WASHINGTON IRVING
ans, le singulier spectacle de diverses races distinctes par l'origine, le caractère, la physionomie, et qui luttaient entre elles pour une prééminence puérile. Le temps a fait justice de bien petites querelles qui mettaient en relief d'innocents ridicules : toutes les nuances des populations primitives ont fini par se fondre en une seule; mais en ce temps-là l’Américain originaire de Hollande conservait comme un culte son jargon héréditaire, sa rancune de peuple vaincu, adoucie, il est vrai, par sa bonne humeur naturelle. Aux Hollandais s'amalgamaient les protestants français, les bannis de l'édit de Nantes qui tempéraient le flegme batave par la vivacité française. Puis venaient les gentilshommes et les Cavaliers de la vieille Angleterre, très-fiers de leur généalogie, citant sans cesse leurs aïcux venus dans l'état de New-York lorsque la colonie hollandaise fut transforméc en province anglaise par la conquête et octroyée par Charles II à son frère le duc d' Tork. On remarquait ensuite le New-Englander, l'Américain proprement dit, se distinguant par son intelligente activité, et commençant avec les Bataves cette lutte qui s’est terminée par la disparition presque totale des noms patronymiques des vieux bourgmestres sur les écriteaux des rues commerciales, Enfn les derniers, les moins nombreux de cette population mêlée, mais en même temps les plus importants par leur richesse acquise et leur influence mercantile, les Écossais, formaient un clan d'hommes rusés, calculateurs, entreprenants, qui joignaient à leurs habitudes de savoirfaire et d'économie des mœurs hospitalières et le goût des longs repas.’ »
Les plus aimables ouvrages que Washington Irving ait produits sont ceux où les délicates observations de sa jeunesse apparaissent de la manière la plus naïve. La satirique
stincies par l'oluttaient entre s a fait justice iet d'innocents ons primitives on ce temps-là yait comme un peuple vaincu, naturelle. Aux ançais, les ban- » flegme batave gentilshommes ès-fiers de leur nus dans l'état se fut transfort octroyée par remarquait enroprement dit, et commençant née par la disques des vieux commerciales, cette populaimportants par mercantile, les 8, calculateurs, ides de savoirs et le goût des
ton Irving ait ions de sa jeure. La satirique
WASHINGTON ÎRVING. h9
Histoire de New-York, par Diedrick Knickerbocker, parodie de la minutie hollandaise et de l'importance microscopique que réclament pour eux-mêmes les infiniment petits; le Livre d’Esquisses, et le Manoir de Bracebridge ; enfin les Contes d’un Voyageur, — ouvrages qui resteront, et qui à proprement parler sont la continuation raffinée du genre d’Addison, — constituent ce que l'on peut nommer la première manière d'Irving. La critique l'avait accusé de quelque faiblesse, II voulut s'élever plus haut et écrivit l'Histoire de Christophe Colomb, celle de ses Compagnons, celle de la Conquête de Grenade, enlin les Contes de ( Allambra. On peut reprocher à cette seconde manière quelque enluminure et un peu d'emphase; les recherches Y sont ceusciencieuses et le style en est brillant.
De retour parmi ses compatriotes qui avaient fait de lui leur ambassadeur en Espagne et qui l'accueillirent avec enthousiasme, il entreprit un voyage dans les divers États de l'Union. Les chutes du Niagara, les lacs Champlain et Érié, les rives de l'Ohio, le cours majestueux du Mississipi furent le théâtre de ses premières excursions. Puis, en compagnie d'une troupe de défricheurs à cheval, on le vit pénétrer dans le territoire des tribus guerrières appelées Pawnies, explorer les prairies, les forêts, poursuivre les chevaux sauvages et les buſſles, et dormir la nuit à la belle étoile auprès des feux du camp, ou sous les wigwams indiens, Cette expédition lui inspira un livre charmant, (a Prairie, Nous ne faisons pas entrer en ligne de compte une récente Vie de Mahomet et de ses Successeurs, emploi assez peu habile de cet aimable et gracieux talent.
8 Vin.
Le romancier Fenimore Cooper.
Avec Washington Irving apparaît la première lueur de vive originalité dont la littérature américaine se couronne. Cette aube légère va grandir avec Fenimore Cooper.
