‹ Études sur la littérature et les moeurs des Anglo-Américains au XIXe siècle [microforme]Chapitre 49 sur 138 · DE SHEFFIELD · texte numérisé non relu

DE SHEFFIELD

comme celui dont l'harmonie était un sifflement et un tonnerre, je n'ai plus d'espoir et de plaisir que dans le combat; je me ceins les reins pour lutter et souffrir, Ne me lisez donc pas, vous qui aimez l'élégance et la grâce. Ne venez pas, mouches folles, déchirer sur ces épines et ces roches brûlées du soleil, battues de la tempête, la gaze de vos ailes, Mais vous qui honorez la vérité, suivez-moi ; je vous apporte des fleurs de bruyères cueillies sur le précipice, au milieu de la bise qui glace et de l'orage qui dévorel »

Le poème d'Ebenezer Elliott intitulé le Patriarche du Village est une imitation vigoureuse et déclamatoire du poème de Wordsworth, the Wanderer, colporteur philosophe , qui traite en métaphysicien consommé de Dieu et de l’homme, de la nature et de l’âme. Les tableaux vulgaires et les plus humbles paysages reproduits par le poète se relèvent et s'embellissent d'une auréole et d'une transformation idéales, Elliott abuse de la réalité qu'il exagère. The Ranter (le déclamateur) d’Elliott, pièce trèscourte d'une grande éloquence, est ce qu'il a écrit de plus complet et de plus achevé, Ses odes et ses chansons sur la taxe, les impôts et la faim, sur les chartistes, les enfants des manufactures et les émeutes de 1837-38, curieux témoignages historiques, laissent dans lame une impression profondément douloureuse, Citons la chanson des enfants de Preston :

« II faisait beau; le canon grondait, le vent du nord soufflait et donnait de la vigueur à l'homme. Par milliers sortaient des moulins de Preston les petits prisonniers.

„ Leur procession s'avançait dans la rue; ils avaient leurs beaux habits, et se réjouissaient. d’être libres;

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ils chantaieut de leurs douces voix un chant de liberté,

» Leurs lèvres étaient pâles ; ils souriaient tristement : c'était la mort à l'entrée de la vie, et chacun, les voyant passer, disait : Hélas l est-ce là un enfant ?

» Les bannières flottaient ; les hommes, armée de fantimes bâves, marchaient avec eux, se donnant la main, torrent vivant et redoutable,

„Des milliers et des milliers, tous en blanc, les yeux ternes et sombres, 6 Dieu l c'était un spectacle lugubre et magnifique !

„ Ils chantaient ensemble, toujours en souriant, et mon âme poussa. un long gémissement, Mon Dien! qui voudrait avoir un de ces enfants, et qui voudrait l'être ? quelle mère voudrait en être la mère? »

La principale figure de ses poèmes est un personnage vraiment épique, un de ces personnages qui révèlent un monde: un vieillard aveugle, Enoch Wray, » débris d'un autre siècle, entouré lui-même de ruines : création malheureusement inachevée.

Ce pauvre Enoch Wray, symbole d'un passé poétique que l'on aperçoit à l'horizon, ce patriarche du village, qui a va tout un siècle finir et s’ensevelir devant lui; ancien témoin d'une situation où le labeur n'était pas payé par la misère ; chronique vivante de ces générations industrieuses et disparues; cet Enoch Wray ést largement conçu. Ul parle peu et agit peu; son front blanchi s'élève sur la scène comme la tour en ruines des temps féodaux au milieu des constructions nouvelles, + Nestor de cette autre

Iliade ; sage, brave, éloquent , il n'a pes renversé ou con-

struit de villes; le moulin du village, le pont rustique

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jeté sur le torrent, l'école maintenant fréquentée par une foule de petits villageois, voilà ses œuvres. Et lui aussi, il a forcé le désordre à faire place à l'ordre; il a détruit une portion du vieux chaos; il a servi les grands desseins de Dieu sur les hommes. Voilà pourquoi le poète a fait vivre son souvenir, “’éinit-ce pas Enoch que tout le monde s'empressait de consalter sur les matières difficiles? N'était-ce pas lui qui conservait les traditions du hameau et gravait sur la pierre des tombes le nom de ses camarades morts? Héros obscur, armé non comme Achille et Énée, de glaives et de cuiresses fabriqués par les Dieux, mais de quelques instruments vulgaires et méprisés, de la pioche, de la bêche et du marteau; dans la simplicité de sa vie, il n'a pas cessé de livrer la guerre à ces mortels en ; nemis de notre bonheur, l'ignorance et l'orgueil. »

Une conception de ce genre aurait pu entraîner le poète dans plusieurs dangers. La muse lacrymale des uns, la muse philosophique des autres auraient donné à l’ensemble du poème un tour, ou sentimental et faux, ou pédant et sentencieux, dont l'effet eût été déplorable, Le forgeron de Sheffield a su éviter ce ridicule, jeter dans son œuvre un pathétique vrai, relevé d’une gaîté naïve et un peu rude, et accomplir, non sans doute un tableau parfait, mais une esquisse franche, un peu décousue, où se retrouvent la suie, la vapeur et l'horizon triste des grandes plaines de Sheffield. :

Le forgeron aurait pu exprimer en prose ee qu'il a exprimé en vers; la leçon n'aurait pas été moins frappante. Ne vit-on pas en prose? Le Coran et la moitié des ouvrages de Goëthe, l'Émile de Jean-Jacques et les romans de Scott sont en prose. Peut-être même la pensée d’Elliott se serait-elle développée avec une vigueur plus complete, s'il

Le.

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