‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 16 sur 31 · LES FEUILLETONS DE FRANCISQUE SARCEY I · texte numérisé non relu

LES FEUILLETONS DE FRANCISQUE SARCEY I

dans ses idées, et tout ce qu'il ne peut saisir d'une prise solide, il le dédaigne et il le néglige. L'ironie rinquiète et le met mal àTaise. Le paradoxe l'irrite. Il se plaît aux idées généralement admises, aux lieux communs et aux vérités qui crèvent les yeux. Le bon sens ne va pas sans quelque étroitesse ; pour bien comprendre certaines choses, c'est peutêtre une condition de ne pas tout comprendre. Le bon sens confine à la vulgarité ; Sarcey y était sauté à pieds joints et tombé de toute sa masse. Il fallait l'entendre expliquer les chefs-d'œuvre classiques par une méthode de transposition qui lui était chère. Son point de départ dans cet exercice était très juste: c'est que les personnages de notre théâtre classique ne sont pas seulement des gens du xvii^ siècle et qu'en modifiant le cadre et changeant la condition nous retrouverions dans les sentiments qu'ils expri« ment nos sentiments d'aujourd'hui. Le malheur est qu'il abondait un peu trop danssonsens. Pour être plus sûr de ne pas laisser à ces personnages leur allure guindée de héros de tragédie, il en faisait de petits rentiers, de modestes débitants et prêtait à Horace ou à Polyeucte les propos, le ton, le genre d'élévation morale qu'on a coutume de rencontrer dans les arrière-boutiques. Jamais il ne se montrait plus jovial. C'était une parodie parfaite. Il n'y mettait pas de malice. Celte trivialité lui était naturelle. Le caractèrebourgeoisjchezlui, se complétait parle

tempérament gaulois. Les idées de Voltaire aperçues à travers celles de Béranger lui tenaient lieu de philosophie. Il raffolait de Regnard. Il n'est personne dont il ait parlé avec autant de tendresse de cœur que d'Emile Augier, si ce n'est pourtant de Labiche» Got fut son acteur de prédilection. Par ces sympathies, par ces opinions, par ce tour d'esprit il incarne bien le bourgeois français, de condition moyenne, élevé au temps de Louis-Philippe.

D'une autre manière encore, Sarcey était l'homme de la foule. C'est une remarque bien souvent faite que les hommes assemblés ont des façons de penser et de sentir qui ne sontpas seulement la somme des idées et des sentiments de chaque individu. Remarque fort simple sur laquelle on a étayé toute une science; mais quelle est aujourd'hui la constatation banale sur laquelle on ne s'avise pas de jucher l'édifice d'une science nouvelle? Quelques-uns,- qui sont soucieux de l'indépendance et de l'originalité de leur esprit, ne se prêtent qu'avec méfiance à ce contact avec l'âme de la foule. Sarcey vibrait naturellement avec elle. Cela apparaissait clairement dans ses conférences. Aussitôt le courant s'établissait. L'orateur trouvait tout de suite et sans effort les choses qu'il fallait dire au public, la manière, le ton, les effets. Il faisait de ce public son confident: il lui contait ses mésaventures personnelles et ses histoires de famille, il étalait devant lui ses goûts,

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son humeur, riant avec lui de ses propres ridicules, de son obésité et de sa myopie légendaires. Il n'était complètement à son aise que sous les yeux du public et tout à fait lui-même qu'au milieu de la foule. De l'émotion qui secouait toute une salle était faite son émotion. Du plaisir éprouvé par tous était fait son plaisir personnel. Il portait en lui une âme collective et sentait en commun. Par là tout s'explique chez Sarcey: la conception qu'il s'est faite du rôle de la critique, l'obstination avec laquelle il s'est tenu à une certaine forme du théâtre, les théories qu'il a émises sur le théâtre considéré dans son essence.