Dans ses premiers romans, qui ont éveillé l'attention de l'Europe, tout est américain, descriptions, inspirations, idées, personnages; il ne copie que la nature transatlantique ; sans doute il la reproduit minutieusement, longuement, sans s'arrêter, sans perspective; mais enfin il est vrai et toujours américain. Vous trouvez ses tableaux un peu secs, l'extrême fidélité de ses détails fatigue ; la froideur de son coloris déplaît; vous accusez ses romans de prolixité ; l'intrigue en semble assez maladroitement tissue, et le jeu des passions s'y révèle avec une sorte de ponctualité mécanique et de raideur scrupuleuse. Tous ces défauts calvinistes et américains ne sont pas sans intérêt; le quakerisme le plus rigide semble présider à la narration de Cooper ; son style est celui du procès-verbal. D'autres prodiguent l'éclat du coloris et recouvrent de nuances hasar-
dées des récits et des objets sans valeur; Cooper procède comme le plus consciencieux des notaires ; il fait l’inventaire et l'état des lieux; un commissaire: priseur est moins exact,
11 décrit avec talent, et à ses tableaux si détaillés il ne manque souvent qu’une chose, la vie. Pendant qu'il suppute laborieusement les moindres circonstances d’une action, l'action ne marche pas: cette accumulation de petits faits
nière lueur de e se couronne, Cooper.
attention de „ inspirations, dre transatlanment, longueais enfin il est ses tableaux un latigue ; la froises romans de vitement tissue, rte de ponctuaous ces défauts ntéret; le quala narration de al. D'autres pronuances hasar- Cooper procède il fait l'invenriseur est moins
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particuliers, loin de concourir à l’eflet général du tableau, loin d'en augmenter l'intérêt, ne sert qu'à le détruire ; l’esprit distrait et embarrassé se perd dans cette masse confuse de particularités minutieuses, Au lieu de disposer ses matériaux, de les coordonner, de leur commander en mattre, il se laisse quelquefois dominer par eux ; il est leur esclave, L'auteur, comme s'il siégeait dans un jury, prétend vous dire toute la vérité, rien que la vérité. Si deux ennemis, sur le bord d'un précipice, luttent ensemble avec une rage acharnée, s'il y va pour eux de la vie ou de la mort, Cooper vous apprendra de quelle couleur était le rocher; à combien de pieds il s'élève au-dessus du niveau de la mer; s’il est de silex ou de granit; quelles plantess’y sont acclimatées ; quels oiseaux y font leur nid; sous quelle latitude il se trouve. Un autre se contenterait de reproduire les vicissitudes du combat, les convulsions de la souffrance, le triomphe et l'agonie. Ce n'est pas assez pour Cooper. Chaque muscle des combattants fait saillie ; il donne non-seulement le nu, mais l'écorché.
Si un tel système prévalait, un grain de sable ou l'aile d'un papillon serviraient de texte à des volumes; il n'y aurait aucune raison pour que les écrivains s’arrétassent dans leurs descriptions, Un sauvage entre en scène ; vous avez à décrire sa carabine, son arc, ses flèches, sa massue, sa tabatière et sa pipe ; les sculptures grossières dont ces objets sont ornés rempliront plus d'une page; si vous voulez ensuite douner au lecteur la biographie de l'enfant du désert et celle de ses aïeux, voyez où cela vous conduira, Qu'un peintre de genre, Holbein ou Mieris, soit fidèle jusqu'à la minutie, exact jusqu'au scrupule, je le comprends encore, son art ne peut saisir qu'un moment; il est obligé de compenser ce défaut en ne négligeant aucune particu-
52 VENIMONE COOPER,
larité. Le propre de la poésie au contraire c'ent le mouvement; elle s'empare d'une action, la décrit dans son cours, en reproduit la mobilité, en suit la marche rapide, en développe les causes et les résultats. Elle a ses grandes masses et ses circonstances de peu de valeur : une impalsion vive bentralne. Si elle voulait tout reproduire à la manière des peintres de nature morte, elle se priverait de ses plus précieuses ressources.
