‹ Etudes sur la Litterature AU XVIII SiecleChapitre 6 sur 8 · ET ROUSSEAU · texte numérisé non relu

ET ROUSSEAU

Les oeuvres de Rousseau n'onl pas requ les m^messoins que celles de Voltaire. Non seulement elles n'ont pas trouve leur Beuchot, leur 6diteur competent et d^finitif, mais on n*a pas mis beaucoup d*^mulationarecueillirles pieces echapp^es aux premieres 6dilions. Et cependant les materiaux ne manquaient pas pour quelque publication nouvelle. On savait que Rousseau, au moment ouilquitta Motiers pour Tile Saint-Pierre, avail confix ses papiers a du Peyrou, et que celui-ci les avait 16gu6s alabibliotheque de Neuchatel. Ge n*est pas tout: Rousseau, malgr6 ses declarations r^p^t^es, avait continue d'6crire, et quand il sentit sa fm approcher, il voulut remettre en mains sures ses roanuscrits, parmi lesqueis se trouvait celuides Confessions, Son clioix tombasur Moultou, pasteur genevois, pour lequel il avait con^u beaucoup d*alTection, etqui,peu desemaines avantla mortduphilosophe, vint lui faiie ses adieux a Ermenonville. Moultou publia plus tard, avec du Peyrou, une edition complete des

OBuvres de Rousseau, raais sans y faire enlrer lous les papiers qu'il avait regus, et qui sont restes la propriety de sa faraille. On le voit, malgre quelques publications r^centes, parmi lesquellesil convient denommercellesde M. F61ix Bovet, il y avait encore a glaner pour les admirateurs et les curieux.

On sera heureux d'apprendre que la tsiche a 6le entreprise par celui auquel elle semblait le plus naturellement d^volue. M. Georges Streckeisen, de Geneve, arri^repetit-fils par sa mere de ce Moultou dont nous venons de parler, a entrepris, il y a trois ou quatre ans, de publier ceux des manuscrits de Rousseau dont sa faraille setrouvaitpropri^taire, et qui n'avaient pas encore 6t6 iraprimes. II y a joint les fragments provenant du legs de du Peyrou k la biblioth^que de Neuchdtel, ainsi que des lettres in6ditesqui font partie de la m^me collection. Enfin, il a eu communication de bon norabre d*autres lettres de Rousseau, adressees a son compatriote Coindet, et appartenant aujourd'hui a un descendant de ce dernier, M. le docteur Coindet, de Geneve. De tout cela, M. Streckeisen a form6 un volume ou Ton trouve quelques renseignements nouveaux sur la vie du philosophe, et quelques raorceaux pr^cieux, tels que le fragment intitule Mon portrait^ et ^les pens6es d^tachees que Rousseau ^crivait dans ses •cahiers de brouillon, entre des recettes de cuisine et des >€omptes de blanchissage, ou qu'il grifTonnait sur des ^cartes a jouer pendant ses m^lancoliques promenades ^

1. CEurres et correspond ance inedifes de J. -J. Rousseau, If 61.

LE MAHQUiS l)'^ MIKABEAU ET ROUSSEAU. 251

M. Slreckeisen n*en est pas rest6 la. II a retrouv6 a Neuchitel, et il vient de livrer k Tirapression, la collection des lettres que Rousseau avait regues de ses amis jusqu'a 1768 environ, et dont une cople lui avail servi de canevas pour la seconde partie des Confessions^, Pour le coup, nous voici en possession de documents de I'attrait le plus vif et le plus nouveau. Ge n'est pas seulement le caractere du philosophe et les incidents de sa vie qui sont mis en lumiere par cette publication : nous y voyons passer devant nous une foule de personnages dont quelques-uns nous 6taient a peine connus, dont les autres paraissent sous un nouveau jour, dont plusieurs ne nous interessent pas seulement par les relations quUls ont soutenues avec Rousseau, mais aussi par leur propre valeur ou leur propre physionomie. Qui ne se f^liciterait de pouvoir lire des lettres de madame d'Houdetot ou de la marechale de Luxembourg, de la comtesse de Boufflers ou de la marquise de Gr^qui? Qui ne serait curieux de faire connaissance avec le bizarre Deleyre, Fexcellent milord Mar^chal, et cette charmante madame de Yerdelin, furtivement entrevue dans les M^moires du temps, pleinement rev^lee aujourd'hui, et siire de tous les coeurs? II y a longtemps que le lecteur n'avait ^1^ k pareille fete. Et, comme pour rehausser encore le prix d'un si beau present, M. Streckeisen a joint k ses volumes une etude de M. Sainte-Beuve et une introduc-

1. Jean-Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis^ correspondance publi^e par M. G. Streckeiseo-Moaltou, avec aae introduction par M. Jules Levallois, 2 vol. 1865.