Nous avons tous une tendance àtransformer nos dispositions particulières en principes généraux. Sarcey sentait comme la foule: il en conclut quele critique doit sentir comme la foule. Il l'a déclaré en maints endroits et affirmé sans nuances, suivant sa manière : « Le public a des caprices et des engouements dont quelques-uns ne nous semblent pas fort justes. Ils ont pourtant leur raison d'être, et c'est à nous delà trouver et de l'expliquer. Nous n'avons point à lutter contre ces entraînements au nom des règles éternelles du beau. Nous sommes la voix de la foule et son premier cri. » « Nous sommes les moutons de Panurge de la critique : le public saute et nous sautons. Nous n'avons d'avantage sur lui que de savoir pourquoi il saute et de le lui dire.

C'est ce que j'ai toujours essayé de faire. Le succès est la règle de ma critique. Ce n'est pas du tout qu'il prouve pour moi le mérite absolu de la pièce. Mais il montre évidemment qu'entre l'œuvre représentée et le goût actuel du public il y a de certains rapports secrets qu'il est curieux de découvrir. » « Notre métier à nous autres critiques est d'expliquer au public pourquoi certaines choses lui plaisent, quel rapport ces choses ont avec ses mœurs, ses idées, ses sentiments. C'est nous qui dressons ies poteaux indicateurs sur lesquels on écrit : Passez par là, la routeest ouverte. » Mettre en lumière les causes du succès ou de l'insuccès d'une pièce, c'était pour lui le tout de sa besogne . Il est à peine besoin de remarquer que, si une pièce lui semblait mériter un meilleur accueil que celui qu'elle avait reçu, il ne se faisait pas faute de le déclarer: la franchise était son mérite. Mais il ne se permettait pas de croire qu'il pût avoir raison contre le public : il retournait voir la pièce ; il s'efforçait de découvrir les raisons du malentendu survenu entre l'auteur -et le public. Tel est l'office auquel il restreignait la critique : constater les goûts de la foule et en les constatant les renforcer.

Les genres littéraires se modèlent sur les goûts du public et chaque moment de l'histoire des lettres correspond à un moment de l'histoire de la société. A la date où Sarcey commence à fréquenter les

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théâtres, la comédie de mœurs vient de se constituer ; Dumas fils a donné la Dame aux Camélias, Diane de Lys, le Demi-Monde, la Question d'Argent, le Fils naturel, un Père prodigue, Emile Augier r Aventurière, Gabrielle, Philiberte, le Gendre de M, Poirier, le Mariage d'Olympe, les Lionnes paU" vres, Labiche ses premiers vaudevilles. Sarcey arrive de sa province et de sa classe. Les pièces qu il ne connaît guère que pour les avoir lues ou pour en avoir trouvé le compte rendu dans les feuilletons de Fiorentino^ il les entend, mêlé à ce public parisien dont il fait désormais partie. C'est pour lui un éblouissement. Il y trouve un plaisir passionné qui se change en respect. II voua désormais au répertoire contemporain une sorte de dévotion. (( La comédie de mœurs a donné Mercadet^ le Gendre de M. Poirier, le Demi-Monde, le^ Faux Bonshommes, tout le répertoire d'Augier, de Dumas fils, de Barrière. Le vaudeville a-t-il jamais rien produit de plus gai, de plus spirituel que Célimare le bien-aimé? et Labiche en a fait au moins trois ou quatre qui sont aussi bons, sans compter des cei.taines d'autres qui ont encore leur mérite. Et Sardou,cet esprit si actif,si pétillant,si fertile en ressources ingénieuses ! Et Meilhac, ce curieux et fin observateur des infiniment petits de la vie parisienne! Et Lambert Thiboust, si franchement, si bonnement comique, le Désaugiers de ce temps-

