L'ŒUVRE DU SYMBOLISME
11 y a vingt ans déjà que, pour parler comme on eût fait jadis, il s'émut sur le Parnasse une grave querelle. On était fatigué d'obéir aux règles établies et de courber la tête sous le joug des maîtres. Les jeunes se révoltaient. On chassait les dieux anciens et onenappelait de nouveaux. Ce fut, parmi le bruit des injures et la tempête des acclamations, une mêlée confuse. On se battait sous toute sorte de drapeaux. Décadents, esthètes, symbolistes, instrumentistes, se distinguaient mal les uns des autres, et à peine est-ce s'ils se connaissaient euxmêmes. Les théories apparaissaient, passaient, fuyaient comme les nuages dans un ciel mouvant. Chaque matin voyait naître une petite revue et un grand homme. Aujourd'hui, tout ce tumulte est apaisé et ces choses, qui sont d'hier, nous semblent lointaines. Les modes vont vite en littérature comme ailleurs, et bien des changements surviennent en ce long espace de vingt années. Plusieurs, qui s'étaient distingués au premier rang, nous ont
l48 ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
quittés. Verlaine a cessé de languir parmi les salles des hôpitaux. Arthur Raimbaud, le compagnon de ses plus mauvaises heures, est mort. Mallarmé est parti , emportant avec lui le secret de son âme voilée. Jules Laforgue, Éphraïm Mikhaël, Tristan Corbière les avaient précédés au tombeau. Bruges se prépare à élever un monument à son poète Rodenbach. Les jeunes gens de ce temps-là sont aujourd'hui dans la maturité de leur âge et ils sentent derrière eux la poussée des nouveaux venus qui les traitent d'ancêtres. Les journaux les plus batailleurs ont disparu : d'autres se sont transformés en maisons d'édition, honorablement connues sur la place. Les plaquettes de format bizarre se sont changées en volumes de bibliothèque. Les éditions ne varietur s'entassent sur les éditions d'oeuvres complètes. C'est dire que l'heure n'est plus aux promesses, aux intentions, aux programmes, aux prospectus. Le moment est venu d'établir le bilan. II faut montrer des œuvres. L'école symboliste Ta compris, et c'est pourquoi elle publie son anthologie. Sous le titre de Poètes d'aujourd'hui^^ MM. A. van Bever et Paul Léautaud nous donnent des morceaux choisis des poètes qui, entre les années 1880 et 1900^ ont travaillé au renouvel-
i. Poètes d'aujourd'hui [i88o'Iqoo). Morceaux choisis, accompagnés de notices biographiques et d'un essai de bibliographie par Ad. van Bever et Paul Léautaud, i vol. in-ia [Mercure de France)»
l'œuvre du symbolisme i49
lement de la poésie. L'école symboliste se présente ainsi à nous comme une école qui a accompli sa tâche, et qui a fait son temps. Elle entre dans Thistoire. Un mouvement qui a duré près d'un quart de siècle ne meurt pas sans laisser de traces après lui. Il y a donc lieu de rechercher maintenant quelles en furent les origines, les tendances, les directions, et, en esquissant ce dernier chapitre de rhisloire de notre poésie, d'indiquer ce que l'école lègue à celles qui suivront.
Les éditeurs ont consacré à chacun des trentequatre poètes qui voisinent dans leur recueil de brèves et substantielles notices. On serait tenté de regretter qu'ils y aient conservé un certain ton rogue qui ne convient guère au rôle modeste de compilateur; mais peut-être était-il nécessaire d'employer, pour présenter les poètes symbolistes, les mêmes façons que plusieurs d'entre eux ont affectées. Ces notices sont précieuses à consulter; elles seront utiles aux érudits de l'avenir. Les renseignements qu'elles contiennent méritent d'autant plus de crédit qu'ils ont été souvent fournis par les auteurs eux-mêmes. On n'est pas fâché non plus d*y apprendre en passant que ce n'est pas à Shakspeare qu'il faut comparer M. Mœterlinck, mais bien à Marc-Aurèle, et que, Mallarmé ayant été chargé d'écrire un poème pour M. Coquelin aîné, ce poème fut P Après-midi d'un Faune. Nous y
l5o ÉTUDES SUR LA. LITTERATURE FRANÇAISE
trouvons le détail des pérégrinations de Verlaine, la liste des hôtes de Mallarmé, et une nomenclature des revues auxquelles chaque poète a collaboré. Ces notices sont accompagnées d'une indication des ouvrages à consulter, d'une bibliographie et d'une iconographie. La précision et l'étendue de ces documents méritent d'être louées. Des poètes qui n'ont jamais rien publié ont tout de même leur bibliographie, et telle que nous en souhaiterions une pareille à beaucoup de nos grands écrivains. Au surplus, en les rédigeant, leurs auteurs ne se sont probablement pas aperçus qu'ils travaillaient à détruire une légende que les symbolistes se sont complu à accréditer. Car les symbolistes se sont toujours posés, je ne dis pas en incompris, mais en méconnus. La violence de leurs polémiques ne provenait, disaient-ils, que de Tinjustice qu'on leur témoignait et n'était que la réponse au mauvais vouloir auquel ils se heurtaient. Or, c'est dans la Revue des Deux Mondes que, dès le début de leur campagne, on leur a rendu ce grand service, non seulement de signaler leur existence et de discuter leurs idées, mais de définir leurs théories et de les aider à y voir un peu plus clair. C'est dans cette Revue que quelques-uns d'entre eux, dont les noms étaient encore obscurs, ont trouvé le moyen de se faire connaître : M. de Régnier et Albert Samain, M. de Montesquiou et
L*ŒUVRE DU SYMBOLISME l5l
M. Charles Guérin y ont inséré des vers- Les recueils symbolistes ont été, tout comme les autres^ récompensés par l'Académie française, et quelques vers de mesure insolite n'ont pas suffi à détourner les suffrages des défenseurs eux-mêmes de la tradition. Enfin je ne vois presque pas un poète de cette école qui n'ait trouvé accueil et appui auprès des maîtres de l'école contre laquelle ils s'insurgeaient. Je n'en vois presque pas un qui ne doive beaucoup à la bienveillance de parnassiens éminents tels queM. de HérédiaetM. François Coppée. Après cela, ils sont malvenus à affecter des airs de révoltés. De même il s'en faut qu'ils aient été d'aussi farouches révolutionnaires qu'ils aimeraient à nous le faire croire. En parcourant ce recueil, onestfrappé de voir combien, parmi les pièces qu'il contient, auraient pu prendre place dans des recueils antérieurs. Ce sont des tableaux, des scènes, des dialogues. Ce sont des intérieurs, des effets de soir, des paysages de toute saison et de toute heure, des élégies, à propos de la neige qui tombe ou des feuilles mortes qui dansent dans les allées, des souvenirs d'enfance, la visite à un ami retiré à la campagne, des méditations sur l'espoir d'une vie future. Il y a dans la poésie symboliste des princesses et des ouvrières, des gueux, des mendiants, des malades d'hôpital, des bouviers, des joueurs de flûte, et des faunes, et des satyres, et des aegipans, et des ha-
madryades à ne pas les compter. Celui-ci invoque Pégase et cet autre entonne un hymne aux arbres. Tristan Corbière, « poète maudit, » décrit dévotement le pardon de Sainte-Anne de la Palud, Rodenbach décrit des couvents de femmes et M. Verhaeren des couvents d'hommes. M. Moréas campe en pleine lumière un ruffian magnifique et terrible et qui traîne après soi les cœurs de toutes les femmes. M. QuiHard se lamente en songeant que sur le sol sacré de la Grèce les ruines des anciens temples gisent en butte aux outrages de la nature et du temps. Lisez Bertilla : aux marges de son évangile une abbesse peint Jésus et les rois mages, et le Christ pendu au mur se penche pour mieux voir; lisez le Val harmonieux : pénélrépaT la douceur d'une nuit sereine, émerveillé de Téclat des astres, un berger en oublie de finir sa chanson ; lisez Triptyque : une cathédrale, une usine, une ville épiscopale ; ces tableautins, qui sont de M. Ferdinand Hérold, en quoi serions-nous étonnés de les trouver dans le Parnasse de 1866? M. Francis Jammes nous conte qu'il a dans sa salîe à manger une armoire, un buffet, un coucou, que ces vieux meubles ont une voix, et qu'il se plaît à causer avec eux. Il s'arrête devant un parc abandonné : des enfants y ont joué jadis et, un jour, ils ont 'couru au-devant d'un oncle qui revenait d'un pays lointain, rapportant ces arbres exotiques qu'on a plantés là. A. Samain,
l'œuvre du symbolisme i53
devant les terrasses de Versailles, évoque le cérémonial et les révérences d'autrefois. Rien, dans la façon dont ces sujets et d'autres sont conçus et traités, n'est caractéristique de procédés nouveaux. Le vers y est presque toujours de coupe normale. La rime en est souvent riche et ni la règle de Ve muet n'y est violée, ni celle de la consonne d'appui. 11 y a dans cette anthologie beaucoup de beaux vers, qui sont beaux d'une beauté régulière et classique. Pareillement, les symbolistes doivent aux maîtres d'antan quelques-uns de leurs plus authentiques défauts. Quand A. Raimbaud décrit en termes agréables le noyé qui dort entre les roseaux du fleuve, ou encore les chercheuses de poux, il imite Baudelaire, et le plus mauvais Baudelaire, celui de la Charogne. Quand il nous montre, dans la pièce fameuse du Bateau ivre, ce bateau désemparé qui flotte au fil des eaux, descend les fleuves, tantôt ^ s'enfonce et tantôt affleure à la surface, crevé, moisi, verdi, il cède à la même fureur de description et de mauvais goût qui a caractérisé la dernière manière de Hugo. Jules Laforgue et Laurent Tailhade ont eu pour maître Théodore de Banville, de qui l'influence sur la poésie de ce temps a été aussi durable que fâcheuse. C'est ainsi qu'à chaque moment de la littérature la part de la tradition est de beaucoup la plus considérable : les écoles nouvelles retiennent des procédés de l'é-
cole précédente plus qu'elles n'en rejettent, et empruntent plus qu'elles n'innovent.
