‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 10 sur 31 · I. Voltaire à Frédéric, juillet 174a · texte numérisé non relu

I. Voltaire à Frédéric, juillet 174a

a. Voltaire à Frédéric, mai 1769.

été pour lui d'abord, mais ensuite pour la Prusse. Voltaire, en portant à Berlin l'esprit français, a contribué à éveiller le génie allemand. Une autre conséquence plus immédiate et comme palpable, c'a été de donner le change à Topinion européenne sur le compte de Frédéric. Voltaire n'a cessé de proclamer que le Salomon du Nord était le grand homme du siècle. Il le compare à Auguste et à Achille, à César et à Platon, à Trajan, à Titus, à Marc-Aurèle: Frédéricest Apollon, c'est le Jéhovah prussien, c'est le Soleil. Voilà d'audacieuses flagorneries et on sentait bien qu'il en fallait rabattre ; mais il enreste toujours quelquechose. L'admiration pour Frédéric était en Europe le sentiment universel qui réconciliait jusqu'à ses victimes. Ceux-là même encensaient le héros, qui par leurs désastres avaient fait toute sa gloire. On assiste à ce spectacle paradoxal, d'une opinion française favorable à la Prusse. « Tout le royaume, dit Bernis dans ses Souvenirs, était prussien, nos armées étaient prussiennes, plusieurs de nos ministres même l'eussent été pareillement, s'ils avaient osé lever le masque, et notre alliance avec les cours de Vienne et de Russie était plus critiquée à Paris qu'elle ne l'était à Londres. )> Les philosophes, qui voyaient en Frédéric un coreligionnaire, se sont employés avec ardeur à créer chez nous-mêmes une popularité à notre pire ennemi. Voltaire leur a donné l'exemple.

Enfin dans ses dernières et glorieuses années, le patriarche de Ferney élève royauté contre royauté, et rien ne l'empêche plus de travailler, sans contrainte et par tous les moyens, à déconsidérer le gouvernement de la France. Il est juste de faire retomber sur l'incapable ministère de Louis XV la responsabilité qui lui revient dans une situation qui eut de terribles conséquences. Un Richelieu, un Mazarin ne se seraient pas privés d'un concours utile, sous prétexte que l'homme qui le leur apportait leur inspirait peu de sympathie ou peu d'estime. Ils auraient accepté des services qu'on offrait, ils auraient fait servir à leurs desseins une bonne volonté qui se proposait, ou tout au moins ils auraient neutralisé une influence dangereuse, en y mettant le prix.

i5 septembre 98.

Sur le roc où Ta relégué refFarement des souverains apeurés, quelles souffrances physiques et morales, quelles humiliations, quelles colères impuissantes ont torturé et abrégé les jours du prisonnier de Sainte-Hélène; quels espoirs hantaient son cerveau, vers quels rêves s'échappait son imagination ; dans quelles méditations s'absorbait sa pensée; quels jugements portait-il sur les hommes et sur les choses, sur l'histoire qu'il avait bouleversée, sur le drame humain où il s'était taillé un rôle si colossal; quels souvenirs, quelles images, quels mirages voyait-il se dessiner dans les brouillards tendus autour de son île, quelles voix de reproche ou de pitié, quelles promesses de gloire, quelles confidences mystérieuses a-t-il entendues dans les voix de la mer? C'est ce que, depuis quatre-vingts ans, nous ne cessons de demander à tous ceux qui ont pu surprendre quelques-uns des soupirs de cette agonie. Les récits des compagnons, les Las Cases, les Montholon, les O'Meara, ceux des

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commissaires, les Stûrmer, les Balmain, les Monchenu,ceux des officiers, ceux des geôliers se sont succédé, se sont complétés, et n'ont pas lassé notre curiosité. La publication du dernier en date de ces témoignages, le Journal^ de Gourgaud, n'aura pas à souffrir de cette abondance des documents antérieurs. Elle vient à un moment où la figure de Napoléon s'impose avec une tyrannie plus obsédante que jamais à l'étude de l'historien et du moraliste. Trois livres essentiels, parus coup sur coup dans l'espace d'un mois, le Waterloo de M. Henry Houssaye, le Toulon de M, Chuquet, la Joséphine de M. Frédéric Masson le prouvent assez éloquemment. C'est qu'à la distance où nous sommes placés l'homme et son œuvre nous apparaissent mieux dans leur énormité. Jamais peut-être n'avait-on rencontré dans une si étroite union et dans un relief si intense les puissances d'imaginer, de vouloir, d'exécuter. Napoléon a si étrangement exalté autour de lui les énergies, si fortement ébranlé les esprits, demandé à notre vieux monde tant d'efforts et de sacrifices qu'il a payés d'un tel accroissement de gloire ; il a laissé après lui dans notre vie nationale l'empreinte si reconnaissable de son génie, qu'après l'avoir tour à tour maudit et célébré nous

I, Général baron Gourgaud : Sainte- Hélène^ journal inédit de i8i5 à 1818, avec préface et notes de MiM. le V^' de Grouchy et Antoine Guillois. — 2 vol. in-8*» (Flammarion).

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éprouvons un impérieux besoin de travailler à le comprendre. Le Joiirnalde Gourgaud nousy aidera. Ce sont des notes jetées sur le papier au jour le jour, sans ordre, sans arrangement, sans souci de littérature, sans dessein de publicité; les conversations les plus importantes y ont été résumées aussitôt qu'entendues, les détails les plus insignifiants de la vie journalière y ont été consignés avec le même soin ; elles nous introduisent ainsi au cœur même de l'existence de Sainte-Hélène, et nous font pénétrer au plus intime de la pensée de Napoléon. Elles jettent d'abord une lumière crue sur la personne de celui qui les a griffonnées hâtivement, fiévreusement, rageusement. Gourgaud est le plus jeune des compagnons de captivité de l'Empereur. C'est l'un de ses plus braves officiers, et qui lui a rendu les plus grands services personnels. Entré le premier au Kremlin, il détruit la mine qui allait faire sauter tout l'État-major. A Brienne, il abat d'un coup de pistolet un Cosaque qui allait tuer l'Empereur. Au reste, pourl'énumération des titres de Gourgaud, le mieux est de laisser la parole à Gourgaud. Les voici, au grand complet, dans leur imposante succession, tels que Gourgaud les rappelle avec une remarquable sûreté de mémoire, au cours d'un entretien avec Bertrand : « Je suis depuis neuf ans avec l'Empereur; j'aurais été flatté de périr pour lui en Russie, en Saxe, en France ;

j'ai été blessé trois fois, dont deux auprès de lui en faisant ce qu'il m'avait ordonné. J'ai trouvé à Moscou trois cents milliers de poudre, et j'ai passé la Bérésina à la nage... C'est sur mon rapport que Sa Majesté est venue à Dresde avec la plupart de ses forces; sans cela Dresde était enlevée. C'est pour cela que j'ai reçu la croix d'or... Enfin, monsieur le Maréchal, je suis loin de reprocher à l'Empereur le service que je lui ai rendu en i8i4 à Brienne, le 29 janvier ; tout le monde à ma place en eût fait autant. Mais il n'en est pas moins vrai que, si d'un coup de pistolet je n'avais pas renversé le Cosaque qui se précipitait, l'Empereur aurait reçu un grand coup de lance dans les reins... ALutzen,j'aieu mon cheval tué et renversé aux pieds de Sa Majesté. A Laon, j'ai été cité dans le bulletin ; à Reims, j'ai forcé la ville . C'est moi qui, au retour, me suis emparé de Troyes. Enfin, à Fontainebleau, je suis resté avec l'Empereur, alors que tout le monde l'abandonnait; il m'a envoyé deux fois à Paris... Vous m'avez vu à Waterloo et j'ai été chargé de porter la lettre au Prince Régent, y Choisi par Napoléon pour l'accompagner à Sainte-Hélène, il n'hésite pas. Il part. Seulement il se trouve que cette nouvelle forme du dévouement ne rentrait pas dans les moyens du vaillant général. Intrépide sur le champ de bataille, il était moins bien pourvu des qualités qui se dépensent en temps de paix, dans

Tordinaire de la vie. Ombrageux, soupçonneux,haineux, il a pour TEmpereur une passion jalouse et qui ne tolère aucun partage. Pour lui, quiconque approche TEmpereur est un rival, et il traite chaque rival en ennemi. Ce sont d'incessantes querelles, des récriminations, des violences de langage insensées. Il souffre réellement, il se trouve malheureux, et il n'est pas de ceux qui se résignent. Tantôt il boude, s'enferme dans un mutisme de protestation, prend des attitudes dignes et des airs tragiques ; tantôt il s'épanche en récriminations, il éclale en scènes violentes, récapitule ses services, énumère ses blessures, rappelle le coup de pistolet de Brienne, fait étalage et fait reproche de ses sacrifices. Il a trente-deux ans; il a brisé sa carrière, compromis son avenir, abandonné sa mère, sa patrie, son état, condamné sa jeunesse à l'inaction et à la réclusion. Et pourquoi ? Quel gré lui en sait-on ? Il voit bien que dans ce monde il ne faut jamais dire la vérité aux souverains et qu'il n'y a de succès que pour les intrigants et les flatteurs. Un Las Cases est traité mieux que lui. Et qu'est-ce que Las Cases ? Un peureux, un hypocrite qui n'a commis que des sottises ; avec ses airs mystérieux,c'est un jésuite, c'est Tarlufe. Pour ce qui est de Montholon, Gourgaud voulut se battre avec lui. Il le provoqua en duel. Il fallut que l'Empereur s'interposât, fît défense par écrit.

