‹ Études sur la littérature et les moeurs des Anglo-Américains au XIXe siècle [microforme]Chapitre 47 sur 138 · DE SHEFFIELD · texte numérisé non relu

DE SHEFFIELD

de passion, de flamme native, II écrit comme un artisan plein de verve ; Crabbe écrivait comme un vicaire inécontent. Seulement il est trop littéraire ; il y a des cabinets de lecture à‘ Sheffield. II a lu les ballades de mistriss Hemans et imité-mistriss Hemans. II a lu Byron et imité Byron; il n'a pu s'empêcher de copier de temps à autre les vociférations passionnées de ce fat sublime, énervé par le jeu, les femmes, la vanité, l'ennui et les voyages Le forgeron a tort, II a tort aussi de répéter sans cesse qu'il est homme du peuple , ignorant, prolétaire, né dans la fange, et qu'il s'estime en dépit de tous ses désavantages. C'est à nous de l'estimer, à nous de le placer à son rang, à nous de railler l'impertinence de ces gens qui ont encore la naïveté de croire que le forgeron est moins qu'eux.

» Mais c’est à lui de conserver avec les hommes cette politesse naturelle que les hommes se doivent réciproquement. Il ne s’agit pas des convenances d’un salon; il s'agit de ne pas croire que l'insolence soit de bon goût ; il faut se souvenir que les égards pour nos semblables, sont, dans quelque rang que le sort nous ait placés, un hommage rendu à notre propre dignité.

» En définitive il marquera dans son époque. Une seule chose lui reste à faire, c'est d'apprendre à moins déclamer et à ne pas se contenter d'invectives véhémentes emprantées à Raynal ou à Cobbett. Quant à ses peintures, elles sont vraies, fortes, heureuses. Le paysage choisi par notre forgeron n'est pas une Arcadie, c’est tout bonnement le cointé de Sheffield; des coteaux décharnés, des bruyères à perte de vue, le genêt semé sur le désert, et la fumée de la forge tourbillonnant çà et là; au milieu de cette scène, les fils de Tuhalcaïln se

af 18 LE. FORGERON meuvent et s'agitent, La population rurale qui se mêle aus forgerpns n'est pas plus douce, plus pastoralg, plua civilisée qu'eux. C'est le braconnier, le petit fermier dant di les produits soutiennent l'existence ; l'artisan attaché à la 10 forge, soit pour réparer, soit pour fabriquer. les outils. j Quelques-uns de ses métiers out si pénibles, que l hamm qui les exerce est certain d'avance de pa pas vivre an- dell d'un. petit nombre d'années. Écoutez le poète : il décrit l'habitation de l'un de ces artisans dévoués à la mort par le métier qu'ils exercent.

re C'est là qu'il demeure, dans ce moulin que les vieilles forêts embrassent de leur étreinte, au milieu de ces arbres qui semblent s'admirer dans l'eau murmurante. Dirigesvous vers cet endroit où la roue tourne couronnée d'une écume mobile, où l'acier siffle plongé dans le feu. Vous entendez l'haleine pénible du maître de ce pauvre logis, et sa toux mortelle, symptômes d'une fin prochaine et d’une santé détruite, II travaille pourtant, il achève sa tâche, et prédestiné à mourir jeune, dédaigneux de l'avenir, dépensant tout ee qu'il a gagné, voué à la débauche, il marche vers sa tombe, sañs Craindre ni les hommes ni la mort. A-t-il des vertus? Oui certen II estime la dignité humaine; il 8e sent libre et n'iguore pas ce que peuvent les-volontés fermes, 10 menge dy riche ne le farce pas, d'ahaiser sa paupière. Mauvais sujet sans doute ; mais ce n'est pas un mendiant le paroisse ne fait rien pour lui. Il se hôte de vivre, de travailler, de boire, de mourir; et, vieux àtrente-deux aus, il saccombe, »

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plus fort et les doctrines sauvages u but pas de plus atlé défenseur. Son état est sublimes le fhsil lous ds bras, il sort vers la brune, ne mendie jamais, vole le mendiant qui passe, a le coup d'œil juste et la main assurée, boit comme un seigneur, abat une hirondelle au vol aussi bien que lui, et comme lui se nourrit de perdreaux, parce que le pain est cher, Père de six enfants que son exemple instruit et qu'il élève pour le gibet et la prison, avec eux il s'enivre, avec eux il conspire le pillage d'un poulailler et la dévastation d’une forêt. Admire la majesté de sa démarche, la gravité de son ton, la noblesse de son encolure; avec quelle audace il vous toise, combien ion soürire et son dédain ressemblent à ceux du seigneur suxerain | Dès que la lune est levée, il paraît sur l'horizon. Dès qu'elle se retire, il s'étlipse, les poches gonfides de ses lareins j dem ue lit pas, né pensé pas, ne sent rien, ne prévoit rien. Il volé ; West sa gloire et sa vie; le produit de ses vols est l'aliment des vices qui le poussent à des vols nouveaux: Tristés résultats d’une civilisation excessive et d'une société mal pondérée; Jem le braconnier vit plus hétreux et plus libre que l’artisah modeste et laborleut. .

» Ce dernier, lorsque la nourrifure dé 84 mile ber

assurée, lorsque pendant six jours il a poursuivi za pénfbie

conquête sur la matière brute, trouve enfin un Jour de repos. Il a son dimanche ; il sort de son antre et revoit la lumière, ie

» La lumière! si douce, si pure ! Preuve de la bonté de Dieu, toujours la même, toujours hienfaisante, elle sourit aux vices et aux fragilités de l’homme; draperie détachée du trône éternel, enveloppant de ses plis des mondes innoinbrübles jetés dans l’océän de l’espace; elle ne change

Aab LE FORGERON

pas; elle ne changera jamais : consolante et magique elle étincelle même dans les journées d'hiver.