tion de M. Levallois. II serait superflu de loner le premier de ces travaux. Le second, digne a tous ^gards de la plume delicate et sincere a laqiielle nous le devons, est consacr6 a la folie de Rousseau. L'auteur clierche k determiner la nature de cette maladie, et il n'h^site point a y reconnaitre un veritable trouble cerebral. II avoue, d'ailleurs, qu'ind^pendarament des hallucinations auxquelles il finit par ^tre sujet, Jean-Jacques, dans ses relations avec ses protecteurs et ses amis, a fort mal entendu, et souvent fort mal gouvern^ sa dignity, prenant pour du d^sint^ressement ce qui n'etait que de la maussaderie, quelquefois m^me de la brutality. M. Levallois croit pouvoir discerner aussi, dans plus d'une fdcheuse circonstance, les maneges de Therese. Tout cela est parfaitement deduit, mais tout cela nous dispense de recourir a d*autres considerations moins solides de M. Levallois. Ainsi je ne vois rien dans les faits qui permette d'attribuer la brouille de Rousseau avec Grimm et Diderot a un projet arrets qu'auraient forme ceux-ci d'ecraser un ecrivain dont ils jalousaient le m^rite et dont ils redoutaient Findependance ; j'y trouve encore moins de raisons pour expliquer le refroidisseinent des nobles patrons du philosophe par une inevitable rivalite entre les pr6juges aristocratiques des uns et les theories democratiques de Taulre. Tout cela me parait cherche bien loin. Rousseau etait susceptible, soupQonneux, irritable; cetle disposition, accrue par I'amour-propre et aigrie par les sou (Trances physiques, devint une veritable maladie mentale : I'hallucination

LB MARQUIS DE MIRABEAU ET ROUSSEAU. 253 i

s'en m^la, et les derniers Merits de Tauteur en portent si visiblement Terapreinte, qu'on ne saurait les consulter qu'avec toutes sortes de precautions, du moins en ce qui le concerne personnellement; tout y est fauss^, denature, envenime : c'est Touvrage d*un homme qui a encore son g^nie, mais qui n*a plus sa raison <.

Je reviens aux volumes de M. Streckeisen; non pas tout k fait pour en rendre corapte. La matifere en est trop vari^e. II y a li trop de personnages qui m^riteraient chacun i'honneur d'un article. Je me resous done k faire un choix, et parroi tous ces airaables ou etranges correspondants du philosophe, je prends le plus etrange assur^ment, le marquis de Mirabeau.

Le talent, le caract^re et les malheurs de Rousseau FaTaient investi d*un int^ret romanesque. G*etait, dans

1. J'ai fail T^loge du zMe de M. Streckeisen et du talent de ses collaboratears ; mais qui s'est done cfaarg6, dans cette publication, de la tAclie propre d'un ^diteur, je veux dire de la correction du iexte et de la redaction des notes ? Ces derni^res sont d^cid^ment trop rares. Quand Mirabeau parle ^ Rousseau d'une dame « n^e sous le m^me ciel » que lui, il fallait nous dire qu'il s'agit de madame de Pailly, et nous expliquer qui ^tait cette dame. En instruisant les autres, T^diteur se serait ^clair6 lui-m^me et se serait aperQu qu*a la page 353, il ne faut pas lire M. de P.,.^ mais Madame de P. . . II aurait compris aussi qu*k la page 387, les mots voire compatriote ne peuTent gu^re se rapporter k M. d'Arnstein. Tout ceci, au reste, n'est que bagatelle en comparaison de la faute qui cbange noire vieille connaissance mythologique, Arion et son Dauphin, en un arien sauve je ne sais comment de je ne sais quel nautrage (p. 268). Mirabeau parle lui-m^me de son « griffonuage, d^gingand^ comme pantin » ; il est Evident que le copiste employ6 par M. Streckeisen n*a passu d^cbiffrer ceshi^roglyphes.

le public, a qui obtiendrait de lui une lettre ou un entretien ; c'^tait^ parmi les riches et les nobles, a qui lui offrirait un asile. II est curieux de voir combien de personnes chercherent tour a tour a Tattirer dans quelque residence ou tous ses gouts devaient etre consultes, tous ses besoins satisfaits : madame d'Epinay et le mar^chal de Luxembourg a Montmorency, milord Mar^chal a Potsdam, la comtesse de La Marck en AUemagne, Hume en Angleterre, le prince de Conti au chateau de Trye, M. de Girardin a Ermenonville : tous se mirent a I'envi k son service. Le marquis deMirabeau, lui aussi, entra un jour en lice, et sut meme faire agr^er ses offres sans se brouiller pour cela avec son hdte ; il est vrai que Mirabeau ne s'y prenait pas comme tout le monde, et que Rousseau ne resta que quinze jours sous le toit de T^conomiste.