C'est ce qui arrive à Cooper, Au milieu de tableaux grandioses une certaine aridité se fait sentir; la moitié de ce que le romancier nous apprend nes est tout-à-fait indifférent ; les contours sont raides et maniérés. L'auteur à l'air de s’embarrasser bien moins de ses personnages et des incidents où il les jette , que des circonstances qui les entourent et des petites particularités qui les accompagnent ; à des caractères nets et vrais, la fraîcheur et la grâce manquent souvent. Ils sont aux caractères que nous rencontrons dans le monde ce que les fleurs conservées dans un herbier sont aux fleurs de la prairie. Voici les pétales, la corolle, les feuilles, les étamines ; où sont la rosée du ciel, le souffle du matin et du soir qui embaume la fleur de ses parfums, la sève qui circule dans le plus mince de ses pistils et dans la petite colonne frêle qui la soutient ; tout cela, je le cherche en vain; la nature, si vivante, si gaie, si animée, dans laquelle une âme si ardente respire, dans le silence de laquelle il 7 a tant d'éloquence , la nature avec sa puissance de vie éternelle et intarissable, apparaît morte et stérile dans les tableaux esquissés par Cooper. Plus ils devraient avoir de sauvage grandeur et d'é-
- nergie, plus on s'étonne de ce contraste entre sa manière
et les objets qu'il décrit.
Tels sont les défauts que le talent puissant de Cooper
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doit à cet excès de rigidité doctrinale et de sévérité calviniste inhérente aux colonies Anglo-Américaines, Néanmoins si Cooper est l'esclave des objets physiques, cet esclavage a sa puissance ; il les répète et les reproduit avec une sécheresse sincère, S'il bavarde quelquefois, Il ne ment jamais, S'il est prosaïque, il est vrai, Lisez son chef d'œuvre, le Pilote, roman peu compris dont les deux héros sont la Mer et le Vaisseau ; cette œuvre, admirable d'unité et de vigueur, toute parfumée encore d'une odeur marine, imprégnée d'écume et d'ean salée, apothéose de l’homme domptant l'Océan comme un cavalier le coursier rebelle, ne pouvait étre écrite que par un Anglo- Américain passionné pour l'Océan , fanatiqne de l'indestrie humaine et de ses plus rudes triomphes.
Avant Cooper nul écrivain américain n'avait r'nss6 aussi loin la reproduction embellie de la pensée et d ia vie américaines, Irving lui-même, en rajeunissant le siyle et la manière d’Addison, avait trop souvent puisé aux sources antiques et oubliées de la littérature anglaise. La touche de Cooper est plus vigoureuse ; une fraîcheur transatlantique respire dans ses œuvres.
Voilà un honneur, une gloire, un bonheur dont peu d'auteurs ont pu jouir. II est rare que l'on s'associe aussi intimement à la civilisation de sa contrée natale. Et quelle civilisation ! quelle contrée! un si vaste et si sauvage aspect! une si gigantesque nature! quelque chose de si étrange dans la lutte de nos industries, de nos arts, de nos idées, transplantés sur un sol nouve:": , ‘orcés de s'entrechoquer avec la vie sauvage et de la duinpter !
Le génie de l'artiste n'a pas encore pénétré dans les s0-
Le aire Var
litudes de l'Amérique : vainement le chercheriez-vous dans ses villes, C'est le génie de l'artisan qui a fondé celte civilisation et qui soutient cette république. Vous le retrouvez dans les romans de Cooper; il est empreint sur sa physionomie. | Examinez attentivement ce beau portrait que madame de Mirbel a peint d'après nature. Vous vous apercevez que cet homme, au regard sévère et vigilant, doit observer avec une attention et une persévérance redoutables les objets physiques. Une simplicité austère règne dans ses traits, dessinés avec dureté , animés par un mâle génie, et privés de mobilité. Si quelques lignes courbes en font partie, elles sont séparées les unes des autres par des enfoncements profonds et des sillons ou des rides profondément gravées : énergie, promptitnde, décision, fermeté immuable, faculté d'attention, persévérance, tels sont les caractères de cette physionomie essentiellement américaine. Si vous appliquez à cet examen extérieur et physiognomonique les règles du docteur Gall, vous trouvez dans ce front élevé, singulier dans sa coupe, une vraie curiosité phrénologique. D'une part les organes de l'éventualité, de la localité, de l’individualité (ceux que le romancier exerce et met en œuvre le plus fréquemment) ressortent, pour ainsi dire, et se détachent en bosse : d'une autre, les organes supérieurs de la causalité, de la comparaison des objets et de la gaîté, — isolés des premiers par une ligne austère, — forment une saillie non moins pronoucée, Cet œil inquiet et perçant paraît toujours en quête de quelque observation nouvelle; ce sourire bizarre, sardonique et sévère, annonce une faculté d'ironie que domine une raison inflexible, La compression des lèvres indique cette concentration silencieuse de la pen-
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sée, sans laquelle il n'y a pas de talent véritable. La taille
de Cooper est élevée ; ses manières sont franches et sim-
ples. La vigueur de son esprit et la puissance de sa conviction républicaine donnent à l'ensemble de sa figure et
de son extérieur une expression mâle et forte qui s'accorde peu avec les idées de raffinement et de grâce recherchée que la civilisation attache communément à la profession
d'homme de lettres,
Quaad Robinson Crusoé aperçut la trace des pas de Vendredi sur la plage, il ne ressentit pas plus d'étonnement que le public d'Europe au moment où les romans américains de Cooper lui apprirent que l'on pouvait vivre à New-York, être né sur les bords de la Delaware, n'imiter personne et avoir du génie. Depuis longtemps les critiques avaient décidé que le talent et la qualité d’Américain étaient inconciliables. Une danseuse hollandaise, une Vénus de Médicis née parmi les Esquimaux n'eussent pas été accueil lies avec une surprise plus profonde qu’un bon romancier ou un bon poète élevé aux États-Unis. Quoi ! ce pays mer: cantile, cette nation insensible aux arts, donne à Walter
Scott un rival !
