‹ Etudes sur la Litterature AU XVIII SiecleChapitre 5 sur 8 · LE THEATRE ET LES ACTEURS · texte numérisé non relu

LE THEATRE ET LES ACTEURS

Je reviens une derniere fois au Journal de Code, pour Tentendre causer des choses du theatre au xviii® siecle. GoU^. avail la passion du theatre, il le fr^quentait depuis son enfance, il assistait aux premieres representations, aux debuts; et c'est surtout pour consigner ses souvenirs et ses impressions en ce genre qu'il redigeait son Journal; G0II6 ^tait une sorte de feuilletoniste in^dit et pour son propre compte. Du reste, injuste, partial, quinteux, comrae il arrive volontiers de T^tre a cette race impressionnable des critiques.

Voltaire a d6crit ce qu'etait le thMtre au commencement du xvii® siecle : « Des comMiens avaient un privilege, ils achetaient un tripot, un jeu de paume; ils formaient une troupe comme des marchands forment une soci6t6. Que pouvait-on faire sur une vingtaine de planches charg^es de spectateurs? Quelle pompe, quel appareil pouvait parler aux yeux? » Le thMtre n'en 6tait plus Ik en 1755, mais CoUe, a cette 6poque, fut temoin d'une nouvelle amelioration qui pent bien s'appeler une revolution. Ce fut k Toccasion de VOrphelin de la Chine, Jusque-la les decorations etaient banales, repr6sentant Teternel palais. Les costumes de m^me : Thabit

k la franqaise, la pernique, les paniers. On voyait Agamemnon, « enveloppe d'une espece de baril a franges, dit Lemazurier, 6tant galamroent son chapeau aux dames, et conduisant au bficher sa fille Iphig^nie en robe de conr. » Quant a Acbille, il avail des bas blancs, des gants blancs, et portait un petit chapeau surmont^ d'une aigrette blanche. On changea tout cela pour la piece de Voltaire. On fit peindre des decorations repr^sentant un Edifice chinois. Les acteurs se conformerent a la couleur locale : « Les femmes ^taient en habit chinois et sans paniers, raconte Colle, sans manchettes et les bras nus ; Clairon a meme affecte d'avoir des gestes pour ainsi dire strangers, mettant souvent une main ou toutes les deux sur les hanches, tenant sur le front pendant des moments son poing ferm^, etc. Les homraes, suivant leurs rdles, ^taient vetus en Tartares ou en Chinois ; cela ^tait bien. » Quatre ans apr^s, nouveau progr^s : on d^barrassa la scene des banquettes sur lesquelles ^taient assis une partie des spectateurs; GoUe a encore not6 ce changement.

« Le lundi, 30 du courant (avril 1759), je Tus voir la salle de la Gom^die Franqaise, sur le th^dtre de laquelle on ne soufTrira plus personne; Dieu veuille que cela dure! Gela fait le meilieur elTet du monde; je crus m6me m'apercevoir que Ton entendait infmiment roieux la voix des acteurs. L'illusion th^dtrale est actuellement entiere; on ne voit plus G^sar pr^t k d^poudrer un fat assis sur le premier rang du th^^tre, et Mitbridate expiier au milieu de tons les gens de notre connaissance;

Tombre de Ninus heurter et coudoyer un ferraier g6n6ral, et Camille toraber morte dans la coulisse sur Marivaux et sur Sainte-Foix, qui s avancent ou se reculent pour se preter k Tassassinat de cette Romaine. Gette nouvelle forme de theatre ouvre aux tragiques une nouvelle carriere pour jeter du spectacle, de la pompe et plus d'action danslepoeme. Le costume dans las habillements, que Glairon a ^tabli depuis quelques annees, en d6pit de ses sots camarades, ne contrlbue pas peu encore a rendre Tillusion complete. Venceslas, retouche par M. de Marmontel, avait toujours el6 jou6 avec des habits a la franqaise. Je me souviens de Tavoir vu represents par Baron et Dufresne, avec des cordons bleus qui ressemblaient a I'ordre du Saint-Esprit et en habit fran(;ais. Aujourd'hui, ce sont des fourrures el des vetements a la polonaise, ce qui est beaucoup plus dans le vrai. A present, nous avons les habits tragiques dans le costume, et point de comSdiens ; au lieu que dans ce temps nous avions d'e\ccllents comSdiens et point ces habits. )>

Ges derniers mots trahissent le mauvais vouloir de Golle pour les acteurs contemporains. II ne se iasse pas de les dSnigrer au profit des anciens qu'il avait vus dans sa jeunesse, et qui, dit-il, lui avaient donnS une idSe de la perfection : Baron surtout, et Adrienne Lecouvreur. Ges artistes y on le sait, avaient St6 les auteurs d*un changement theatral plus important encore que celui des decorations et des costumes. Jusqu'a eux, la declamation, selon I'expression de Yoltaire, etait « un rScitatif mesurS,

un chant presque note », et mettait « obstacle a ces emportements de la nature qui se peignent par un mot, par une attitude, par un silence, par un cri qui ^chappe k la douleur ». Golle aimait a rappeler chez mademoiselle Lecouvreur cette sup6riorite de Tart qui fait oublier I'acteur, et merae le poete. « On ne voyait d'elle, dit-il, que le personnagc qu'elle repr^sentait. On n*a jamais rendu comme elle le premier acte de Phedre et le r61e de Monime. » iMais Baron avait laisse a Goll^ le souvenir d'un art plus consomm6 encore.

« 11 ne lui manquait quelquefois que de la chaleur pour 6tre le plus accompli com^dien qui ait jamais pu exister. 11 faut supposer m^me qu'il avait cette partie essentielle du con6dien lorsqu'il etait jeune. Quand je I'ai vu, il avait deja soixante-douze ou quinze ans, et, a cet 4ge, on pouvait bien lui pardonner de ne pas entrer aussi vivement dans la passion que Teut pu faire un acteur de trente ans. 11 suppleait du reste k ced^faut par une intelligence, une noblesse et une dignity que je n ai vues qua lui. II excellait surtout dans les details d'uii rdle; il avait un naturel qui allait jusquau familier^ mSme dans le tragique, sans par \k en degrader la majesty. II nVtait pas moins sup^rieur danslecomique ; je lui ai vu jouer divinement les rdles du Misanthrope^ d^Arnolphe et de Simon dans rAndrienne, II y avait une si grande verity dans son jeu et tant de naturel, qu'il nous faisait oublier toujours le comedien, et il portait Tillusion jusqu*^ faire imaginer que Taction devant vous c^tait reelle. II ne dcclamait jamais, pas-

mSme dans le plus grand tragique, et il rompait la mesure du vers de telle sorte, que Ton ne sentait point rinsupportable monotonia du vers alexandrin. Aussi, le beau \ers ne gagnait rien avec lui, et Ton avait de la peine k demeler dans son debit s'il r^cilait des vers de Racine ou de La Chaussee. II ne rendait jamais le vers, mais la situation, mais le sentiment. II faisait de si longues pauses, et jouait si lentement que le spectacle durait une demi-heure de plus quand il y avait un rdle. »

11 est curieux de mettre les jugements de Voltaire en regard de ceux de C0II6. G*est pr^cis^raent Toppos^. Voltaire sacrilie les anciens aux nouveaux venus. Baron, selon lui, 6tait noble et decent, mais c*6tait tout.- « Mademoiselle Lecouvreur avait les grsices, la justesse, la simplicity, la v6rit6, la biens^ance; mais, pour le grand path^tique de Taction, nous le vimes la premiere fois dans mademoiselle DumesniP. » Et il peint cette derniere, « lorsque, dans M^rope, les yeux egar^s, la voix entrecoup^e, levant une main tremblante, elle allait immoler son propre fils ; lorsque, traversant en un clin d'oeil tout le theMre, les larmes dans les yeux, la p41eur sur le front, les sanglots a la bouche, les bras ^tendus, elle s'6criait : Barbare, il est mon fils ! »

On devine dans ces 61oges la reconnaissance de Tauteur dramatique pour celle qui avait 6t6 son interprete et avait partag6 ses succes. G0II6, lui, qui n*a pas

1. Voltaire, D3s divers chanyemenls arrives ti Vart tragique.

les memes motifs d'adiniration, est plus froid pour les h^ritiferes de la Lecouvreur. Mademoiselle Gaussin, a Tentendre, etait sup^rieure a tout dans la com^die et les r61es naif's et de jeune fiUe, mais elle etait mediocre dans le tragique. Quant a mademoiselle Dumas nil, son impression est melee : « Elle ne joue bien que les morceaux \ifs d'un role, et j'avoue que, dans ces endroits, elle a plus de chaleur et d'entrailles que n'en avait mademoiselle Lecouvreur. Elle va plus loin que cette c^lebre comedienne, mais quelle difference dans tout le reste! Elle ne joue blen que les endroits de fureur et de passion. Nulle dignity, d*ailleurs, point de noblesse ; exprimant mal Taraour, mediocrement la fiert6, et d6clamant assez sou vent. Figure ignoble, d'jmarche forcee, Tllalne volx; mais dans les morceaux ou elle est bonne, elle est au-dessus de tout; elle fait oublier tous ses d^fauts et tous ses d^sagr^ments. »