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Ce fut roccasion de la scène finale; à son tour TEmpereur, médiocrement patient, mais dont la patience était en droit d'être lassée, s'emporte, traite Gourgaud de brigand et d'assassin ; après quoi, il lui fait des excuses et le prie d'oublier ses expressions. Il était temps de mettre un terme à cette intimité orageuse et de ne pas imposer une plus longue épreuve à ce dévouement en révolte. Gourgaud quitte Sainte-Hélène après trois ans de séjour. Son départ a donné lieu aux interprétations les plus fantaisistes. On a prétendu que Napoléon aurait poussé Gourgaud au suicide afin que l'Europe s'émût de pitié pour les souffrances des exilés. Le Journal réfuterait cette fable ridicule, si elle ne se réfutait assez d'elle-même. On a prétendu que les dissentiments de Gourgaud avec ses compagnons n'auraient été qu'une comédie organisée de longue main afin de donner le change aux Anglais et de permettre à Gourgaud de remplir en Europe une niission secrète. Qu'ily ait eu entre Montholon et Gourgaud une réconciliation telle quelle, qu'on ait profité du départ de Gourgaud pour le charger de différentes missions, rien de plus vraisemblable et rien déplus naturel. La cause du départ de ce dernier n'en reste pas moins certaine : c'a été l'impossibilité de rester. Gourgaud est l'homme des grands jours, des heures décisives. C'est l'un de ces serviteurs héroïques qui se trouvent dépaysés, mal à l'aise, sitôt que leur héroïsme

est sans emploi. C'est Tun de ces terribles amis sur qui Ton peut également compter pour vous sauver la vie et pour vous la rendre insupportable.

Gela met dans une évidence qui jamais n'était apparue avec autant d'éclat l'un des pires supplices imposés à l'Empereur et qui lui vint justement de la présence de ses compagnons. Ils étaient là une demi-douzaine de Français venus pour adoucir au maître déchu l'amertume de l'exil, et ni la grandeur de l'infortune autour de laquelle ils étaient groupés, ni la beauté du rôle qui leur était échu, ne purent les élever au-dessus des jalousies mesquines et des rivalités misérables ! Dans cette cour qui était une prison, ils restent des courtisans. Ils se surveillent avec la même étroitesse; ils se disputent avec la même âpreté un regard du prince. Ils n'ont d'ailleurs ni l'amusement des intrigues, ni la parade de la représentation, ni les perspectives de l'ambition. Tout horizon leur étant fermé, c'est sur eux que leur vue retombe donc sans cesse, et ils s'en veulent de la nécessité où ils sont de se retrouver toujours les uns en présence des autres. Les journées recommencent pareilles et pareillement longues. Que faire, et comment gagner Theure d'aller dormir? Une promenade, un dîner en ville, une revue des troupes anglaises, la rencontre d'une amazone sont des événements. Une purgation ou la maladie de la petite Bertrand, qui a le ver soli-

taire, sont aussi des événements. Quelques lettres, de rares visites, de vagues gazettes apportent d'Europe des nouvelles incomplètes, incertaines, inexactes. On lit de préférence des tragédies. On a des passe-temps de petits bourgeois : on tire les Rois, on se mesure au chambranle d'une porte, on aspire à se peser. On s'ennuie. Ennui, tristesse, chagrin, ces mots reviennent à chaque page du journal ; ils y servent de ponctuation. Dans cet ennui, les caractères s'aigrissent, les désaccords s'accentuent, les brouilles se prolongent, les discussions s'enveniment. On en vient à se haïr pour tout ce que ce genre de vie a de haïssable . « Les Montholon sont dans la joie du départ de Las Cases... Je dîne avec Montholon et sa femme qui me font grise mine de ce que l'Empereur a travaillé avec moi... M™^ Bertrand me dit : « Si vous tenez un journal, écrivezy les méchancetés de M^^ de Montholon. Cette vilaine femme n'a-t-elle pas dit hier que mon enfant maigrissait et que mon lait ne valait rien ? » . . . L'Empereur est allé voir M"^^ Bertrand, ce dont M™® de Montholon se montre jalouse. Aussi, pour la consoler, l'Empereur lui promet-il de l'aller visiter demain. » Quelle fin î Avoir tenu dans ses mains les destinées du monde, et vieillir parmi ces commérages 1

Aussi chaque fois que Gourgaud laisse la parole à Napoléon, il semble que son texte s'illumine.

Comme ilestnaturel, les événements les plusrécents sont ceux qui reviennent le plus souvent dans la conversation de l'Empereur, A plusieurs reprises il se reporte aux incidents du retour de Tîle d'Elbe. Les premières étapes se firent au milieu d'indices peu rassurants. On rencontra des enfants qui chantaient des chansons pour TEmpereur contre les Bourbons ; cela commença de faire mieux augurer de la suite. Les gens s'attroupaient, s'étonnaient : « Un maire, voyant la faiblesse de mes moyens, me dit : Nous commencions à devenir heureux ettranquilles, vous allez tout troubler. Je ne saurais exprimer combien ce propos me remua, ni le mal qu'il me fit. » Sur la perte de la bataille de Waterloo, quel aveu précieux à recueillir de la bouche du vaincu ! « La pluie du 17 juin a plus influé qu'on ne croit sur la perte de Waterloo. Si je n'avais pas été si fatigué, j'aurais couru à cheval toute la nuit... » Peu à peu il évoque de plus lointains souvenirs; il fait comparaître l'image des anciens combats, il apprécie ses plus fameuses victoires et les armées qui les lui ont gagnées; soldats d'Italie, d'Austerlitz, d'Iéna, il les passe encore en revue. Un rêve flotte devant ses yeux qui n'ont jamais cessé d'en aimer le mirage, c'est son rêve d'Orient : « Si j'avais pris Acre, et cela a tenu à trois mauvais petits bâtiments qui ont eu peur d'arrimer, je serais allé aux Indes. Mon intention aurait été, à Alep, de

prendre le turban. J'étais assez aîmé pour ceîa et je me serais trouvé à la tête d'une bonne armée de deux cent mille auxiliaires. L'Orient n'attend qu'un homme. » Il enlève en quelques touches le portrait des principaux acteurs de la Révolution, conventionnels, terroristes, directeurs. « Barras, gentilhomme provençal, s'était fait connaître par sa forte voix dans les discussions ; il ne prononçait qu'une ou deux phrases, mais elles éclataient comme des coups de tonnerre. II avait toutes les habitudes d'un maître d'armes, crâne et fanfaron... Débauché, débouté, il volait ouvertement... Il était le seul du Directoire qui possédât des manières distinguées, qui sût recevoir et traiter... Il était extrêmement faux, serrant la main à des gens qu'il aurait volontiers poignardés... Il était très ignorant et ne connaissait dans l'histoire que le nom de Brutus qu'il entendait retentir à la Convention. » « Talleyrand faisait argent de tout. Il ne pense qu'à son intérêt personnel. La chose qui serait le plus utile à l'Etat, si elle ne doit rien lui rapporter, est mise de côté. » Sur ceux qui l'ont précédé au trône de France il a des opinions assez particulières et dont le mieux qu'on puisse dire, c'est qu'elles manquent de mesure : « Henri IV n'a jamais fait rien de grand. 11 donnait quinze cents francs à ses maîtresses. Saint Louis est un imbécile. Louis XIV est le seul roi de France digne de ce nom, » Il juge et le plus souvent il exécute

d'un mot ses compagnons d'armes et ses lieutenants : Kléber, qui n'aimait la gloire que comme le chemin des jouissances, qui changeait de visage rien qu'à entendre parler de Paris et de ses plaisirs; Moreau, capable tout juste de commander une division; Masséna, très brave, mais pauvre général; Ney, précieux sur le champ de bataille, mais trop immoral et trop bête pour réussir. Il raisonne, avec une autorité qui n'appartient qu'à lui, sur les campagnes de Condé, de Luxembourg, de Frédéric. II rend hommage au génie de Turenne qu'il tient pour le meilleur homme de guerre. Enfin, s'il nous est impossible de le suivre dans les explications techniques que Gourgaud reproduitavec complaisance, du moins apercevons-nous l'importance de quelques-unes de ses déclarations relatives à l'art de la guerre. Il faut l'en croire lorsque, se citant luimême en exemple, il affirme que l'art de la guerre tient plus de la divination que de l'expérience, a Je vous assure que j'ai livré soixante batailles. Eh bien! je n'ai rien appris que je ne susse dès la première. Voyez César, il se bat la première fois comme la dernière. » D'après lui, fermeté et bon sens seraient les qualités maîtresses, d'un bon général, ce qui tendrait à prouver que les objets auxquels s'applique l'esprit humain peuvent bien être différents, mais qu'on réussit partout par les mêmes moyens : « La qualité essentielle d'un

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général est la fermeté, qui, du reste, est un don du ciel... L'art de la guerre ne demande pas de manœuvres compliquées. Les plus simples sont préférables. Il faut surtout avoir du bon sens. On ne comprend pas après cela comment les généraux commettent des fautes. C'est parce qu'ils veulent faire de l'esprit. » Si d'ailleurs Napoléon ne se met que pour moitié dans le succès des batailles qu'il a gagnées, s'il déclare qu'en fait c'est l'armée qui gagne la bataille, et que la plus grande force d'une armée lui vient de sa valeur morale, son témoignage est trop précieux pour que nous ne nous empressions pas de le recueillir et de le retenir.