Avant l'auteur des Puritains, on avait déjà mis en œuvre l'histoire d'Écosse ; superstitions et coutumes écossaises avaient fourni le texte de recherches savantes et nombreuses, Mistriss Grant, Burns, Allan-Ramnsay, Buchanan, Macpherson avaient précédé. Walter Scott, Cooper n'a point de prédécesseur, Des sentiers non frayés se présentaient à lui de toutes parts, Une inépüisable variété de matériaux ; des scènes qui demandaient un théàtre ; des tableaux qui demandaient un cadre ; des points de vue qui réclamaient un peintre : partout nouveauté, bizarrerie, merveilles; un intérêt tout moderne; un peuple à
peine sorti de ses langes et déjà puissant ; une histoire dont les premières pages brillent de civilisation et parlent de conquête ; la singularité d'un héroïsme calme, pieux et persévérant ; les noms de Washington, de Penn, de Franklin; pour fond du tableau les forêts séculaires ; pour acteurs, tes apôtres du Nouveau-Monde s'entretenant avec les cnfants du wigwam et du calumet; les progrès de l'art européen au milieu de ces solitudes sans maître ; les combats des fils et des pères, des opprimés et des oppresseurs , les uns réclamant, les autres voulant étouffer la liberté et la tolérance ;— que sais-je ? peut-être une nouvelle ère sociale éclose pour le monde et prête à émaner de Philadelphie !
Cooper a saisi avec une franchise vigoureuse les éléments épars qui se trouvaient devant lui. II s'est gardé d'en corrompre le charme et d'en altérer la candeur par limitation romaine ou grecque ; il a raconté, dans le langage meme des États-Unis, les aventures extraordinaires don: leur vaste continent ou les mers environnantes ont été le théâtre, Ses personnages, pour venir poser et agir dans ses drames ont quitté la hutte du colon, la cabane du sauvage ou la boutique du marchand; la nature gigantesque de ces contrées est venue s'y refléter comme dans un miroir.
Pour les compatriotes de Cooper, il était l’Homère de leur ‘civilisation, le barde qui perpétuait leur gloire. Aux Européens il apportait des jouissances inconnues.
Je n'ai pas dissimulé les défauts de sa manière, On les pardonne, en raison de leur intime analogie avec l'auteur et sa race. Cooper est calviniste ; il raconte les faits avec sécheresse, mais avec une profondeur et une vérité qui fascinent l'auditeur. Dans ses descriptions il ne cherche pas l'éclat ; il ne procède pas par masses colorées ou sombres.