Une autre remarque, qu'on ne peut s'empêcher de faire, porte sur l'extrême diversité de tempérament des poètes groupés ici sous une même appellation. Le souci constant des insurgés de l'art est de se recommander d'une autorité et de se trouver des ancêtres. Une école ne s'organise qu'en se donnant un chef. C'est bien pourquoi ces jeunes hommes « s'en furent chercher Verlaine au fond de la cour Saint-François, blottie sous le chemin de fer de Vincennes, pour l'escorter de leurs acclamations vers la gloire haute que donne l'élite; ils montèrent chaque semaine la rue de Rome, pour porter l'hommage de leur respect et de leur dévouement à Stéphane Mallarmé, hautainement isolé dans son rêve ; ils entourèrent Léon Dierx d'une déférence sans défaillance et firent à Villiers de l'Isle-Adam, courbé par la vie, une couronne de leurs enthousiasmes. » Même, dans un pays où il y avait déjà tant de fonctionnaires, ils ont éprouvé le besoin de créer une nouvelle fonction, élective et à vie, celle de prince des poètes. Toutefois aucun de ces chefs, et pour quelque cause que ce soit, n'a exercé sur les symbolistes une influence comparable à celle de Victor Hugo sur les Romantiques ou de Leconte de Lisle sur les Parnassiens. Ce qui frappe ici, ce n'est pas la cohésion, mais l'éparpillement-
l'œuvre du symbolisme i55
Verlaine s'est aussi peu que possible inquiété d'imposer une doctrine à des disciples; et lui-même, n'obéissant qu'à sa fantaisie, ne suivant que l'impulsion du moment, il a été le plus capricieux et le plus individuel des poètes. Mallarmé, au contraire, fut plus théoricien qu'exécutant. Quelques-uns, comme M. Quillardou M. Pierre Louys, sont de purs parnassiens. L'école romane remonte dans le passé jusqu'à Ronsard et met son originalité à faire des pastiches ingénieux et froids. Il y a encore l'avant^ garde des vers-libristes. Il y a le bataillon sacré des incompréhensibles. Soucieux de conserver au symbolisme sa physionomie et de nous en mettre sous les yeux tous les éléments, les auteurs de ce recueil ont tenu à y faire figurer tel sonnet de Mallarmé ou de René Ghil, qui n'est, à dire les choses bonnement, qu'un logogriphe ; et ils ont eu raison. II y a enfin le clan des étrangers : ils sont en nombre. M. Moréas est Grec, descendant des navarques Tombazi et Papadiamantopoulos. Rodenbach, de Tournai, M. Maeterlinck, de Gand, M. Verhaeren, de Saint-Amand, près Anvers, sont les principaux représentants du groupe belge. M. Sluart Merrill, de Hampstead, Long-Island (New-York), et M. Vielé-Griffin, de Norfolk (Virginie), représentent le groupe anglo-saxon. Que des étrangers, séduits par la douceur de notre langue, se plaisent à en agencer symétriquement les
l56 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
syllabes, c'est un hommage dont la piété ne peut que nous toucher. Je n'oublie pas d'autre part que quelques-uns de nos meilleurs écrivains en prose n'étaient pas de chez nous : tels l'Anglais Hamilton, Rousseau, de Genève, et M™® de Staël, sans parler du prince de Ligne, qui était Allemand, et de l'abbé Galiani, qui était Italien. Mais, parmi nos grands poètes, on n'en citerait pas un qui fût de souche étrangère. Apparemment, c'est que les dons nécessaires au travail du poète supposent une hérédité lointaine et non troublée. H y a quelque chose de paradoxal à voir que tant d'étrangers se mêlent de régenter notre langue et d'enseigner aux oreilles françaises l'exacte sonorité de nos syllabes et le charme secret de nos rythmes. Les éléments les plus disparates sont donc rapprochés plutôt que fondus dans cette école. C'en est une des marques distinctives. Aussi bien, puisqu'il s'agissait de secouer un joug devenu trop pesant, il était inévitable que le règne d'une discipline étroite fît place à une sorte d'anarchie et qu'on assistât à une abondante éclosion d'individualisme.
Toutefois, et c'est ce qui importe, le mouvement symboliste a sa signification générale. Il a fait subir à la poésie un travail analogue à celui qui, vers le même temps, s'opérait dans tous les arts. Notons en effet qu'il est contemporain de ce qu'on a appelé en peinture l'impressionnisme. Et, si l'impression-
l'œuvre du symbolisme 167
nisme a consisté à sacrifier la ligne à la couleur, et, dans la couleur, à distinguer des nuances encore inaperçues, à saisir l'aclion des reflets, à remplacer les larges partis pris par le papillotement du pointillé, on aperçoit ce que peut être une poésie impressionniste. Il est contemporain de la difl'usion des théories wagnériennes. Écoutez Texégète de l'œuvre de M. Ghil : « L'œuvre est une. De même que tous les volumes se relient les uns aux autres, se font suite et se pénètrent par l'idée générale et les motifs musicaux comme les instants d'un drame lyrique, de même tous les poèmes sont solidaires et se complètent, voix multiples pour un dire unique... Le rêve scientifique domine cette œuvre où l'auteur, dans son écriture, veut synthétiser les différentes formes d'art, littéraire, musical, pictural et plastique. Et M. René Ghil procédant, bien plus qu'en littérateur, en compositeur, il faudrait le comprendre comme le musicien verbal d'un grand drame où se fait, avec seulement des mots auxquels, il est vrai, il prétend donner des significations orchestrales, une synthèse à la fois biologique, historique et philosophique de l'homme depuis les origines. )) Le souci de wagnériser va ici jusqu'à une puérile imitation des procédés extérieurs. Sans atteiiulre à ce degré d'affectation, il sera sensible chez plusieurs des poètes de Técole. Les premières revues svmbolistes ont été en même temps wagné-
riennes. C'est un même courant qui se fait partout sentir, et que nous avons à suivre dans le domaine spécial de la poésie.