De ces propos de Napoléon et de son attitude se dégagent quelques-uns des traits de sa physionomie. Il est admirable d'abord par sa résistance physique, son endurance de la fatigue. Il répète qu'au cours de sa vie, chaque fois qu'il s'est senti fatigué de travail ou malade, son remède a été une course à cheval, une débauche de table; après quoi il n'y paraissait plus. A Sainte-Hélène, ce qui l'a tué, en grande partie, c'a été la privation d'exercice. Dans les premières semaines, il sortait à cheval; devant la prétention du gouverneur de le faire escorter d'un soldat anglais, il a jugé qu'il était de sa dignité de ne plus se montrer. Il s'est enfermé dans sa piètre habitation de Longwood, ne quittant sa chambre à coucher que pour la salle à manger où

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il prenait de rapides repas. Dans ces deux pièces, faute de mouvement, faute d'espace, faute d'air libre, sa santé s'est promptement altérée; il souffre des jambes, du foie, du cœur; il est facile de prévoir que sa fin ne sera pas longue à venir et qu'elle n'aura été retardée que par sa robuste constitution physique. Même vigueur intellectuelle, même puissance de travail. Une mémoire extraordinaire. Il sait les noms des officiers de tous les régiments, les endroits où les corps se sont recrutés, distingués, l'esprit de chaque demi-brigade. Il est fier de cette prodigieuse mémoire, il en a la coquetterie; et, comme il n'est pas homme à s'arrêter aux vanités d'amusement, il en tire profit et parti, en fait un moyen d'action, un instrument de règne. Une netteté dans les idées, une régularité dans le jeu de l'esprit, une intelligence qui est elle-même une merveille d'organisation et de classement. « Je pouvais discuter pendant huit heures sur une question, et au bout de ce temps prendre une autre matière à discussion avec l'esprit aussi frais qu'en commençant. » Une rudesse, une brutalité de manières, une grossièreté de parole, une trivialité de plaisanterie, qui sont du soldat de fortune. Puis des retours de bonhomie, de familiarité, des caresses de langage, tout un art de la séduction. « Hudson Lowe a dit que j'étais l'homme le plus fin qu'il y eût au monde. Je sais prendre un petit air doux quand

je Yeux embobiner quelqu'un^ » L'Empereur avait « embobiné » des personnages d'une autre taille que Hudson Lowe; le malheur fut qu'il eut affaire à un esprit étroit, tracassier, affolé par la responsabilité qui pesait sur lui, et, pour tout dire, à un sot. Mais combien peu lui avaient résisté de ceux à qui il avait voulu plaire! Un mélange d'emportement et de possession de soi, tel qu'au plus fort de ses colères on ne sait dans quelle mesure les éclats en sont involontaires ou concertés. Un souci constant de l'effet à produire, un instinct du mot, de la phrase, de l'attitude théâtrale, a L'Empereur pense que de ne recevoir personne produira un bon effet. Gela a l'air sombre et sinistre... Comme la nourriture est mauvaise, l'Empereur dit qu'il ira au camp des soldats anglais et leur dira : Le plus ancien soldat de l'Europe vient vous demander à manger la gamelle avec vous. » Il reste tragédien jusque dans l'intimité; il est vrai que c'est une intimité sur laquelle le monde a les yeux fixés. Il a conservé, comme au temps des proclamations à l'armée d'Italie, comme pour les bulletins de la Grande Armée, le don de la phrase lapidaire. Il sait à quel point les mots ont sur les hommes un étrange pouvoir. Napoléon connaît d'autant mieux le pouvoir de l'imagination que cette faculté, la même qui fait les grands poètes et les grands conquérants, est chez lui la faculté dominante. Elle ne reste pas

oisive, cette imagination, mais elle continue de construire comme jadis des plans de campagne, des architectures de batailles, des combinaisons d'alliances et des projets de gouvernement. Car à mesure que TEmpereur repasse par le souvenir l'histoire de sa vie, ses fautes lui apparaissent. Il sait qu'il en a commis de nombreuses et de grandes; il met autant de clairvoyance à les discerner que de sincérité aies avouer. C'est la guerre d'Espagne, c'est le mariage avec l'Autriche, c'est la campagne de Russie, c'est la convocation des Chambres, ce sont bien des erreurs de détail, bien des manœuvres à contretemps. Mais quoi! Si ces fautes n'avaient pasétécommises! Sil'on avait perdu moins de temps à Moscou! Si Tordre envoyé à Grouchy était arrivé ! Chacune de ces hypothèses ouvre un vaste champ aux combinaisons idéales. L'imagination repart. C'est une campagne, c'est son règne, c'est l'histoire de l'Europe pendant vingt ans que refait Napoléon, Son imagination, qui autrefois opérait sur l'avenir, en sorte qu'il lui semblait toujours vivre deux ans en avant, opère maintenant sur le passé* Mais cette imagination est restée la même; elle a même richesse, même force créatrice et même précision. Quand on a beaucoup pratiqué l'espèce humaine, il est rare qu'on garde pour elle beaucoup d'estime, et la force des grands manieurs d'hommes leur vient en partie de l'intensité du mépris qu'ils ont

pour la matière qu'ils manient. C'est le cas de Napoléon. « Il n'apprécie pas l'attachement réel des gens. Il ne considère que les démonstrations extérieures, et quand je lui ai exposé qu'il jugeait l'espèce humaine bien perfide, il m'a répondu : « Je ne suis pas payé pour la trouver meilleure... Je défie aucun individu de m'attraper. Il faudrait que les hommes fussent bien scélérats pour l'être autant que je le suppose... » Apparemment il songeait aux Fouché, aux Talleyrand, aux diplomates, aux courtisans, ou encore aux souverains, ses amis de la veille, coalisés le lendemain contre lui, ou peutêtre à tant de généraux, si vite ralliés autour du pouvoir, quel que fût le maître qui détenait ce pouvoir. Il oubliait les peuples. Il oubliait tous ces obscurs dévouements, tout cet enthousiasme, tous ces sacrifices, tout ce sang versé pour lui. De là les maximes de sa politique. Il faut s'attacher les hommes, non par la reconnaissance, mais par l'intérêt. Encore ne les retient-on pas par les bienfaits. Ce n'est que dorer par avance la trahison. Le mieux, c'est de les séduire par des promesses et de les leurrer par l'attente. « Promettre et ne pas tenir, voilà comment il faut se conduire dans le monde. » Napoléon a été un grand contempteur des hommes. On sait ce qu'il pensait des femmes. «Je trouve ridicule qu'un homme ne puisse avoir légitimement qu'une seule femme... En France, les femmes sont

trop considérées; elles ne doivent pas être considérées comme les égales des hommes et ne sont en réalité que des machines à faire des enfants. » Quand un homme s'exprime ainsi sur le compte des femmes, n'ayez aucune espèce de doute : il était destiné à en être la dupe. L'exemple de Napoléon le prouve — impérialement. Laissons de côté les aventures auxquelles il ne demandait que le plaisir d'un moment ou que la satisfaction d'un besoin. Peu d'hommes ont apporté plus de sincérité, plus de fidélité, plus de naïveté en amour. A vingt ans de distance, il se rappelle les moindres détails par où débuta son roman d'amour avec Joséphine. Après le i3 vendémiaire, il avait fait rendre à la veuve du général de Beauharnais Tépée de son mari guillotiné. « Le lendemain, M°*^ de Beauharnais vint s'inscrire chez moi; quelques jours après, elle revint encore. Alors j'envoyai Le Marrois lui faire une visite. Il fut très bien reçu. Il me rapporta que c'était une belle femme, aimable, ayant un hôtel; j'y fis porter une carte. Peu après, elle m'invita à dîner. Je m'y trouvai avec les personnages ordinaires de sa société, le duc de Nivernois, M'^o Tallien, Elleviou, je crois même que Talma y était aussi. Elle me traita à merveille, me plaça à côté d'elle, m'agaça. » Puérilités, banalités, médiocres détails auxquels l'éveil du sentiment prête une poésie que le temps n'effacera pas. L'of-

ficîer pauvre a été séduit par des élégances de femme à la mode, conquis par un luxe voyant de femme entretenue. Ce roman, c'est le roman d^un des Grieux empereur avec une Manon couronnée. Maintenant encore, après le divorce, après la mort de Joséphine, Napoléon ne parle d'elle qu'en amoureux. Elle s'habillait si bien! Il y avait tant de grâce dans ses mouvements! Elle eût été pour TAlbane un si parfait modèle 1 II sait qu'elle le trompait, qu'elle l'endettait, qu'elle lui mentait. Il ne lui en veut pas. Elle était femme, vraiment femme. Il l'aime pour avoir trouvé en elle un abrégé de cette perversité féminine où l'homme en tous les temps s'est laissé prendre comme à un piège voluptueux. Nous n'avons pas de raisons d'être pour Joséphine plus sévère que n'a été son mari; nous avons plus de peine à traiter avec autant d'indulgence que lui la molle, l'égoïste, la sensuelle Marie- Louise. Alors que son abandon est devenu certain, l'Empereur, par une tactique qui ne se démentira pas, par un parti pris qui s'affirmera jusque dans le testament, s'efforce d'excuser la mère de son fils, de rejeter sur son entourage toutes ses trahisons : « Marie-Louise était l'innocence même; c'était l'opposé de Joséphine, elle ne mentait jamais. Elle m'aimait, voulait toujours être avec moi. Si elle avait été bien conseillée et n'avait pas eu près d'elle cette canaille de M... et ce Corvisart qui, j'en con-

viens, était un misérable, elle serait venue avec moi; mais on lui a raconté que sa tante avait été guillotinée, et les circonstances avaient été trop fortes pour elle. Et puis, son père a mis auprès d'elle ce polisson de Neipperg! » Illusion ou politique? Il ne faut pas qu'on soupçonne la femme de César. César donne l'exemple.