Mademoiselle Glairon elle-meme trouve k peine gr^ce devant ce juge moins delicat encore que morose, honnete cependant, et rompu aux choses du tb^Atre. 11 lui reproche une declamation chantee et ampoule, g^missante. 11 la trouve inferieure a la Lecouvreur, et surtout k la Dumesnll pour la senslbllite, la partie sublime du com^dien, selon lui. En mome temps il la met au-dessus de Dumesnil pour Texpression de Tumour, et surtout de Tamour outrage, Ariane, Dldon, etc. « Elle lui est beaucoup superleure par la noblesse et une tierte pleine d 'intelligence dans les endroits qui demandent peu de chaleur et beaucoup de dlgnite. Les rdles dans les pieces

de Gorneille lui vont assez bien pour celle raison. Au reste, voix lourde, assez belle pourtant, raais monotone et pleine de respiration forcee, et quelquefois de hoquets desagr^ables. »

Ceci ^tait ^crit en 1750. Cinq ans apres, G0II6 vit Tactrice dans VOrpkelin de la Chine : il y pleura, et il lui fit une espece d'amende honorable : « La trag^die est raauvaise, raais la comedienne est admirable. Elle acquiert tous les jours ; elle se defait pen a pen de sa declamation, et marche a grands pas au jeu naturel : si elle continue, elle atteindra Tart de la Lecouvreur. Les progres qu'elle a faits sont trop marques et trop etonnants pour n'en pas attendre d'autres; peut-^tre en doiton attendre la perfection. »

Grimm, au reste, faisait aussi ses reserves sur mademoiselle Clairon. II la trouvait un peu ampoulee. II lui reprochait, a force d'etude et de science, de perdre la tragedie.

Avec les acteurs que nous venons de nommer est epuis^e Tindulgence de Golle. II a pour tous les autres une s^v^rite qu'on s'explique difficilement, lorsqu^on pense a la reputation laissee par les artistes qu*il arrange ainsi.

Madame Favart, cette gracieuse femme, dont tous les contemporains reconnaissent le talent et la gr4ce, devient une mediocre danseuse, une impudente creature, chantant le vaudeville avec indecence, et degoiitant les moins deiicats par ses manieres. Pour Mole, de raeme ; la voix publique en a fait Tun des premiers acteurs qu*ait eus la

Comedie-FraiiQaise ; raais CoUe ne lui accorde rien. II le \oit debuter en 1754, a T^ge de dix-neuf ans, et prononce aussit6t son verdict: « C'est un enfant sans voix, sans gr^ce et sans usage du th^4tre. » Vingt-cinq ans plus lard, Golle relit ce jugement, il Tannote, mais c'est pour Taggraver : « Mol<^ est devenuoutr6etinsoutenable dans le haul comique, dans le drame, et surtout dans le tragique. II a pris le parti de grossir sa voix ; il ne parle plus avec la sienne, que probableraent il ne trouve plus suffisante. II joue tout comme un furieux, coinme un enragt\ II eut excelle dans les rdles d'amants passionn^s, s'il eut voulu ne point outrer ; jamais il n'eut 6t6 un coined ien veritable, un com^dien universel. » Mais M0I6 ^tait fier, traitant les auteurs de haut, et il avait probableraent eu raaille a partir avec Golle, au sujet de quelque representation. Golle lui devait pourtant le succes du r6le de Desronais.

Goll^ n*est pas moins injuste pour Lekain, le plus grand acteur de la seconde moiti6 du xvni« siecle. On salt qu*il ^tait laid, que ses traits manquaient de noblesse ; mais on sait aussi qu'il faisait tout oublier par le pathetique de son jeu. La Harpe Tappelait « I'acteur qui a port6 le plus loin le sentiment et I'expression de la tragMie ». II fallait, ajoutait-il, Tavoir entendu prononcer les roots : « H^ bien ! je roeurs content I » pour comprendre tout ce qu*ils ont d'effroyable dans la bouche d'Oreste. Le rdle d'Oreste ^lait un de ses chefs-d'ceuvre. Mademoiselle Glairon, dans ses M^moires, pretend cependant que es r61es de Racine ^taient trop simples

JIO LA LITTKRATUHE AU XVIII' SIECLE.

pour lui; et qu*il n'atteignait toute sa perfection que dans les tragedies de Voltaire. G'est dans le personnage de Tancrede qu'il parait, en effet, avoir excit6 le plus d'admiration. Quoi qu*il en soil, Lekain est resteTun des grands souvenirs de la scene frangaise, et GeofTroy , qui TaViAit connU) ne se lassait point de Topposer a Talma. Voyons raaintenant ce qu'en peuse Golle. II assiste aux debuts de Lekain , aux Franqais , le 14 septembre i 750. L'acteur jouait le rdle de Titus, dans le Brutus de Voltaire :

« G'est un jeune horame de vingt-trois a vingt-quatre ans, qui n'est point mal fait, mais dont le visage est hideux et Tair passablement ignoble. Des grimaces a chaque sentiment qu'il veut exprimer; d'assez beaux gestes, et nuUes entrailles, a mon gr6, car j'ai vu bien des gens n*^tre pas de mon sentiment a ce dernier 6gard : je souhaite [m'etre tromp6. II r6ussit beaucoup, quoiqu'il m'ait deplu souverainement. II a pourtant quelque sorte d'inlelligence, avec le defaut cependant de jouer plutdt le mot que les choses ; il a le talent de faire des pauses assez longues, ce que Je regarde comme une grande adresse et un grand art, quoique beaucoup de gens prennent cela pour un d6faut. Ges pauses lui donnent le temps pour varier ses tons, et c'6tait peut- 6tre en quoi excellaient Baron et la Lecouvreur. Mais, je le r^pete, je ne lui crois point d'entrailles ; il m'a laiss6 froid, done il a eujort ; et ce sont de ces sorte s de torts dont on ne revient point : on n'acquiert point d'entrailles.

Toul com^dieu sans chaleur sera toujours un mauvais, ou un ties mediocre coraedien. Sa voix n'estpas forte, et elle deviant dcsagreabie quand il veut la forcer. Enlin, je reviens a sa figure, qui no d^doraroage nullement de ce qui lui manque en talent, et surtout en vivacite. »

Quelques mois plus tard, Lekain a deja fait son chemin, puisqu*il est question de lui pour les premiers rdles; mais G0U6 est encore plus d^daigneui, plus m^prisant que la premiere fois :

(( C est un petit drole qui ne pent jamais devenir rien, m^me de mediocre : tres peu d'intelligence, une voix rauque et cassee aussit6t qu'il a d^clame vingt vers; joignez a cela sa (igure. » Goll^ revient souvent sur cette figure, Tune des plus desagreables et des plus patibulaires qu'il eut vues : une t^le de mort pour le haut du visage. L'annee suivante, Lekain joua Orosmane et fut re^u avec un enlhousiasrae extraordinaire. GoU^ lui-raerae fut obb'ge de recoimaitre que Tacteur s*6tait surpasse ; mais il ne consentait pas pour cela a leregarder comme un grand comedien. « Que Ton atlende deux ou trois ans, disait-il ; que rengoueraent ou Ton est soit pass^, et I'oD m'en dira des nouvelles. » II se passa non pas trois ans, maistrente, le temps ne fit que confirmer la reputation de Lekain, Tacteur mourut en emportant les regrets universels; mais GoUe resista jusqu'au bout, avouant n^anmoins qu*il ^tait seul de son avis : a Je me suis trompe probableroent sur Lekain, ^crivait-il en note dans son Jowmal; mais soit prevention,

aveugleraent, ou tout ce qu*on voudra, ce hideux et rauqiie com^dien ne ro'a jamais fait grand plaisir ; sa \oix blessait toujours mes oreilles, et sa figure ra'a tou- Jours repugn^. Je rendais justice a sou art quandil Ta eu perfectionn^; mais jamais ce monstre a voix kumaine ne lu'a reraue que d^sagr^ablement ; il ne me paraissait plac6 que dans les rdles ou il faut ^tre horrible, corame dans VOrphelin de la Chine. J'ai tort, puisque le public Tadorait. »

Talma, au commencement de ce siccle, eut le meme sort que ses predecesseurs : une grande reputation, une gloire qui allait tous les jours s'etendant, se confirmant, mais qui n'arriva jamais ccpendant a faire taire toutes les critiques. On sait que madame de Stael lui a donn6 une place dans^ son livre de VAUemagne, et a ainsi comme fixe dans un monument durable la renomm^e fugitive du com^dien. Je cite, puisque aussi bien mon travail devient aujourd'hui, sous ma plume, une mosaique de citations. Le passage en vaut d ailleurs la peine; on y sent cette sympathie en I h ousias le et communicative dont Tecrivain avait le secret :

« II me semble que Talma pent etre cite comme un modele de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignity. 11 possede tousles secrets des arts divers ; ses attitudes rappellent les belles statues de Tantiquite ; son veteraent, sans qu*il ypense, est drap6dans tous ses mouvements, comme s*il avait eu le temps de Tarranger dans le plus parfait repos. L'expression de son visage, celle de

son regard, doivent ^tre T^tude de tous les peintres. Quelquefois il arrive les yeux a demi ouverts, et tout a coup le sentiment en fait jaillir des rayons de lumiere qui serablent 6clairer toute la scene. Le son de sa voix ^branle des qu'il parle, avant qne le sens meme des paroles qu'il prononce ait excite T^motion. Lorsque, dans les tragedies, il s'est trouv6 par hasard quelques vers descriptifs, il a fait sentir les beautcs de ce genre de po^sie, comme si Pindare avait r6cit6 lui-ra^rae ses chants. D'autres ont besoin de temps pour ^mouvoir, el font bien d'en prendre ; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle magie qui, dfes les premiers accents, reveille toute la sympalhie du coDur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la po^sie, et par-dessus tout, du langage de Tdme : voila ses moyens pour d^velopper dans celui qui IVcoute toute la puissance des passions g^n^reuses ou terribles.