Or ce que marque la date de 1880, c*est Tapogée des doctrines réalistes en littérature. Le naturalisme triomphe dans le roman et il va faire son apparition au théâtre. La poésie n'a pu, dans son ensemble, céder à cette contagion de vulgarité brutale et de bassesse; car c'aurait été pour elle abdiquer et cesser d'être la poésie. Néanmoins, l'école parnassienne, comme toute école réaliste, professe le dogme delà « soumission à l'objet». L'objet, c'est ce qui est en dehors de nous, indépendant de notre volonté, et à quoi notre fantaisie vient se heurter comme à la pierre d'une muraille. C'est le paysage arrêté dans ses contours et dont se dégage une âme qui n'est pas la nôtre ; c'est le tableau d'histoire évoqué dans le cadre exact que nous impose une érudition minutieuse ; c'est la scène de la vie moderne représentée dans un décor qui plus tard en attestera la date; c'est l'anecdote où se mêlent des figures individuelles; ou c'est encore la vérité objective d'une idée de philosophie. Dans les poèmes de cette école, l'abondance et la précision des détails ne laissent à rinterprélation de chacun aucune liberté. L'horizon est limité de toutes parts et ne laisse rien apercevoir au delà. Les images du stylé sont nettes et les métaphores bien suivies; le vers est d'une
l'œuvre du symbolisme lôg
harmonie pleine et d'une coupe prévue; il a Téclat du métal et la dureté du marbre. Le rêve du poète est captif dans cette prison magnifique et sonore. Il aspire à se libérer. Et comme il faut bien s'appuyer sur quelque chose et trouver du secours, la poésie fait alliance avec un art voisin. Les parnassiens avaient tenté de s'approprier les procédés des arts plastiques : les symbolistes emprunteront ceux de la musique. Il est à peine besoin de rappeler les conseils que donne Verlaine dans son Art poétique :
De la musique avant toute chose Et pour cela préfère Timpair Plus vague et plus soluble dans Tair^ Sans rien en lui qui pèse ou qui pose .
11 faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise Où rindécis au précis se joint.
On n'a jamais réussi à montrer en quoi les rythmes impairs sont plus légers que d'autres, ni surtout à prouver que Timpropriélé des termes puisse être une qualité; mais ce qu'il nous suffit de retenir, c'est le principe d'une poésie plus musicale. Ainsi se trouve caractérisé le symbolisme. Il est dans son essence une réaction idéaliste, dans ses moyens une tentative de rapprochement entre la poésie et la musique.
On a toujours fait ce reproche à notre poésie française, que les procédés dont elle se sert sont
l6o ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
trop semblables à ceux de nos genres en prose. Elle décrit, elle expose, elle raconte, elle met en scène. Elle associe les idées suivant la méthode des logiciens. Elle enchaîne les développements suivant une rhétorique qui est celle de l'éloquence. Elle est raisonneuse et oratoire. Parnassiens et romantiques tombent sous ce reproche autant que les classiques. Et par là même on a prétendu établir que nous sommes en France, moins qu'on ne Test dans certaines nations étrangères, doués des qualités proprement poétiques. C'est contre cette longue tradition qu'il s'agit de réagir. Donc, on supprimera tout ce qui est limite trop précise et détail trop particulier. On cessera de guider le lecteur comme par la main, de le renseigner comme fait un cicérone, de lui tout expliquer au passage et de lui nommer chaque objet. « Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème, qui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà le rêve. » On laissera les contours des objets se noyer dans la pénombre, et les idées se prolonger dans le lointain où elles meurent lentement. Car, pour donner à un objet une absolue netteté de lignes, il faut le tirer de son atmosphère véritable, et pour arrêter une idée à un point déterminé, il faut l'amputer d'une partie d'elle-même. Notre pensée réfléchie n est-elle pas de toutes parts envejoppée par le vaste domaine de l'inconscient? C'est
l'œuvre du symbolisme i6i
un fait, qu'il reste dans toutes les grandes créations de Tartune part de vague. « Il est rare, nous dit-on avec justesse, que les livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus. La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité des hommes est nécessairement nulle. » Qu'est-ce qu'une poésie sans mystère, et qui, tout de suite accessible, n'exige pas quelque initiation? Le symbolisme nous rapporte le « sens du mystère ». Et tous ces traits accusent l'analogie de la poésie avec la musique. Incapable de montrer un objet, de raconter un drame ou d'exprimer une idée, la musique ne nous donne que des indications très générales. Elle crée en nous des états de sensibilité; et chacun de nous, au gré de sa fantaisie, évoque des images qui varient d'un individu à l'autre, d'un jour à l'autre, et qui remontent du fond de nos souvenirs ou du fond de notre nature.
Appliquez ces principes aux thèmes ordinaires de la poésie. Car, après tout, ces thèmes ne sauraient manquer de rester toujours pareils, et il faut bien faire des vers avec quelque chose. On fera encore des « paysages » ; mais la ville, le jardin y seront telle ville et tel jardin qu'il vous plaira. Ainsi dans les vers que M. Charles Guérin intitule Soir léger :
Le soir léger, avec sa brume claire et bleue. Meurt comme un mot d*amour aux lèvres de Tété, (^•omme l'humide et chaud sourire heureux des veuves
ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE (4* SSRIE) li
yui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés. La ville pacifique et lointaine s'est tue ; Dans le jardin pensif où le silence éclôt Chantent encor, discrètement, des fraîcheurs d'eau Qu'éparpille, affaibli, le vent tiède et nocturne ; Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable. Les guêpes sur le mur bourdonnent à voix basse. Des roses que les doigts songeurs ont efFeuillées Répandent leur énamourante âme de miel ; Une aube étrange et pâle erre aux confins du ciel Et mêle en un profond charme immatériel De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée.
On continuera de composer des scènes d'amour, mais sans y relater aucune des circonstances accidentelles d'un épisode sentimental. Ainsi dans cette Elégie d'Albert Samain :
Quand la nuit verse sa tristesse au firmament Et que pâle, au balcon, de son calme visage Le signe essentiel hors du temps se dégage, Ce qui t'adore en moi s'émeut profondément.
C'est l'heure de pensée où s'allument les lampes, La ville, où peu à peu toute rumeur s'éteint. Déserte se recule en un vague lointain Et prend cette douceur des anciennes estampes.
Graves nous nous taisons . Un mot tombe parfois, Fragile pont où l'âme à l'âme communique ; Le ciel se décolore ; et c'est un charme unique, Cette fuite du temps^ il semble^ entre nos doigts... •
Et celle dont Verlaine, dans Mon rêûe familier y trace la décevante image, cette femme qu'il aime^
L*ŒUVRE DU SYMBOLISME l63
qui seule le comprend et sait le consoler, il ignore jusqu'à la couleur de ses cheveux et jusqu'aux syllabes de son nom : la voix qu'il lui prête n'est qu'un écho des voix qui lui ont été bienveillantes et douces.
On continuera de décrire. Mais la description ne se suffira pas à elle-même : il faut qu'elle soit toute pénétrée et comme imprégnée de pensée. On continuera d'exprimer des idées; mais l'idée ne se présentera jamais à l'état abstrait et ne nous sera donnée que sous une forme sensible. Cette correspondance entre l'idée et la série d'images destinées à l'évoquer est justement ce qui constitue le « symbole ». Le symbole peut être une allégorie. Dans VEtrangère^ Ephraïm Mikhaël suppose qu'une vierge mystérieuse, aux temps légendaires, s'est acheminée un soir vers les cités des hommes. Elle garde dans ses cheveux un parfum de divinité : son corps est pénétré de clarté ilanature entière s'émeut et vibre de sa présence. Alors les chefs et les vieillards s'arment pour la repousser. Les femmes sont les plus violentes et se ruent sur elle.