Elève du xviii^ siècle, il va sans dire que Napoléon est matérialiste et athée. II s'exprime sur la nature de l'âme, sur Dieu, sur la vie future, sur la religion avec un cynisme qui scandalise les croyances de Gourgaud . Il répète, de vingt façons, que tout n'est que matière. Il s'est confirmé dans cette opinion en causant avec Monge, Laplace, BerthoUet, tout l'Institut, qui était athée. Il en a trouvé la preuve, tant de fois répétée, dans les spectacles du champ de bataille où il voyait les hommes passer si rapidement de la vie au néant. Comme le cerf, comme le bœuf^ comme tous les animaux, l'homme n'est qu'un composé de matière organique. Il a été produit par le limon de la terre échauffé par le soleil et combiné avec les fluides électriques. L'homme a été créé par une certaine température de l'atmosphère. C'est pourquoi, s'il fallait adorer un Dieu, Napoléon choisirait le Soleil, encore qu'il n*ignore pas que cela est contraire à la religion. Ce matérialisme, comme c'est l'habitude, s'accommode de toutes sortes de croyances superstitieuses.

Croyance au pressentiment : « Les j'^eux sont moyens proportionnels entre les mains et les pressentiments. La main dit à Tœil : Comment peux-tu voir à deux lieues? Je ne puis atteindre à deux pieds. L'œil dit au pressentiment : Comment peuxtu voir dans Tavenir ? Je ne puis distinguer plus loin que deux lieues.» — « SaMajesté nous raconte que le jour de Tincendie au bal de Schwarzenberg, elle fut frappée de Tidée que c'était d'un mauvais augure pour elle. Aussi, vous savez, Gourgaud, le lendemain de la bataille de Dresde, quand on m'annonça que Schwarzenberg était tué, j'en fus enchanté. Non pas que je souhaitasse la mort de ce pauvre homme, mais parce que j'avais un poids de moins sur la poitrine, pensant que son malheureux incendie avait présagé le malheur pour lui et non pour moi. » Cette croyance au pressentiment s'accompagne de la conception antique de la Némésis. Il ne faut pas trop demander à la Fortune. Napoléon lui avait trop demandé. C'est elle, c'est la Fatalité qui l'a vaincu à Waterloo.

Fatalité, fortune, hasard, il croit que les affaires du monde leur sont abandonnées. C'est là le fond même de sa conception de l'histoire et de ses doctrines politiques. C'en est l'erreur fondamentale. Il est le théoricien de l'accidentel. Il pose en principe que les grands événements tiennent à de petites causes. Réparez Terreur d'un officier d'ordonnance,

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et la bataille de Waterloo était gagnée. Donnez à Louis XVI un bon ministre, et la Révolution était arrêtée. Au surplus, y a-t-il eu même une Révolution? « Je pense singulièrement. Je crois qu'il n'y a pas eu de Révolution, que les hommes de 1789 étaient les mêmes que ceux du temps deLouisXIV. C'est la Reine et les ministres qui se sont égarés dans de fausses mesures. Les Français n'ont pas le caractère vil, comme les étrangers le pensent, mais tout est mode. Et tel qui était hier un persuadé bonapartiste est aujourd'hui un persuadé royaliste, et sera demain un persuadé républicain. » C'est donc aux volontés individuelles qu'il appartient de changer à leur gré le décor de l'histoire. Tout dépend des inspirations ou des erreurs de l'acteur principal. Cette conception du rôle démesuré de l'individu dans l'histoire explique que Napoléon ait pu entreprendre son œuvre; et elle explique aussi bien la fragilité de cet échafaudage sans fondations. Quand l'Empereur eût mieux profité des fautes de Wellington, et quand il eût écrasé Blûcher, c'eût été un répit de quinze jours. Ce qui l'a arrêté dans les plaines de Belgique, ce n'est pas seulement l'Europe moderne coalisée, c'est tout un passé d'histoire qui s'est dressé devant lui. C'est la lutte inégale, engagée contre cet adversaire mystique, qui devait amener l'inévitable dénouement. L'individu, si grand soit-il, et soit-il

5o ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Napoléon, ne se heurte que pour s'y broyer contre Tœuvre collective des peuples et des siècles.

C'est le grand enseignement que peu à peu révèle au prisonnier de Sainte-Hélène sa méditation solitaire. Tel est le sens de certaines phrases qui lui échappent et qui sans cela sembleraient incompréhensibles. c( C'est à peine si l'histoire parlera de moi... Bientôt je serai oublié. Les historiens n'auront que peu à dire sur mon compte. » Ne prenons pas ces mots au sens littéral. Celui qui les a prononcés connaissait trop bien les hommes ; il savait trop bien comment ils se prennent à ce qui brille et à ce qui bruit ; il n'a pas pu craindre que l'écho de tant de batailles, que la lueur de tant de triomphes pussent jamais disparaître, comme ces fleuves qu'il avait vus se perdre dans les sables. N'abaissons pas ses préoccupations suprêmes au souci vulgaire de la célébrité. En dépit de l'anathème fameux :

Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure,

ce grand homme est un homme; son égoïsme s'est élargi; il a fini par communier avec cette nation qu'il ne distinguait plus de lui, avec cette humanité qui lui avait fait si largement crédit. Il a entrevu cette forme supérieure de la gloire qui réside non dans l'éclat du nom, mais dans la survivance de la pensée qui se mêle à la vie commune et anonyme d'un pays. « Les hommes ne sont vraiment grands

A SAINTE-HÉLÈNE 5l

que par ce qu'ils laissent d'institutions après eux . Si un boulet de canon lancé du Kremlin m'avait tué, j'aurais été aussi grand que César etCharlemagne, parce que mes institutions, ma dynastie, se seraient maintenues en France, au lieu qu'à présent je ne serai presque rien. » Alors, par le progrès de sa pensée, il lui est apparu que cette chance de durée, qu'il n'avait pas obtenue du succès, il pourrait la devoir à l'épreuve finale. Il a renoncé aux chimères du retour en Europe, du passage en Amérique, du recommencementpossible des aventures. Pareil à un artiste qui préfère son œuvre à luimême, il s'est pris à aimer la souffrance qui achevait delà consacrer. « Vous m'avez mis comme à Jésus- Christ une couronne d'épines... La religion de Jésus-Christ ne se serait pas soutenue jusqu'à présent sans la couronne d'épines et sans le crucifiement. » Il a vu lui-même son culte s'organiser. La cruauté de l'Angleterre, l'indifférence de l'Europe, la sottise méchante d'Hudson Lowe en devenaient d'involontaires collaboratrices. Ce que le soleil d'Austerlitz n'avait pu faire, les brumes de Sainte- Hélène allaient l'accomplir. C'est du mystère de Tîle lointaine que s'élance dans le ciel de la légende le héros mythique menant, parmi la gloire des fanfares gauloises, la chevauchée merveilleuse.

1 5 mars 1899.

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Après tout ce qu'on a écrit sur la vie de George Sand et tout ce qu'elle-même en a écrit, après tant de confidences où se sont épanchés les faiseurs de Souvenirs, et tant de renseignements que nous avons gagnés au jeu des petits papiers, après tant d'indiscrétions, tant de révélations, tant de divulgations, qui croirait que la biographie de l'illustre romancière fût encore à écrire ? Mais c'est d'abord George Sand elle-même qui, par son propre témoignage, a contribué à fausser les teintes de l'histoire de sa vie. Prenant la plume à quarante-trois ans pour nous conter son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses débuts dans la carrière des lettres, elle a revu avec des yeux d'aujourd'hui toutes ces choses d'autrefois. Elle a été dupe de cette même illusion à laquelle tant d'autres ont cédé, encadrant dans leur plus lointain passé une image d'euxmêmes qu'a formée peu à peu et par retouches successives la lente expérience : ils introduisent ainsi dans l'interprétation de leurs idées et de leurs

sentiments de jadis un perpétuel anachronisme. Puis l'écrivain cette fois est de ceux qui ont mêlé leur littérature à leur vie et leur vie à leur littérature si intimement qu'il devient difficile de distinguer Tune de l'autre. George Sand a mis beaucoup d'elle dans plusieurs des types de ses romans, c'est pourquoi on l'aperçoit à travers ces types et on lui prête les traits mêmes qu'y a ajoutés son imagination. Et enfin la femme qu'était George Sand a déchaîné tout un monde de passions : elle a soulevé d'ardentes amitiés et aussi des colères violentes et d'âpres rancunes. Aujourd'hui toute cette agitation s'est calmée; et les acteurs du drame ayant disparu, nous avons vu s'apaiser ces tempêtes qui ne grondent qu'autour des vivants. Certes, l'écrivain continuera d'avoir ses détracteurs et ses dévots ; les critiques les plus désintéressés parleront d'elle avec une nuance de sympathie ou d'éloignement, comme on fait aussi bien pour tous ceux qui ont vécu avec intensité et réellement agi. L'impartialité de l'histoire ne saurait être l'indifférence, et l'absolue neutralité n'est qu'une forme du dédain qui s'attache aux êtres neutres. Mais sans doute après un quart de siècle George Sand peut entrer dans l'histoire. Plusieurs épisodes de son existence tourmentée ont été élucidés en ces derniers temps ; beaucoup de lettres sont sorties des archives et des collections particulières ; il en reste d'autres, je le

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sais, maïs qui, pour la plupart, sont connues de quelques privilégiés. Tous les éléments sont prêts pour une biographie impartiale. Il se trouve que l'auteur qui vient d'en entreprendre le travail, et qui se couvre discrètement du pseudonyme de Wladimir Karénine, est une femme, que cette femme est une grande dame, que cette grande dame est une Russe. Cela se trouve très bien. En feuilletant les deux premiers volumes de cette biographie copieuse *, où abondent les citations, les digressions, les réflexions personnelles et les exclamations enthousiastes, on a d'abord le plaisir d'assister à cette série de romans dont se compose la vie de George Sand, romans dont chacun forme un tout et contraste avec les autres; ensuite on peut mesurer toute rimportance qu'a eue dans l'évolution de la pensée moderne cet accident : l'apparition d'une femme de génie.

