la sienne, a laquelle on refusait de justes louanges ; tantot, dans TanQphithedtre et plongeant sur le parterre, il s'ecriait: Ak! les barbares^ Us nesentent pas la beauts de ceci! et se retournant du cute de ses gens, il leur disait : Batlons des mains, mes chers amis! applaudlssons, mes chers At hen'icns ! et il claquait sa piece de toutes ses forces. »
De Marmontel, Colle nous donne deux portraits dilTerents. Marmontel, en 1758, venait d'enlrer au Mercure. Colle declare que personne n*est plus capable de faire ce journal que Tauteur des Contes moraux, 11 ajoute que cet homiue joint a une belle imagination un esprit juste et un sens droit ; qu*il est aussi bon m^taphysicien que bon litterateur; que personne n'ecrit avec plus de clarte.
198 LA LITTERATURE All XVII1« SIECLE.
de force el de precision sur des matieres abstrailes. Marmontel a un gout sur quand il juge les ouvrages des autres ; 11 a meme un talent decide pour la tragedie, et c'est une perte veritable qu'a faite le theatre lorsque Freron, par des ciitiques injustes et des personnalit^s outrageantes, I'a force d'abandonner le genre draraatique. On se demande ce que Marraontel avail fait pour se concilier ainsi la faveur de Colle. Ce qui est sur, c'est que vingt ans apr^s, ce dernier revenait ainsi sur ses anciennes impressions : « II ne restera k Marraontel que ses Contes moraux, ouvrage agr^able, mais ou je trouve encore plus d'esprit que de naturel. Inleress6, avare, flalteur et faux, beaucoup de litterature, el, comme on Ta dit, lenty long, lourd dans la conversation, sans principes, d'ailleurs, et sans raoeurs. voila quel est Thomme et I'auteur. »
En revanche, Golle, a la merae date, rehabilitait Freron. Sa plurae ici est raieux taill^e qu a Tordinaire, el le portrait du faraeux critique n'est vraiment pas mal venu : « Freron avail du gout, de I'espril et des lournures de causticity qui n'elaient qu'a lui ; quand il jugeait d'un ouvrage sans partiality (ce qui 6tait Ires rare), il elait assez judicieux et plein de finesse et de d^licalesse. C'etail un horarae de letlres assez instruil ; il aurait eu mille el mille fois plus d'esprit s*il eul eu une 4me. La sienne 6lait basse, v^nale et fort m^prisable. Ivrogne el crapuleux, il faisail commerce de critique el de louanges, qu'il vendail a juste prix. II est raorl banqueroulier. »
Au surplus, Golle ne se faisail pas de la critique une
idee flatteuse pour ceux qui I'exercent. G'etait a ses yeux une de ces professions dont la soci^te ne peut se passer, mais qu'il faut, autant que possible, laisser aux autres. « Je ne voudrais pas en faire le metier, disait-il, de meme que je n'accepterais pas la place de lieutenant criminel, mais je serais bien fdche qu'elle ne fut pas remplie, et par un juge austere et integre. » GoUe avail ainsi sur tout sujet ses vues a lui. Chansonnier et faiseur d op6ras comiques, il n'en regardait pas moins la musique comme le dernier des arts. « Tout musicien, 6crivait-il, est une bete ; c'est une regie generale a laquelle je n*ai guere vu d'exception. » Et il en donnait des exemples : « Raraeau, homrae de genie dans son art, mais bete brute d'ailleurs. » Pbilidor : « Sa rousique et ses tehees ne Tempechent pas d'etre une bete a tous les autres 6gards. » GoUe aurait pu nommer encore Lulli. 11 est certain qu'il y a dans I'exercice des arts, et de la musique en particulier, des conditions de succes independantes de ce qu'on appelle proprement I'intelligence ou Tesprit. J'ai souvenl pense qu*il y avait la un sujet d'etude psychologique.
Je terraine ma promenade a travers le Journal de CoUe par deux portraits, cclui de I'auteur de Manon Lescaut el celui de Tauteur de Marianne. Gommen^ons par ce pauvre abbe Provost qui, comme on le sait, fut diss6qu6 vivant et ne se reveilla d'une catalepsie que sous le scalpel du chirurgien.
« Jamais homme n'a autant ecrit ; mais il n'^crivait que pour gagner de I'argent, et il n'a jamais pense a sa
reputation. C'est un malheureux qui a toujours v6cu dans la debauche la plus crapuleusc. 11 brocliait le matin une feuille dans son lit, et il envoyait cette feuille k son impi imeur, qui lui en envoyait un louis sur-le-champ ; il buvait le reste du jour ; c'etait la sa vie commune : il n'a jamais rien revu, rien corrige. Aussi, malgre la beaute de son imagination, qu'il avait un peu noire, et la chaleur vive et brulante que Ton trouve dans son C/dveland et dans ses Memoires (Tun homme de quality, Textreme negligence qui y regne, tant dans le plan que dans le style, empechera ses ouv rages de passer a la posterity. Prevost avait ete benedictin, et n'etait arrive dans la society qu'a I'dge de quarante ans ; aussi a-t-il ete toute sa vie Ihorame d'esprit le plus gauche, le plus lourd et le moins fait pour le commerce ordinaire ; il y etait ennuyeux, el c'est vraisemblablement cette raison, qu'il sentait interieurement, qui Ta fait vivre dans la mauvaise compagnie. II se rendait justice, sans doute, et savait qu'il n'etait pas fait pour vivre avec d'honnetes gens. »
Ce qui montre corabien les renseignements de Colle demandent parfois confirmation, c'est qu'il fait mourir Prevost subiteraent de TelTct d'un topique destine a faire passer la goulte.
Voici maintenint le portrait de Marl vaux ; on ne peut imaginer de contraste plus tranche que celui de cet homme recherche et deiicat, avec le grossier personnage que nous venons de voir:
« Le vendredi 11 fevrier (17G3j mourut M. d«?, Mari-
LE JOURNAL DE COLLfi. 201
vaux, qui laisse une place vacante a rAcademie frangaise. II avail soixanle-quinze ans et n*en paraissait pas avoir cinquante-huit. G'etait un homme de beaucoup d'esprit et de mceurs tris pures ; il etait foncierement un tres galant homme, mais sa grande facilite et une excessive negligence dans ses affaires I'avaient conduit a recevoir des bien fails de gens dont il n*eul du jamais ne accepter. On n'a d^couverl qu'a sa mort que madame de Pompadour lui faisait une pension de mille ^cus ; si j'en dois croire meme une vieille demoiselle Saint-Jean, avec laquelle il demeuraitdepuis plus de trente ans, ellel'avait soutenu pendant plusieurs annees, et il avait v^cu a ses d^pens. Independamment de ce que je ne crois pas que cette bonne (ille mente, la depense que Marivaux faisait et aimait a faire me persuade ais6ment qu*elle n'avance rien a cet egard qui ne soil vrai. Marivaux etait curieux en linge et en habits ; il ^tait friand et aimait les bons morceaux ; il etait trcs difficile a nourrir. Quoiqu'ilensoit, je n'ai point connu, a tons autres ^gards, de plus honnete homme, ou du moins qui aim^t plus la probity et I'honneur. Mais il etait rempli d'amour-propre ; et je n'ai vu de mes jours a cet ^gard personne d'aussi chatouiileux que lui. II fallait le louer et le caresser continuellement comme une jolie femme. »
J*ai laiss^ expr^s de c6te lout ce que GoUe rapporte des acteurs de son temps; je compte y revenir.