» Quelle connaissance du cceur humain il montre dans sa raaniere de concevoir ses rdles ! II en est le second auteur par ses accents et par sa physionomie.

» Dans Andromaque^ quand Hermioneinsensee accuse Oreste d'avoir assassine Pyrrhus sans son aveu, Oreste respond :

Et ne m'avez-voas pas Voiis-m6me ici 1ant6t ordonn6 son tr^pas ?

» On dit que Lekain, quand il recitait ces vers, appuyait sur cliaque mot, comme pour rappeler a

Hermione toutes les circonstances de Tordre qu'il avail regu d'elle. Ge serait bien vis-a-vis d'un juge ; mais quand il s^agitde la femme qu'on aime, le d^sespoir de la trouver injuste et cruelle est I'uQique sentiment qui reinplisse I'^me. G'est ainsi que Talma conqoit la situation. Un cri s'6chappe du coeur d'Oreste ; il dit les premiers mots avec force, et ceux qui suivent avec un abattement toujours croissant : ses bras tombent, son visage devient en un instant p^le comme la mort, et r^motion des spectateurs s*augmente a mesure qu'il semble perdre la force de s'exprimer.

» Le meme Talma, Grec, Romain et chevalier, est un Arabe du desert, plein d*6nergie et d*amour ; ses regards sont voiles comme pour 6viter Tardeur des rayons du soleil ; il y a dans ses gestes une alternative adorable d'indolence et d'imp6tuosit6 ; tantot le sort Taccable, tant6t il parait plus puissant encore que la nature, et semble triompher d'elle: la passion qui le devore, et dont une femme qu'il croit sasoeur est Tobjet, est renferm6e dans son sein; on dirait, a sa marche incertaine, que c'est lui-meme quMl veut fuir : ses yeux se d^tournent de ce qu'il aime, ses mains repoussent une image qu'il croit toujours voir a ses c6tes; et quand enfin il presse Salema sur son cceur en lui disant ce simple mot : « j'ai froid », il sait exprimer tout a la fois le frisson de 1 ame et la devorante ardeur qu'il veut cacher \

1. Voyez les Notes et PensSes qui, dans la nouvelle Mition, terminent le tome XldesCauseries duLundi: des observations de moraliste exp^rimente ; des jugements sur beaucoup de contem-

» J'ai vu Talraa d^clamer, dans lachambre, la derni^re scfene avec sa ferame, dont la voix et la figure conviennent si bien a Desd^mona : il lui suffisait de passer sa main sur ses cheveux et de froncer le sourcil, pour ^tre le Maure de Yenise, et la terreur saisissait a deux pas de lui, comme si toutes les illusions du thMtre TaTaient environn^. »

II parait que Talma aimait a faire sentir cette puissance du simple geste et de la physionomie. G*est de 1 ui qu'il s'agit dans Tanecdote suivante. Je la tire d'un ouvrage ou Ton ne s'aviserait gu6re de la chercher, VEssai sur le langagCy de M. Charma, un maitre v^n6r6, que vient de perdre la Faculty des lettres de Caen, et dont j'^prouve je ne sais quel m^lancolique plaisir a 6crire ici le nom et €i ^voquer le vieux, vieux souvenir 1

« On dit qu*un grand acteur, fatigu^ d*entendre sans cesse altribuer au po^te, dans les effets prodigieux qu'il produisait au th64tre, una part plus large qu'il ne convenait, un soir, au milieu d'un cercle dispose a la joie, en cravate et en frac, passa la main sur son front, recula d'un pas, et donna soudain k sa figure et au son de sa Yoix Texpression vivante du plus profond d^sespoir ; Tassembl^e s*6mut, frissonna, p^lit ; on

porains, tei» qu*OQ en porte dans le secret de son coeur, ou qu'on les note le soir, en rentrant chez soi ; sur toutes cboses, bien des pens^es dc derridre la tMe, pour me servir de I'expression de

avait cru voir (Sldipe au raioraent ou, apres s'^tre repos^ longtemps, fier de son innocence, il decouvre tout a coup en lui un tils incestueux et parricide. Les Eum^nides et leurs flambeaux vengeurs ^taient dans ses regards. Le& paroles dont il accorapagnait cette efl'rayante pantomime etaient peu en harmonie a\ec la passion erapreinte sur ce front terrible et dans cette voix lamentable. G'^tait je nc sais quelle chanson d'en fan t, que nous avons tous chantee, badine, joviale, ou du moins n'^veillant que des id^es de ce genre, et ne se pretant pas le moins du monde au sens qu'elle parut prendre moraentanement. II y avait contradiction manifeste entre Texpression conventionnelle et Texpression de la nature. La lutte ne fut pas nn instant indecise : etla nature triompha. Sielle a tant de force quand ellc gene et contrarie le symbole cre6 par Thomrae, que sera-ce quand elle le sert et le seconde? »

Pour Talma, aujourd'hui, Tapotheose est accomplie. M. Sainte-Beuve le comparait I'autre jour a Rachel, nous donnant, sur ces deux grands artistes, Tune de ces notes qu'il tire de temps en temps de son portefeuille. On reconnait, dans ce jngement, que Talma est pass6 au rang des gloires incontestees, de celles qui servent desormais k mesurer les autres. « II a manque k Rachel, dit M. Sainte-Beuve, d*avoir pour vis-a-vis un grand talent

Pascal; en somme, une centaine de pages quasi posthumes, un avancemeat d'hoirie fait au public, un fragment des M^moires les plus ?inc6re3 et les plus interessants qu'on piiisse lire.

d*acteur, un Talma. La nature avail peut-etre moins fait d'abord pour Talma que pour Rachel. EUe, elle s*est d6clar6e d'embl6e et du premier jour : lui, il lui a fallu des ann^es pour raurir et se former. Mais aussi, il avail bien autrement de serieux et de morality comma artiste ; toujours occupe de son art, y raraenant tout, s'y perfectionnanl par Tusage du monde et par le commerce des grands hommes. G'esl ainsi qu'il est all^ grandissant jusqu'^ la fm, et plus beau que jamais dans ses derniers r61es, fussent-ils de pieces secondaires et de pontes m^diocres : il les achevait et les accomplissait. Quant k Rachel, elle n'a jamais ^16 mieux que dans sa premiere maniere, et pendant les toules premieres annees. Bientdl la femme nuisit en elle a Tartiste; je veux dire que son genre de vie, au lieu d'aider k son talent, y nuisit, la fureur du plaisir lui retirait de ses forces. »

Voilii Talma pass6 au rang des olympiens ; mais il ne faut pas s^imaginer qu il y soil arriv6 sans contesle. II serait piquant, en regard des t^moignages qu*on vient de lire, de rappeler a quelles critiques Talma a 6te en butte, et non pas seulement de la part des imbeciles ou des envieux. Geoffroy, surtout, le feuilleloniste des D6bats^ s'acharnait k le d^nigrer. II suivait exactement le proc6d^ que nous avons vu adopts par Goll^ : comme on a\ait jadis oppose Baron k Lekain, il opposait Lekain k Talma; les morts servent a cela. II protestait centre le succSs, contre le public, contre lui-m6me, lorsqu'il se sentait entrain^ malgr^ lui. « Talma, 6crivait-il en 1804, est toujours en possession des plus

Yifs applaudissements dans les fureurs d'Oreste. II les joue avec une effrayante v^rit^ qui doit frapper la multitude. Lekain avail une autre maniere : p6n6tr6 de la noblesse de son art, il 6tait persuade qu'il fallait conserver a Oreste une sorte de dignity, meme dans ses moments d'ali^nation. 11 ne croyaitpas que la fureur d'Oreste dut ressembler k une attaque dVpilepsie. Lekain s'efforQait done d'ennoblir ce d^lire d'un prince qu'une horrible fatality avait vou6 aux Eum^nides. Talma a pris une autre maniere ; il a plus de naturel et de verity, mais moins de noblesse ct m^me d'int^ret. II 6tonne, il 6pouvante. Lekain 6tait plus touchant et plus path6tique. »

Geaffroy, quelques ann^es plus tard, trouva un autre moyen de rabaisser Talma; il le comparait a Lafon , proclamait hautement la superiority de ce dernier. Du reste, meme ton de d^nigrement, et toujours le reproche d'exageration dans le jeu : « Talma, disait-il dans un feuilleton de 1812, Talma, j'en conviens, a 6prouve raes censures; sa maniere et son systeme ne sont point de mon gout. J'ai le malheur de n'etre pas fort sensible k Tart de se contracter les nerfs, de se donner des convulsions, de rouler les yeux et de se rendre le visage bien effrayant. Il me semble qu'il y a dans ce proc^d6 plus de m^canisme, ou, si Ton veut, de charlatanisme que de vrai talent. Dans les arts d*agr6ment, je n'admets rien de hideux, de difforme et d'ignoble. De beaux vers, des sentiments vrais et naturels, le langage du coeur, I'expression vive et Tranche des passions de Vkme, me

paraissent bien pr^f6rables aux contorsions du corps et k toute cette pantomime, qui n'est bonne qu'a faire peur aux femmes, aux enfants et au peuple. »

Get article poussa Talma k bout, et donna lieu k des voies de fait. Voici I'anecdote, telle que je la trouve dans Tamusant volume de M. Edroond Bir6, intitule Victor Hugo et la JRestauration, M. Bire est de ceux, dit-il lui-m6me, qui professent Tadmiration la plus vive pour Tauteur des Misirables, « Le g^nie est Ik, pr^sde vous, 6crit-il, et vous sentez, k un certain fr^missement dans lair, que Tange de la po^sie vient de passer en d^ployant ses ailes. » Mais il y a, dans ce roman, certain chapitre intitule V Annie i 817, oii M. Bir6 a cru pouvoir relever des inexactitudes ; de la tout un volume plein de faits et d^anecdotes.