Peu d'existences sont mieux faites que celle de George Sand pour tenter le bioî^raphe; tous les êtres qui y ont été mêlés, ceux même qui n'étaient pas des privilégiés de l'esprit ou du cœur, prennent, grâce à ce voisinage exceptionnel, une physionomie nettement accusée et dont le temps fait de plus en plus saillir le relief. Ils nous apparais-

I. George Sand. Sa vie et ses œuvres^ par Wladimir Karénine, a vol. in-S" (Ollcndorff;.

sent aujourd'hui plus vrais que les héros des livres de récrivain ; c'est l'inverse de ce qui se passe d'habitude, les créations imaginaires de l'art rejetant le plus souvent dans l'ombre les épisodes et les êtres de la vie réelle. Aux personnages des romans de George Sand, il manque presque toujours certaines touches brutales sans lesquelles une figure ne parvient pas à s'individualiser ; cela fait que plusieurs s'estompent et que leurs traits s'effacent dans une sorte de brouillard. Ces romans sont d'une composition assez lâche et se dénouent comme ils peuvent. Il y a dans toute cette littérature quelque chose de flottant. Dans la vie de George Sand c'est le contraire qui a lieu ; tout y est net, serré, heurté, tranché. C'est que chacun de nous est Partisan de sa propre vie; l'œuvre vaut ce que vaut l'ouvrier. Nous nous plaignons qu'elle soit, cette vie qu'il nous a été donné de vivre, médiocre, monotone, incomplète; c'est nous-mêmes qui sommes médiocres et qui n'avons pas su en dégager la signification. La banalité des événements n'est faite que de la banalité des acteurs. Une âme comme celle de George Sand a en elle une énergie qui appelle, suscite et révèle partout les énergies cachées. Elle pousse à bout tous les commencements, amène à la perfection les ébauches, épuise les situations, tire des caractères tout ce qu'ils contenaient. Elle est le grand artiste qui modèle la réalité en chef-

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d'œuvre et sculpte dans la matière vivante Timpérissable effigie des types.

Voici d'abord les deux figures de femmes qui se sont penchées sur l'enfance d'Aurore Dupin : la grand'mère et la mère qui, pendant douze années, se disputèrent le cœur de l'enfant. Le contraste, qui plus tard se reflétera dans certains aspects contradictoires de l'esprit de George Sand, est aussi complet qu'on peut le souhaiter. L'aïeule, Marie Aurore, formée aux usages de la société disparue, a grand air en ses élégances d'ancien régime. Elle n'est pas du tout la vieille aristocrate guindée dans sa morgue et dans ses préjugés, ce qui, de la part de la fille de Maurice de Saxe et de M"® de Verrières, eût surpris et pourrait passer pour une faute de goût. C'est l'élégante de la fin du xviiie siècle, imbue des idées des Encylopédistes, d'esprit libre, hardi, ennemi des superstitions, curieux de toutes les nouveautés. Très intelligente et passionnée de littérature, elle litdeslivressérieux, fait desextraits, philosophe à ses heures. Elle est excellente musicienne, aime les arts, la conversation, tout ce qui concourt à l'artifice d'une vie ornée. Elle s'enferme chez elle, comme on s'enfermait jadis dans son salon, au fond de la bergère autour de laquelle les courtisans et les gens d'esprit faisaient le cercle. Elle a cette discrétion de manières et cette politesse que l'usage du monde impose à une maîtresse de

maison, obligée d'être toujours en pleine possession d'elle-même, indulgente aux autres, attentive et affable. Cette réserve éloigne d'abord l'enfant qu'on a eu soin de munir de préventions contre sa grand'mère. Peu à peu, de cet ensemble harmonieux et délicat un charme se dégage qui opère lentement, et s'insinue à mesure que la fillette devient une grande fille, plus capable de réfléchir, de comprendre et déjuger.

A ce type de fine culture, s'oppose le type rude, brutal, vulgaire, populacier de la mère d'Aurore. Ancienne modiste devenue galante au travers d'aventures louches dont elle ne garde qu'une confuse mémoire, Sophie-Antoinette Delaborde est la vraie fille des rues de Paris. Emportée, violente, bruyante, dénuée de tact et de toute espèce d'éducation, à la moindre contrariété son sang peuple ne fait qu'un tour et lui monte à la tête. Alors, ce sont des cris, c'est une tempête, c'est un débordement d'outrages et decalomnies fangeuses. Au surplus,elle n'y met pas de malice et n'en veut pas à ceux qu'elle vient d'injurier. Incapable de porter deux jours de suite le même chapeau ou de dîner au même restaurant, elle a dans ses sentiments la même mobilité, passe d'un extrême à Tautre, de la tendresse passionnée à la haine folle, des pleurs de joie aux pleurs de rage. Bonne ménagère d'ailleurs, industrieuse, habile à tirer parti d'un chifl^on, entendue

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aux menus soins de la vie pratique, occupée à surveiller son intérieur en petite bourgeoise économe. Déjà mère avant d'avoir connu Dupin, elle retourne, après . la mort de celui-ci, à ses habitudes d'inconduite, moins par libertinage que par laisseraller, abandon, et goût inné de l'intrigue. Tout à fait inapte à élever sa fille, ce qu'elle n'essaie d'ailleurs pas, elle ne l'aime qu'à intervalles, par accès, et moins par affection pour l'enfant que par haine contresa belle-mère. Uniquement occupée à contrecarrer les enseignements de celle-ci, elle tourne en ridicule les idées et les manières du monde des «comtesses » avec cette verve comique, cette gouaillerie grossière, ce don pour les « imitations » qui sont les formes basses de l'esprit parisien. Lors de l'ouverture du testament de M™® Dupin, qui lui retirait la tutelle d'Aurore, elle entre en fureur, fait à tous les assistants une scène épouvantable, accable de reproches Deschar très, maudit Aurore dont elle ne s'était pas occupée depuis plusieurs années, vilipende la défunte et déclare enfin qu'elle ne cédera pas ses droits, qu'elle prendra sa fille chez elle. Aurore comprit ce jour- là quel abîme la séparait de cette mère pour qui elle avait éprouvé jadis une tendresse exaltée. Elle voulut vivre pourtant avec elle. Quelle différence avec la vie de Nohant mêlée de libres lectures et de courses dans la campagne silencieuse 1 Crédule, comme les gens de sa classe.

6o ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Sophie-Anloinette ajoute foi à tout ce que les commères de la Châtre ont inventé de plus odieux contre Aurore. Elle Técrase sous le scandale de son immoralité prétendue, jette ses livres au feu, s'emporte jusqu'à la battre. Quand il s'agit du mariage avec Casimir Dudevant, elle hésite, dit un jour oui, un jour non, taquine Casimir, débite sur son compte toute sorte d'inventions, entre autres qu'il avait servi autrefois comme garçon de café. Ce qui finit par la'décider c'est que la baronne Dudevant, bellemère de Casimir, vint la première lui faire visite et eut pour elle des attentions qui la flattèrent. Il se trouve alors qu'elle rend service à sa fille, en exigeant qu'elle soit mariée sous le régime dotal. Plus tard, quand George Sand publie des romans, Sophie-Antoinette lit dans les journaux les critiques malveillantes, les insinuations perfides, croit à tout ce qu'elle a vu imprimé, arrive chez sa tille avec ce ramassis dont elle lui fait honte; après quoi elle lit le roman, le déclare sublime et traite d'infâmes tous ceux qui ne seraient pas de son avis. Chaque fois, la même scène recommence. Elle est incorrigible, comme tous ceux qui présentent un type complet et qui remplissent leui* définition.

Entre ces deux femmes, on devine quelle fut la situation de l'enfant obligée de dédoubler son cœur, de partager ses sympathies, entendant railler ici ce qu'elle entendait approuver ailleurs, et quel

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retentissement ces luttes pouvaient avoir dans une âme point encore formée. D'avoir vu certaines personnes entourées d'une vénération unanime, certaines idées acceptées de tous et placées au-dessus de la discussion, cela prédispose à subir, alors même que nous en souffrons, les nécessités sociales. Moins que toute autre. Aurore avait pu avoir la sensation de quelque chose qui se continue à travers la famille, et qui est supérieur aux fantaisies individuelles. Ajoutez qu'elle appartient à une famille d'un caractère tout à fait particulier et justement remarquable pour la profusion de ses unions et de ses naissances illégitimes. Dans la descendance d'Auguste II et de la belle Aurore de Kœnigsmark, il y a une véritable cascade de bâtardise : les pères et les mères ont chacun de son côté des enfants de provenance irrégulière ou inconnue, les frères et les sœurs naturels vivent sous le même toit que les enfants légitimes, les maris et les femmes adoptent les enfants les uns des autres : Aurore a un demi-frère, Hippolyte, une demi-sœur, Rosalie, qui n'ont d'ailleurs entre eux aucun lien de parenté. Tout cela explique bien des choses dans la vie de George Sand et dans l'attitude qu'elle prendra vis-à-vis des questions relatives au mariage.