Joyeuses d'insulter des neiges lumineuses Elles mordent sa gorge avec férocité ; On voit briller au fond des prunelles haineuses L'orurueil mystérieux de souiller la beauté.
Et toutes emplissant de sables et d'ordures La bouche qui savait les mots mélodieux,
l64 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Sur la divÎDe morte avec leurs mains impures Se vengeut de l'amour, des rêves et des dieux.
Le symbole peut être une métaphore qui se prolonge. Dans r Infante, A. Samain compare son âme à une infante en robe de parade et dont Texil se reflète aux miroirs déserts d'un vieil Escurial. Et la pièce se déroule, évoquant parallèlement d'une part l'image de l'infante parmi les pages, leslévriers d'Ecosse, les portraits de van Dyck, les débris de l'Armada sombrée, et d'autre part les sentiments d'une âme triste, orgueilleuse et résignée. Le symbole se distingue de l'allégorie parce qu'il n'en a pas la froideur, et de la métaphore parce qu'il a une existence indépendante. Il est un organisme vivant. Les mythes qu'on voit apparaître à lorigine des religions ne sont autre chose que des symboles. Le symbolisme, dans ce qu'il a de plus profond, ne consiste donc qu'à reproduire de façon artificielle les démarches spontanées de l'imagination primitive.
On continuera de s'analyser soi-même et de réfléchir sur la vie. Même ce sera à rendre les aspects essentiels de la vie que devra surtout servir le symbole. C'est jusqu'ici M. Henri de Régnier qui, dans des pièces telles que f Exergue, la Couronne, semble avoir le mieux trouvé le système d'images larges, à l'éclat comme assourdi, qui conviennent à une rêverie grave. La vie est pour le poète une
l'œuvre du symbolisme i65
forêt et il s'assied un soir au carrefour où les routes s'entre-croisent. Ces routes mènent aux villes, aux lieux où on agit, où on continue à se joindre à la mêlée humaine. La route des chênes âpre et hautaine tente les orgueilleux. La route des bouleaux clairs chemine parmi la boue et la honte. La route plantée de frênes et sablée d'un sable léger est facile à ceux qui veulent vivre et ne pas sentir le poids de la vie. Mais le poète refuse de s'engager dans aucune des trois routes, la facile, la honteuse, la hautaine; il renonce aux expériences nouvelles et s'assied à Tendroit du chemin oùle retient son passé {Exergue). Dans la Couronne^ il revoit au crépuscule ses pensées qui, parties à Taurore, lui reviennent de la vie. Il les interroge et leur demande ce qu'elles ont rapporté de leurs courses ; elles sont allées vers Torgueil, vers le désir, vers laction. Elles en reviennent pareillement déçues.
Alais toi qui partais chaste, ô toi qui partais nue I
El seule de tes sœurs ne m'es pas revenue,
C'est vers toi à travers moi-même que j'irai.
Tu es restée au fond de quelque bois sacré
Assise solitaire aux pieds nus de l*Amour.
Et taciturne, vous échangez tour à tour
Toi te haussant vers lui, et lui penché vers Toi,
Tnc à une les fleurs divines dont vos doigts,
Qui d'un ^resia alterne les prennent et les donnent,
Tressent pour vos deux fronts une seule couronne.
Des pièces de ce genre nous font assez bien com-
l66 ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
prendre ce que pourrait être cette poésie élargie et simplifiée, se jouant librement à travers l'espace et le temps, rêveuse et musicale, et qui serait une sorte de méditation passionnée.
Ces nouveautés devaient avoir pour conséquence un certain nombre de changements dans la facture du vers, puisque la question de métier n'est nulle part plus importante qu'en poésie. Nous les avons ailleurs* passés en revue; nous n'y revenons donc que pour mémoire. A cause de sa plénitude même et de sa perfection, le vers parnassien est arrivé aujourd'hui à ne plus produire toute sonimpression. Notre oreille est trop habituée à sa cadence : elle y est devenue comme insensible. De là procèdent toutes les réformes tentées par les symbolistes. Nous pouvons dans le présent recueil en suivre le dessin. Voici d'abord des vers de coupe régulière : c'est le grand nombre. Puis ce sont des pièces où est respectée la mesure traditionnelle; mais soudain un vers de treize pieds ou même de dix-sept nous fait sursauter. Voici les vers libres de M. Vielé- Griffin et de M. Gustave Kahn : une série de lignes que, si nous n'étions avertis par la disposition typographique, nous prendrions pour des lignes de prose. Et voici enfin, à l'extrême limite, la prose
I. Voir, dans le a* volume de nos Études sur la littérature française, Tétude intitulée: la Question du vers libre.
L^ŒUVRB DU SYMBOLISME 167
rythmée des ballades de M. Paul Fort. Dans le verg des symbolistes la rime est souvent réduite à n'être que Tallitération. Les arrêts sont mulipliés dans l'intérieur du vers. Ve muet, qui tantôt est compté et tantôt ne Test pas, ajoute à l'instabilité. C'est donc que le vers tend à être de moins en moins une façon d'écrire déterminée en quelque sorte par des signes extérieurs, et à devenir plutôt une sorte de prose rythmée suivant un rythme intérieur qui varie avec chaque poète, et peut, lorsque l'oreille de celui-ci est à la fois très sensible et très juste, arriver à des nuances d'harmonie infiniment délicates.
Grâce à cette série de transformations, la poésie est devenue fort différente de ce qu'elle pouvait être il y a vingt ans ; certains éléments ont été rejetés, d'autres ont été mis à la disposition du poète : on ne saurait contester qu'une étape n'ait été parcourue. C'est pour cela que le symbolisme aura sa place marquée dans l'histoire littéraire, plutôt encore que pour la valeur des pièces qu'il a pu ajouter à notre trésor poétique. Pour mieux comprendre l'état où se trouve aujourd'hui la poésie, souvenons-nous de ce qu'elle était au temps de Lamartine. Car c'est dans l'œuvre de l'auteur des Méditations qu'on trouverait la tradition à laquelle on peut rattacher le symbolisme. Lui non plus, le poète de P Isolement ou du Vallon ne se soucie pas de décrire avec pré-»
l68 ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
cision el de nommer les objets; il ne nous dit pas quelle est la cause de sa tristesse ; il laisse les images s'évoquer presque au hasard, au lieu de les enchaîner par les liens d'une étroite logique; son vers est coulantjsa rime est incertaine, et sa plainte modulée fait songer de quelque musique entendue au crépuscule. Victor Hugo, en s'emparant du lyrisme, en lui imposant les formes de son génie oratoire et visionnaire, a détourné la poésie de la voie qu'elle semblait alors devoir suivre. C'est cette poésie lamartinienne qui nous revient, non point telle qu'elle était en 1820, car il n'y a jamais en littérature d'absolus recommencements, mais modifiée et compliquée par le travail de près d'un siècle. Elle n'a pas encore été captée par un génie capable de créer avec les éléments épars dans divers essais un art vraiment nouveau. Le symbolisme ne se personnifie pas dans l'œuvre d'un homme. Il est à l'état diffus dans une série d'ébauches plus ou moins intéressantes. Il attend le grand poète qui profitera de tout le travail de préparation opéré par une nuée d'ouvriers de bonne volonté, ce grand poète qui peut-être ne viendra pas ou qui peut-être portera l'un des noms que nous venons de citer.
i5 juillet 1900.