G'est de ce livre que j'ai tir6 le r6cit suivant :

« Le lendemain (du f euilieton dont on vient de lire un passage) on jouait au Thccltre-FranQais le Philinte de Moli^re, et la Revanche, GeolTroy 6tait dans une petite loge du rez-de-chauss6e, assez pris du th^dtre, avec trois autres personnes. Tout k coup la loge s*ouvre, un homme entre brusquement, I'oeil ^gar^ comme Hamlet, Tair furieux comme Oreste. G*6tait, en effet, Oreste et Hamlet, c'^tait Talma. « G*est vous que je cherche, » dit-il a Geoffroy en le souffletant, s'il faut en croire la Biographic des Contemporains^ en lui serrant la main comme dans un 6tau, et T^gratignant jusquau sang d'aprfes la version du Journal de V Empire^ etd'un air

tragique : « Sortez ! sortez ! — Sortez vous-meme ! » r^pond le critique, assists de ses voisins. Talma dut CL'der au noinbre ; seulement, k la porte, dans un beau d^sespoir, il continua a vomir contie ses adversaires des torrents d'invectives, jusqu'au moment ou des amis raisonnables intervinrent, se saisirent de sa personne, et, I'entratnant hors du th^^tre, mirent fin a cette deplorable scene.

» Le lendemain, explications des deux interess<^s. GeolTroy raconta a sa maniere Tattaque dont il avait 6t6 la victime. Talma repondit dans unelettreaiixjournaux, se plaignant que le critique outrepassdt ses droits. « Il » est triste, sans doute, pourmoi,disait-il en (erminant, » d' avoir k entretenir le public de pareils details. G'est a » lui a juger, du reste, si, comme le pretend M. Geoffroy, » je suis gat6 par les flatteries, lorsque, dans le journal » le plus repandu en Europe,je me vois abreuve d'injures » et de degouts. »

J'avoue que si j'6tais charge de defendre le g^nie de Talma, je ne m'inqui^terais pas beaucoup des attaques de Geofl'roy ; on a vu, de tout temps, le feuillelon theatral s'inspirer de rancunes litteraires, de rivalites de coulisses. Mais voici qui est plus grave. Paul-Louis Courier n'etait point critique de profession : atrabilaire et denigrant, c'^tait pourtant un homme de gout, nourri d'etudes classiques, fait, a ce qu'il semble, pour apprecier un acteur qui cherchait a rendre la vie aux chefsd'oeuvre de notre litt^rature. Eh bieni voici de quel

ton il juge Talraa. G'est a sa femrae qu'il ^crit, et en 1818 :

« Je suis all6, corarae je t'ai dit, aux Franqais. On donnait Andromaque. Je n*ai rien vu au monde de si pitoyable. Tout 6tait r6voltant : Andromaque avail dixhuit ans, et Oreste soixante. Tant6t ilhurle, il beugle; tantdt il parle tout bas, et semble dire: « Nicole, » apporte-raoi raes pantoufles. » Tout cela est entremel6 de coups de poing et de gestes de laquais dans les endroits de la plus noble po^sie. Je t'assure que celui de la Gaiele, qu'on nomme le Talraa des boulevards, vaut beaucoup mieux que son modele. Talma 6tait fagots on nc pent plus mal : des draperies silourdes et si embarrassantes, qu'il ne pouvait faire un pas ; un gros venire, un dos rond, une vieille figure; c'elait un amoureux a faire compassion. Tu sais que je n'ai point de prevention ; je ne demandais pas mieux que de m'arauser. Jecrois d*ailleurs que le parterre, tout enlhousiasro^ qu*il etait, ne s*amusait pas plus que moi. »

Le jugement est inattendu, il est rude ; mais il est de ceux,pourtant, dont il faut tenircompte. Telle est done, en defmitive, la destin^e de Tacteur. II a de magniiiques triomphes, sans doule ; 11 ravit des milliers d'uuditeurs; il les voit suspendus a ses levres ; il les fait pleurer ou fremir ; il savoure les jouissances de la popularity plus qu aucun artiste peut-etre. Mais, en d^pit des elTorts les plus perseverants, il ne r^ussit pas a satis faire certains

juges trop d^licats ou trop rebelles. Puis, lors m^me qu'il a triomph^, ou a peu pres, de toutes les oppositions, lorsqu'il est parvenu au sommet de son art, lorsqu'il a, pendant vingt ou trente ans, enchante le public, et jusqu'a des publics de rois, que laisse-t-il apres lui? Comme le virtuose, comme Torateur, il ne laisse qu'un souvenir, un nom ; moins que cela : Tomhre d'un nom et d'un souvenir.

Septembre 1869.

Le livre de M. Bertrand sur FAcad^mie des sciences n'a qu*un d^faut, celui de promettre beaucoup moins qu'il ne donne. L'hisloire d*une corapagnie savante, — il semble que rien ne doive ^tre plus sec, un catalogue de noms^ une liste de travaux, la science sous son r^sum^le plusaride, la biographie sans les details qui en font le charme I Eh bien, non ; je ne sais comment M. Bertrand s'y est pris, mais il a su faire de son livre un volume tr^s instructif, tr6s curieux et mSme tres amusant. La science y tient naturellement la premiere place. On y entend ses b^gaiements, on mesure les progres qu*elle a faits en une centaine d'ann^es. L'Acad6mie, k son origine, ne comptait encore que trois ^l^ments. Le premier ^tait Teau. G'est elle qui, modifidepar un autre principe, V esprit alt^ratify produisait les divers corps, le soufre, par exemple, le mercure et le sel. Puis il y avait un troisieme prin-

1 VAcad^mie des sciences et les acadimiciens, de 1666 d 1793, par Joseph Bertrand, membre de rinstitnt. Paris, chez Hetzei. 1869.

cipe, nominee archee^ propre aux esprits parfaits et qui ont quelque participation a la vie. « On le voit, ajoute M. Bertrand, les chimistes avaient beaucoup a desapprendre. » lis le firent ; un siecle plus tard, Lavoisier expliquail la combustion et fondait la nomenclature chimique. Le volume de M. Bertrand est done comme un tableau raccourci des conquetes de la science. Mais je me hdte d'ajouter qu'on y trouve aussi de piquantes anecdotes et toute une galerie de portraits, miniatures fmement touch^es, physionomies rendues avec la plus juste precision. L'Academie des sciences fut fondee en 1666. G'est Perrault qui avait eu Tid^e de cette institution, et c'est Colbert qui en proposa la fondation au roi. La nouvelle compagnie, au commencement, devait s*occuper de toutes les connaissances humaines, des etudes historiques, par exemple, et des lettres, aussi bien que des sciences math^matiques et naturelles. Elle faisait ainsi concurrence a TAcad^mie francaise et a celle des inscriptions. Gellesci se plaignirent, et on reduisit leur soeur cadette au r61e qu*elle remplit encore aujourd'hui. Elle se composait, a Torigine, de seize membres, parmi lesquels on comptait des hommes tels que Huygens, Roberval, Claude Perrault. 11 y avait des pensions pour les acad^miciens, et des fonds pour les experiences. La compagnie perdit beaucoup en passant du gouvernement de Colbert a celui de Louvois, « qui s*occupa fort peu d'elle et fort mal ». Lou vols avait la pretention de distinguer entre les recherches curieuses et les recherches utiles, et de liraiter les travaux de I'Academie a ces dernieres. Les recherches

L'JINCIENNE ACADBMIE DES SCIENCES. 225

Utiles ^taient « celles qui pouvaient avoir rapport au service du roi et de TElat ». II est vrai que Louvois prenait le service de i'Ktat dans un sens tres large. Ainsi, 11 demandait a TAcademie de faire des analyses du th^, du cafe et du ciiocolat. Un acad^micien, Bourdelin, accueillit la proposition avec empresseraent. Analyser le cafe, c*6tait encore s*occuper d'un breuvage qu'il idol^trait. Bourdelin aimait tant le caf6 que, sur la fin de sa vie, les m^decins le lui ayant interdit, 11 attend ait avec impatience que son 6lat fut prononc^ d^sesp^re pour pouvoir sans scrupule revenir a sa boisson favorite, et en prendre autant qu*il voudrait.