Laissons de côté le séjour au couvent et la crise de mysticisme, le retour à Nohant et les mois din-

dépendance, de lectures faites au hasard, de furieuses galopades à travers champs et à travers bois. Arrivons au mariage de la baronne Dudevant. 11 n'a, ce mariage, rien qui ne soit fort ordinaire. Il ressemble à tous les mariages faits un peu vite, sur la foi de convenances apparentes et dont les débuts furent heureux. Lui non plus, Casimir Dudevant, n'a rien d'une nature exceptionnelle, et n'est guère tourné en personnage de roman. Marié moins brillamment, il eût été un mari pareil à tant d'autres, un peu incapable, un peu viveur, un peu coureur, qu'il était bon de surveiller de près et de toutes manières ; et rien n'aurait signalé à l'attention ceménagede hobereaux. Mais le ménage de la baronne Dudevant va devenir un type d'union mal assortie, et le mari un type de pauvre homme. D'abord, il s'appelle Casimir; ce n'est pas sa faute, mais c'est tout de même un tort. Il n'est pas propre aux affaires de gestion rurale, ni d'ailleurs à aucune sorte d'affaires. Il est homme à aventurer vingt-cinq mille francs sur la garantie d'un navire, « dont on lui a montré l'image ». Il est intéressé ; et plus tard, lors du procès, il inscrira au nombre de ses réclamations douze pots de confitures et un poêle valant un franc cinquante centimes; devenu, contre sa vocation, une manière de maître de ferme, il prend d'abord les défauts de l'emploi : Hippolyte Chatiron lui fait contracter le

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goût de la boisson; il s'avise, de lui-même, d'avoir le goût des servantes. II est brutal, processif, quoi encore ? Il ne manque plus que la note comique. Mais Casimir ne traite-t-il pas sa femme d'(( idiote » et ne Taccable-t-il pas de sa supériorité? Le voilà au complet,

La série des amours de George Sand avait commencé dès le mariage par la liaison platonique avec Aurélien de Sèze; sans doute il convenait qu'il en fût ainsi pour qu'aucune variété ne manquât à la collection. Nous voyons ici se profiler une silhouette de jeune magistrat de province honnête, sérieux, réservé, un peu gourmé, très disposé à se prêter au rôle de confident et de directeur de conscience, mais aussi très décidé à éviter tout ce qui pourrait le compromettre, et le jeter dans l'inconnu des voies coupables, semées d'écueils. La liaison avec Sandeau est une escapade d'étudiant fraîchement débarqué de sa province et qui se hâte de jouir de sa liberté toute neuve : on est jeune, on se plaît, on se prend, on se quitte. Avec Mérimée, ce fut une erreur dont Texcuse est de n'avoir duré que huit jours; l'un ne pouvait se faire à cette exaltation qui lui paraissait souverainement ridicule; l'autre ne pouvait se faire à cette ironie qui lui paraissait misérable. Avec Musset, ce fut l'application si complète d'un idéal littéraire que lorsqu'on veut donner une idée de ce que pouvait être l'amour

romantique dans son expression la plus folle, on évoque aussitôt le souvenir des « amours de Venise ». Jusque-là les hommes que George Sand avait rencontrés n'étaient guère que de grands enfants, pour qui elle avait éprouvé une tendresse semi-maternelle et qui ne pouvaient guère contenter le désir naturel qu'elle avait d'être dominée. Elle crut avoir trouvé le maître attendu dans l'avocat Michel de Bourges. Ce rhéteur lui plaît justement par son affectation de vertu romaine et d'intransigeance révolutionnaire. Il prêche le nivellement universel, nie la liberté individuelle, | annonce la disparition de l'art, suspect d'être inutile, heurte par conséquent toutes lés croyances qui ont été jusqu'alors celles de George Sand. Celle-ci regimbe d'abord, puis peu à peu se soumet. Seulement le maître a tôt fait de tourner au despote : grossier, rude, entêté, tout à la fois jaloux et infidèle, le farouche Everard est un bon spécimen de ce qu'il peut y avoir de vanité chez un démocrate, d'étroitesse d'esprit chez un égalitaire et d'égoïsme chez un ami de l'humanité. Un intermède sans importance, l'intimité avec le jeune Mallefille, nous mènerait jusqu'à la liaison avec Chopin et au lamentable séjour à Majorque. Comme d'ailleurs toutes les âmes excessives s'appellent et s'unissent par une mystérieuse attraction, un Liszt, un Lamennais prennent place parmi les maîtres de

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l'esprit de George Sand. Le roman de ses amitiés féminines n'est pas moins frappant. Celles que nous lui voyons pour amies, c'est cette frénétique M™e Dorval, c'est la comtesse d'Agoult, grande dame ennuyée, qui, dupe à son tour d'un idéal de convention, et pour jouer les rôles de victime de la passion, d'Égérie et de Béatrix, vient de se sauver avec le pianiste à la mode.

J'aurais évité cette énumération des premières liaisons de George Sand, si l'intérêt littéraire ne rejoignait ici l'intérêt biographique. Car la période de Tœuvre de George Sand à laquelle se limite jusqu'ici Tétude de Wladimir Karénine est celle des romans individualistes, depuis //irf^'ana jusqu'aux Lettres à Marcie. La baronne Dudevant y exhale ses rancunes de femme malheureuse en ménage.

Guidée par son expérience personnelle, appliquant à son cas les théories du romantisme, elle en tire, au point de vue de la condition de la femme, des conclusions dont aucun des chefs de l'école ne faisait mine de s'aviser. Le romantisme, en effet, était jusqu'alors resté entre les mains des hommes, qui n'avaient pas manqué de s'en servir comme d'un nouvel instrument pour leur propre glorification. Les René, les Didier, les Hernani sont des héros d'une fatuité toute masculine, naïvement persuadés que le rôle de la femme doit consister à se sacrifier pour eux. Mais il arrive que sur son

chemin le romantisme trouve accueil dans une âme féminine. Et peu de femmes ont été plus femmes que George Sand. Elle est femme par tout ce qui est de l'esprit, la mobilité, la facilité à se contredire, l'intrépidité dans la déduction logique, le don de perpétuelle exagération, femme par le romanesque de rimagination, par l'abondance verbeuse de l'expression, et femme surtout par ce qui vient du cœur : la bonté foncière, la sensibilité toujours prête, les élans enthousiastes; car sans doute les idées lui viennent d' autrui, mais c'est bien elle qui leur donne cet accent de généreuse émotion. De cette rencontre vont sortir les premières et les plus ardentes « revendications » féminines.

Le romantisme prêche la libération de l'individu. Affranchi de toutes les contraintes qui ont pendant si longtemps gêné son expansion, l'individu développera en leur entier ces énergies, qu'on lui enseignait jadis à réprimer afin de les subordonner à l'intérêt général. Il se pose lui seul en face de la communauté. Il oppose aux lois que celle-ci a édictées les révoltes de son instinct. En même temps, le romantisme est un appel furieux à la jouissance immédiate. Un Rousseau^ un Chateaubriand, un Byron sont des âmes tourmentées de désirs. Leurs tristesses, leurs langueurs, leurs déclamations contre la destinée ne viennent que de leur sensibilité exaspérée, incapable de se

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satisfaire et condamnée à rester inassouvie. Mais la femme, elle aussi, est un individu et elle va, à ce titre, réclamer sa mise en liberté. Elle aussi, comme toute créature humaine, elle pousse le mémo appel désespéré vers le bonheur. Et puisque la société a été organisée par les hommes en vue de leur plus grand bien, c'est donc que la libération, pour la femme, consiste à se comporter en toute occasion comme un homme.

George Sand aurait pu se contenter de prêcher la théorie et de mettre, ainsi que faisait Victor Hugo, tout son romantisme dans son œuvre. Elle est femme, elle va prêcher d'exemple. Elle s'habille en homme; c'était le plus facile. Elle fume la pipe; fumer la pipe, ce n'est en soi rien de très remarquable, c'était dans l'espèce tout un programme. Elle parle le langage des ateliers, mène la vie d'artiste et jure comme un charretier, Tartiste et le charretier étant chacun à sa manière éminemment hommes. Elle gagne sa vie, comme un homme, en travaillant; et son indépendance lui est d'autant plus chère qu'elle lui est garantie par son labeur personnel. Enfin c'est par rapport à l'amour qu'éclate le plus violemment l'injustice des idées que nous avons, nous autres hommes, accréditées.

Nous faisons de la fidélité un devoir strict pour la femme, et pour l'homme [une duperie. 'Nous maudissons la perfidie de la femme infidèle et nous

jetons l'anathème au sexe malade et impur ; nous pourtant, avec la sérénité qu'on apporte dans l'exercice d'un droit, nous multiplions nos expériences amoureuses. Nous avons le droit de chercher, le droit de savoir; hélas! de savoir quoi? Cette prérogative, comme les autres prérogatives masculines, George Sand nous l'envie et nous l'emprunte. Justement le romantisme vient de mettre Don Juan au nombre de ses héros, et il l'a au préalable dûment métamorphosé en je ne sais quel sombre chercheur d'idéal. Pourquoi le don-juanisme ne serait-il pas pareillement applicable aux deux sexes? Il explique et il guide la vie amoureuse de George Sand; et nous la savons occupée aux mêmes expériences que le Don Juan de Musset et que Musset lui-même.