Rousseau 6tait parti pour TAngleterre au commencement de 1766. G'est Ik qu'il commenca d'6crire ses Confessions, comme c'est a ce point de son histoire qu'il en a interrompu le r6cit. II y 6tait depuis dix mois et sa rupture avec Hume 6tait d6ja consomm^e, lorsqu'il rcQut une longue lettre d'un homme dont il avait sans doute entendu parler, mais avec lequel il n'avait jamais eu aucune relation. G'etait notre marquis, d^ja connu par son Ami des hommes, qui lui avait valu ce surnom, et par sa Theorie de limpdtj qui Tavait fait mettre a la Bastille. II n'6tait malheureusement guere moins c61febre par de scandaleux proces avec sa femme. Quant a ses demies avec sou fils, celui-ci avait k peine dix-

huit ans, et il n'^tait pas encore question pour lui de lettres de cachet. Le personnage est familier k to us ceux qui ont lu les premiers volumes des Memoires publics par M. Lucas-Montigny, mais les lettres de Mirabeau a Rousseau ne soot pas moins caract^ristiques que celles qu'il adressait k son frere le bailli, et elles ajoutent quelques traits de plus a cette physionomie d'un autre 4ge. Rien d'amusant comme la fa^on dont il entre tout d'abord en matiere : « G*est moi, monsieur, qu'on appelle Vami des hommes. » 11 y a longtemps qu'il a lu Rousseau et qu'il Tadmire; il ne connatt pas de morale qui pcnetre plus que la sienne. II ne pent cependant Tapprouver en tout. Gette morale lui paralt quelquefois bien tendue, et alors ii a recours a Richardson, T^ri* vain qui lui fait le plus de bien, parce qu'il lui apprend a pleurer. « G'est Thabitude des larmes douces que je voudrais vous enseigner, car elles sont le vrai bien icibas, et je vous demande pardon, mais vous ne connaissez que les larmes brulantes, je le parierais. »

Une fois en train, Mirabeau n*6pargne point les reproches et les avis. On fait bien remarquer, au premier venu, et sans que celul-ci pense k s'en fftcher, le bouton de son ha^it qui se detache : pourquoi ne lui diraiton pas sans plus de fagon ce qui lui manque pour 6tre heureux? Le tort de Rousseau, c'est d'etre trop absolu. « YouB n'avez voulu connattre qu'une vertu pleioe et enti^re selon vos id^s, c'est-ii-dire riffide, vraie, forte, agissanle; vous n'avez imaging I'amiti^ que comme un d^vouemeat, la justice que comme un tribumUi la sen-

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sibilitd que comme un frissoQ et un spasme, et k force de Yous ^tre fait un pantheon d'^tres raoraux, complets el analogues aux app^tits de voire ame yorace, vous n'avez plus Irouv^ d'^tres physiques k qui leurs facultes fussent applicables. » Le marquis, lui, ne se fail d 'illusion, ni sur lui-ra^me, ni sur les aulres. Tout est de position, tout est vrai sous diff^rents aspects. S'il est honnete homme, c'esl que la Providence Ta mis audessus du besoin. Aussi a-l-il appris k endurer les Iravers des aulres, el se fait-il fort, au besoin, de tout supporter de Rousseau, voire sa robe levanline et ses humeurs !

N'esl-il pas vrai qu'on commence a dislinguer ici un certain bon sens sous le desordre des id^es et la barbaric du langage? On y trouve meme parfois de la fmesse. Le jugement qu'il porle sur Hume, en particulier, et sur la querelle de ce philosophe avec Rousseau, est aussi Juste que possible, et qui plus est, d'une justesse aiguisee de malice. Le tort de Hume est d'avoir cru pouvoir manier un fer rouge sans prendre de pincettes, d'avoir voulu obliger un homme pointilleux a Texces sur les obligations. Mais de machinations, point; pur roman sort! du cerveau de Rousseau I

« Je connais M. Hume, continue le marquis, et je suis sur que les defauts qu'il pent avoir, surlout visa-vis de vous, viennent de la facility de son caractere, loin

d'etre susceptible d'aucun amalgame de malignity. H n'est certainement point chaud, mais il est bonhomme,

aiinable, facile. II aime le monde, parce qu*il a sem6 pour recueillir, et que les hommages de la post^rile sont une r6colte bien froide ; le monde Taime aussi, parce qu*il a le fumet du bien-^tre repos^, de la reputation faite et prise en jouissance, qu'il airae a rire, quMl n'est pas malin ni dupe, qu'il a Text^rieur lourd et Tesprit accort et fin. II a vraiment les yeux corarae vous dites, et il n y a personne qui puisse apr^s vous dire : anch^ io son pit tore; mais ce que vous ne savez pas, et que je sais, moi, c'est qu*il a le bdillement bien autrement prolong^, et j'ai fait cette dtouverte toutes les fois qulnduil par son habitude questionneuse, il m'interrogeait, moi, et non ma gouyernante, sur ma pauyre science 6conomique. Je m'y prenais, je deblayais les principes fort vite, car je ne suis pas lent; je voulais pourtant en dire assez pour un An£;lais, pour un homme de gc^nie et de poids certainement ; eh bien ! il bdillait d'une maniere qui m'est contagieuse encore, et cela chez moi, qui ne le cherchais pas. Je lui ai bien pardonne pis : je lui fis present d un de mes ouyrages, ou toute la subsistance de Tuniyers est renferm^e : eh bien ! il a eu Taudace de me dire, a rooi, qu'il ne I'ayait pas lu. Je yous jure que c'est un homme superficiel, et qui ne doit f^cher, je ne dis pas yous ni moi, mais pas meme un poulet, k moins qu'il ne lui tombe dans la bouche ayec sauce au beurre... En un mot, je yous le cautionne honn^te homme, non pas peut- ^tre selon yos definitions ; mais un P^re de la Trappe aurait-il bonne gr^ce de damner un Ghartreux, parce qu'on met du beurre dans sa soupe? II est de la probity