«RÉSURRECTION», DUGOMTETOLSTOI*
Ce n'est pas impunément qu'un écrivain a été l'un des plus grands romanciers de son siècle. Il peut avoir par la suite abjuré solennellement ses erreurs, dénoncé la vanité de toute littérature et déclaré que le travail du cerveau n'égale pas en noblesse le travail manuel ; un jour vient où la nature est la plus forte; et parce qu'une faculté essentielle était en lui qui le portait à observer le spectacle du monde et à en reproduire par le moyen de l'art les aspects multiples et changeants, il lui arrive d'obéir encore à cet appel intérieur et de retomber dans le péché de littérature. Telle est présentement l'aventure du comte Tolstoï. Depuis longtemps, il s'était interdit le genre d'écrits qui lui ont valu l'admiration du monde lettré : il avait renoncé à être l'écrivain d'imagination, l'évocateur d'histoire, le peintre de la société, l'analyste des âmes auquel on doit la
1 . Rèaurrection, par le comte Tolstoï, traduit par M. T. de Wy-
zewa, 1 vol. (Pcrrin).
Guerre et la Paix et Anna Karénine; il ne voulait plus se servir du livre que comme d'un moyen d'action ; il se réduisait à composer des traités de propagande d'où il bannissait, autant qu^il lui était possible, tout artifice littéraire. Et sans doute son zèle d'apôtre n'a pas diminué, sa foi dans la valeur de sa prédication morale et sociale n'a pas varié, ses idées n'ont pas changé ; seulement elles ont de nouveau revêtu une forme romanesque et d'elles-mêmes elles se sont organisées en une œuvre d'art.
C'est aussi bien du point de vue de l'art que nous avons à apprécier cette œuvre nouvelle d'un artiste que son métier a ressaisi. Les idées de Tolstoï sont connues, et nous n'avons pas ici à les discuter. Mais comment ces idées se sont-elles traduites en récits, incarnées en des personnages, exprimées dans leurs sentiments et leurs émotions ; comment l'auteur de Résurrection est-il resté l'auteur de ses premiers romans, doué des mêmes dons originaux, et comment le travail qui s'est opéré dans son esprit pendant une longue période a-t-il modifié sa vision et imprimé à sa manière des caractères nouveaux? telles sont les questions qui se posent à la critique en présence de cet événement littéraire. Au surplus, nous avons pour une fois la bonne fortune de lire un roman de Tolstoï dans une traduction qui semble telle que le modèle la méritait : M. de Wyzewa y a mis cette souplesse, ce mélange de vigueur et de
ft RÉSURRECTION » DU COMTE TOLSTOÏ I7I
charme, toutes ces rares qualités qui sont la marque de son talent.
Résurrection est l'étude d'un cas de responsabilité morale. Un jeune homme de grande famille, le prince Nekhludov, fait partie du jury des assises. Parmi les prévenues se trouve une fille publique, la Maslova, accusée d'empoisonnement. Celle qui, souillée par des années de vice, s'échoue aujourd'hui sur les bancs de la Cour d'assises, Nekhludov Ta connue jadis quand elle était une innocente et pure jeune fille. Il Ta aimée, il Ta séduite, il Ta abandonnée. Cette séduction et cet abandon, c'a été la cause déterminante de la vie de honte qui a suivi. En sorte que toute l'infamie de la Maslova retombe sur lui Nekhludov. C'est son crime qu'un saisissant concours de circonstances dresse devant lui, et c'est sa responsabilité qui lui apparaît. Rappelé au devoir par cet avertissement brutal, Nekhludov prend aussitôt le parti de réparer sa faute et d'inaugurer une vie nouvelle où il conformera sa conduite à la morale absolue, sans plus se soucier de la morale conventionnelle et de l'opinion du monde. La Maslova est condamnée aux travaux forcés. Nekhludov la suivra jusqu'en Sibérie. Elle a été condamnée par erreur; il fera casser son jugement, et s'il ne peut réussir par ce moyen il obtiendra sa tjrilce. Il épousera la Maslova, si celle-ci y consent. Ainsi il aura retiré de Tabîme de ténèbres,
OÙ elle était enfoncée, une âme humaine; il l'aura peu à peu ramenée à la lumière et fait renaître au sentiment de la dignité. Lui-même, engourdi aujourd'hui dans Tégoïsme, il en aura secoué la torpeur, et, jusqu'ici prisonnier du mensonge, il en aura brisé les liens. Il se sera sauvé en sauvant la Maslova. C'est donc au réveil, à l'ascension de deux âmes que nous allons assister, c'est à une double résurrection. On devine aisément ce que peut donner un tel sujet entre les mains d'un écrivain assez puissant pour le développer dans toute son ampleur et pour en dégager toute la portée. La crise de conscience à laquelle on nous fait assister est celle d'un homme de qui les yeux s'ouvrent brusquement et pour qui, le fond de son cœur s'étant renouvelé, la vision totale qu'il a du monde se trouve du même coup changée.
Ce caractère d'ampleur, c'est celui qui frappe d'abord dans le nouveau roman de Tolstoï et qui est resté significatif de sa manière. Ici d'ailleurs il est nécessaire, une fois de plus, de s'expliquer et de défendre Tolstoï contre la maladresse de beaucoup de ses amis. On n'a sans doute pas à s'embarrasser du tapage que mène leur admiration bruyante et vaine; mais ce qu'on ne saurait leur permettre, c'est de brouiller les notions. D'après eux, ce qui imprimerait aux récits de Tolstoï cet air de largeur et de liberté, c'est que, dédaigneux de
ce que nous appelons composition régulière, harmonieuse, équilibrée, Tolstoï échappe ainsi à cette tyrannie de l'artifice et de la rhétorique qui donne à nos livres on ne sait quoi de mesquin et d'étriqué. Enfin voilà donc de la littérature qui n'est pas de la littérature!... On voit trop aisément ce qu'il y a d'enfantin, car nous ne voulons pas dire de saugrenu, dans une pareille appréciation. Pour être différente de la nôtre sur certains points, et d'ailleurs sur beaucoup moins qu'on ne veut bien le dire, la rhétorique de Tolstoï n'en est pas moins une rhétorique. Nous ne serions embarrassés ni pour en indiquer les procédés, ni pour y souligner ce qu'ils ont d'artificiel. Mais, indépendants de ces procédés, il est tels défauts qui gâtaient les plus beaux livres de Tolstoï et qui reparaissent dans celui-ci. Ce sont les longueurs du récit, les redites, les digressions, l'éparpillement des personnages, le fouillis de détails parmi lesquels il en est tant d'inutiles ! Ce n'est pas de là que vient l'impression de vie que nous donnent les romans de Tolstoï; mais c'est de là que viennent, en plus d'un endroit, la confusion, la dispersion de l'intérêt, et, disons-le tranquillement, l'ennui. Ces défauts sont sensibles dans la seconde et surtout dans la troisième partie de Résurrection; l'exposé abstrait des idées et la dissertation théorique y débordent singulièrement sur l'action, la ralentissent et l'étoufFent. Ce n'est
pas pour ces défauts qu'il convient d'admirer ce roman ; mais il reste malgré eux un beau livre. C'est pour la qualité de son âme qu'il faut louer Tolstoï, ce n'est pas pour les défaillances de son art.
La marque éminente de l'esprit de Tolstoï est qu'il possède, à la fois réunis et portés à un haut degré, des dons qui ont coutume de s'exclure. Poète, Tolstoï a respiré et il fait passer dans ses livres un grand souffle venu de la nature. Cette nature il Taime pour sa fécondité, pour sa richesse, pour son éternelle jeunesse, et non pas seulement pour la beauté de ses spectacles, mais aussi pour les leçons que les hommes y devraient lire. Quelques pages de Résurrection sont parmi les meilleurs morceaux descriptifs que Tolstoï ait composés. On n'oubliera ni, pour leur fraîcheur, ces scènes d'idylle qui nous montrent parmi les pelouses reverdies les jeux d'adolescents candides, ni, pour leur troublant mystère, lesbruits de telle nuit d'avril où la glace de la rivière craque aux premiers souffles du renouveau. Qu'il suive un développement de pensée abstraite, ou qu'il fixe son regard sur la société, chez Tolstoï les souvenirs de la nature ne sont jamais loin. Ainsi l'homme n'est pas isolé du reste du monde, mais il apparaît dans son cadre, et sa vie est toute imprégnée de l'atmosphère des choses.