à histoire dont et parlent de , pieux et per- , de Franklin; pour acteurs, nant avec les ogrès de l'art s maître; les et des opprest étouffer la lie une nouvelle “à émaner de
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II coordonne si bien l’ensemble et l'enrichit si exactement de tous ses éléments constitutifs, que vous croyez en distinguer chaque détail. Que ce soit une cabane dans les bois, un intérieur vulgaire, un débris flottant au loin,
« Sur le désert des flots cad: dr de navire (1), »
il saura, par le seul prestige d'une exactitude parfaite, d'une extreme vérité, vous contraindre à le lire; et la descripiion d'un objet trivial, dénué de charme pittoresque, deviendra pour vous plus intéressante que celle d'un site maguiſique, ou d'un spectacle sublime, vaguement dessiné, strapassé de nuances tranchées et éclatentes. Les femmes, qui cherchent toujours dans un roman l'action et !'iatérêt, n'ont pas le courage de passer par-dessus les descriptions de Cooper. Quand vous avez commencé à le lire, il faut tout dévorer. Cependant il se répète; il reprend fréquemment en sous-œuvre le portrait déjà esquissé par son crayon. Il ne vous fait grâce ni d'une planche de la frégate, ni d'un arbre de la forêt, Sa diction est lente, quelquefois laborieuse et embarraasée ; mais elle reproduit tout ; savanes verdoyantes, plaines de sables, chênes antiques, déserts sans bornes, lacs semblables à des océans, immenses ombres de ces forêts dont l'ombre est éternelle.
Laissez-le s’élancer sur la mer: son enthousiasme deviendra une sorte de passion religieuse. Vous diriez que les flots sont à lui, tant ses tableaux maritimes sont beaux dans leur terreur et sublimes dans leur vérité! 11 ne vous montre pas le fantôme d'un vaisseau, sur le fantome d'un océan ; un navire peint, sur une mer peinte ;
(1) Coleridge,
tout, sur ses navires et autour d'eux, est action et vie, caractère et potsie. Ennemi du vague, incapable de s'y complaire et de l'admettre dans ses peintures, il vous entoure d'accessoires si nombreux, si vrais, si bien détaillés, que leur insigniſiance même concourt à la vérité de l’ensemble. Les voiles se meuvent, les câbles sifllent, les antennes crient, le goudron fume, les matelots chantent, le capitaine siffle, la vague blanchit, la lame frappe en mugissant le flanc du vaisseau. Plus de terre, rien qui la rappelle. puis, quand la terre reparait, vons vous trouvez jeté dans une région nouvelle, déserte, inconnue.
C'est le romancier le plus positif qui ait jamais existé. II anatomise sans idéaliser. Ses portraits touchent quelquefois à la caricature ; son défaut le plus marquant est d’en exagtrer, d'en approfondir trop curieusement leurs traits caractéristiques. II ne tombe jamais dans le faux : mais il dissèque son modèle. Tel de ses personnages est grotesque, tel autre bizarre. II y a de toutes les physionomies dans ses œuvres, depuis la bassesse jusqu’à l'héroïsme, acpuis la gaîté jusqu'à lo ierreur ; toutes ressortent du tableau, parlent à l'imagination, et après avoir arrêté la curiosité, se font reconnaître comme des physionomies humaines qui ont été vivantes, et qui le seraient encore, si le romancier ne les avait analysées jusqu’à en faire disparaître la vie.
Ses portraite de femmes néanmoins attestent une délicatesse d'observation presque shakspearienne. Ce ne sont ni des ſemmes de cour, ni des fenmes élégantes: ce ne sont pas des êtres surhumains : ce sont des femmes, La bonté, ja douceur, une grâce naturelle, une fhajesté naïve les entourent d'une charmante auréole. Leur beauté et leur dévouement éclairent et consolent les retraites les plus mac-
ion et vie, cale de s'y com · vous entoure | détaillés, que de l’ensemble.
les antennes ntent, le capie en mugissant ui la rappelle.
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tent une délica- . Ce ne sont ni tesi ce ne suit mes, La bonté, té naïve les encauté et leur dés les plus mac-
FENIMOnR COOPER. 59
cessibles, soulagent les peines de l'homme, versent du baume sur ses plaies. Le sentiment moral, joint à la beauté physique. à la patience, à la sérénité de l'âme, constituent leur Prestige. Une bonne ménagère, la ſemine d'Heathcote dans les Borderers, par exemple, a plus de charme que toutes les sylphides de l'Orient et les rayonnantes princesses de La Calprenède : son extérieur n'a point d'éclat ; sa vie et paisible et humble; le bien-être et la paix vivent autour d'elle ; des trésors de bienveillance et de charité sont enfermés dans son sein, C’est une femme, en un mot, telle que Wordsworth la voulait :
Ce n'est pas Aphrodite ou la belle Égérie; On ne lui dresse point d'autels, Dans la coupe de notre vie Elle ne verse pas la divine ambroisie, Nectar digne du ciel et fatal aux mortels, C'est celle que de Dieu la bonté prophétique Créa pour consoler, échauffer et bénir, Pour régner sans rivale au foyer domestique; Pour veiller sur nos jours et pour les embellir. D'iuutiles flatieurs lui disent qu'on l'adore, Que du séjour céleste un reflét la colore, Qu'elle est un ange. ., — Hélas! conseillers dangereux, En voulant la vanter, vous brisez son prestige; Aux poètes menteurs, aux couteurs merveilleux Laissez le talisman, le rêve et le prodige.