» Qu'elle semble charmante, surtout lorsque vient le jour du repos, quand la cloche qui rappelle Dieu au peuple, fait retentir sa voix du sein de cette tour que le doigt du temps a touchée ! Une douceur solennelle se glisse dans Time : un sentiment religieux vous pénètre, vous tous qui savez que l'homme est une poussière vivante, que Dieu c'est l'amour, que cette terre est son jouet passager ; que, riches et pauvres, nous sommes frères dans ce rapide pè- Jerinage, et que rien n'a de prix dans ce monde, si ce n'est la vertu, l'obéissance aux lois du grand maître, et la charité pour ses enfants.

» Salut donc, jour du repos! jour de bonheur et de paix ! Les villes se taisent : le marteau, la roue, la scie, la lime, ne fatiguent plus l'oreille , le commerce n'a plus de combats ni de clameurs; fatigué d'une semaine laborieuse, l’homme de la ville cherche la campagne. Il est donc libre! Pas une odeur qui émanée de la fleur des champs ne soit un délice pour lui, II porte envie au vautour lointain, qui se balance sur les nuages et est libre comme eux. Il aime ces aspects du ciel, dont les vapeurs changeantes ouvrent un Eden à ses regards. Ses petits enfants sont avec lui, cherchant des fleurs et chassant devant eux le papillon aux ailes d'or. 11 renoue alliance avec la nature, il retrouve une joie dans les bourgeons de ces arbres, une volupté dans ces fleurs épanouies, un bonheur profond dans le regard de ses enfants heureux. Puis il offre sur cet autel sublime, au milieu du vrai temple de Dieu, sa joyeuse reconnaissance à l'Être éternel, créateur de cette harmonie, conservateur de cet univers; et les larmes dans les yeux, il oublie

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que l'homme, à force d'injustice, a changé ce paradis en enfer! »

» Tels sont les accents du forgeron de Sheffield, L'énergie, la simplicité, la grandeur, la beauté ne leur manquent pas. Au lieu d'un athélsme vulgaire, vous trouvez là une noble croyance, Le pauvre cyclope qui fait entendre cette

voix sage, pieuse, mâle et résvlue.

» On ne peut méconnaltre dans ces poésies un double symptôme : l'un chargé de terreurs, l'autre rempli d'espérances. La situation des classes pauvres et industrielles en Angleterre et en Europe s'y révèle manifestement. L'auteur les a écrites, l'œil fixé sur cet asile de désolation, sur cet enfer du prolétaire anglais, la Maison de travail (1), objet d'épouvante, pays d'où l'on ne revient jamais dès que l'on y a mis le pied, région d'infortunes et de douleurs, Les trois quarts des Anglais passent leur vie et épuisent leur force dans une lutte qui n’a pour but que d'éligner ce fléau qui les menace toujours, Certes il est affreux que dans la contrée la plus civilisée de l’Europe, un homme laborieux ne soit jamais sûr d'avoir du pain : que des bras vigoureux, une âme honnête, un esprit industrieux ne l'empêchent pas de mendier sa vie; qu'un cheval, en travaillant, gagne son avoine; et que nos semblables, en travaillant, ne puissent la gagner. O jeunes imitateurs de Byron, dédaigneux, orgueilleux et prétentieux misanthro pes, réfléchissez donc un peu, dans votre sole et votre velours, sous votre costume de fête et de bal; vous qui trouvez la vie mauvaise et le ciel injuste, voilà ce que c'est que du malheur !

(1) Work-house, maison de travail, de réclusion et de correction,

au LA PORGERON

„ Et remarques que les années en s'écoulant l'aggravent, L'accroissement de la population jette dans les ateliers une foule affamée; chaque nouveau co - partageant de la masse industrielle est une calamité pour ses camarades. Chaque nouvelle boutique abaisse le prix de la main-d'œuvre. Des cœurs se brisent, des familles s'éteignent, de nobles êtres tombent, le vice s'accrolt, et la popalation la plus active, la plus courageuse de la terre, se transforme en une armée de pauvres couverts de haillons , prêts à broyer sous leurs massues sanglantes toute la machine sociale qu'ils accusent et détestent |

» Que faire donc ? quelle digue opposer à ce torrent funeste? imprimer à cette foule malheureuse toute la vertu et toute la force dont elle a besoin : apprendre à ces parias à être hommes, à réclamer leurs droits sans fureur, à soutenir leur dignité sans meurtre, à ne répudier la servilité et l'hypocrisie que pour se montrer plus grands, plus braven, plus actifs, plus raisonnablement pieux. De la moralité où de l'immoralité des classes inférieures dépendent aujourd'hui les destinées des royaumes et des républiques. L'Amérique n'est heureuse que parce qu'elle n'a pas de canaille, Effeçons-la donc s'il est possible. En des circonmtances telles que le sont celles qui nous pressent, le peuple ne saurait avoir trop de résolution, d'hérolsme et de

persévérance, À quoi servirait une réforme purement polique, une réforme matérielle qui se contenterait de nettoyer le terrain, si les mêmes germes s'y trouvaient tous réunis, si la réforme morale et intellectuelle ne venait pas rajeunir le sol et lui confier des semences d'héroïsme et de vertu? Les lois ne font pas les hommes. C'est l'exemple, c'est le sentiment moral, c'est la contagion d'un bon principe qui les créent, Tout homme vertueux est un centre

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