Le troisieme protecteur de rACademie fut Pontciiartrain. Son neveu, I'abb^ Bignon, s'etanl aperqu que la conipagnie languissait, s*en fit attribuer la direction, et la r^gen^ra en lui donnant un meilleur Wglement. Le nombre de ses merabres fut augmente, et leur choix lui fut laiss^ a elle-meme, ce qui la rendit a la fois plus forte et plus lib re. EUe fut installee au Louvre. Les travaux individuels prirent la place des recherches faites en commun. Gependanl I'assiduite aux seances etait de rigueur; il fallait meme y participer, apporler des travaux, prendre la parole. Faute de quoi le president vous censurait, privait les paresseux d*une partie de leurs drolls acad^miques, finissait meme par les exclure. Plus d*une radiation iut prononcee et luaintenue. L*Academie exergait dautres droits encore sur ses roenibres. Nul, sans son autorisation, ne pouvait prendre la quality d'acad^micien sur le tit re d*un ouvrage. EUc moderait

2i0 LA LITTERATURE XU XVIII* SIECLE.

les pol^raiques Irop vives. L'aslronorae Leftvre ayant violemment atlaqu6 deux de ses confreres, fut condamn6 k leur en demander pardon en pleine assembl^e. Ces savants ont de tout temps et^ port^s aux injures ! II y avait d'ailleurs entre eux des rival it^s de metier. Les m6decins et les chirurgiens, par exemple, ne pouvaient se souffrir. Les chirurgiens avaient beau laisser aux barbiers la saign^e et les v^sicatoires, le soin des bosses, apostumes et contusions; ils avaient beau faire des distinctions et se dire chirurgiens de robe longue, les m^decins cherchalent a les emp^cher de s'61ever jusqu*a eux. On leur rappelait dureraent que leur art 6tait une profession raanuelle; le nom de chirurgie lui-meme ne venait-il pas d*un mot grec qui signifie la main? L'Acad^mie eut plus d'une fois a apaiser les discussions de ces deux classes de gu6risseurs.

Les travaux de TAcaderaie consistaient en questions a r^soudre, inventions a juger et prix a adjuger. On possede encore le manuscrit autographe d'un programme redig6 par Huygens a F^poque dela fondation de la corapagnie. II recoramandait a la classe de physique de faire beaucoup d*exp6riences et d'observations. G'^lait, disaitil, « le seul moyen de parvenir a la connaissance des causes de tout ce qu'on voit dans la nature; comrae pour savoir ce que c'est que la pesanteur, le chaud, le froid, I'attraclion de Taimant, la lumiere, les couleurs; de quelles parties sont composes Tair, I'eau, le feu et lous les autres corps; a quoi sert la respiration des animaux ; de quelle facon croissent les m6taux, les pierres

et les herbes : de toutes lesquelles choses on ne sait encore rien ou tres pen, n'y ayant pourtant lien au monde dont la connaissance serait tant a souhaiter et plus utile. » On Yoit que le champ ^tait \aste! Nous avons de la peine a comprendre aujourd'hui une 6poque ou tout 6tait k faire, et ou, faute de m^thodes exactes, Timagination se donnait si libreraent carriere. Parmi les premiers membres de TAcademie des sciences se Irouvait Delachambre, m^decin ordinaire du roi, qui fut aussi de TAcad^mie francaise, et qui avait ro^rite tous ces honneurs par un ouTrage intitule : Nouvelles conjectures sur la cause de la lumiere, sur les dibordements du Nil et sur V amour d'' inclination. On se demandait d'oii vient Teau qui coule dans les rivieres. Mariotte avail r^pondu : de la pluie et de la fonte des neiges. Mais la r^ponse paraissait trop simple, et un autre acad^micien, de Lahire, aimait mieux « supposer de grands reservoirs int^rieurs dont la chaleur terrestre 61eve les vapeurs, qui se condensent pr^s de sa surface et coulent sur le premier lit de tuf ou de glaise qu'elles trouvent, jusqu'i ce qu'une ouverture les jette hors du sein de la terre ».

L'Acad^mie n'avait pas tard^ a exclure du cercle de ses discussions le probl^me de la quadrature du cercle et la recherche du mouvement perpetuel. Elle eut pourtant bien de la peine k d^courager les chim^riques, d*autant plus que Tappat du gain se mSlail k Tattrait de la difticulte vaincue. « D*apres un bruit populaire, qui n*est pas absolument oubli6 aujourd'hui, les gouvernements auraient prorois pour la solution de la quadrature du

cercle des recompenses considerables, et un effort heureux apres quelques mois d'^tude aurait pu, suivant cette fausse opinion, procurer a la fois la gloire el la fortune. Uq des inventeurs osa m^me assigner d'Alembert devant le Parlement, comme le frustrant, par son refus d'examiner sa solution, de la recompense de cent cinquante mille livres, qu'il croyail obstin^raent promise, et qu'il pretendait meriter. »

Le nom de d'Alembert rappelle une autre question qui ne fut pas, je crois, soumise a TAcad^mie, mais dont le savant geometre s'est occup6 a plusieurs reprises : je veux parler du Probleme deSaint-Peiersbourg. G'etait, on va le voir, une application du calcul des probabilites, th^orie dont d'Alembert se refusait a accepter les principes :

« On suppose qu'un joueur, Pierre, jette une piece en Tair autant de fois qu'il faut pour amener face. Le jeu s'arrcte alors, et il paie a son adversaire, Paul, un franc s'il a suffi de jeter la piece une fois, deux francs s'il a fallu la jeter deux fois, quatre francs s'il y a eu trois coups, puis huit francs, et ainsi de suite en doublant la somrae cbaque fois que Tarriv^e de face est retardee d'un coup. On deraande corabicn Paul doit payer 6quitablement en ^change d'un tel engagement? Le calcul fait par Daniel Bernouiili, qui avail propose le probleme, et con forme aux principes ad mis par lous les g^ometres, a I'exceplion du seul d'Alembert, exige que I'enjeu de Paul soil infmi. Quelque somme qu'il paie a Pierre avant de commencer le jeu, I'avanlage sera de son c6le ; tel est dans ce cas le sens du mot inlini. Ge r^sultat^

quoique ties veritable, scmble ^Irange el difficile a concilier avec les indications du bon sens, d*apres lesquelles aucun homme raisonnable ne Youdrait risquer a un tel jeu une somme un peu forte, mille francs par exemple. L'esprit de d'Alembcrt, embarrass^ dans ce paradoxe, ne craignit pas de condamner les principes, indubitables pourtant, qui y conduisent, en proposant, pour en nier la rigueur et en contesler levidence, les raisonnements les moins fondes et les plus singuliires objections. Dans cetle discussion, qui d'ailleurs n'occupe qu'une bien faible place parmi ses opuscules, d^Alembert se Irompe completement et sur tons les points. Son esprit, toujours prot a s'arreter, en declarant impenetrable tout ce qui lui semble obscur, etait plus qu*un autre expose au peril de condamner legoremciit les raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances.

» Quant au paradoxe du problemedeSaint-Petersbourg^ 11 disparait entierement lorsqu'on interpiete exactement le sens du resultat fourni par le calcul : une convention equitable n'est pas une convention indilTerente pour les parties; cette distinction ^claircit tout. En termes plus simples et plus e>idents encore, le jeu, lors m^me qu'il nest pas iuiquc, de>ient imprudent el insense pour le joueur dont la mise est trop considerable. Le probleme de Saint-Pelersbourg oIFre, sous Tapparence d'un jeu tres modere, dans lequel on doit vraisemblabiement payer quelques francs seulemenl, des conventions qui peuvent, dans des cas qui iront rien d'impossible, forcer Tun des joueurs k payer une somme immense, ct la repugnance

instinctive qu'un liorarae de bon sens eprouvea admettre les conditions fournies par le calcul, n'est autre chose au fond que la crainle tres fondle d'exposer a un jeu de hasard, m§me Equitable, une somme de grande importance avec la presque certitude de la perdre. »

L'Academie des sciences n'avait pas a se prononcer seuleraent sur les questions qui lui ^taient propos^es, mais aussi sur les inventions qui lui ^taient soumises. De temps en temps, un inventeur venait Tentretenir du moyen de dessaler Teau de la raer, ou de produire de la force sans en consommer. Perrault lui-meme lui apporta un jour un projet de canon destine a doubler la Vitesse du boulet. Le projectile ordinaire devaitetreremplac^ par un second canon, lequel, une fois lanc^, aurait lanc^ a son tour son boulet, et lui aurait ainsi imprim6 a la fois sa propre vitesse et cellequi provient de Taction de la poudre. On ne doutait de rien dans ce temps-la. "Whiston, qui succ^da a Newton dans la chaire de math^raatiques de rUniversit6 de Cambridge, avait propose le moyen suivant de facililer la solution du probleme des longitudes en fournissant Theure exacte aux navires en mer. II voulait qu'on pla^At « sur les routes que peuvent tenir les vaisseaux une s6rie de navires attaches par leurs ancres, sorte d*iles flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles, k minuit prtos, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fus6e qui, en 6clatant a six mille pieds de hauteur, montrerait Theure exacte ou la ferait entendre a plusieurs centaines de milles a la ronde ».