Connaisseur des âmes, Tolstoï a poussé aussi loin que personne autre en notre temps la pénétration psychologique. Il sait surtout avec une rare justesse nous faire entendre le son différent que rendent les mêmes âmes à différentes époques. Ce Nekhiudov, venu chez ses tantes pour y achever dans le calme de la campagne ses thèses d'étudiant, c'est le jeune homme pris à cet instant délicieux et si court où son âme est tout enthousiasme, toute générosité, toule pureté. 11 ne sait de la vie que le rêve qu'il en fait, et n'aperçoit du monde qu'une image façonnée au gré de son idéal. Il ne songe même pas que cet idéal puisse jamais courir le risque d'être humilié. Il peut alors vivre auprès de cette gracieuse Katucha, plus qu'une servante, presque une demoiselle, et en qui il ne voit qu'une compagne jeune et innocente comme lui. Il ne soupçonne pas que, dans l'attrait qui les attire l'un vers l'autre, il puisse y avoir rien de coupable. Et qui empêcherait d'ailleurs que quelque jour Katucha ne devînt sa femme? Deux années se passent, de ces années de jeunesse si remplies d'événements décisifs pour la formation du caractère! Nekhiudov est maintenant un autre homme. Il s'est mêlé au monde! 11 a aisément adopté les maximes qui ont cours dans une société riche, oisive, libertine. Il traverse cette période de folie égoïste où « l'homme animal » et qui ne poursuit que la satisfaction de
ses instincts de jouissance, fait taire rhomme moral. C'est alors qu'il revoit Katucha, et elle ne représente plus pour lui que la promesse d'un instant de plaisir. Toutefois, parce que du fond de son être remontent toutes ces émotions délicieuses, et parce que maintenant elles s'accompagnent d'expérience, Nekhludov, pendant cette nuit de Pâques où il accompagne Katucha à la messe de minuit, éprouve la plus profonde et la plus durable émotion de l'amour. Et c'est pourquoi, après des années, remis en présence de celle qu'il croyait si bien avoir oubliée, il en éprouve une commotion si violente et revoit surgir le passé avec une si obsédante netteté ! A l'inverse de ceux qui, organisés pour l'étude de la vie intérieure et admirables pour décomposer les sentiments par l'analyse, sont souvent impropres à nous montrer l'activité humaine sous sa forme sociale, Tolstoï, autant pour le moins qu'un psychologue, est un peintre de la société. Le défaut originel de la plupart des tableaux de vie sociale qu'on nous présente aujourd'hui en France et hors de France, c'est qu'ils sont composés par des hommes de lettres qui, s'étant volontairement constitués en une classe à part, aperçoivent la société du point de vue de l'extérieur. L'homme de lettres se fait-il le peintre des mœurs aristocratiques? On sent chez lui l'effort pour s'élever à l'intelligence de celte forme de vie d'extrême raffinement. Essaie-t-il de
nous décrire les mœurs des gens du peuple et de ceux de la campagne? c'est alors qu'éclate l'incapacité où est ce citadin au cerveau déformé par l'abus du travail intellectuel, de comprendre des formes de vie plus simples et qui lui paraissent quasiment barbares. Tolstoï est de plain-pied avec ceux dont il nous parle. Grand seigneur, il a vécu parmi ces gentilshommes, ces dignitaires, ces privilégiés de la naissance et de la fortune : il est Tun d'eux. Propriétaire terrien, il a vécu parmi les paysans, il s'est intéressé à leur condition, enquis de leur manière de vivre, apitoyé sur leur misère et passionné pour l'amélioration de leur sort. C'est un tableau du plus saisissant et du meilleur réalisme que celui du retour deNekhludovdans la terre qu'il a héritée de ses tantes. II s'étonne d'apercevoir pour la première fois toute cette détresse et tout ce dénuement. Et pareillement les paysans s'étonnent : commères, eafants, vieillards beaux parleurs, tout le village s'attroupe autour de ce singulier barine qui veut savoir quelle est la nourriture des moujicks ! Aussi juste et prise sur le vif nous semble l'attitude des paysans, lorsque Nekhludov leur propose de leur partager ses terres. N'allez pas croire qu'ils s'enthousiasment aussitôt et acceptent d'acclamation le cadeau qu'on leur fait. Ce serait mal connaître le paysan russe, et, au surplus» le paysan de quelque pays que ce soit. Parce qu'il
travaille beaucoup pour gagner peu, parce que son cerveau est lent à comprendre et parce qu'il a été souvent dupe, le paysan commence toujours par se méfier. Il repousse ce qui lui semble contraire aux habitudes, et où il soupçonne qu'un piège pourrait bien se cacher. Au surplus, le pli est pris depuis tant de siècles! — D'une classe à l'autre, des rapports s'établissent, les intérêts se mêlent ou se contrarient, les actes s'appellent et se répondent ; ce système complexe d'influences, de réactions, de correspondances, fait de la société qui se meut dans les romans de Tolstoï une société organisée et vivante à l'image de la société réelle.
Les rapports que soutiennent entre eux les hommes jetés sur une même terre, sous des astres qui luisent pour tous, soumis à des besoins, à des maux, à une destruction finale qui est la même pour tous, ce devraient être des rapports de frères. Un lien d'universelle fraternité devrait unir tous les hommes, attentifs à s'entr'aider, associés pour alléger un poids porté en commun. C'est ici le fond même de l'inspiration de Tolstoï. C'est cette inspiration religieuse qui donne à l'œuvre de l'écrivain son unité, son sens et sa portée. Celui-ci ne décrit pas pour décrire, n'analyse pas pour satisfaire une vaine curiosité. Il n'est ni l'artiste indifférent pour qui la vie humaine est tout juste la matière sur laquelle s'exerce son art, ni le moraliste inhumain
que réjouissent à mesure toutes les tares et toutes les laideurs qu'il découvre dans notre pauvre monde. Tout au contraire. Une tendresse passionnée le dirige à travers cette large enquête et donne aux résultats qu'il en rapporte une signification particulière. C'est là ce qui relève et qui anoblit en riiumanisant le réalisme de Tolstoï. C'est ce qui prolonge la perspective de ses tableaux et c'est ce qui explique le lointain retentissement de sa parole dans les âmes. Cet accent passionné est aussi bien celui du dernier roman de Tolstoï. Mais ici il est curieux de voir comment le progrès de ses idées, trente années consacrées à l'étude des questions sociales, apparemment aussi l'effet de l'âge, ont transformé les procédés eux-mêmes de l'art du romancier; et c'est par où Résurrection diffère des deux grands romans de jadis.
Dans ces romans, en effet, si on voyait transparaître les doctrines encore à l'étal de tendances chez l'écrivain, et si on devinait aisément où inclinaient ses sympathies, l'étude de mœurs gardait sa souplesse et l'analyse de sentiments ses nuances. Surtout ce que Tolstoï excellait à montrer, c'était ce mélange de bien et de mal qui fait que, si l'on ne trouve guère d'hommes tout à fait vertueux, la perfection dans le mal est aussi exceptionnelle. Il n'en est plus de même dans Résurrection, L'auteur procède cette fois par violents partis pris. II y
l8o ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
a d'un côtelés coquins, et qui précisément sont ceux qu'on a coutume d'appeler les honnêtes gens, d'autre côté les souffrants, les opprimés, tout un peuple de victimes. Rarement avait-on dressé contre la société un plus violent réquisitoire. Rarement avait-on dépensé dans la satire sociale plus d'ardeur, plus de conviction, plus de verve, plus de fougue et d'emportement. C'est le pamphlet qui entre dans le roman. C'est la haine mise au service de la pitié. Cette violence et cette âpreté ont justement pour effet de donner à cette satire sa beauté littéraire.