258 LA LITTERATURE AU XVJIh SifeCLE.

pour tous les ordres, chacun en a a sa roaniere, tons ceux du rooins qui en veulent avoir; prenons de la raeilleure, all se peut, pour nous, et ne revoquons point en doute celle des autres : c'est le moyen de leur en faire pousser. »

Je Tai d^ja dit: tout cela n*est pas seulement sens^, mais tout cela est aussi, a chaque instant, sur le point d'etre cxprim^ d'une facon piquanle et agreable. Malheureusement aussi, tout cela finit par se noyer dans le jargon. Le marquis de Mirabeau ^crit a la diable, corame Saint-Simon, avec le m^me d^cousu dans la syntaxe, le m^me enchev^trement de mi^tapbores, mais il n*a du c6- 16bre historien que les defauts : c'est Sainl-Simon, moins la grande allure dans la pdriode et Tiraagination dans Texpresslon. II n*est pas incorrect seulement, il est confus, d^sordonn^, brouillon.

Rien, d*ailleurs, ne Tarrete. II a des araphigouris comme on ne s*en est jamais permis en aucune langue. II dira : « Tirez de lout cela tout ce que vous pourrez, et puis j*irai vous embrasser et rire aupr^s (apr^s?) de vos remords, qui par bonheur s'effaceront par la bonne, lettre que vous m'avez ^crite, qui est un chefd'opuvre de r^ve prolong^ comme nion regard, mais aussi d'doquence et de sentiment dont je vous remercie. » On a spirituellement appel6 ce style-la un style f^odal. II est vrai : ces seigneurs-la traitent la langue en vilain, ne lui reconnaissent aucun droit, lui font faire rude corv6e.

Mais revenons aux ouvertures que Mirabeau voulait faire k Rousseau.

Plus d'une fois d6ja Mirabeau avail eu Tid^e d'6crire a Rousseau ; puis il s'^tait dit qu'il fallait attendre, laisser le philosophe ^prouver ce que vaut Tengoueraent public, ne pas offrir le raouchoir avant que le front fut en sueur. Aujourd'hui Rousseau est raalheureux, c'est le moment de venir a son secours ; je me trompe, le marquis a forme le projet de se Tassocier ; il lui propose de se faire agriculteur ! G'est fort bien de c^lebrer « Tor des genets et la pourpre des bruyeres », mais Thomme est fait pour I'activit^, et le veritable but de I'activit^ humaine, c'est la culture des champs. Rousseau, du reste, n'a qu'4 choisir; son correspondant a plusieurs propri6tes, et il les met toutes k la disposition du philosophe, qu'il veut convertir en fermier. Le voila done qui lui fait, selon sa propre expression, I'^talage de ses gentilhommieres. II y a d^abord Mirabeau, le domaine patrimonial en Provence. Puis une antique bastide k Marseille. Dans I'Angoumois, une terre ci-devant en friche, aujourd'hui en valeur. Dans le haut Poitou, un vieux donjon et quatre bonnes metairies. Dans le haut Limousin, une vaste terre, la premiere baronniedela province. Enfin, Mirabeau a deux terres plus pr6s de Paris, une grosse ferme pr^s de la for^t de Yillers- Gotterets, et le Bignon, pr^s de Nemours, ou le marquis a longtemps r^sid^, ou il a tout cr^6, il I'avoue, sans que rien lui ait r6ussi. On le voit, il y a de la place ; partant, aucun scrupule k se faire; ces demeures sont habi-

260 LA LITT^RATURE AU XVIII* SlfeCLE.

t^es par les vers, et Rousseau ne saurait se formallser de la pr6f6rence qu'on lui donne sur les vers. D'ailleurs il pourra, tant qu'il voudra, payer son bois et sa chandelle.