Si rAcad^mie des sciences a quelquefois encourage les id^es nouvelles, elle les a plus souvent encore decourag^es et repoussees. Des 1704, elle ^carlait, a Tunanimite, rin\enlion de la litholrilie. Elle ne fut pas moins d^daigneuse pour les paratonnerres. 11 faut voir de quel Ion de fine raillerie I'abb^ Nollet parle d*un Anglais, Benjamin Franklin, habitant la Pennsylvanie : « La plupart crurent de bonne foi, sur les paroles de ceux qui le leur disaient, que les fluides du ciel seraient desormais en la puissance des horomes, et que pour se garantir du tonnerre il sufflrait de dresser des pointes sur le sommet des Edifices. Quelques personnes assuraient d'un ton sincere qu'un voyageur en rase campagne pourrait s'en d^fendre en raettant I'^p^e k la main contre la nuee. Les gens d'Eglise, qui n*en portent pas, commenraient a se plaindre de ne pas avoir cet avantage ; mais on leur a montr6, dans le livre de M. Franklin, qui 6tait comme I'Evangile du jour, qu'on pouvait supplier au pouvoir des pointes, en laissant bien mouiller ses habits, ce qui est extremement facile en temps d'orage. »

II faut dire que ceci^tait ^crit en 1752, et que TAcad^mie des sciences, quelque temps partagee, tinit par c^der, et meme par admettre Franklin au nombre de ses associ^s Strangers.

Le plus inventif peut-^tre des acad^miciens fut Amontons, qui mourut en 1705, k Vkge de quarante-deux ans. Gompl^tement sourd, et de tr^s bonne heure, il avait demand^ des distractions a Tc^tude des sciences, enparticulier a la m^canique, pour laquelle il avait des disposi-

tions extraordinaires. Bien jeune encore, il cherchait le mouveraent perpetual, el c'est en y travaillantqu'ilapprit les mathematiques. II eut Tidee d'employer, comrae force motrice, la force dastique de Tair ^chauffe. La premiere id^e du t^l^graphe aerien lui appartient. « Sa proposition, dit Fontenelle, ful executee dans une petite etendue de pays, une fois en presence de Monseigneur, et une autre en presence de Madame. Le secret consistait a disposer dans plusieurs postes cons^cutifs des gens qui, par des lunettes de longue vue, ayant apercu certains signaux du poste precedent, les transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite ; et ces diflerents signaux 6taient autant de lettres d'un alphabet dont on n*avait le chiffre qu'a Paris et a Rome. La plus grande portee des lunettes faisait la distance des postes, dont le nombre devait etrele moindre qu'il flit possible; et, comme le second poste faisait des signaux au troisi^me, a mesure quM les voyail faire au premier,la nouvelle se trouvait portee de Paris a Rome, presque en aussl peu de temps qu'il en fallait pour faire les signaux a Paris. » Le lecteur reconnait sans peine ici le principe de I'ancien telegraphe, celui qu*adopta la Convention, et qui fut employe en France jusqu'au moment ou il a ^16 remplace par la telegraphie electrlque.

J'ai dit que TAcademie, dans les premieres ann^es de son existence, selivrait en corps a des observations d'histoire naturelle et a des experiences de toute espece. On s*occupait beaucoup du cafe et des moyens « d'en neutraliser les principes salins et sulfureux ». On cher-

L'ANCIENiNE ACADEMIE DES SCIENCES. 233

cliait des purgatifs agr^ables au gout. On demandalt k la dislillation des veg6tau\ la source de la diversity de leurs principes. On distillait des crapauds. On essayait la transfusion du sang. « Les Anglais reraplagaienthardiment le sang d'un homnie par celui d*un sujet plus robuste ou mieux portant, en esperant par la changer, non seulement le temperament, mais le caraclere du patient. Le sang d*un lion, par exerople, devait enflammer Thomme le plus timide, et lui donner, avec une noble fiertd, un courage invincible. Les savants de Londres, pour guerir un fou, avaient remplac^ la plus grande partie de son sang par celui d un homme sain d'esprit ; mais le malade continuant a derai^onner sur tous les points, sauf sur un seul peut-^tre, courait les rues de Londres en se disant le martyr de la Societe royale. Les acad^miciens frangais op6rerent seulement sur des chiens. lis ne furent pas heureux. L'animal qui donnait son sang se retablissait assez bien ; Tautre languissait et mourait presque toujours. Le Parlement, informe de ces resultats, defendit par arret la transfusion comme inutile et dangereuse. »

L* Academic avait une table de dissection. On y vit paraitre successiveraent un renard, un blaireau, une civette, des salamandres, un cam^leon, une gazelle, un sapajou, un ours, un herisson, unecigogne, unetigresse, un dromadaire^ un esturgeon, uneoie vivante. Une autre fols, c^etait le corps d*une femme suppliciee. Les sujets ^taient rares alors ; les acad^miciens, d^sireux de proOter de la bonne aubaine, tinrent stance plusieurs jours de

suite, et n*abandonD^rent la partie que quand il fut impossible de continuer. « Mais la plus eclatante et la plus memorable de toutesles dissections fut celled'un 616phant de la menagerie de Versailles. Le roi y assista ; Top^ration eut lieu a Versailles. EUe etait commenc^e depuis quelque temps, lorsque le roi, sans s'etre fait annoncer, entra tout a coup dans la salle, et demanda ou ^tait Tanatomiste qu'il ne Yoyait point. Duvernay, le scalpel i la main, s'eleya des flancs delanimal ou il ^taitenglouti, et lit devant lui Thistoire des principaux organes, en y melant sans doute quelque ingenieuse flatterie. L'oeil, apporte a Paris, fut 6tudi6 avec grand soin ; la trompe occupa deux stances; la chair, le cerveau, Tivoire et la liqueur du p6ricarde furent analyses par les chimistes, c'est-a-dire successivement soumis a une distillation qui d6truit les principes sans en r^Y^ler la nature. »

L'une des principales fonctions des soci^t^s savantes est d'ouvrir des concours et de d^cerner des couronnes. On le sait, ce n'est pas toujours chose facile. II y a des intentions de fondaleurs a respecter, a interpreter. Etles fondateurs sont parfois si bizarres! Que d'originaux ont cru s'immortaliser par quelque legs extraordinaire I De ce norabre fut Rouill6 de Meslay, conseiller au Parlement. II avait laiss^ a T Academic des sciences une rente de quatre mille livres pour etre attribute chaque ann^e par moitie a Tauteur d'un traits « touchant ce qui contient, soutient et fait mouvoir en son ordre les planetes et autres substances contenues dans I'uniYers, le fond premier et principal de leurs productions et forma-

tions, le priDcipe de la lumiere et du mouvement ». C'6lail un moyen « d'augmenter Tadmiration qu'on doit k Dieu », quelque chose comme le legs de notre contemporain, le comte de Bridgewater. M. de Meslay avail fait une scconde disposition en faveur de ceux qui ^tabliraient le niveau des puits ou sources vives, ou qui r^soudraient le proljleme des longitudes. Le testateur avait eu lui-mSnie ses id^es Ik-dessus: « J'avais cru, disait-il, qu'il se pourrait qu'un coq, par exemple, de Portugal, accoutum^ de chanter a minuit, ne chanterait en France qu'a une heure du matin. » Suivaient d'autres lib^ralit^s : des legs k des domestiques, k des fermiers, sous la condition qu'ils s'abstiendraient de viande et de poisson pendant le reste de leur vie. « Je regrette, disail M. de Meslay, de n'avoir pas gard6 cette abstinence toute ma vie. »

Le ills du d^funt attaqua le testament. II tirait de cet acte meme la preuve que son p^re nVlait pas sain d'esprit. L'Acad6mie se d^rendit. EUe sut justiHerjusqu'a la proposition d'estimer les longitudes a Taide du chant d'un coq. Les animaux, d^apr^s Descartes, n*^taientils pas des automates, c'est-k-dire des machines? Le Dieu qui les a faits n'est-il pas plus savant en m^canique que ne sauraient ^tre les hommes? Le proces dura quatre ans ; TAcad^mie gagna sur tons les points, et le testament de M. de Meslay n'eutbesoin que d'etre un peu forc^ pour fournir k la science des encouragements f^conds.

L*Acad^mie ^tait quelquefois consult^e sur des projets d*utilit^ publique, tels que canaux, endiguements, venti-

lalion d'edifices. C'est a elle que s'adressa le gouvernement vers la fin du siecle dernier, lorsqu'il s*occupa de la reorganisation dcs hdpitaux de Paris. En vain les adrainislrateurs de rH6lel-Dleu chercherent-ils k enlraver les recherches de la commission, le rapport devoila des raysteres qu'on a peine a croire aujourd*hui : six malades dans le meme lit; les affections contagieuses soigndes a c6te des autres; les morts meles aux vivants; les cris des fous p^n^trant jusque dans la salle des op6r6s. Bailly ^tait I'auteur du rapport. On ne peut s'erapc*cher de sourire en voyant I'^crivain, au milieu de toutes ces horreurs, trouver une place pour les lieux communs les plus ridicules. « Qu'est-ce qu'un lit en genc^ral, se demande-t-il, et surtout un lit de raalade? G'est un lieu de repos pour la nature souffranle et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances ont fatiguee. L'homme n'a qu'une maniere de reposer son corjis, etc. » Le xviii° siecle croyait t3ut renouveler en definissant tout, et en raelanl a tout son eternellesentiraentalite !