Les heureux du monde, ceux qui, à quelque titre que ce soit, bénéficient de l'existence d'une hiérarchie sociale, Tolstoï se sert, pour les peindre, de traits qui font songer à Juvénal, à d'Aubigné, à Swift, à Rousseau. C'est un défilé de figures, les unes odieuses et les autres grotesques, sinistres, risibles, lamentables et sottes. Voici les riches et les puissants de ce monde s'enorgueillissant de leur richesse et de leur puissance, comme des voleurs qui s'enorgueilliraient de leurs vols, de leur avidité et de leur cruauté. Voici les petits bourgeois à la mine repue, épiciers, bouchers, marchands de poisson et marchands de confections* également repus les cochers des voitures de maîtres avec leurs énormes cuisses où s'étalent d'énormes boutons carrés. Pour le bien-être de tous
(( RÉSURRECTION » DU COMTE TOLSTOÏ l8l
ces satisfaits, de ces égoïstes et de ces jouisseurs, souffrent des millions d'êtres humains. Afin de maintenir dans cet état d'oppression la plus grande partie du genre humain, il faut des instruments de servitude. C'est ce qu'on appelle institutions sociales. Celle à laquelle s'attaque Fauteur de Résurrection, c'est spécialement la justice; et c'est à côté des Chats fourrés de Rabelais qu'il faudra placer ces médaillons de magistrats, de juges, d'avocats, toutes figures qu'on dirait burinées et gravées au vitriol. Le magistrat est un fonctionnaire; donc il ravale la justice à être le métier dont il attend un salaire, la carrière dont il attend un avancement : il touche sa paye, en désire une plus forte, voilà à quoi se bornent ses principes; après cela il est prêt à accuser, à juger, à condamner qui vous voudrez. Le magistrat est un homme : il a des passions, des faiblesses, des travers, des vices, il en traîne après lui tout le cortège, et introduit ainsi dans le prétoire autant d'éléments qui altèrent, faussent, ruinent la justice. Le président des assises est un galantin. Il a reçu le matin un billet d'une gouvernante suisse qui avait autrefois demeuré cliez lui et qui, passant par la ville, lui donne rendez-vous pour le soir ; aussi toute sa préoccupation pendant la séance est-elle de pouvoir la terminer assez tôt pour être exact au rendez-vous et rejoindre sa Suissesse. L'un des juges
l82 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
a eu le matin une scène de ménage des plus désagréables. Il craint de ne pas trouver à dîner chez lui le soir. Un autre juge est malade et rendrait des points au client de M. Purgon : « Il s'était dit que si le nombre des pas qu'il aurait à faire pour aller de la porte de son cabinet jusqu'à son siège se trouvait être divisible par trois, c'est que son régime le guérirait de son catarrhe, sinon non. Or il n'y avait en tout que vingt-six pas; mais au dernier moment le juge tricha un peu, fit un petit pas de plus, et arriva à son siège en comptant le vingtseptième pas. » Le substitut est naturellement sot, et sa sottise a été développée par la culture universitaire, encouragée par des succès de femmes. Le greffier est un libéral et même un radical qui sert tout de même le gouvernement et émarge pour douze cents roubles. Il n'est pas jusqu'au pope chargé de faire prêter serment auprès du tribunal, qui ne fausse la valeur de son office en y introduisant des pensées de lucre et de vanité. Gens de loi, gens d'affaires, gens de chicane, avocats et juristes, ils s'arrangent pour étouffer la justice sous la procédure et pour étrangler la morale d'une façon strictement légale. Joignez une douzaine de jurés qui font à des questions qu'ils n'ont pas comprises des réponses en contradiction avec l'avis qu'ils pouvaient exprimer. Et vous aurez ensuite, pour faire exécuter les arrêts ainsi rendus, toute
(( RÉSURRECTION )) DU COMTE TOLSTOÏ l83
l'armée des fonctionnaires grands et petits, gouverneurs, ministres, généraux, sous-officiers, inspecteurs, gardiens et garde-chiourme. On citerait vingt de ces figures dessinées avec le même saisissant relief : effigies de la sottise, de Tégoïsme, de la fourberie, du vice impudent et de la cruauté inconsciente.
En face des bourreaux, les victimes; par contraste avec le côté de haine, le côté de pitié. C'est ici cette peinture des prisons, des geôles, des bagnes, qui laisse un inoubliable souvenir- Tolstoï s'est penché sur cette misère physique, sur cette détresse morale, et il en a encore dans les yeux l'épouvante. Bruit de clés remuées, de chaînes traînées, de coups qui résonnent, de fouets qui cinglent, disputes des femmes, reproches des gardiens, invectives des prisonniers, plaintes, sanglots, injures, cris de souffrance, cris de rage, une clameur confuse monte, ainsi que de quelque cercle infernal. C'est d'abord la prison où est enfermée la Maslova, avec la puanteur des corridors, l'entassement des détenus dans les salles infectes, et ces grilles derrière lesquelles les prisonniers sont séparés de la communion du monde. Ce sont ensuite les étapes douloureuses vers la Sibérie, le troupeau humain poussé brutalement, malgré la température, malgré la fatigue, malgré la faim, sans égard à ceux qui tombent en route. Certains
épisodes particulièrement sinistres tranchent encore sur cette trame lugubre : tel celui des carriers qui, sans être même accusés d'aucun crime, sont retenus en prison parce que leurs papiers ne sont pas eh règle. Ceux-ci qu'on avait vus le matin partir en bonne santé manquent le soir à l'appel; cet autre, l'homme au foulard, avec qui Nekhludov avait causé la veille^ il le reconnaît en entrant dans la chambre des morts. Et parmi ceux qu'on s'ingénie ainsi à supplicier, qu'on enferme, qu'on soumet à un absurde régime de contrainte, qu'on pervertit par d'ignobles coudoiements, qu'on mène à la mort de l'âme avant de les mener à la mort corporelle, il en est d'innocents! Même, s'il en fallait croire Tolstoï, ils seraient généralement innocents. Terrible évocation qu'il faut rapprocher des pages les plus atroces de Dostoiewsky.
Si tel est en effet l'ordre des choses et s'il admet tant d'iniquités, il est clair que beaucoup doivent être travaillés d'un ardent désir de le renverser. C'est une des parties les plus curieuses deRésarreC' tion que cette étude du monde des révolutionnaires. Tolstoï nous en présente des types nombreux et variés. Simonson est le théoricien : il a des théo ries sur toutes choses, il en a sur le mariage, qu'il considère comme immoral, attendu que la préoccupation d'avoir des enfants nous détourne de secourir les êtres déjà vivants ; il en a sur tous les
« RÉSURRECTION » DU COMTE TOLSTOÏ l85
détails de la vie pratique, sur la façon dont on doit se nourrir, se vêtir, s'éclairer et se chauffer. Nabatov est le révolutionnaire gai. Arrêté, remis en liberté, toutes ses épreuves, loin de Taigrir, ne lui ont donné que plus d'entrain. Où qu'il se trouve il est également actif, vaillant et de bonne humeur. L'ouvrier Markel est devenu révolutionnaire dès Tâge de quinze ans, parce que, dans un arbre de Noël, les enfants d'ouvriers n'avaient eu que des jouets sans valeur, tandis que les enfants du patron avaient eu des jouets merveilleux. Marie Pavlovna est la vierge nihiliste ; Emilie Rantzev est la révolutionnaire par amour conjugal.