« Informez-vous de moi, lui 6cril en terminant le g^n^reux propri6taire de ces domaines; je passe pour bon fils, bon frfere, etc. ; je suis bon homrae. Vous ne me faites point de peur, et je voudrais vous faire plaisir. Mon adresse est a Paris. Excusez ma d-marche, quelque chose me dit que je n*en suis pas indigne. »

L'offre n'eut pas de suite pour le moment, mais Rousseau fit bon accueil a la lettre du marquis, et ne tarda pas a lui r^pondre. Voila la correspondance engag^e, active meme a quelque temps de 1^, grace aux incidents qui surviennent. Rousseau quitta TAngleterre au mois de mai 1767. D^barque a Calais, il se proposait d'aller a Bruxelles pour gagner ensuite Venise, ou il avait r6solu de se fixer. Toutefois il voulait savoir auparavant s'il lui serait permis de traverser la France, et c'est pour s'en assurer qu'il 6crivit a Mirabeau. Gelui-ci saisit la balle au bond, renouvela ses offres de service et supplia le philosophe de venir habiter, au moins provisoirement, une maison qu'il venait d*acheter a Fleury-sous- Meudon.

Rousseau accepta, passa une quinzaine de jours dans cette campagne, puis la quitta pour Trye-le-Gh^teau, ou il se croyait mieux en surety. Telle 6tait, en effet, sa terreur depuis la condamnation de VEmile, qu*il croyait voir toute la police du royaume k ses trousses. L'Ami de

la nature et TAmi des hommes n'en continuferent pas moins a s'6crire pendant prfes dune ann^e encore, jusqu*au moment ou Rousseau, c6dant k de nouvelles inquietudes, partit pour le Dauphine et rompit avec tous ses amis^

Mais le marquis avait eu le temps de se peindre sous tous les aspects. Brusque, bavard, aimant a parler de lui, les vingt-cinq lettres qu'il 6crivit a Rousseau nous le font connaftre jusque dans les details les plus intimes de son caractere. On ne s*est jamais livr6 ayec plus de bonhomie, dirai-je, ou avec plus de fatuity, avec plus d*orgueil ou de candeur.

G'est qu*ll y a de ces deux sentiments dans notre homme. II ne se fait aucune illusion sur les talents qui lui manquent. On a bien applaud! quelques-uns de ses livres, mais ce n'est pas une raison pour qu'ilse croie un 6crivain. Que lui importe d*ailleurs ! il faut bien faire son deuil de ce qu'on n'a pas, se resigner a ne poss6der ni la force du comte de Saxe, ni les graces d'Adonis. Yoila la modestie! Mais prenons garde de ne pas nous y laisser prendre. II n'y a pas plus de modestie reelle que de d6sinti^ressement absolu, parce qu'il est contre nature qu'un ^tre se resigne a n'^tre point. II n'y a jamais que d^pla*

i. Voyez, dans les OEuvres et Correspondance inMles^ publi^es par M. Streckeisen, la lettre a Coindet, da 18 mars 1768. Rousseau y declare avoir pris le parti de rompre toates les liaisons inatiles, et, dit-il k son ami, « la Y6tre n'est pas except^e ». La derni^re des lettres de Mirabeau & Roasseaa est pr^cis^ment de la m^me date, le 16 mart 1768.

2fl2 LA LITT^RATURK AU XVlII* RIECIE. '

cement d'amour-propre. On se pique toujours de quelque chose, quand ce ne serait que de ne ?e piquer de rien. Or, avec Mirabeau, il n'est pas n^cessaire d'aller bien loin pour d^couvrir de quel c6t6 il se.rattrape. II n'apag de talent, mais c'est un sage;il n'est pas auteur, roais ii est agronome, ^conomiste ! Nous le retrouverons tout a Theure avec ces pretentions. Notons pourle moment que ga vanity, ainsi qu'il arrive souvent, lui sert k se tenir droit. II ne se croit, en face de Rousseau, pas moins son sup^rieur comme horarae que son inferieur comme 6crivain. II traite avec lui d'^gal k 6gal. On a d6j^ vu quelques-unes des leqons qu'il lui adresse ; il continue jusquk la fin sur ce ton de mentor. II pretend que YEmile 6tait condamnable. Il appelle Rousseau « une dme 6corchee ». II lui reproche des recriminations contraires aux biens^ances. « Ce n'est pas tout d'etre grognon, lui dit-il, il faut encore ^tre poli. » II lui declare sans management qu'il n'a d'ennemis qu'en lui-m^me, qu'on ne saurait voir goutte dans ses malheurs. II a d'ailleurs la pretention de lui offrir une philosophie meilleure que la sienne.