Plusieurs expeditions scientifiques s'accomplirent a la requete et sous les auspices de TAcademie. Je n'ai pas besoin de rappeler les voyages de Tournefort, de La Gondamine, de Lacaille. Tournefort n'etalt pas seulement un naturaliste, mais un voyageur instruit et attentif. Sa critique historique seule etait en defaut. Qui croirait qu'au commencement du siecle dernier, on put etre encore aussi naif? « L'lle de Crete et le mont Ida lui rappellent la naissance et le regne de Jupiter; quelques mines

d'origine douteuse pourraient elre, suivanl lui, le temple ou Menelas sacrifia, lorsqu'il eut appris Tenlevement de sa femme Helene ; Texcellent vin de Candle, qui, lorsqu'on en a goule, fait mepriser tous les autres, devait (itre le nectar que buvail autrefois Jupiter. »

Ces voyages scientifiques exigeaient autant d'^nergie que d'inslruction. Le Gentil, envoys dans I'lnde pour observer le passage de V6nus, 6tait encore en mer lorsque le ph^nomene se produisit; 11 ne put faire d'observations. Un second passage devait avoir lieu huit ans apres; Le Gentil resolut de Tattendre. Le jour arrive enfin, la matinee est belle, puis, au moment critique, un nuage derobe tout I Le pauvre savant ^tait sur le point de croire k un tour d'Ahrimane ! Pingr^, envoys a Rodrigues avec la meme mission, essuya aussi des contre-temps. Prls par un navire anglais, conduit a Pondich^ry, r^duit aux privations : « J'ai ^te entre antres, 6crivait-il a TAcad^raie, r^duit a I'ignoble breuvage de Teau. » Le sort de Tabb^ Chappe futplus fdcheux encore. II avait et6 envoye en Galifornie ; une maladie contagieuse lui enleva ses compagnons : roalade lui-m^me, sans autre conseil medical que ses livres, il se droguacomme il put, se crut sauv6,et sortil pour observer une Eclipse de lune; il avait trop pr^sum6 de ses forces, et il peril.

Le Journal de Le Gentil renferme de curieux d^lails sur Tastronomie des brames et leur m^thode pour le calcul des eclipses :

« Le Gentil questionnait sur ces m<^thodes les Indiens

plus instruits sans r^ussir a en obtenir communication. Un jour un brarae, norarae Nana-Mouton, vint le \oir en lui faisant dire par un interprfele qu'il pourrait satisfaire sa curiosity. Le Gentil I'ayant prie de calculer devanl lui r^clipse du mois de d6cembre 1768, Tlndien revint le lendemain avec un petit paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; ii s'assit par terre, et, tout en maniant les coquillages avec une vitesse singuliere, il consultait de temps en temps son petit livret ; il obtint ainsi toutes les phases de TMipse en moins de trois quarts d'heure. II les trouva assez justes pour redoubler chez Le Gentil le ddsir deconnaitre sa m^thode. L'Indien consentit a la lui enseigner, en faisant esp^rer qu'avec des dispositions et beaucoup de travail, il pourrait, en quatre mois, apprendre a calculer une Eclipse de lune. II fallait de plus s'engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant de la science qu*il lui avait enseign^e, avait rendu Nana-Mouton extremement prudent. Le Gentil prorait ce qu'on voulut, et les leqons coramencferent.

» Tout alia bien pendant quelques jours, a cela pres que ni le professeur ni I'interpr^te ne pouvaient donner Texplication d'aucun terme, et Le Gentil bientot ne comprenait plus rien. On changea trois fois d'interprete, mais sans plus de succes ; force eut 6t^ de renoncer a I'entreprise sans le secours d'un tamoul chr6tien, ancien 61eve lui-meme de Nana-Mouton, qui savait le frangais. Les progres furent alors rapides, mais plus I'^leve se raontrait capable et d^sireux d*apprendre, plus

]e maitre multipliait les difficult^s. Le brame ^videmment voulait retenir son secret. II dictait paliemment les nombres, les repassait et les coUatioDnait tant qu*on voulait, saDS se rattacher k aucune doctrine et sans satisfaire aux questions que leur emploi faisait naitre. Apr^s un mois de patience, Le Gentil le cong^dia en tenant sa mauvaise foi pour certaine, mais il avail p^n^tr^ le principe de la methode, et, aid^ du tamoui qui la connaissail un peu, il parvint a s'en servir, sans jamais la trouver commode. « Celte m6lhode, dit-il, m'a paru avoir son » avantage : elle est bien plus prorapte et plus exp6di- » tive que la n6tre, mais en m^me temps elle a un grand » inconvenient; il n'y a pas moyen de revenir sur ses » calculs, encore moins de les garder ;on efface h mesure )> qu'on avance : si Ton s'est par malheur tromp^ dans » le r^sultat, il faut recommencer sur de nouveaux frais, » mais il est bien rare que les Indiens se trompent. lis » travaillent avec un calme singulier, un flegme et une » tranquillite dont nous sommes incapables, et qui les » mettent k convert des m^prises que nous autres Euro- » p^ens ne manquerions pas de faire k leur place. II parait » done que nous devons les uns et les autres garder cha- » cun notre m^thode ; il semble que la leur ait ete faite » uniquement pour eux. »

Je ne sais quelle est la partie la plus interessante du volume de M. Bertrand, ses notices sur les travaux de TAcad^mie ou ses portraits des acad^miciens. J'ai deja dit, je crois, avec quelle elegance et quelle fmesse de

crayon, ces derniers sont esquiss^s. Ce sont pour la plupart, en efTet, de simples esquisses, mais pleines de physionomie. Void Duhamel, le premier secretaire de rAcad^raie; il en est toujours k Aristote, et vous 6numere les Irois operations de Fesprit, absolument comme le maitre de philosophie de M. Jourdain. Gassini est un courtisan, un faiseur, ainsi que TObservatoire en a eu parfois. II est enchants d'avoir d6couvert deux nouveaux satellites de Saturne, ce qui fait quatorze, le chiffre qui aThonneur d'etre uni au nom du roi! Clairaut fut un enfant prodige. A dix ans, il avait lu et compris le traits des sections coniques du marquis de rHdpital. A treize ans, il coraposa son premier m^moire, un travail sur les propriet6s de quelques courbes nouvelles. Son ouvrage sur la forme de la terre, au temoignage de M. Bertrand, est, de tons les Merits math^matiques composes depuis deux siecles, celui qui pourrait le mieux ^tre compart aux Principes de Newton. Clairaut mourut k cinquante-deux ans ; son pere, qui lui surv^cut, avait perdu avant lui dix-neuf autres enfants. Huygens n'^tait pas un moindre g^nie. Notre auteur cite deux de ses ecrits qui, dit-il, vivront 6ternellement parmi les chefsd'oeuvre de I'esprit humain. Ce qui n'emp^che pas qu'il ne jut Tun des amis de Ninon, et lui adresssit ces vers « un peu geom^triques », que Voltaire a eu I'indiscrelion de publier :

Elle a cinq instruments dont je suis amoureux...

L'ANCIENNE ACADEMIE DES SCIENCES. Hi

Son ^pitaphe de Descartes ne \aut pas mieux :

Nature, prends le deuil, viens plaindre la premiere Le grand Descartes et montrer ton d^sespoir.

Quand il perdit le jour, tu perdis la lumi^re ; Ce n*est qu*^ ce flambeau que nous Vavons pu voir.

Una jolie anecdote sur Roberval, le physicien et le g^oraetre, ou plutdt sur Tun de nos illustres conteraporains a propos de Roberval. Ge dernier, on le sait, ^tait un adversaire passionn6 de Descartes et du cart^sianisme. II parait que M. Cousin lui en avait conserve rancune. Un jour done, traversant Tune de nos bibliotheques publiques, M. Cousin volt les ODuvres de Roberval entre les mains d'un lecteur; il s'arr^te, regarde le livre, et de ce ton thMtral qu'il savait si bien prendre : « Roberval ! s'^crie-t-il^ ce n*^tait pas un bon horome, j'cn sais long sur son corapte! » Le trait est charroant. Ce ton deconliance, cette affectation de zSle, cetle pretention de poss^der sur le xvii^ siecle des renseignements & lui : on a Ik tout entier le quinteux, le spirituel, Tincomparable charlatan.

