‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 22 sur 31 · UN LIVRE SUR LA (( COMÉDIE NOUVELLE » I · texte numérisé non relu

UN LIVRE SUR LA (( COMÉDIE NOUVELLE » I

OÙ il n'aime guère qu'on vienne le déranger. Les dilettantes, épris de nouveauté et attentifs à la question d'art, sont en petit nombre au théâtre; ils fournissent pendant les premières représentations un faible contingent; on a hâte d'en être débarrassé. Le vrai public, ce public payant dont les intéressés ne parlent qu'avec une dévotion reconnaissante, forme une masse compacte, solide dans sa résistance et qu'il est difficile d'entamer. Il ne lit guère, il ne vient chercher au théâtre qu'une récréation; tout effort effraie sa paresse naturelle. C'est cet énorme poids mort, c'est cette formidable force d'inertie qui arrête l'élan de tout novateur. C'est pourquoi l'art du théâtre est si souvent stationnaire. Supposez un dormeur qui ne s'éveillerait de son sommeil à travers les siècles que pour saluer Tavènemenl d'une forme decomédie nouvelle; son repos n'aurait été troublé qu'à de rares intervalles. Depuis la mort de Molière, il aurait, en cent ans, tout juste tendu deux fois l'oreille, au joli caquelage des personnages de Marivaux, et aux grelots de la Folle journée. Il se serait dans ce siècle rendormi au lendemain de la Dame aux Camélias.

11 aurait aujourd'hui une assez bonne occasion de s'éveiller. Le moment est intéressant. La fameuse (( crise du théâtre », sur laquelle on a tant et si pédantesquement disserté, a cédé la place à d'autres crises qui sont peut-être de plus de conséquence. Il

s'est formé une école d'écrivains dramatiques qui se sont (( affirmés », en ces dernières années, parle seul moyen qu'il y ait de s'affirmer au théâtre : c'est le succès. Le théâtre a gagné en intensité de vie tout ce que, durant la même période, a perdu le roman. Sous quelles influences s'est opérée l'évolution du théâtre? 11 faut noter d'abord que les événements de 1870 n'y ont en rien contribué. C'est une remarque que fait justement M. Filon. Il semblait, au lendemain de l'année terrible, qu'il se fût produit dans l'esprit français une modification profonde. On laissa passer le flot de la littérature de circonstance ; puis on se retrouva tels qu'on s'était quittés la veille. Une fois de plus, on eut la preuve que les dates de l'histoire politique et celles de l'histoire littéraire ne coïncident pas. Les fournisseurs attitrés du théâtre étaient les mêmes et ils fournissaient le théâtre des mêmes articles que ne cessait de réclamer un public qui n'avait pas changé. Tant qu'Augier et Dumas étaient là, il n'y avait à espérer aucun renouvellement. On ne percevait pas les craquements de l'édifice qu'ils avaient élevé et que soutenait leur présence. Vivre est la grande habileté pour un artiste qui ne veut pas laisser périr la forme d'art qu'il a créée. Après les Fourchambault, Augier quittait volontairement la lutte; après Francilloriy Dumas lui-môme ne se souciait plus de hasarder

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