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ci ! Qu'on me cite un siècle où le théâtre ait eu à présenter à la fois tant d'hommes hors ligne 1 » C'est Sarcey qui a le plus fortement contribué à accréditer l'opinion que pour la production dramatique le xix® siècle supporte la comparaison avec le XVII®. Tout ému encore, pénétré et ravi, Sarcey recherche les causes de son plaisir et fait le compte des moyens dont se servent les auteurs à qui il le doit. Il procède par expérience. Peu à peu, généralisant son expérience, il conclut que tels sont donc les moyens que doit employer tout auteur dramatique. Désormais il s'installe dans une conception de l'art dramatique fort particulière, mais qu'il croira valable pour tous les temps : fidèle aux admirations de sa jeunesse, il s'y tiendra. Et, sans dessein prémédité, il s'efforcera d'arrêter le théâtre à un moment de son développement et de l'y immobiliser. Nul n'a compris mieux que Sarcey laa formule » du théâtre de cette époque, celle qui consiste à mêler aux procédés scéniques de Scribe les procédés du roman d'observation. Il l'a décomposée en tous ses éléments, il les a pesés, dosés, éprouvés. Il a puissamment aidé à la mettre en valeur, à en assurer la fortune et le bon renom. Il est fâcheux qu'en 1860 elle eût déjà produit le meilleur de ses effets, et que ceux mêmes qui l'avaient inventée s'efforçassent de s'en dégager. Alexandre Dumas, curieux, inquiet, épris de nou-

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veauté, s'éloigne chaque jour davantage de la formule du Demi-Monde ; Sarcey ne cesse de le rappeler aux bons principes. Emile Augier, d'esprit plus conservateur, s'en tientvolontiers aux moyens qui lui ont déjà porté chance ; c'est avec lui que Sarcey se sent en pleine sécurité. A mesure que les années passent, la comédie de mœurs de 1860 se démode, le moule dans lequel on a jeté tant d'actes de prose et de vers se fatigue. On fait l'essai de recettes nouvelles. Sarcey s'attache de plus en plus à ses idées qui, avec le temps, se sont raidies et figées. Il avait souvent répété qu'on n'enseigne pas à faire une bonne pièce de théâtre, et distingué les prétendues a règles » d'avec les « lois w du théâtre. Il ne songeait pas que ces lois doivent être souples et pouvoir s'élargir. Un genre qui ne se transforme pas est un genre mort. A partir d'une certaine date, Sarcey a fait défense à la comédie de se transformer. De bonne foi, il met un point à la ligne à l'endroit où le livre l'a le plus vivement intéressé. Il assiste, d'un air d'incrédulité railleuse, aux essais faits pour rajeunir la comédie. Il suit avec une mauvaise humeur peu dissimulée des tentatives qu'il juge par avance frappées de stérilité. Il est tout chagriné par la vigueur sombre de M. H. Becque. Il ne voit guère chez ceux qui s'intitulent les « jeunes » que leur impertinence. Non content de s'opposer à l'envahissement des littéra-

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tures étrangères, il met de la bonne volonté à ne pas les comprendre. En agissant ainsi, il donne un démenti aux plus chères de ses théories. Il a cessé de se mettre au goût du jour et de suivre la foule. Mais quoi! la foule se rajeunit sans cesse; celui qui en fut le porte-parole n'a plus son âge. Il représente maintenant le parti de la résistance. Le mouvement du théâtre se fait en dehors de lui. Il a cru pouvoir faire tenir le théâtre tout entier dans un moment fort particulier de son histoire et prêté une valeur absolue aux procédés usités par quelques hommes dont il avait vivement goûté le talent. Et peut-être par là son aventure ne laisset-elle pas d'être instructive : arrivé à l'étude du théâtre sans idées préconçues, ni théories toutes faites, et soucieux uniquement d'accorfimoder son goût au goût du public, Sarcey est devenu dupe lui-même de sa méthode, continuant de parler au nom du public alors que le public av-ait changé de goût, et restant fixé au même point sans s'apercevoir que l'époque l'avait dépassé et qu'il restait en arrière.

Pourquoi la foule va-t-elle au théâtre? C'est pour s'y divertir et d'une certaine manière déterminée. Elle n'y va ni pour entendre la lecture d'un roman, ni pour assister à une conférence. Elle veut y trouver le genre spécial de divertissement que procure le théâtre. Le théâtre dispose de moyens qui lui

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