Et, de fait, elle n'est point sotte, sa philosophie; elle devient meme quelquefois eioquente, eioquente k la maniere du marquis, bien entendu, avec toutes sortes de soubresauts de style, mais en meme temps avec un certain sentiment juste et vrai qui fmit par sauver lesincorrections. Voici, par exemple, comment il fait la legon k notre misanthrope sur cette soi-disant ind^pendance qui le rendait le plus dependant des hommes :

« Se suffire a soi-roeme, telle est la disposition n^cessaire pour faire du bien dans la society, en jouir et n'en soufTrir jamais. G*est notre disposition k chercher toujours dans autrui si nous sommes heureux, a d^pendre d'un coq-W^ne que fait uu commissionnaire, d'un portier qui nous repousse, d'un laquais qui nous annonce, d'un fat qui croit ne devoir le salut qu'a ses titres, d'un faquin decor6 dont les droits k laccueil distingu6 font perdre dans Fair la r^ponse d'un horome de m^rite questionn^; c'est notre sensibility, dis-je^ k toutes ces choses, qui derange, d^truit, ou^qui pis est, qui fait toute notre philosophie. G'est cette sensibilite qui nous met les cheveux aux fers, le cou au carcan gaufr^, nous embarrasse les poignets de r^seaux, nous incruste les flancs de paillettes, et dans cet 6tat nous dit : Fais de Texercice, jouis de la vie, aie des amis^ de la reputation, de la consideration, des attentions, Tosprit a-propos, l^ger, toujours au fait, sachant devant qui Ton parle, n'appesantissant sur rien, du goQt surtout, de la gaiet^; sois aimable, de la connaissance de tons, et de Tintimite d aucun s'il n'est en place; car il n'y a que ceux-l& qu'on puisse renier dans la disgrace sans se faire tort. Or, comme il est des disgr&ces pour tons, des maladies, des pertes, des chagrins, etc. ; qu^en un mot la vie est un choc continuel, il faut faire comme ces habiles gens qui sont vus partout un jour de bataille, et jamais aux lieux ou se donnent alternativement les coups. N'est-il pas vrai que je vous bous du lait en vous peignant ainsi la society? Peut-6tre le fais-je expr^s. Mais poursuivons. »

On a le ton. Toute la philosophie de Mirabeau est a Tavenant. II fait fi de Tesprit : Vkme seule le touche. II proteste qu'il a de r^me. II affiche tour a tour la rondeur des manieres et la sensibility du coBur. II parle volontiers de ses larmes. II va sans dire qu'il est en meme temps philanthrope; il estime qu'on n'esl sur la terre que pour faire du bien a ceui qui I'habitent ; il s'est done vou6 au bonheur de I'espece, non sans s'etre convaincu, toutefois, que le bonheur de Tesp^ce est la condition du sien propre. Ge qu'il y a d'amusant dans les theories de Mirabeau, c'est qu'il s'y montre ainsi lui-meme avec le sansfa^on le plus amusant. II est telleraent poss6de du besoin de parler de soi, qu'il est toujours a faire les honneurs de ses bizarreries, parfois de ses ridicules. II se peint brouillon, 6vente, bourru. Il ne sait jamais ni le jour ni I'heure qu'il est. Son cabinet de travail est livr6 au d^sordre et a la poussi^re. II est entoure de b^tes. Excusez la salet6 de son papier : son coquin de chat en est la cause. Au moral, de m^me. II est rude : que les gens delicats prennent garde^ il a des durillons aux pattes. Le sang-froid lui manque. II est terrible dans la dispute : « L'abondance d'id6es m'6touffe alors, I'impatience me grille, Tardeur m'enroue, et Ton dirait que mes gros yeux veulent aveugler le contendant. »

II est un point, cependant, sur lequel le marquis s'y prend avec plus de fagons, pr6cis6ment parce que son amour-propre y est plus intdress6. Je veux parler de ses syst^mes.

II faut se rappeler que le xviii® si^cle, dans sa seconde

rooiti^, se partage entre deux grands engouements contraires, la philosophic et la physiocratie. « Vers Tan 1750, lisons-nous dans le Dictionnaire philoso^ pkiquCj la nation, rassasi^e de vers, de tragedies, de comedies, d'op^ras, de romans, d'histoires romanesques^ de reflexions morales plus romanesques encore, et de disputes th6ologiques sur la gr4ce et sur les convulsions, se mit enfin a raisonner sur les bl6s. On oublia ra^me les vignes pour ne parler que de froment et de seigle. On ^crivit des choses utiles sur Tagriculture : tout le monde les lut, excepts les laboureurs. » Telle fut I'origine des 6tudes ^conomiques, qui tinrent tant de place dans les preoccupations et les discussions de cette ^poque. 11 en fut de cette nouveaut^ comme de toutes les autres : les adeptes devinrent des fanatiques. lis regardaient les simples philosophes du haut de leur grandeur. Le marquis de Mirabeau, en particulier, ne cachait pas son m^pris pour la canaille encyclop^dique et ^crivassi^re, comme 11 Tappelait. On voit, h ce superbe d^dain, qu'il se sent initio a une sagesse plus haute.