Compugne de nos jours, mère de nos enfants, Du berceau, du tombeau gardienne tutélaire, Guidunt nos premier; pas, de la vieillesse amère Elle adoueit les maux et prolonge les ans.
Laissez-lui ag candeur et sa frêle indulgence : Qu'elle soit femme, enfin... c'est loute sa puissance
Parmi les nombreux romans que Cooper à publiés, celui qui s’isole par l'originalité la plus caractéristique, c'est le
Dernier des Mohicans. En vain chercheriez-vous dans toute la bibliothèque des romanciers un ouvrage que l'on pat mettre en parat) /e avec celui-ci. Matelots de Smollett ou de Fielding etrneudiants de Walter colt ont disparu. L'éternelle famiils de her as qui se perréiue de fiction en fiction s'évanouit enfin. vous êtes dans un monde nouveau, où respire dans sa majesté le génie originel de la race humaine, L'enfant du désert s'élève et se dessine devant vous, Il n'a ni vêtements, ni pernres, II est seul, à part, btranger à toute civilisation ; il est maître de tout ce qui l'entoure, et ne reconnaît pas de maître. Roi de son désert, il n'a pas d'esclavc:. Passions, vices, vertus de notre société lui sont inconnus. La nature qui l'environne est grande comme lui. Elle a pour lui des secrets et des plaisirs que le reste du monde ignore. Ce roman où respirent une magie et une fraîcheur merveilleuse nous fait vivre de la vie des solitudes primitives et nous associe à l'homme qu'elles ont nourri.
Combien les caractères qui se meuvent dans ce drame bizarre sont remarquables et vrais! Tous portent l'em preinte de la main puissante qui les a tracés, Le vieil Indien et son fils offrent le symbole de la vie sauvage. J'admire davantage encore Longue Carabine , personnage placé entre la civilisation et le désert, anneau intermédiaire entre l'industrie sociale et l'indépendance primitive. Ce n'est pas encore un Européen, ce n'est déjà plus un Indien farouche. L'héroïsme réfléchi qui suit la civilisation tempère l'héroïsme violent qui la précède. S'il n’a pas abliqué le besoin de vengeance et le stoïcisme de ses pères, il devine par instinct les scrupules du point d'honneur
lez-vous dans vrage que l'on ts de Smollett | ont disparu.
de fiction en monde nouoriginel de la et se dessine „ Il est seul, à tre de tout ce re. Roi de son , vertus de noqui l'environne secrets et des roman où resleuse nous fait jous associe à
dans ce drame
portent l'ein és. Le vieil Insauvage. J'ad- 1e , personnage u intermédiaire primitive, Ce ja plus un Init la civilisation il n'a pas abdide ses pères, wint d'honneur
et s'élève jusqu’à une générosité dont il pressent la grandeur.
La Prairie contient des descriptions caractéristiques et détaillées; c'est le plus beau portrait de ce genre qui soit sorti de sa plume. Vous croyez; après en avoir achevé la lecture, avoir vécu sur les bords de ces fleuves, traversé mille ſois cette Prairie, interrogé les mystères de ces lieux pleins de charmes, et fait retentir ses échos de votre voix. Il est vrai d'ajouter que ce plaisir est acheté par l'ennui que causent des longueurs et des digressions, et que cette peinture si fidèle peut être accusée de prolixité,
L'Espion a ses partisans. Harvey Birch est une création dramatique : sacrifier à son pays non-seulement sa vie, mais son honneur , c'est le plus grand des sacrifices. Comment ne pas admirer ce héros du patriotisme qui se fait de son infanie une gloire et se console au fond de l'âme de l'opprobre qui le couvre, par le sentiment des services qu'il rend à son pays. Quant à Washington, Cooper a su l'idéaliser avec un rare talent : ce qui n'était point facile.
