Frédéric à Voltaire, i»' mai
fermé. Il lui restait à s'installer dans cette indépendance où on avait été assez imprudent pour le reléguer.
En écartant systématiquement Voltaire, le gouvernement de Louis XV commit une lourde faute. M. le duc de Broglie le fait ressortir avec force. C'est un point qu'historiens et biographes avaient jusqu'ici trop négligé. Les agents que la cour de Versailles entretenait auprès de Frédéric étaient d'une incapacité notoire. C'était un lourd et grossier personnage, l'Irlandais Tyrconnel, qu'une indigestion emporta, quelques jours après son médecin, ce goinfre de La Mettrie, enlevé par le même accident. Puis ce fut un agent sans autorité, le chevalier de La Touche, avec qui Frédéric refusa constamment de traiter d'aucune affaire importante. Lorsque les circonstances devinrent tout à fait pressantes, on se décida à expédier un ambassadeur extraordinaire, le duc de Nivernais. Celuici en prit à son aise, voyagea en grand seigneur, à petites journées, et arriva à Berlin juste le lendemain du jour où une convention venait d'être signée entre la Prusse et l'Angleterre. « Je suis porté à penser, dit M, de Broglie, que Voltaire aurait su deviner quelque chose de plus et l'aurait fait savoir plus tôt. » Si on répugnait à confier à un homme de lettres une véritable négociation, ne pouvait-on du moins, ainsi que Voltaire en avait
lui-même suggéré Tidée, se servir de lui comme d'un agent d'informations ? C'était pour un gouvernement une bonne fortune inespérée, que d'avoir ainsi, auprès du plus perfide des alliés ou du plus redoutable des ennemis, un témoin reçu dans la familiarité de chaque jour. Les dépositions d'un Voltaire sur le caractère de Frédéric, sur son humeur, sur l'esprit de son entourage, eussent été, pour qui eût su les utiliser, les plus précieuses des indications. Autant que les sympathies de Voltaire pour Frédéric, sa rancune, au lendemain de la brouille, pouvait être mise à profit. Sa perspicacité naturelle avivée par la colère aurait deviné bien des choses. Enfin une occasion se présenta où le concours de Voltaire eût été tout-puissant. Frédéric venait d'envahir brusquement la Saxe sans déclaration de guerre. C'était une violation flagrante du droit des gens. Afin de parer au scandale, Frédéric s'avisa de déclarer qu'il n'avait fait que prévenir une agression complotée contre lui, et, ce qui était plus difficile, il tenta de le prouver. Il publia un Mémoire raisonné sur la conduite des cours de Saxe et de Vienne et sur leurs desseins dangereux contre le roi de Prusse ^ avec les pièces originales et justificatives. C'était, par une manœuvre hardie et toute nouvelle, porter le débat devant le tribunal de « l'opinion ». Quel avocat pouvait-on trouver plus habile que Voltaire et plus
éloquent? Quel autre, mieux informé du cynisme de Frédéric, eût pu mieux le confondre ? Et quelle autre protestation eût eu dans l'Europe plus de retentissement ? Mais Voltaire était mal vu à Versailles, pour des raisons que d'ailleurs on s'explique sans peine. On ne sut pas mettre l'intérêt supérieur de l'État au-dessus de ces motifs d'antipathie. On fit peser sur l'écrivain qui déplaisait le plus impolitique des ostracismes.
Est-ce à dire que Voltaire fût aussi bien doué pour le métier de diplomate qu'il se le persuadait à lui-même? A coup sûr, quelques-uns de ses dons inappréciables eussent là comme ailleurs trouvé leur emploi. D'abord il était Voltaire, c'est-à-dire l'un des esprits les plus prodigieusement organisés pour tout embrasser, sinon pour tout pénétrer. L'agilité et la souplesse de son intelligence étaient sans égales, son coup d'œil était juste, sa vision élargie par les méditations de l'historien. Et comme il ne s'était jamais fait d'illusions sur la bonté de la nature humaine, et qu'il était le moins naïf des hommes, il ne courait pas beaucoup de risques d'être dupe. Ajoutez les grâces de son esprit, l'éclat de sa conversation, son vif désir de plaire, sa coquetterie, tout ce qui lui prêtait une séduction à laquelle bien peu ont résisté. Le malheur est qu'à toutes ces qualités brillantes il ne joignît aucune espèce de désintéressement. C'est bien lui qui fut
toujours incapable de ^s'oublier lui-même. Le litre de gentilhomme n'y put rien faire et il resta jusque dans les moelles un homme de lettres. Il ne sut jamais se dégager du point de vue personnel. Il resta quand même le prisonnier de son amourpropre, de sa vanité, de ses rancunes.
Surtout ce qui lui manquait c'est l'entier dévouement aux intérêts de son pays. S'il fut plus que personne Français par l'esprit, il le fut insuffisamment par le cœur. Cela éclate dans sa correspondance avec Frédéric. Si le roi de Prusse lui envoie des vers où les Français sont traités de peuple frivole, impertinent et bavard, Voltaire y est choqué uniquement par les fautes de langue et de versification. Son indifférence aux malheurs publics se manifeste dans les circonstances les plus douloureuses et par des traits dont il faut bien dire qu'ils sont honteux. En 1742, Frédéric abandonne la France en pleine campagne. Il se trouva un Français pour féliciter Frédéric : ce fut Voltaire. « J'ai appris que Votre Majesté a fait un très bon traité, très bon pour vous sans doute... Mais si ce traité est bon pour nous autres Français, c'est ce dont l'on doute à Paris : la moitié du monde crie que vous abandonnez nos gens à la discrétion du Dieu des armées; l'autre moitié crie aussi et ne sait ce dont il s'agit. Quelques abbés de Saint-Pierre vous bénissent au milieu de la criaillerie. Je suis un de ces philoso-
phes... » et il termine par ce souhait : « Puissé-je être témoin à Berlin de vos plaisirs et de votre gloire * I » Frédéric s'empresse de répondre : « Si toute la France me condamne, jamais Voltaire le philosophe ne se laissera entraîner par le nombre. » Il y a des cas où l'opinion du nombre est plus patriote que l'opinion des philosophes. Au lendemain du désastre de Rosbach, le vainqueur s'étant égayé aux dépens de nos troupes et ayant raillé leur fuite en vers plaisants, reçut de Voltaire ce remerciement :
Héros du Nord, je savais bien Que vous aviez vu les derrières Des guerriers du roi très chréfien A qui vous taillez des croupières.
Mais que vos rimes familières Immortalisent les beaux c...
De ceux que vous avez vaincus Ce sont des faveurs singulières*.
La légèreté de la forme et l'indécence du langage ajoutent ici à l'indécence du sentiment. Or, en diplomatie comme ailleurs, il ne fait pas bon d'être détaché de la cause pour laquelle on travaille. La première condition pour bien servir son pays, c'est de l'aimer.
A prendre les choses dans leur ensemble et à les juger par leurs résultats, si les relations de Voltaire avec les cours étrangères ont eu quelque utilité, c'a