Mirabeau, cependant, n*etait converti que de fraiche date. II fait lui-m^me k Jean-Jacques ite r^cit de cette conversion. L'ouvrage auquel il devait sa reputation, VAmi des hommeSf public en 1756, n'^tait pas conforme aux saines doctrines ; Quesnay avait 6crit ces paroles en marge : « L'enfant a tete de mauvais kit; la force de son temperament le redresse souvent dans les r^sultats, mais il n'entend rien aux principes. » Pique au jeu, Mirabeau se rendit chez son critique, ne doutant point

866 LA LITT^RATURE AU XVIIl* SlfeCLE.

de le convaincre. Gefut lui qui fut convaincu. II trouva Bon maitre : « II me fallut, dit-il, courber le front sous la main crochue de Thomme le plus antipathique a ma ch^re et natale exuberance, le plus aigre aux disputes^ le plus implacable k la resistance, le plus arm6 de sarcasmes et de dedain. » L'^preuve fut dure. II s'agissait do desavouersesvues premieres, sesouvrages, sa reputation; roais, fait-il remarquer, « la pr^somption une fois deroutee, dans un sot, cause la confusion et la haine ; dans une ^me honnete, elle opire la reconnaissance etla docilite ». Et il ajoute : a Ge fut mon cas. Je priai mon maitre de s'expliquer et de m'inslruire, car j'etais un pauvre jouvenceau de quarante-deux ans, et il n'avait point fait encore son Tableau ^conomique. »

Depuis ce temps, le marquis est tout k sa foi nouvelle. G'est a tel point qu'on se demande si, en entrant en correspondance avec Rousseau, il n'a pas eu des I'entree quelque dessein de Tendoctriner. Quoi qu'il en soit, la relation est k peine nou^e, qu'il aborde son sujet favori. II faut bien que Rousseau sache un peu la science qui occupe son ami. Est-ce trop exiger que lui demander de parcourir quelques Merits? Le philosophe cherche bien k s'excuser, mais il n'y 6chappera pas. II ne veut pas lire les livres, eh bien I il faudra qu'il lise les lettres. Alors arrive toute une exposition. L'^conomie n'est rien de moins qu'une revelation. La science est enfin fondle, fondee sur la connaissance de Tordre naturel, ramen6e a un point. Et quel est ce point? le produit net! Le produit net, voilk la grande d^couverte des temps

modernes. Quesnay, qui en a Thonneur, est le Confucius de TEurope, le Golomb d'un Nouveau-Monde. Tout le progr^s physique et social deshomroes, tous les attentats centre la soci^t6 peuvent se d^tinir par un accroissement ou une diminution du produit net. Lois, moeurs, usages, Tices, vertus, tout reyient k ce principe. Et, comme ce principe est Evident, il ne pent manquer de triompher ; raveugleraent des passions humaines ne saurait Ten empScher. II suffit d'en r^pandre la connaissance au moyen de Tinstruction. « Sit6t que Tordre naturel et ses lois essentielles seront g^n^ralement connues et enseign^es^elles seules seront despotes, et le consentement dn tous veillera kleur execution. »

Telles sont les esp^rances qui s'expriroent avecune amusante candeur dans les lettres de Mirabeau k Rousseau. Nous avons 1^ un jour des plus curieux sur le xviii« siicle et ses r^ves de r6g6n6ration universelle. II semble^ k certains moments, qu on assiste au mouvement du saint-simonisme vers 1830. On a trouv^ le mot de runivers. On voit d^jli la nouvelle doctrine gagner la province et les pays Strangers. On prend en d<^dain les adversaires, en piti^ les indifl'^rents. 11 y a des dtners de fideles, des assemblies ou Ton fait des proselytes, un journal ou chacun papote k Tenvi (Fexpression est du marquis I). II y a m^me un op^ra, fait par quelqu'un des affili^s; du moins les (^conomistes passent-ils pour avoir lou^ toutes les loges. Get opera ofTiedes tableaux de la vie champetre qui font pleurer le public de tendresse. Je le r^p^te, toute cette portion de la correspondance du

268 LA LITTERATURK AU XVIll* SifeCLE.

marquis est un piquant chapitre de Thistoire du temps. Et, quant au marquis lui-meme, on reconnait, en achevant la lecture de ses lettres, qu'ily aurait deTinjustice a le juger uniquement par sa conduite envers sa femme et son fils. Les deux Mirabeau se ressemblaient trop pour ne pas se repousser, lis avaient trop de la meme nature bouillonnante, emport^e, desordonn^e, pour ne pas se briser en quelque sorte Tun contre Tautre. II ne faut pas oublier, d'ailleurs, que le fils ne montra pas tout d*abord ce qu'il devait etre ; son g6nie ne se forma qu'a travers les temp^tes, et 11 6tait excusable k un pere d'etre comme 6pou\ant6 k Taspect de cet etre sorti de lui, a Taudace infinie, au temperament indomptable. Mais ce qui manque a Mirabeau T^conomiste, c'est pr^cis^ment le don celeste qui, chez son fils, finit par tout transfigurer. II offre le meme fond brut, confus, mais avec cette difference qu'aucun Eclair nes'en detache. II ne manque point de vues, de justesse ; mais tout cela reste envelopp^. Son esprit ressemble a son style, chaos ou il y avait peut-etre les elements d*une creation, mais ou Tordre et la lumiere ne sont jamais entres. II est plus curieux qu'interessant, plus bizarre qu'original; ce n'est pas un genie a coup sur, mais c'est, k tout prendre, une physionomie et un caractere.