Est-il besoin de remarquer qu'elles aboutissent pour elle aux mêmes désillusions? Elle n'avait pas eu à se féliciter de l'union régulière ; l'union libre lui apparut à peine supérieure, le jour où elle trouva Sandeau dans les bras de quelque blanchisseuse. Elle ne se décourage pas, et après chaque épreuve, suivie d'un prompt désenchantement, elle recommence. Pénétrée du paradoxe romantique que tout est grand venant d'une grande âme, elle s'attache de préférence à ceux qui la séduisent par l'éclat de leur esprit. Elle reconnaît bien vite que les grands hommes perdent beaucoup à être vus de près, et qu'il vaut mieux ne pasles aimer. « J'ai des grands

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hommes plein le dos, passez-moi l'expression. Je voudrais les voir tous dans Plutarque; là ils ne me font pas souffrir du côté humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze, et qu'on n'en parle plus ! Tant qu^ils vivent ils sont méchants, persécutants, fantasques, amers, soupçonneux. . . » Pour ce qui est du bonheur tant désiré, il s'obsline décidément à ne pas venir. C'est quel'erreurdu don-juanisme est toujours la même; elle consiste à demander aux jouissances sensuelles autre chose que la satisfaction des sens, et à prendre pour le tourment de l'idéal ce qui n'est que l'exigence du tempérament. Aussi rien n'est-il plus bizarre que de voir des personnes, réputées sérieuses, discuter sur la question de savoir qui, de George Sand ou de tel de ses amants, a eu les premiers torts. Qu'importe? puisque tôt ou tard et de l'un ou de l'autre la lassitude devait venir. D'ailleurs, si on écarte le prestige des grands mots et du décor artistique, quelles basses réalités ! Bel exemple à méditer pour les femmes qui seraient tentées d'imiter George Sand, sans être assurées d'avoir son génie 1

Ce qui intéresse l'histoire des lettres, c'est qu'à propos de sa situation particulière et de ses expériences personnelles George Sand fait pénctier dans le roman des idées qu'on n'y avait pas encore rencontrées. Le point de vue auquel se plaçait l'auteur de Delphine et de Corinne était singulière-

yO ETUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE

ment plus étroit, puisqu'elle se bornait à envisager la destinée de la femme de génie. De plus, M™® de Staël, qui est ambassadrice et liée à toute la société aristocratique, a des scrupules qui ne sauraient arrêter la fille de Sophie Delaborde. C'est avec celle-ci que la fiction romanesque devient un moyen de développer une thèse, et cette thèse est celle du droit de la femme au bonheur. Si un mariage mal assorti compromet le bonheur, qu'on brise ce lien factice par lequel on prétendait enchaîner une liberté vivante I Si l'institution elle-même du mariage est en contradiction avec la nature de notre cœur changeant et de nos volontés débiles, c'est donc qu'il faut réformer l'institution dans un sens plus libéral : « Je ne doute pas, s'écrie le héros de Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans enchaîner jamais la liberté de l'un et de l'autre. » Jacques ne définit pas ce lien plus humain, plus sacré, quidoit remplacer le mariage touten assurant l'existence des enfants. El c'est dommage, personne après lui n'ayant réussi à trouver cette définition que lui-même n'apercevait pas clairement. C'est par la révolte sentimentale, c'est dans l'ordre de la passion et dans la question spéciale du mariage

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que l'auteur d'Indiana, de Valentine et de Jacques commence sa prédication. Ce n'est qu'un commencement. Les Lettres à Marcie indiquent déjà qu'un long chemin a été parcouru. Dans les romans qui suivront, quand George Sand, gagnée à la politique, rédigera les bulletins du Gouvernement provisoire, c'est l'égalité complète des sexes qu'elle réclamera. Ainsi d'une part George Sand donne le signal du mouvement en mettant la littérature d'imagination au service d'une cause nouvelle; d'autre part elle pousse elle-même assez loin ses idées pour qu'on y retrouve, dans ce qu'elles ont d'essentiel, es revendications des féministes d'aujourd'hui.

On peut mesurer parla l'influence de ces premiers livres de George Sand et la puissance qu'a eue l'écrivain pour propager certaines doctrines. Inférieure à Balzac pour créer des types durables, elle a été plus habile que lui dans l'expression des idées. Ces idées de Lélia semblent aujourd'hui tout à lait banales ; c'est donc qu'elles sont entrées dans le courant des discussions et qu'elles font partie du patrimoine commun; cela prouve, je ne dis pas leur justesse, mais leur faculté de pénétration. La forme déclamatoire dans laquelle George Sand les a traduites nous est devenue à peu près insupportable ; mais c'est que le jargon romantique a fait place à un autre, plus pédantesque, non moins prétentieux, et qui aura aussi vite fait de se démoder.

Mais l'ébranlement donné aux imaginations est incontestable; les témoignages en abondent, et celui que nous apporte le nouveau biographe de George Sand n'est pas le moins précieux.

Ce qu'il y a de plus remarquable, en effet, dans le travail de Wladimir Karénine, ce qui lui donne sa valeur et sa signification, c'est que l'auteur l'ait entrepris pour attester l'influence énorme exercée par George Sand en Russie et sinon pour acquitter, du moins pour reconnaître la dette contractée par la littérature russe envers notre compatriote. « C'est en envisageant George Sand comme force russe, comme l'une des souches primordiales de la conscience sociale russe de notre temps, que nous avons considéré comme de notre devoir d'écrivain russe de lui consacrer une étude sérieuse. » Elle rappelle l'enthousiasme des hommes des « années quarante » pour l'œuvre de la romancière; les enfants ont grandi en partie sous l'influence d'hommes élevés dans George Sand; la génération actuelle est composée de ses petits-fils spirituels. Et elle suit chez les maîtres de la littérature russe les progrès de cette influence. « Les Mémoires d'un chasseur de Tourgueniew^, qui ont joué un rôle si important dans notre histoire et ont été un des leviers les plus puissants de l'émancipation des serfs, ont dû leur origine à l'influence exercée par George Sand... » « Croyez-moi, écrit lui-même Tourgueniew, George

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Sand est une de nos saintes. » Se référant à ses propres souvenirs, Dostoïewsky explique l'émotion que causèrent ces œuvres jetant au milieu du silence universel qui pesait alors sur la Russie des appels qu'on n'avait pas songé à étouffer, faute d'en avoir prévu le retentissement. « A cette époque éloignée, les romans étaient presque les seuls ouvrages qui fussent autorisés en Russie pendant q»M tw.-t le reste, comme presque toute pensée, surtout celles venant de France, était sévèrement interdit... Tout ce qui pénétra alors en Russie sous la forme du roman rendait non seulement les mêmes services à la cause, mais peut-être de la façon la plus dangereuse, car il est très probable que les gens désireux de lire Louis Reybaud n'ont pas été très nombreux, tandis que les lecteurs de George Sand se comptaient par milliers. » Tolstoï lui est aussi bien redevable. Pour ce qui est notamment de la peinture des paysans, notre auteur remarque avec finesse qu'on les avait jusqu'alors représentés comme des barbares, comme des monstres sans rapports avec nous, placés en dehors de notre humanité ; en lisant les scènes populaires de Tourgueniew, de Tolstoï ou de George Sand, nous sentons en leurs personnages nos semblables, nos proches, nous y retrouvons les traits typiques que, vivant à la campagne, on peut observer partout, cette campagne se trouvât-elle d'ailleurs en plein Berry ou dans les gou-

vernements de Riazan ou de Novgorod. Les rapprochements qu'elle institue entre George Sand et les plus fameux des écrivains russes sont fréquents et probants; et il est piquant de voir telles pensées de notre romancière illustrées par les gloses des commentateurs russes, encadrées dans des vers de Pouchkine, de Lermontow^ et de Griboiedow. Les théories d'émancipation, un christianisme dépouillé du dogme, la sympathie pour les humbles, pour les paysans et pour le peuple, l'indulgence pour toute espèce de fautes, la pitié pour la souffrance, la vague religion de l'humanité, la croyance à un avenir meilleur, voilà les tendances plus ou moins obscures que George Sand représentait et qui ont séduit l'imagination russe. Elles ont servi à constituer cet évangélisme qu'on s'est mis, voilà quelque quinze ans, à nous prêcher et qui nous a plu par son air exotique. Certes on a justementfait en nous mettant à même d'apprécier les maîtres d'une littérature étrangère et nouvelle. On nous a rendu service en nous donnant ainsi un moyen de secouer le joug de notre pesant et épais naturalisme. Mais il n'est pas sans intérêtde constater que les idées qui nous revenaient delà-bas, légèrement transformées, étaient des idées françaises et que l'engouement pour Dostoïew^sky et pour Léon Tolstoï était, un retour de mode et un renouveau de faveur pour George Sand, l'oubliée.