Puisque j'en suls aux anecdotes, j'en veux citer une autre. L'ancienne Acad^mie des sciences comptait dMllustres amateurs. Dionis du S^jour, par exemple, tr^s savant astronome, avait la bonte, comroe dit Voltaire, d*4tre en m^me temps conseiller au Parlement ; il s'y distinguait par le nombre et la nettel^ de ses rapports, et s*y etait fait de Thonneur pour avoir reussi a sauver la vie d'un pretre coupable de sacrilege. « Ce pauvre

Ui LA LITTERATURE AU XVIIP SIEGLE.

horame, fort grossier de langage, ayant eu de la peine a faire enlrer Thostie dans I'ostensoir, Tavail pouss6e avec impatience, en s'6criant : « Entre done... » et ajoutant un mot que Lalande, qui pourtant se g^ne peu, n*a pas os6 imprimer. II fut entendu, d^nonce et condamn6 k mort. Heureusement il y avait appel, et du S6jour 6tait deTournelle. Le jugement fut cass6, et I'accus^, renvoy6 devant Tautorit^ eccl^siastique, en fut quitte pour une ann^e de retraite. »

Si M. Bertrand ne craint pas de nous montrer Qketla les ridicules des vrais grands hommes, il ne se fait pas faute non plus de percer a jour les reputations usurp^es. II rappelle raaligneraent le mot d^un passant qui, lisantsur le socle de la statue de Buffon : Naturam amplectitur omnerriy ne put s'empecher d'ajouter: Qui trop embrassCf mal etreint, II nous montre Maupertuis, moUement 6tendu dans un fauteuil, et s'^criant un jour : « Je voudrais bien avoir un beau probl^me qui ne serait pas difficile! » Condorcet ne trouve point gr4ce devant M. Bertrand. « Ses Merits math^matiques doivenl ^tre lus avec precaution. Aucun d'eux ne s'61eve au-dessus du mediocre; presque compl^tement oublids aujourd'hui, ils prouvent seulement, avec Touverture de son esprit, la solidite de ses premieres 6tudes. » Ses Eloges ne valent guere mieux : « Condorcet, par sa forme trop oratoire, eveille tout d'abord la defiance. Le lecteur le tient pour suspect; et lors m^me qu*il se montre juste, on redoute Texag^ration. Impatient de la meditation des choses de la science, et incapable de s*y renfermer lout entier, il

ne salt pas cacher, et semble meme raonlrer volontiers tout ce qui occupe son esprit. »

M. Berlrand laisse ainsi souvent voir combien le gout litteraire se mele naturellement chez lui a la plus haute competence scientifique. Les pages qu'ii a consacr^es aux doges de Fontenelle, sont elles-meraes un modMe du genre. Je ne puis m'empecher de les ciler:

<' II ne faut r^server, dit Fontenelle, qu'une moitie de » son esprit aux choses de cette espfece, et en r^server une » autre moitie libre ou le contraire puisse etre adrais. » Tel est, en effet, Tetat dans lequel les oeuvres scientitiques qu*il devait exposer plus tard laisserent constamment Tesprit de Fontenelle. Croyant tout incertain, il croit tout possible. Sous la modestie du savant qui sait ce qu'il ignore, suspend son jugement et ne craint pas d'en faire Taveu, on voit percer le secret orgueil du philosophe qui marque son ind^pendance. Toujours clair et jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en Taire, ne sont ni vives ni pressantes ; il ne connait pas Tenthousiasme et loue presque du meme ton Texcellent et le mediocre; non qu*il cherche k grandir outre mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez haut les grandes, et Teternel sourire qu'il prom^ne avec gr^ce sur la science s*adresse moins aux grandes v^rit^s qu'il contemple, qu'aux fines pens^es dont elles sont I'occasion, et aux ing^nieux rapprochements qu'il croit, a force d'art, rendre naturels et simples. Sceptiqued'ailleurs avec parti pris, sous la force des plus grands g^nies il se plait

montrer la faiblesse de Tesprit liumain, et s'il lui arrive de dire d*une theorie : cela est quelque chose de plus que vraisemblable, il atteint ces jours-lk la limite de son dogmatisme.

» Fontenelle, dans ses filoges, semble s'iraposer la loi de n'etre ni profond ni sublime; son 4me, qui ne s'6chauffe jamais, n'a pas pour cela grand effort k faire ; et sans s'etonner des plus grandes conqu^tes de la science, il les raconte du meme ton d^gage dont il expose les syslemes les plus arbitraires. Ami des 6tudes faciles, il cache habilement qu'il en existe d'autres ; il montre ceux qu'il peint plus dignes d'estime que d*admiration, en en faisant d'honnetes gens qu*il reduit a leur juste grandeur, et non des heros inimitables et plus grands que nature. Sa voix, qui ne s'eiifle jamais, s*eleve quelquefois, mais un doute fmement exprim6 ou une locution familiere font alors reparaitre bien vite son accent habituel.

» On a le droit de se demander si Fontenelle a tou jours eu la pleine comprehension des decouvertes qui, sous sa plume, semblent si simples, et sMl a p^n^tr^ jusqu'au fond des theories si varices qu'il efdeure avec tant d'aisance. Apres avoir relu ses Eloges et une grande partie des memoires qu'il y loue, j'oserai sur ce point dire franchement mon opinion : Fontenelle, sans tout savoir, pouvait tout comprendre. II connaissait, sans s y souraettre toujours, les regies d'un raisonnement exact et severe. Interprete de tous ses confreres, il entend la langue de chacun et sait la parler avec esprit. II peut soulever, sans elre accable sous leur poids, les theories

L'ANClENiNE ACADIJMIE DES SCIENCES. 245

les plus ^levees, et suivre jusqu'au bout, dans un s^rieux examen, renchainement des deductions les plus subtiles ; mais une telle application n'^tait ni dans ses gouts ni dans ses habitudes, et Ton pent, dans ses filoges, relever plus d'une page ou son style, habituellement si precis et si juste, devient inexact et obscur sans etre jamais n^glig^, en trahissant plus encore le vague et la con fusion des id6es que I'incertitude et la reserve de Tesprit.

» Si Fontenelle d'ailleurs pouvait coraprendre toutes les decouvertes, sa science n'etait pas assez assur^e pour en embrasser toute T^tendue, tirer de son fondsun jugement sur leur importance, peser dans une juste balance le vrai et le faux d'une th^orie, et prononcer avec discerneraeut sur le degr^ de vraiserablance dun syst^me. Une telle entreprise, etendue a Timmense variety des sujels qu'il aborde, serait d*ailleurs trop perilleuse m^rae pour les plus habiles, et elle n'6tait pas dans son r61e.

» Fontenelle n'eut done pas dans la science assez d'autorite personnelle pour y prendre le rdle d'historien et de juge. Tl en a ete Tincomparable nouvelliste. Nul mieux que lui n'a su indiquer les Veritas scientifiques sans les expliquer raethodiquement ; et en les rendant accesslbles h tous, il a grandcment contribu^ a la celebrity sinon k la gloire de TAcademie. Pretant aux travaux de ses confreres la finesse de ses apergus et la vivacite ing6nieuse de son st>1e, il a su, dans leurs portraits, qui sont des chefs-d'oeuvre, plus encore que dans Tanalyse de leurs decouvertes^ donner aux plus humbles et aux plus obscurs une celebrite impr^vue et durable; et le jusie

et serieux homraage qu'il rend au vrai merite fait airaer et respecter lout a la fois les savants et la science, car Tadmiration s*accepte ais^ment de la bouche d'un homme de tant d*esprit, qui ne Tirapose jamais et la temperepar de si fins sourires. »

Quand on 6crit ainsi, avec ces qualit^s de mesure et de jugement, avec cette felicity d'expression, on est soi-meme le successeur tout d^signe des illustres secretaires de I'Acad^mie des sciences, le continuateur naturel deg Fontenelle, des Cuvier et des Arago.

La Revolution devait emporter TAcademie des sciences comme tout le reste. EUe avait pourtant commence par lui demander des services. L'Acad^mie avait 6te chargee du soin de determiner les nouvelles mesures; elle avait 616 consult^e sur le calendrier r^publicain et toutes sortes dinventions militaires. Rien ne put la sauver. II est vrai que tout en ofTrant sa petite fortune a la nation, elle avait 6vite de rayer de ses rdles ceux de ses membres qui avaient 6migr6. Elle reyut, en 1793, Tordre de se dissoudre. Ses membres avaient bien encore Tautorisation de se r6unir pour s'occuper des objets qui pourraient leur etre soumis par la Convention ; mais ils 6taient d6jk d6cim6s et disperses. Haiiy et Desmarets n*avaient 6chapp6 que par miracle aux massacres de Septembre. Bochard de Saron, ancien president au Parlement, avait employ^ les derniers jours de sa vie, en prison, acalculerTorbite d'une coraete. Lavoisier allait porter sur T^chafaud « une de ces letes, comme le dit Lagrange, que la nature

produit a peine une fois en plusieurs siecles ». Berthollet, lui, 6tait assez r^publicain pour conserver la confiance du Comity de salut public ; mals il n'avait peut-^tre pas moins besoin de courage. On trouve un depot au fond d'une barrique d*eau-de-vie doslin^e a Tarm^e; on suppose que c*esl du poison, on arr^te les fournisseurs, on les eraprisonne. BerlhoUet, charg6 de Texamen, declare que i'eau-de-vie est pure. — « Quo!, iui dit Robespierre, tu OSes soutenir qu'elle ne contient pas de poison? » Pour toute reponse, Berthollet en avale un verre en disant: « Je n'en ai jamais tant bu ! — Tu as bien du courage, s'^crie Robespierre. — J'en ai eu davantage quand j'ai Bign6 mon rapport. » Et Taffaire n'eut pas d'aulres suites.

Je termine en empruntant a M. Berlrand les lignes par lesquelles il terraine lui-ra^me son volume ;

« L' Academic devail renaitre sous un autre nom : la premiere classe de I'lnstitul fut composite de ses anciens roembres dans lesquels, est-il besoin de le dire? il fallut combler bien des vides. Lorsque, le 23 mai 1796, la corapagnie restaur^e vint pour la premiere fois proposer aux savants un sujet de prix, elle reproduisit purement et simplement le dernier programme de I'Acad^raie des sciences, comrae pour proclamer qu'en acceptant tout son heritage, elle garderait toutes ses traditions. )>

F^vrier 1869.

YII

Page 1