L'intérêt des Borderers est plus puissant : le Corsaire rouge et le Pilote l'emportent sur ce roman comme tableaux de la vie maritime, La Sorcière des eaux ne le cède pas à ces ouvrages. Tout y est pittoresque, énergique et cependant positif. Le réel y domine avec le grandiose, J'aime Tom Coſſin, roi de la mer, homme qui ne vit pas sur terre, qui respire plus librement sur un lac, qui commence à jouir de l'existence sur la Méditerranée, ei ne se trouve en possession de toutes ses facultés, de tout son bonheur, qu’en sillonnant de sa libre carène les flots immenses de l'Océan, Il n'y a pour cet homme de victoire que celle qui dompte les flots, d’héroïsme que dans
la lutte contre leur colère, de bonheur que dans cette latte. Grossier, barbare et vulgaire, il est grand, car il représente l'énergie de l'humanité combayant l'énergie de la nature. Cooper a ses défauts, que nous n'avons pas oublié d'in diquer, Avant lui, le monde n'avait point vu paraître un auteur de romans qui fût manufacturier, industriel et artisan. Cooper est tout cela. II matériulise l'intérêt de ses plus belles pages. Lance-t-il un navire en mer? vous allez lire un traité de la construction des vaisseaux. Un cordage vient-il à se briser ? vous saurez comment les cordages se fabriquent, et par quels moyens mécaniques on aurait pu prévenir cet accident. Il dit tout et il dit trop. N ne laissera pas un détail sans l'expliquer, pas une écoutille sans l'analyser, pas un coin du vaisseau sans vous apprendre de quel bois le vaisseau est fait. Ennemi de l'idéal, il procède en chimiste ou en mécanicien qui veut se rendre compte de tout. Les hommes eux-mêmes, c'est ainsi qu'il les observe, les soumettant à un laborieux et inexorable examen. L'histoire de sa vie est courte, Sa famille, originaire du comté de Buckingham en Angleterre, vint s'établir en Atnérique vers l'an 4679. Il naquit à Burlington en 1789, sur les bords de la Delaware, et son éducation fat com: mencée au collége d' Vale (New-taven). A treize ans, il entra au sorvice maritime. Ce fut à cet apprentissage qu'il dut la tournure de son esprit; il recueillit dans ses courses les éléments de ces tableaux que le monde admire. Il épousa la fille de Pierre de Lancey, quitta le service, et depuis cette époque se livra tout entier à la composition de ses livres. à Chaque année en vit paraître un nouveau. Traduits en allemand, en français, en italien, ils prodaisirent une vive sensation en Europe.
ns cette latte.
il représente de la nature.
as oublié d'inaraître un auriel et artisan.
et de ses plus vous allez lire . Un cordage les cordages se on aurait pu x, I ne laissera ille sans l’anarendre de quel il procède en ire compte de it les observe, examen.
», originaire du nt s'établir en igton en 1789, cation fat com:
À treize ans, il rentissage qu'il lans ses courses Imire. II épousa vice, et depuis nposition de ses
au. Traduits en isirent une vive
II à passé sur le continent, et surtout à Paris, une grande partie de sa vie. En Angleterre, sa franchise, son austérité, les principes républicains dont il ne fait point mystère, son orgueil national qu'il ne déguise nullement, ont déplu à ses hôtes. En Amérique cette même sincérité puritaine , la réprobation dont il a frappé les vices de la démocratie, enfin le plain-speaking dont il s'honore et qu'il a poussé à l'excès, ne lui ont pas concilié davantage la faveur de ses compatriotes.
loférieur sous le rapport de l'art et du style aux grands romanciers européens, un vif intérêt historique s'attache à ses œuvres que le philosophe ne lira jamais sans curiosité. La race saxonne pure y lutte contre les sauvages, la s0litude, le désert, la faim et la nature. C'est le même sang, la même valeur froide et persévérante, le même amour du gain, la même industrie, la même audace, le même esprit d'entreprise qui ont marqué les anciennes conquêtes des Normands; c'est la même force sans vivacité, la même sagacité sans frivolité, la même férocité envers l'ennemi debout, le même pardon de l'ennemi vaiacu, la même foi
dans la puissance de homme.
Magnifique spectacle pour le philosophe que cette permanence iudestructible des races, de leur âme et de leur génie ! le Gaulois du temps de Brennus, le Canadien franvais sous Louis XIV, le marquis de Louis XIV sont reconnaissables à des caractères indelebiles; l'indomptable Caradoc, le Caractacus de Tacite, — Hastings dans l'Inde, — le puritain sous Cromwell se retronvent tous dans le dernier des Saxons, — dans le Trapper des Alleghanis.
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