L'image âprement satirique de la société des « honnêtes gens », l'évocation de l'enfer du bagne et du monde des révolutionnaires forment le cadre au milieu duquel se déroule l'aventure de Nekhludov et de la Maslova. Tolstoï y a déployé toutes ses ressources d'invention psychologique. Mobile, indécis, apte à subir les influences les plus contradictoires, prompt à tous les changements et toujours aux plus extrêmes, Nekhludov est, dans le fond de sa nature, un faible, un timide, un de ces timides qui, une fois lâchés, foncent aveuglément devant eux et vont jusqu'au bout de leur élan. Déjà dans les premiers temps de sa jeunesse, il s'était pris d'enthousiasme pour les théories sociologiques de Spencer et d'Henry George. C'est un ferment
: RESUBRECTION >'.
sont pas moinsingénieusement disposées et notées, depuis le premier jour où, en face de Nekhiudov, elle n'est bien que la fille mise ea face d'un client, et empressée à se faire donner de l'argent qu'elle ira boire. Le mouvement de haine qu'elle éprouve pour celui qui est la causeoriginellede son abjection indique un premier réveil de la conscience. L'art du romancier consiste ici à avoir fait peser une sorte d'énigme sur ce caractère et enveloppé de mystère la transformation qui se fait dans cette âme. Celle qui fut Katucha continue-t-elle de haïr son premier amant, et cette ^haine ne désarme-telle pas devant tant de repentir et de dévouement ? A la fin seulement, et quand la Maslova refuse d'accepter un sacrifice qui dépasse les forces humaines, ce « renoncement sublime » nous révèle que cette bainc était une autre forme de l'amour, du seul amour que la malheureuse eût éprouvé dans sa vie. Parvenus au terme de ce calvaire mystique, il nous est pourtant impossible de ne pas nous souvenir de deux amants qui jadis connurent une aventure analogue, et du romancier qui nous la conta sans faire tant d'affaires. Des Grieux rejoint les archers qui emmènent vers le Havre-de-Grâce le chariot où les filles sont entassées sur quelques poignées de paille. Dans quel étal il retrouve sa chère maîtresse 1 « Son linge était sale et dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin
l88 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
tout ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables. » Sitôt qu'il lui eut juré qu'il ne voulait plus la quitter et qu'il la suivrait jusqu'à l'extrémité du monde pour attacher sa destinée à la sienne, « cette pauvre fille se livra à des sentiments si tendres et si douloureux que j'appréhendai quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion ». Ils arrivent en Amérique. (( Nos conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent insensiblement dans le goût d'un amour vertueux... » Ainsi savait-on dire en France, jadis, dans un temps où la littérature exprimait simplement des idées claires. Depuis ce temps, le romantisme est venu qui a sanctifié la courtisane. Il a émigré en pays russe, se teintant de mysticisme, se mouillant de pitié, se renforçant de théories sur la bonté de la souffrance et la vertu de l'expiation. Il n'a pas fallu moins que cette énorme élaboration pour aboutir à la conception d'un personnage tel que la Maslova.
Aussi bien peut-on dire que Tolstoï, en dépit de toute la puissance de son art, soit arrivé à gagner l'extraordinaire gageure qu'il s'était proposée ? Ou plutôt n'a-t-il pas reconnu implicitement l'impossibilité où il était de la tenir jusqu'au bout, puisqu'il a reculé devant le dénouement logique qui eût été le mariage deNekhludov avec la Maslova? C'est
que toutes les fautes ne sont pas de même nature ni de môme degré. Il en est que le repentir peut bien expier, mais sans en effacer le souvenir. Il est telles souillures, si intimes, si durables, viciant si profondément l'être entier, que toutes les eaux de la mer ne les laveraient pas. De cette espèce est la souillure de la Maslova. Jésus pardonnait à la Madeleine. Mais Jésus était Dieu ; et nous ne sommes que des hommes, de si pauvres hommes ! Et Jésus conviait Madeleine à le suivre; ce n'est pas tout à fait la même chose que de lui rendre sa place dans une société organisée. Or, une société ne peut vivre sans l'aide de cadres qui la maintiennent. Et c'est ce que Nekhludov oublie trop aisément, absorbé qu'il est dans son rêve humanitaire. Ceux dont il va si témérairement briser les chaines en ont plus que lui la conscience, quoique obscure, et l'avertissent qu'il pourrait se tromper. « Je suis une prostituée et vous êtes un prince, » lui dit la Maslova, lui rappelanl qu'il y aura toujours entre eux, quoi qu'il fasse, un abîme. Les paysans auxquels il va partager ses terres ont l'impression qu'en agissant ainsi il ne fait pas ce qu'à la place où l'a mis la destinée il devrait faire. Plus intéressé, mais non dépourvu de toute apparence de raison, est le langage du gouverneur de la prison. « Il ne faut plus qu'on te laisse ainsi fourrer ton nez partout : tout cela, vois-tu, ce ne sont pas tes affaires. » Et quand nous
igO ETUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
entendons un autre fonctionnaire déclarer : « Je suis chargé d'une mission que Ton m'a confiée sous des conditions déterminées, je dois justifier cette confiance ; » force nous est bien d'avouer que, tout fonctionnaire qu'il soit, celui-là tient le langage d'un honnête homme. Dans sa poursuite d'un idéal de justice absolue, Nekhludov méconnaît une des données du problème : c'est que lui-même il fait partie d'un ensemble et que, placé dans un ordre général, il ne saurait en être indépendant. Venu à une certaine heure du développement de l'humanité, il a des obligations envers ceux qui, venus avant lui et accumulant leurs efforts à travers les siècles, l'ont fait tel qu'il est aujourd'hui. Certes ils n'ont pu le dispenser du devoir supérieur d'améliorer le sort des déshérités et de diminuer autant qu'il est en lui la part de la souffrance commune; mais en le plaçant dans le poste où ils l'ont mis, ils lui ont donné une mission : c'est de ne pas le déserter.
C'est Tolstoï qui nous conte quelque part certain épisode de sa vie où il avoue que sa logique se trouva en défaut et le laissa court. Passant sous une porte de Moscou, il vit un grenadier descendre du Kremlin et chasser brutalement un mendiant assis sous la voûte. (( J'attendis le soldat et, quand il me croisa, je lui demandai s'il savait lire. « Mais oui, pourquoi? — As- tu lu l'Évangile? — Je l'ai Lu. — As-tu
lu le passage : « Celui qui donnera à manger à un affamé... » Et je lui citai le texte. Il le connaissait. Il était troublé et cherchait une réponse. Soudain, une lueur passa dans ses yeux intelligents, il se tourna vers moi de côté et dit : « Et toi, as-tu lu le règlement militaire ? » J'avouai que je ne l'avais pas lu. « Alors, tais-toi, » reprit le grenadier, et, secouant victorieusement la tête, il s'éloigna d'un pas délibéré. » Nous donc, lisons l'Évangile, mais ne négligeons pas d'en compléter la lecture par celle du règlement militaire. Jusqu'au jour où les prescriptions n'en auront pas été abolies, certaines vérités élémentaires resteront sans réplique : c'est que le juge qui s'en va respirer les effluves d'une belle matinée de printemps plutôt que de remplir sa fonction d*exéculeur de la loi, le gardien qui ouvre les portes de la prison sous prétexte qu'il ne saurait priver de leur liberté des créatures humaines, et enfin quiconque, soldat ou citoyen, à l'armée ou dans la vie, refuse de monter sa faction, celui-là, sans que les plus belles phrases y puissent rien changer, manque au devoir.
i5 février 1900.
Évocation tumultueuse d'une époque héroïque, argc tableau d'histoire établi sur des dessous solides et brossé avec emportement, œuvre d'imagination ardente, dericlie coloris, de souffle puissant, le roman de M, Paul Adam, la Force*, est un livre Irop long cucore, touffu, confus et trouble, et dé laré par des taclies tout à fait regrettables, mais ]ui s'impose à l'attention, fait prendre rang à son lutcur et clôt enfin pour lui la période de fiévreux .Atoniiemenls d'où sou impatience laborieuse l'avait jusqu'à présent pas réussi à le tirer. Car il i'en faut que ce livre soil un livre de début ; il s'en aut U'ua peu plus d'une vingtaine de volumes. M. Paul Adam, qui est fort jeune, est déjà l'un des lutcurs de notre temps dont la production a été a |>lus abondante. 11 a, dans un court espace de einps, entassé études, restitutions historiques, oiuuns de mœurs contemporaines. Les influences