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... Pourtant le calme s'était fait dans Tâme orageuse de Lélia. Le socialisme l'avait arrachée à ses préoccupations individuelles, et le spectacle du mal social Tavail délivrée de la hantise de ses propres souffrances. Elle retrouvait dans le cadre de la vie de Nohant des émotions lointaines et délicieuses ; délivrée des influences extérieures et toutes proches, elle laissait affleurer les impressions les plus anciennes, les plus profondes, celles oùil y avait le plus d'elle-même. De nouveau elle s'enchantait de son rêve optimiste et en imprégnait de beaux con tes, comme au temps de sa petite enfance, alors qu'entre ses quatre chaises elle composait en imagination pour elle seule des romans où il y avait déjà des longueurs. Mais ses idées d'antan continuaient leur chemin par le monde et apportaient à d'autres les atteintes du mal dont elle-même s'était guérie. Ainsi s'exerce l'action de ces âmes exceptionnelles. Elles ressentent avec une intensité extraordinaire les mêmes maux que d'autres moins délicates ou plus patientes avaient trouvés supportables et elles crient leur souffrance. La secousse une fois donnée se propage. Leur tourment sera le nôtre; il entre comme une partie intégrante dans la conscience universelle; et notre vie morale, compliquée d'autant, en devient plus inquiète et plus douloureuse.

i5 juillet 1899.

Ce que j'aimais en toi, c'était mon propre rêve. . .

Ce vers explique à merveille un phénomène souvent observé chez les hommes qui^vivent beaucoup par le cerveau. Ils en viennent très vite à se créer un monde imaginaire dont les couleurs sont si intenses qu'elles les empêchent d'apercevoir la teinte de la réalité. Ils s'y donnent un rôle à eux-mêmes et se composent un personnage où leurs plus intimes amis auraient peine à les reconnaître. Parmi ces rêves qui peuplent leur esprit, il en est un surtout dont ils s'enchantent, le rêve de cet amour idéal dontles poètes, à travers les temps, ont tissé l'étoffe impalpable et brillante. Ils l'ont vu se lever des livres sur lesquels s'est penchée leur méditation. Ils l'ont recueilli tout frémissant de

I. Balzac, Lettres à V Etrangère, i vol. in 8*, Calmann-Lévy. — Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul ; Un roman d'amour (G. Lévy). — Edmond Biré : Honoré de Balzac (Champion). — D^ Cabanes : Balzac ignoré (Charles). — Michelet, Lettres à Jf' *• Miaiaret, i vol. in-8' (Flammarion).

soupirs, tout vibrant d'une musique d'hymnes enthousiastes. Ils y ont ajouté un frisson venu de leur propre sensibilité. Cet amour, dont leur tête est enivrée, descend peu à peu dans leur cœur, amour sans objet encore, mais qui déjà gonfle leur poitrine et fait monter à leurs lèvres des paroles brûlantes qui ne vont à aucune adresse. Ne pourront-ils faire hommage de cette tendresse passionnée à aucune créature vivante ? La femme digne de toute cette ferveur n'existe-t-elle pas, et l'auront-ils appelée de tant de vœux sans la voir venir ? Elle viendra, soyez-en sûrs. Elle viendra à la minute précise où ils soupirent le plus ardemment vers elle. Ils la reconnaîtront aussitôt. Ils se réjouiront de la trouver si semblable à l'image qu'ils s'en étaient faite. Car ils l'apercevront à travers cette image ; ils salueront en elle leur rêve qui marche devant eux. Ces amours de tête peuvent être, comme d'autres, sincères, profonds, durables, fertiles en souffrances et en joies. Des lettres de Balzac, des lettres de Michelet, récemment publiées, nous en offrent deux exemples mémorables.

Un jour qu'entre Balzac et Gautier l'entretien était tombé sur les femmes. « L'homme de lettres doit s'abstenir du commerce des femmes, dit l'auteur de la Comédie humaine, elles font perdre du temps. » Gautier se récriait : « Cependant les femmes ont été créées pour quelque chose; quel genre de

rapports nous permettrez-vous avec elles ? — Eh bien ! conclut Balzac, on doit se borner à leur écrire; ça forme le style. » Balzac ne se bornait pas à leur écrire; mais il leur écrivait beaucoup. Les lettres qu'il écrivit à la seule M™® Hanska, pendant les premières années de leurs relations (1833-42), forment un volume de près de six cents pages in-8^ de texte compact. Nous en devons la publication à l'admirable, et j'allais dire au terrible collectionneur qu'est M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Il possède en original toute cette correspondance. Il a de même les manuscrits de presque tous les romans de Balzac et de plusieurs ouvrages inédits. Si Balzac a dédié à M°^® Hanska un de ses livres, M. de Lovenjoul possède l'épreuve unique de cette dédicace que Balzac fut obligé de retirer. Si le soir de ses noces Balzac a été obligé de faire ouvrir la porte de sa maison par un serrurier, M. de Lovenjoul possède la note du serrurier. Encore si cet amateur d'autographes avait concentré sur le seul Balzac toute sa curiosité! Mais il est aussi [bien muni pour Sainte-Beuve, Gautier, George Sand et pour plusieurs autres. On compte ceux des grands écrivains de ce siècle sur qui il ne possède pas le dossier, parfois le plus compromettant. Ces manuscrits, M. de Lovenjoul ne se contente pas de la joie de les posséder. Il lesl déchiffre. Il les public. C'est ainsi qu'il devient une

8o ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE.

manière de danger. Au surplus, ce n'est pas lui qui est coupable. Ces documents ne seraient pas arrivés jusqu'à lui, si les grands écrivains n'avaient des héritiers qui n'aiment pas à garder ou à détruire de vieux papiers dont on peut, tout en s'en débarrassant, tirer profit.

Qu'y a-t-il d'ailleurs dans les six cents pages des Lettres à V Etrangère^ en dehors des effusions sentimentales ? Rien autre chose que les doléances de Balzac sur son effroyable labeur quotidien et sur ses embarras d'argent, c'est-à-dire rien qui ne fût déjà connu et sur quoi la correspondance générale de Balzac ne nous eût déjà renseigné à satiété. Il se couche à six heures, « son dîner dans le bec, » se lève à minuit, boit deux tasses de café et travaille douze heures d'affilée. Il écrit le Père Goriot en quarante jours, et Massimilla Doni en une nuit. Il ajoute un volume à ses Etudes de mœurs^ un dixain à ses Contes drolatiques. Il traite avec un libraire, s'engage pour un autre, fonde un journal, paie une partie de ses dettes, en contracte de nouvelles et, pendant qu'il est occupé à boucher un trou, en voit un autre s'ouvrir. Soupirs d'amour et tracas d'affaires, déclarations passionnées et questions d'argent alternent sous la plume de l'écrivain, avec abondance et régularité, dans ces lettres copieuses et monotones. Balzac aime son « Étrangère », et il commence un nouveau livre. Il

AMOURS DE TÊTE 8l

adore M""- Hanska, et il a des difficultés avec son éditeur. Il est le moujik de sa comtesse russe, et il bâtit le plan de sa Comédie humaine. Il remercie Dieu de lui avoir fait connaître la grande passion, et il envoie Werdet au diable. Amour et métier. Il semble qu'il y ait là trop de projets d'auteur et de comptes d'éditeur, trop de papier imprimé, trop de corrections d'épreuves, et que cette odeur d'encre fût faite pour rebuter une femme. C'est justement celle que respirent avec délices les femmes qu'une vocation pousse à entretenir un commerce épistolaire avec les écrivains en renom.

Le 28 février 1882, Balzac trouvait chez l'éditeur Gosselin une lettre à lui adressée, signée : l'Etrangère, et portant le cachet de la poste d'Odessa. La lettre n'existe plus; c'est la seule raison qui puisse faire que M. de Lovenjoul ne la possède pas. Mais il sait ce qu'elle contenait. Après lui avoir décerné des éloges enthousiastes à propos àts Scènes de la vie privée^ l'Étrangère lui faisait reproche d'oublier dans la Peau de chagrin ce qui avait fait le succès de son œuvre précédente, c'est-à-dire la délicatesse des sentiments, les nuances raffinées de ses caractères de femmes, et d'ébranler ainsi le piédestal sur lequel il les plaçait sans cesse dans ses Scènes. Elle le conjurait ensuite de revenir aux sources les plus élevées de ses inspirations antérieures, en renonçant aux peintures ironiques ou

sceptiques qui ont pour point de départ rabaissement de la femme ou la négation du rôle noble et pur qui lui appartient, lorsqu'elle comprend la mission que le ciel l'a chargée de remplir sur la terre *. C'est aussi bien ce qu'elle lui répète dans une lettre postérieure de quelques mois. « Vous élevez la femme à sa juste dignité ; l'amour, chez elle, est une vertu céleste, une émanation divine ; j'admire en vous cette admirable sensibilité d'âme qui vous Ta fait deviner. » Puis elle aborde des sujets plus intimes. « Vous devez aimer et Tèlre ; Tunion des anges doit être votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues ; l'Etrangère vous aime tous deux... » Qui ne sait qu'être en tiers dans une confidence d'amour, c'est déjà ébaucher un roman pour son compte ? Au surplus, l'Etrangère fait son propre portrait et se montre telle qu'elle veut être vue : « Je suis simple et vraie, mais timide et craintive, je parais si peu qu'à peine si on fait attention à moi; je n'ai de force, d'énergie, de courage, que pour ce qui me paraît s'allier au sentiment qui m'anime : Tamour. Je suis aimée et j'aime encore; nul n'a pu comprendre l'âme de feu qui embrasait tout mon être ; vous me comprendrez, vous ^ » Telle est l'offre doublement séduisante qu'elle lui fait : tout à la fois de le

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