Septembre 1865.

Un nom revient sou\ent dans les M^moires de Malouel , c'est celui de Tabb^ Raynal, Tun des ^crivains qui ont fait le plus de bruit, et assur^ment Tun des hommes c^lebres qui sont le plus oublies. Le livre de Pabb^ Raynal a rempli vingt ann^es du xviii' siicle^ il a ^l^ plus discut^ que YE sprit des lois, il a cause plus de scandale que VEncyclopedie; on le trouvait sur la table de tous les salons et sur la toilette de toutes les femmes; les Editions, les contrefaqons, les refutations en ont eu^. innombrables ; aujourd'bui on ne le trouve plus, m^me dans les bas- foods de la librairie; il est vendu au poids, liyr^ au pilon. G*est k peine si le nom de Tauteur a surnag^. Raynal, dans nos temps de curiosity universelle, d*exhumation, de rehabilitation, u pas attir^ Fattention d'un seul de nos litterateurs. II y avait pourtant la une physionomie a retracer.

Raynal etait ne, en 1711, a Saint-Geniez, dans le Rouergue. II avait fait ses etudes & Pezenas, chez les

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jesuites, ^lait entre dans leur soci6t6, avail et6 ordonne prelre, et, pendant plusieurs ann^es, il resta a P^zenas, professant k son tour et prechant. Ses succes lui inspirerent de Tarabition ; il quitta la compagnie et P^zenas, et arriva a Paris en 1747. II devint desservant k Saint- Sulpice. II y r^ussit pen. « J^. n6 prechais pas mal, disait-il en parlant plus tard de ce teraps-la, mais j'avais un assent de tous les diables. » Au surplus, il ne resta pas longtemps fidMe a ses humbles fonctions. Tr^s pauvre, on Taccuse d'avoir recouru, pour subvenir a ses besoins, au trafic des choses saintes. II enterrait, raoyennant finance, des protestants dans les ciroeti^res catholiques. Ge qui est certain, c'est qu'il fut chasse de Saint- Sulpice, qu'il jeta des lors le froc aux orties, et que, vers 1748, h Tdge de trente-cinq ans environ, nous le voyons entrer dans le sifecle, ou il va faire une grand e fortune, et acqu6rir une c616brit6 plus grande encore.

II commen^a par travailler pour les libraires, et passa de la ^ des speculations de librairie pour son propre conapte. Le stadhoud^ral venait d'etre r^tabli : il 6crivit une Histoire du Stadhoud4rat^, A la vogue des abr6g6s chronologiques sur le modele donn^ par le president Renault, avait succ^de la manie de mettre I'histoire en anecdotes. II y avait des anecdotes de 1' histoire de tous les pays, France, Angleterre, Italie, Russie, empire ottoman, anecdotes des n^gres meme et des

1. Snr la manifere dont il s'y prit pour vendre son Stadhoudirat^ voy. La Harpe, Corresp, litt, (avec le grand-due Paul), I, 21,

L'ABBfe RAYNAL. 271

peuples sauTd^es. Raynal fabriqua des compilations de ce genre et y gagna de I'argent. Sa plume attira tout d'abord I'attention. J'ai sous les yeui une refutation de son Stadhouderat^ publiee un an apr^s I'ouvrage de Raynal, et dans iaquelle on vante son talent autant qu*on bUroe sa partiality. « Rien, est-il dit, n'a paru dans un style plus pur, plus ^tudie, pluslim6^ » J'ai dit que rabb6 tira du profit de ses enlreprises litt^raires; on parle d'autres operations encore, de benefices faits dans la traite des noirs*. G'est peut-^tre une calomnie. Une de ses bonnes affaires, et le moyen, en mSme temps, par lequel 11 s'introduisit dans la society litt^raire et pbilosophique du temps, fut sa collaboration au Mercure, Ge journal constituait un privilege et ce privilege yalait \ingt ou Yingt-cinq mille livres de rente. Un auteur dramatique, la Bru^re^ en avail le brevet. Mais la Bru^re parti I pour Rome en 1749, comme secretaire d'ambassade du due de Nivernois, et laissa la redaction de sa revue k Tabbe Raynal, qui y employa ses ressources, ses relations, son activite, et en augmenta I'importance. Marmontel nous a raconie la suite de cette histoire d'un journal au xvin* siecle. Le Mercure, a la mort de la Brufere, en 1754, fut donne k Boissy, un autre auteur dramatique; puis enfin k Marmontel lui-meme. G'etait une place enviee, mais onereuse, « un travail de Sisyphe ou des Danaides b, s'ecrie le malheureux redacteur en chef.

1 . La Harpe dit : a beaucoup d'esprit et d'abus d'esprit, mais oa aimait alors les histoires ^crites en style des romans.» Corresp. litt.y p. 21.

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