UN LIVRE SUR LA « COMEDIE NOUVELLE » I^S
pour nous y faire entendre les plus honteux propos. C'est un des effets qui sont devenus classiques et où se complaît l'ironie facile des écrivains. Écoutez ce qui se dit sur la scène: yparle-t-on d'existence rangée, de tenue respectable, et d'une éducation soignée pourles enfants? n'en demandez pas davantage: vous êtes chez une femme entretenue. Ou bien entendez-vous un argot quasiment incompréhensible, fleuri de termes ignobles? vous voilà bien renseignés : vous êtes dans le meilleur monde. Toutes les notions sont confondues et tous les mondes sont mêlés. Et ces fantoches grimaçants et trépidants sont emportés dans une sorte de mouvement fou, agités par une gaieté lugubre et par une tristesse à mourir de rire. C'est l'enterrement dansant la sarabande.
Cet aspect de notre théâtre ne pouvait échapper à la clairvoyance de M. Filon, non plus qu'à celle même d'observateurs moins perspicaces. Il crève les yeux. M. Filon, d'ailleurs, ne songe guère à reprocher aux « jeunes » auteurs d'avoir poussé au sombre le tableau. Il les en féliciterait plutôt comme d'une preuve de l'exactitude de leurs peintures. <( Je ne vaux rien, tu ne vaux pas grand'chose. Embrassons-nous ! » Ce dénouement de la plupart de nos comédies lui semble calqué sur la vie. « Ce serait, dit-il quelque part, l'instant de flétrir M. Becque au nom de la morale; mais il ne faut pas compter
l44 ÉTUDES SUR LA. LITTERATURE FRANÇAISE
sur moi pour cette besogne. Le mariage, tel que nous le voyons, déformé et corrompu par la vie moderne, me paraît presque aussi méprisable que l'adultère. Rendez-lui sa sincérité, sa beauté, sa sublimité première, et je serai un de ses plus énergiques partisans. Faussée, avilie par mille abjects compromis, notre morale n'est peut-être plus bonne qu'à l'ignominieux usage qu'en font Clotilde et Lafont. Pour moi, je ne dépenserais pas la millième partie d'une goutte d'encre à la défendre, non plus que la société malpropre qui est bâtie dessus. » Etailleurs: a Le Nouveau Jeu nous apprend que, si cela continue, il n'y aura bientôt plus en France ni pères, ni mères, ni maris, ni femmes; que la famille est dissoute et que l'amour, même avec le fameux attrait du « fruit défendu », est en train de devenir une chose parfaitement insipide et ennuyeuse. Vous avez entendu des personnes graves dire en gémissant que « le respect s'en va ». Le respect s'en va parce qu'il n'y a plus rien à respecter. » Ce sont gentillesses de pessimiste en résidence à l'étranger. Et ces condamnations sommaires prouvent une fois de plus que ce n'est rien de joli que la société française, quand on l'aperçoit de Londres à travers la littérature contemporaine. Elle a meiïleur air quand on l'envisage directement, en elle-même, et sans parti pris de littérateur. Mais ce n'est pas impunément que la comédie nouvelle est sortie du Théâtre-
UN LIVRE SUR LA (( COMEDIE NOUVELLE )) l45
Libre: il lui est toujours resté quelque chose de ses origines; quand on veut faire des portraits ressemblants, c'est un tort de s'être d'abord fait la main par la caricature. Il y a pourtant un signe dont je ne nie pas la gravité. Ce qui m'inquiète, ce ne sont pas les tableaux qu'on me montre sur la scène, mais ce sont les applaudissements que j'entends dans la salle. Une société qui applaudit au spectacle de sa prochaine dissolution, cela chez nous s'est déjà vu ; une société qui acclame ceux qui travaillent à la détruire, cela en France n'est pas nouveau. C'est pourquoi ceux qui se souviennent et qui regardent autour d'eux ne peuvent songer à l'avenir sans
angoisse.
i5 décembre 1898.